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Source : http://www.mondialisme.org/spip.php?article1184
Dans ses Notes on Nationalism, George Orwell décrit la manière
dont l’expression des positions politiques tombait, à
son époque déjà, dans un sectarisme exacerbé,
qui reprenait les formes du chauvinisme le plus accablant. Parmi
les caractéristiques de cette mort arrogante de la raison,
on peut retenir les points de repère suivants :
- classer les êtres humains en catégories rigides
- s’identifier à un groupe (même mythique)
- ne penser qu’en termes de rivalité de prestige pour
ce groupe (tout ce qui advient est considéré comme
une confirmation de la doctrine)
- se laisser dominer par une soif abstraite d’un pouvoir idéologique
- énoncer la conclusion avant toute justification
- afficher une bonne conscience inébranlable à partir
d’un processus de fabrication permanente d’illusions
sur soi.
Depuis décembre 1986, les rencontres diverses induites par
la trace de l’existence du mouvement lycéen et étudiant,
jusque dans les cercles qui l’avaient estimé fort peu
intéressant, ont montré à quel point l’esprit
de critique sociale en France est enlisé dans un quadrillage
absurde de rivalités sectaires. Ce produit du reflux des
années soixante-dix dure et s’approfondit alors que
les éléments de réveil social se multiplient.
Il y a là un aspect qui caractérise les milieux «
radicaux », entendus comme ceux (distincts des courants anarchistes
ou de l’ultra-gauche conseilliste, qui ont leurs pesanteurs
spécifiques) où l’on parle indéfiniment
de contestation fondamentale des règles établies,
en dehors de toute perspective concrète et de toute structure
organisationnelle précise. Pour ceux qui aiment les étiquettes,
cela recoupe assez précisément une bonne partie de
la postérité de l’Internationale Situationniste
et l’essentiel de l’ultra-gauche néo-bordiguiste.
Comme ce verbalisme tire ce qui lui reste de force de n’être
guère condamné (parce qu’en soi, il ne mérite
même pas qu’on s’y attarde), on trouvera ci-dessous
une description de ses caractéristiques. Les principes muets
qui fondent encore ce qui se proclame comme « radicalité
» constituent un ensemble organique, bien qu’ils ne
soient que rarement tous réunis chez un individu ou dans
un groupe. Leur exposé montre à quel roc d’irrationalisme
on se heurte : soit on préfère s’en écarter
sans phrases, et ces gens s’estiment au-dessus de toute critique,
soit on les attaque avec vigueur, et ils tirent une illusion d’existence
des chicanes qu’ils opposent à ces observations. A
les critiquer avec virulence, on prend même le risque déplaisant
d’être conduit à leur ressembler quelque peu.
Leur force, c’est que le fait de les rencontrer est compromettant
au regard du simple bon sens. « Quand le réel devient
intolérable, il faut que l’esprit le fuie pour inventer
un monde artificiel et parfait » (A. Koestler, Les Somnambules).
L’originalité malheureuse de ces « radicaux »,
c’est que leurs efforts n’aboutissent qu’à
une confusion aggravée, mais comme celle-ci s’affiche
avec une assurance agressive, leur bonne conscience de façade
exige une mise au point sur le registre où ils se croient
excellents, celui de la dureté. Le texte recourt donc dans
une certaine mesure à cette sévérité
tranchante qui les fascine tant. Il ne part que d’une seule
exigence, la mise en conformité des actes et des paroles,
et ne se réclame ni d’une connaissance « scientifique
» de tels milieux, ni d’une position « révolutionnaire
», dont la base manque aujourd’hui. Paris, mai 1989
(1)
À la manière des militants politiques, les «
radicaux » confondent espoir et réalité. Mais
tandis que les premiers s’illusionnent sur leur activité,
les seconds fuient toute occasion de vérification pratique,
parce qu’ils se considèrent en relation privilégiée
avec l’histoire. C’est d’ailleurs pourquoi ils
n’aiment pas non plus la discussion effective, celle qui amène
chacun à mettre à jour ses propres présupposés
et à produire les degrés intermédiaires de
ses argumentations.
