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Le " corps " du pouvoir
Humanité 18 Septembre 2002
Note de lecture sur le livre de Françoise Héritier



De la pensée de la différence à la dissolution de la hiérarchie, l'anthropologue Françoise Héritier ouvre une perspective pour la transformation des genres.

Françoise Héritier, anthropologue, vient de faire paraître une suite à Masculin/Féminin : la pensée de la différence. Ce nouvel ouvrage enrichit indéniablement la réflexion déjà fertile de cette ex-disciple de Claude Lévi-Strauss, sur le féminin, le masculin et leurs rapports. Après avoir montré que l'égalité entre les genres n'implique évidemment pas une identité absolue, mais que parvenir à l'égalité dans la différence constituerait déjà un grand progrès, Françoise Héritier passe à une critique radicalement propositionnelle par rapport à ce qui ne pouvait constituer déjà pour elle en 1996 qu'" une asymptote vers l'équivalence ". En effet, la différence biologique des sexes ne comporte dans l'absolu rien qui permette de faire prévaloir un genre sur un autre. La domination masculine est présentée depuis longtemps par cette chercheuse comme étant, de tout temps et de tout pays, quasiment structurelle. Et ce, n'en déplaise à ceux ou celles qui véhiculent le mythe des sociétés matriarcales primitives d'amazones ou autres guerrières. Lévi-Strauss a montré qu'à l'aube des temps, le fondement de la société avait été la prohibition de l'inceste, accompagnée de la loi d'exogamie (coutume selon laquelle les mariages se font entre les membres de familles ou de clans différents) et de la répartition sexuelle des tâches.

Cette fois-ci, le propos de Masculin/Féminin II est, si l'on peut dire, contenu dans le sous-titre : " Dissoudre la hiérarchie " (1). Comment et pourquoi une échelle de valeurs infériorisant " la féminité " s'est-elle greffée sur la simple différence des sexes ? Telle est la question historique, voire politique, bref anthropologique au bon sens du terme, à laquelle est consacré le premier tiers de cette somme. D'autant plus, précise-t-elle d'emblée, que les termes de l'échange - les femmes étant créditées du pouvoir " exorbitant " d'" enfanter du différent " (filles ou garçons) et le problème des hommes étant de contrôler ce pouvoir - sont plutôt favorables aux premières qui peuvent perpétuent leur genre dans leurs filles, tandis que les seconds " ne peuvent faire leurs fils ". Le social opère donc depuis toujours un véritable renversement de hiérarchie. Et c'est là, pour l'anthropologue, le point de départ de sa nouvelle réflexion. Non pour le simple plaisir de cultiver le paradoxe de l'asymétrie des genres, mais pour répondre à sa seconde interrogation : est-il envisageable de dissoudre cette hiérarchie de toujours ?

Certaines détractrices avaient reproché à Françoise Héritier d'accréditer une vision fataliste de la domination masculine. Cela leur sera aujourd'hui bien plus difficile. En effet, l'auteur de Masculin/Féminin II admet volontiers les évolutions vers une plus grande égalité constatées de nos jours, comme elle reconnaît que le concept même de domination recouvre aussi celle d'homme par d'autres hommes (âge, couleur de peau, sexualité, statut économique, naissance et système de caste, religion, etc.), mais elle affirme surtout que le clivage hommes/femmes " est fondamentalement d'une autre nature que ceux présents dans ces divers critères. Il les subsume tous ". C'est, pour l'anthropologue, " pêcher en esprit " contre l'irréductibilité de la différence hommes/femmes que de refuser de la prendre en considération au nom d'un l'idéal démocratique qui assignerait aux revendications féminines de ne prétendre qu'à être des personnes humaines, comme les hommes. Elle n'admet l'expression " guerre des sexes " qu'à condition que ce terme recouvre " le rapport qui existe entre la domination masculine, d'une part, et la sujétion ou rébellion féminines, d'autre part ". Toute la question, pour Françoise Héritier, se situe dans la possibilité d'une élaboration historique du " statut universel du féminin ".

Et c'est bien la possibilité de changements, réels et non illusoires, qu'approfondit de façon prospective l'ancienne directrice du laboratoire d'anthropologie sociale du Collège de France. Il lui importe au plus haut point de répondre pour cela à quelques questions concrètes sur la manière dont les hommes se sont assuré jusqu'ici " le contrôle de la fécondité des femmes ", comment ils ont exploité le corps des femmes dans la prostitution, et l'entretien domestique, et - question moderne et incontournable - comment les femmes n'ont-elles pu commencer à se libérer que du jour où - et seulement là - " les moyens de contraception leur ont permis de reprendre le contrôle de leur fécondité ". C'est là, pour l'auteur, " une première marche qui doit être gravie par toutes les femmes ". Ici commence, grâce à l'analyse des mécanismes de la dépossession, la discussion de la question posée par l'auteur elle-même : la différence biologique suffit-elle pour fonder la domination masculine ? " Fonder peut-être, justifier certainement pas ". Pour elle, la fécondité féminine - et non la différence sexuée proprement dite - est la " pierre de touche " d'une sortie possible des femmes du lieu de la domination grâce à un processus de ré-appropriation de la maîtrise de leur fécondité. On retrouve là la perspective ouverte par le slogan des mouvements féministes des années soixante-dix : " Un enfant si je veux, quand je veux. " Françoise Héritier situe le lieu profond de la domination dans cette déclaration d'un député hostile à la loi Neuwirth en 1967 : si on accordait aux femmes la liberté de contraception, " les hommes perdraient la fière conscience de leur virilité féconde ". En quatre mots : conscience, virilité, fécondité, fierté, tout est dit sur cette domination qui fait obstacle à l'accession du genre humain à la dignité.

Dans la troisième et dernière partie de son Masculin/Féminin II, l'anthropologue, en combattante réaliste, examine les blocages possibles aux solutions qu'elle propose. Elle départage les fantasmes de l'humanité aujourd'hui mis en cause par la perspective du " clonage reproductif humain ". Va-t-on vers un nouveau rapport des catégories du masculin et du féminin ? Faut-il repenser la question de la différence des sexes ? Prendre en considération l'échec de la contraception masculine et la mettre en rapport avec le succès du Viagra ? La démocratie doit-elle représenter les femmes en tant que femmes ? · quelles conditions le droit pour les femmes de disposer d'elles-mêmes et de leur corps peut-il modifier les représentations mentales utilisées jusqu'ici dans nos sociétés pour justifier le maintien de la très injuste hiérarchie entre les genres ? Autant d'interrogations ouvertes à propos desquelles Françoise Héritier ne cache pas sa propre opinion tout en acceptant qu'elle soit débattue. Sans immobilisme, car l'auteur, elle, croit " en l'efficacité des gestes, des actes, et des symboles, pour parvenir à un changement dans le tréfonds des esprits ". Comment ne pas partager cette conviction-là ?

Arnaud Spire


(1) Masculin/Féminin II, Dissoudre la hiérarchie, par Françoise Héritier. Editions Odile Jacob, 446 pages, 24,50 euros.
http://www.humanite.presse.fr/journal/2002/2002-09/2002-09-18/2002-09-18-025.html