(2)
Ce « radicalisme » abstrait se ramène le plus
souvent à une affirmation de logique absolue de l’histoire.
Plus elle tarde à se manifester, et plus son avènement
sera éclatant, justifiant après coup les positions
adoptées. L’exigence de cohérence personnelle,
hautement revendiquée dans le détail, est toujours
remise à plus tard, pour le moment où se manifestera
enfin la secrète hégémonie du courant qu’ils
prétendent incarner.
Comme la perspective d’une activité subversive concrète
est, dans le meilleur des cas, renvoyée à un avenir
indistinct, le problème de la vérification immédiate
des positions est prodigieusement simplifié : il suffit de
définir chaque relation en termes d’allié ou
d’ennemi, selon de rigoureuses procédures d’identification
et d’exclusion.
(3)
Les « radicaux » s’associent toujours sur des
marottes théoriciennes : leurs illusions sur eux-mêmes
et sur le monde tirent d’abord leur consistance d’être
au-delà de l’expression. C’est à partir
de telles conventions muettes que peuvent prospérer leurs
coteries qui, chacune, aiment à se voir comme une «
cour » de l’esprit critique supérieure à
toute autre rivale, et définissant les normes de la subversion
idéale. Le simple fait de les avoir rencontrés impliquerait
une dette de reconnaissance à leur égard.
Cette haute opinion de soi a pour conséquence une étrange
habitude : toute erreur, même de détail, doit faire
perdre la face. Mais comme ils ne cessent d’en commettre,
et d’assez graves, ils échappent à la réflexion
par les poses exigeantes. Les réputations, obligatoirement
exagérées, s’inversent brusquement à
chaque épreuve de la réalité, et la triste
comédie des chicanes obscures conclut leurs crises périodiques.
(4)
La surenchère verbale, qui produit des « concepts
» toujours plus décisifs, implique que les moindres
différends théoriques contiennent tous les autres
imaginables. Un « radical » craint par-dessus tout de
paraître modéré, parce que sa « logique
» lui fait par principe suspecter tous les autres de modérantisme.
Le sens de la nuance est une marque de naïveté coupable
dans ces milieux, incapables de penser le monde comme contradictoire.
Tout ex-partisan ou ex-proche doit être traité comme
le plus sournois des ennemis. Ces cliques pathétiques sont
persuadées qu’il suffit d’avoir formellement
le dernier mot pour que la réalité s’aligne
sur l’apparence de leurs faux-semblants.
(5)
Cette non-pensée « radicale » est dépourvue
de tout critère stable qui lui permettrait d’ordonner
ses jugements. C’est en cela qu’elle illustre la perte
généralisée du jugement dans la société
: à chaque nouvelle question, sur laquelle aucune «
autorité » critique reconnue ne peut avoir tranché,
le désarroi et l’incertitude sont patents. Mais un
« radical » moderne est comme un marquis de l’Ancien
Régime ou un député de la Troisième
République (cf. G. Sorel, La Décomposition du Marxisme)
: il prétend tout savoir sans avoir eu besoin d’apprendre.
Le doute doit se masquer sous une assurance ombrageuse.
(6)
Les plus audacieux des « radicaux » élaborent
un système qui prétend avoir réponse à
tout, mais ils redoutent particulièrement de rencontrer quelqu’un
qui prenne la mesure de leur système. Ils disposent donc
de méthodes tout empiriques pour se défendre contre
ce genre de lucidité. De même que leurs compères
qui n’ont pas leur patience laborieuse de « théoriciens
», ils se laissent porter par l’enchaînement des
mots et reproduisent en idée le comportement autoritaire
: la soumission inconditionnelle à l’instance théorique
reconnue va de pair avec l’arrogance envers les néophytes
supposés. Que l’un de ces derniers ait l’étrange
infortune de posséder quelque capacité concrète
(donc par définition limitée, comme tout ce qui est
réel), et il se voit très vite traité en idiot
utile, que l’on flatte tant qu’on en espère quelque
chose (traduction, documentation, informations précises,
etc.), mais que l’on regarde de haut dès qu’il
se révèle plus indépendant que suiveur. La
pose des « radicaux » se résume à dire
à autrui ce qu’il devrait faire, au nom de critères
indiscernables. Ce tour est nécessaire parce que le recours
à ceux-ci est éminemment sélectif : il faut
que ces critères connaissent régulièrement
des éclipses pour ceux qui les professent par sous-entendu.
(7)
La familiarité avec le langage de la critique étant
un peu au-dessus de leurs forces, ils se contentent le plus souvent
d’un vocabulaire réduit à quelques mots fétichisés.
Ils tombent ainsi dans ce défaut typique de l’époque
: employer comme principe d’organisation la désintégration
de la langue en mots en soi (cf. Adorno, Le Jargon de l’Authenticité)
: « [ce jargon] dispose d’un nombre modique de mots
qui se referment sur eux-mêmes et deviennent des signaux »
.
C’est pourquoi leur réaction à tout argument
gênant les conduit toujours à se raccrocher non aux
idées mais aux mots, et à entamer une guerre à
leur propos, en suspectant d’intentions cachées les
gêneurs. Il y a là un véritable mécanisme
de substitution à l’analyse théorique, qui masque
fort bien l’absence de jugement. Devenir tout à coup
pointilleux sur le détail, avec tous les contresens imaginables,
leur permet d’oublier tout ce qui les sépare d’une
vision vivante. Quiconque a affaire à eux devrait s’expliquer
à l’infini des erreurs d’interprétation
qu’ils commettent volontiers.
(8)
À partir du moment où ils admirent une théorie,
un groupe, une publication, ils ne savent que s’y identifier,
sans se demander pour autant s’il ne faudrait pas abandonner
certains défauts et vieilles habitudes, bref se remettre
quelque peu en question.
Ce qui parle à leur imagination, ce n’est donc pas
la pratique de la subversion, nécessairement peu prestigieuse
et qu’ils n’ambitionnent même pas de s’approprier,
mais le maniement plus ou moins racoleur du vocabulaire qui doit
la résumer et la mimer avec fracas. Dès qu’une
prétention est affirmée, l’entourage doit affecter
de la considérer comme intégralement réalisée.
Pour un « radical », toute critique générale
de ses erreurs semble pire qu’une insulte, une injustice.
À ses yeux, tous les défauts ont une grande importance,
sauf les siens.
(9)
Comme ils ne s’intéressent qu’à ce qui
leur paraît confirmer leurs marottes, très peu de «
radicaux » sont capables de ténacité dès
que la situation devient contraire. Ils passent très facilement
et d’un seul coup, d’un intégrisme proclamé
de la vérité à une indifférence matoise
sur cette question. Les polémiques stériles sont des
occasions privilégiées pour concentrer les passions
rentrées. La mise en scène exigeante des émotions,
héritée des milieux de la bohême artistique
qui a vécu à Paris jusqu’à la fin des
années cinquante, n’a plus pour effet que d’introduire
une relation unilatérale entre les faits et les interprétations.
Leur irrationalisme se trahit en ceci qu’ils trouvent trop
cruel de soumettre leurs vues à la moindre vérification.
(10)
Ils confondent simplisme et « radicalité » parce
qu’il leur faut de temps en temps sauter de la passivité
à la fuite en avant agitée. Mais c’est là
que se manifeste toute l’incongruité de leurs errements
: alors qu’ils en remontrent à tout le monde sur la
« question de l’organisation », ils sont incapables
de seulement s’associer au-delà de leurs cercles de
copinage, commodité de relation que ces gens confondent régulièrement
avec l’amitié. Quand un groupe de ce genre n’est
pas trop éphémère, ses membres finissent par
se persuader d’avoir toujours eu raison sur l’essentiel.
Tout regroupement auquel ils daignent participer un instant serait
appelé à devenir le regroupement révolutionnaire
de l’époque, destin que seule une adversité
incompréhensible ou de troubles malveillances empêcheraient
d’atteindre. Les pires ne savent que s’enfermer dans
un bavardage illimité, qu’il est évidemment
hors de question de seulement nommer. Ils se conforment ainsi à
la caricature du « bavard d’arrière-salle de
café », que l’ancien mouvement ouvrier traitait
sans indulgence. (11)
Les « radicaux » ne pouvant assumer en toute conscience
l’immense décalage qui sépare aujourd’hui
les aspirations des actes immédiats, ils choisissent de l’annuler
en paroles. Quelle que soit leur manière, ils retombent toujours
sur les procédés formels de ce jargon de l’authenticité
décrit par Théodor Adorno.
Mais cette reproduction involontaire du dialecte dominant ne conduit
à un conformisme particulier que par inertie, par facilité,
bref par mimétisme, et non par intérêt. Leurs
discours sont davantage des coquilles vides que des idéologies.
Leur langue sacrée ne peut faire illusion sur les profanes
et s’ancrer dans leurs émotions, parce qu’elle
n’est pas celle de tous les jours.
(12)
L’essentiel de ces comportements où la dissociation
entre actes et paroles est si forte a longtemps trouvé un
appui dans le mythe de l’Internationale Situationniste, dont
le souvenir a pesé sur de nombreux esprits de ce genre. Tous
les « radicaux » voudraient rejouer l’aventure
de ce groupe dont l’action a pris pour eux, qui connaissent
très mal tous les courants critiques du siècle, l’apparence
d’une ouverture qualitative vers une compréhension
nouvelle du monde.
Ces « radicaux » se refusent de toute façon
à comprendre que s’il y a de rares périodes
de fondation, qui cristallisent des bilans de mouvements antérieurs
et qui exigent des délimitations vigilantes, il y a surtout
des périodes de développement historique, qui requièrent
d’autres qualités que la volonté d’en
découdre les uns contre les autres et de croire par ces petites
guerres privées combattre le monde entier. Mais ils ne peuvent
cesser de penser selon cette réflexion de d’Alembert
(qu’ils ignorent évidemment !) : « rien n’est
si dangereux pour le vrai et ne l’expose tant à être
méconnu que l’alliage ou le voisinage de l’erreur
». La recherche d’une pureté abstraite les obsède
et les paralyse.
Il y a un mythe de l’Internationale situationniste en ceci
que ce groupe ne fut original que dans la synthèse qui lui
permit d’agencer des aspects préexistants de la critique
moderne en un tout particulier (et contestable). La vérité
de cette synthèse dépendait strictement d’un
pari sur la fusion, alors vue comme imminente, de nouveaux mouvements
sociaux en une totalité retrouvant et dépassant les
qualités de l’ancien mouvement ouvrier. Le fait que
cette fusion ne se soit pas réalisée est escamotée
par ces admirateurs de l’Internationale situationniste
Celle-ci reste donc pour eux absolument parfaite. Ils la prennent
comme un modèle d’action historique bien qu’elle
n’ait même pas constitué de véritable
organisation, son existence ayant été suspendue au
rôle de catalyseur d’un individu. Cet attachement irrationnel
à une image fétiche renvoie à un mécanisme
social dominant : aujourd’hui on ne devrait entreprendre une
activité historique qu’à la condition d’être
le premier dans son genre. Ce serait la seule manière d’apparaître
aux yeux d’autrui et donc à soi-même. Certains
ne se consoleront jamais d’avoir été précédés
dans la voie qu’ils auraient prétendu frayer. La tendance
à vouloir incarner la théorie de l’époque
tire son origine des mécanismes sociaux qui valorisent le
narcissisme individuel. « L’individu dépossédé
de tout se cramponne à lui-même » (T. Adorno).
Si l’Internationale situationniste a nourri des défauts
accablants chez des suiveurs qu’elle n’avait ni souhaités
ni prévus (et dont la trace vénéneuse commence
aujourd’hui heureusement à se perdre), c’est
qu’elle était loin d’être indemne de ces
traits. Bien qu’elle les ait critiqués de façon
répétée, ils se sont diffusés infiniment
plus aisément que ses « qualités » revendiquées.
Le rapport qu’elle a entretenu avec ces partisans embarrassants
ne provient pas seulement de ces derniers. De même que l’on
a pu dire que certains courants politiques avaient bénéficié
de la croyance que le paradis social fût réalisé
sur terre, dans quelque Etat lointain, de même l’Internationale
situationniste a attiré parce qu’elle donnait l’impression
d’être le lieu éloigné de tous, où
aurait été atteinte une maîtrise de la subversion
sociale.
L’Internationale situationniste n’a évité
la paralysie que dans la mesure où ses membres ont réussi
à corriger au coup par coup cette pente, dont ils n’ont
jamais pu se défaire. Il est ainsi remarquable que ce groupe
ait pu énoncer l’essentiel de la critique qu’il
méritait sans que cela ébranle pour autant son aura
: dans La véritable Scission, les auteurs constataient que
nombre de ses membres étaient demeurés « au-dessous
du militantisme politique ». L’indifférence à
une remarque aussi énorme n’a qu’une explication
: ce défaut, loin de disparaître, est devenu encore
plus fréquent dans ces milieux.
La dissolution de l’Internationale situationniste ne fut
pas cette victoire secrète et paradoxale que la légende
dorée de ses partisans a proclamée. L’expérience
des vingt années écoulées est là pour
montrer à quel point le danger qu’apparaisse une bureaucratie
situationniste était illusoire. Les « pro-situs »,
ces fans impuissants, n’avaient pas l’étoffe
de dangereux récupérateurs, du moins sur le terrain
de l’action politique. Ils exprimaient seulement la vérité
macroscopique de leur modèle.
Les minuscules courants que l’Internationale situationniste
a inspirés n’ayant exercé aucune influence notable
sur le cours des événements depuis leur naissance,
les milieux « radicaux » s’en sont, à demi
consciemment, plus ou moins détournés, avec une pointe
de nostalgie pour tant de promesses, et beaucoup de rancœurs
refoulées. Celles-ci jaillissent parfois avec l’incohérence
énergique qui accompagne les retours de flamme.
La consommation de théorie alterne avec les affirmations
abstraites les plus extravagantes. L’ostentation de la théorie
tend à devenir théorie de l’ostentation, et
la manie de l’exagération, le plus commode des refuges
(on prétendra par exemple que la société moderne
est semblable à Auschwitz, etc.). Orphelins d’un père
idéologique, ils s’en inventent des substituts grâce
à un intégrisme redoublé du concept. (13)
Les plus cohérents sont ceux qui affichent aujourd’hui
un anti-démocratisme avéré, qui leur permet
d’exposer une bonne partie de ce qu’ils pensent vraiment.
Leur formalisme verbal se condense en une espèce d’idéologie,
qui n’a pas pour autant d’ancrage dans la sphère
matérielle : c’est le sort étonnant de ces «
sectaires sans sectes ».
Leur anti-démocratisme théorique leur permet de justifier
par avance leurs comportements (obsession de la supériorité
du groupe ou du courant auquel ils s’identifient, indifférence
à la vérité objective quand le cœur du
système idéologique est concerné, absence de
zones neutres dans leur esprit). Ces gens-là sont évidemment
incapables de voir que toute tentative pour forcer l’histoire
ne conduit qu’à détruire le sens d’une
démarche critique. Ils compensent ce défaut accablant
en l’aggravant par un optimisme de la crise, qui dans toute
situation concrète tourne au triomphalisme de la décomposition
: plus ça va mal, et plus les temps nouveaux approchent.
Chez eux, la « discussion » ne doit servir qu’à
transmettre les ordres de la théorie, l’absence de
règles étant présentée comme le profond
secret qui permettrait de décrocher la victoire en toute
circonstance. Ce qui était extrêmement pesant chez
les bordiguistes historiques (dont les affirmations procédaient
néanmoins d’un long mouvement réel et constituaient
des tentatives de réponse à des problèmes pratiques
précis, dans le cadre d’un reflux historique sans précédent)
est devenu prétention creuse chez ces successeurs. Leur inconsistance
se trahit à ce simple fait que ces remarquables esprits doivent
changer de concept fondamental tous les quatre ou cinq ans, sans
pouvoir s’en expliquer.
Alors même que ces « radicaux » voudraient posséder
l’image de la totalité critique, la déformation
métonymique (prendre la partie pour le tout, le contenant
pour le contenu, la cause pour l’effet, le signe pour la chose
désignée, etc.) réduit leur perception de l’histoire
à une algèbre morbide, qui se présente comme
le reflet d’un déterminisme « naturel ».
Il s’agit là d’un symbolisme dégradé,
qui exacerbe les défauts de tout symbolisme :
« Du point de vue causal, le symbolisme se présente
comme une espèce de court-circuit de la pensée. Au
lieu de chercher le rapport entre deux choses en suivant les détours
cachés de leurs relations causales, la pensée, faisant
un bond, le découvre, tout à coup, non comme une connexion
de cause ou d’effet, mais comme une connexion de signification
et de finalité. Un rapport de ce genre pourra s’imposer
dès que deux choses auront en commun une qualité essentielle
qu’on peut rapporter à une valeur générale.
Ou, pour employer la terminologie de la psychologie expérimentale
: toute association basée sur une similitude quelconque peut
déterminer immédiatement l’idée d’une
connexion essentielle (...). [le symbolisme] est lié indissolublement
à la conception du monde qu’on a appelée au
moyen âge Réalisme, et que nous appellerions, quoique
moins exactement, idéalisme platonique » (J.Huizinga,
Le Déclin du Moyen Age).
L’objectivisme impersonnel devient une orthodoxie qui tient
lieu de pensée. L’abstraction du « parti historique
» permet de ne donner aucun contenu concret au processus révolutionnaire,
pourtant espéré comme le messie. Ils attendent tout
d’un mouvement dont ils ne peuvent ni ne veulent rien savoir
et s’en sortent par un esprit de contradiction, qui s’affiche
comme originalité théorique : quoi qu’il arrive,
le « mouvement communiste » est toujours autre chose.
Le goût du paradoxe est un moyen incomparable pour se singulariser
et se placer au-dessus de tout mouvement réel. Certains vont
même jusqu’à cristalliser en concept ce principe
de la négation systématique (ils parlent péjorativement
de « programmatisme » pour toute esquisse de contenu
positif et concret dans un mouvement de contestation sociale).
(14)
Ceux qui sont irrigués par un jargon « radical »
voient tout à travers lui, parce qu’il s’agit
pour eux de définir un discours qui ait l’air plus
satisfaisant que le processus historique lui-même. Les plus
patauds expliquent même qu’on ne peut accepter la distinction
courante entre apparence et réalité (certaines références
absurdes au surréalisme permettent une telle opération),
ou que le temps ne nous est pas extérieur (ce qui leur permet
d’oublier que toute activité est tissée au temps).
La force de ces errements n’est pas à négliger
parce qu’ils rencontrent et justifient à leur manière
le décervelage général, au lieu de s’y
opposer. La dépossession atteint un tel degré aujourd’hui
que l’abus de la force, y compris contre le langage, semble
seul à portée de main, et tout le reste ne serait
que « littérature ».
(15)
Dans cette usure des références, la défense
de tout système comme s’il s’agissait d’une
orthodoxie qu’il est hors de question de discuter, mène
tôt ou tard à un néant théorique : «
se définir contre » reste le dernier moyen d’«
affirmation ». Il suffit alors de brandir des slogans à
résonance plus ou moins philosophique (la « publicité
de la misère », la « domination réelle
du capital« , la »subsomption réelle du travail
au capital », le « spectaculaire intégré
», etc.). Le jargon préserve son auteur « du
désagrément d’avoir à s’exprimer
sérieusement sur une matière à laquelle il
ne comprend rien, et lui permet cependant de feindre, si possible,
un rapport tout à fait réel à cette matière.
Ce jargon est parfaitement approprié parce que, de lui-même,
il unit toujours l’apparence d’un concret absent avec
l’ennoblissement de ce concret » (T. Adorno).
Au-delà des mots, une constante perdure, un comportement
sans phrase fondée sur des abstractions creuses. Certains
pousseront l’inconséquence jusqu’à parler
de « démocratie directe », mais ils se débandent
à la première occasion où il faut argumenter
sérieusement. La « pratique » n’est invoquée
que pour mettre abruptement en œuvre, une logique du tout ou
rien dans les rapports personnels, qui dispense de l’ouverture
d’esprit. Comme le manque complet de recul par rapport à
soi-même doit, dans le même temps, s’accorder
avec la décomposition moderne de l’individu, un comportement
de mimétisme inconscient en est la résultante monotone.
Le ton cassant est ainsi la marque indispensable (et suffisante)
d’une volonté de rupture sans retour avec le monde.
Cette pirouette n’a rien d’original : il a toujours
été plus prudent de feindre démonstrativement
la révolte que de l’effectuer sans bruit.
(16)
Le noyau du comportement « radical », c’est de
s’attendre à être choisi par l’histoire,
plutôt que d’aller au-devant d’elle par une patiente
transformation personnelle. Les « radicaux » font de
leur participation à un mouvement un critère de qualité
pour ce dernier. Mais quand ils comprennent la relative difficulté
d’une telle jonction (plus que jamais, la révolte et
la lucidité isolent dans cette société), le
problème cesse vite de les intéresser. Ils misent
peu là-dessus tout en espérant à chaque fois
gagner beaucoup. Comme ils ne peuvent que perdre régulièrement,
ils se consolent au plus vite de leurs déboires, en recommençant
immuablement leurs rituels fondés sur la complaisance réciproque.
S’en étonner passe pour une faute de goût.
(17)
Leur incapacité à prendre du recul vis-à-vis
d’eux-mêmes et de ce qui les entoure les amène
à plaquer des schémas sur toutes les situations rencontrées,
et ainsi à décliner la bêtise selon des principes
variés. Non seulement l’esprit de contradiction est
érigé en norme théorique, mais les erreurs
personnelles sont projetées rétrospectivement sur
le mouvement réel (les attentes déçues vis-à-vis
du prolétariat sont par exemple retournées en incapacités
absolues de ce dernier, les tendances vaincues de l’histoire
ayant nécessairement été complices de leur
défaite, etc.).
(18)
Aujourd’hui encore, les « radicaux » sont incapables
de penser la récupération et les reflux qu’ils
sont habités par une rhétorique de l’identique
: ils cherchent à retrouver en toute circonstance les signes
qu’ils vénèrent. En illustrant une forme paradoxale
de mort de la raison, tout en érigeant cette attitude en
norme, ils appartiennent doublement à cette époque.
(19)
Ils croient qu’il suffit d’avoir vaguement compris une
théorie pour s’en approprier l’image. Ils négligent
donc toute mise en forme confrontant ce qui est intériorisé
et ce qui est vécu. Quand ce ne sont pas gens d’un
seul livre, d’une seule théorie (défaut banal,
mais qui prend chez eux des formes d’une variété
infinie), ils prennent de toute façon les idées comme
objets d’attachement et non comme moyens de compréhension
du monde. « Leur jargon de prédilection est sacralisé
comme langue d’un royaume invisible » (T. Adorno). Ces
sectateurs de la Révélation sont victimes d’un
aspect dominant de l’époque, l’effondrement des
capacités d’expérience personnelle, et adoptent
le même comportement tautologique que celui des bandes : qui
n’est pas comme moi est contre moi.
(20)
Le prolétaire ordinaire, l’employé conformiste,
l’ouvrier prudent qui « évite les ennuis »
manifestent plus de dignité dans leur aliénation que
les « radicaux » avec leur lucidité incertaine
et capricieuse, parce que ces derniers reproduisent tous les défauts
de l’intellectuel sans s’approprier aucune de ses qualités.
La « radicalite » est une conséquence du provincialisme
français, qui ignore le monde au-delà des frontières
nationales. Jamais le goût pour les marottes théoriques
n’aurait pu connaître une telle extension dans un autre
pays que celui-ci, où tant d’esprits ont, depuis des
siècles, aimé croire que l’écriture de
quelques pages pourrait changer le sort du monde. L’anti-intellectualisme
des « radicaux » couvre utilement leur mimétisme
honteux.
Guy Fargette
Mai 1989 republié en Septembre 2009
http://www.mondialisme.org/spip.php?article1184
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