De la pensée de la différence à la dissolution
de la hiérarchie, l'anthropologue Françoise Héritier
ouvre une perspective pour la transformation des genres.
Françoise Héritier, anthropologue, vient de faire paraître
une suite à Masculin/Féminin : la pensée de la
différence. Ce nouvel ouvrage enrichit indéniablement
la réflexion déjà fertile de cette ex-disciple
de Claude Lévi-Strauss, sur le féminin, le masculin et
leurs rapports. Après avoir montré que l'égalité
entre les genres n'implique évidemment pas une identité
absolue, mais que parvenir à l'égalité dans la
différence constituerait déjà un grand progrès,
Françoise Héritier passe à une critique radicalement
propositionnelle par rapport à ce qui ne pouvait constituer déjà
pour elle en 1996 qu'" une asymptote vers l'équivalence
". En effet, la différence biologique des sexes ne comporte
dans l'absolu rien qui permette de faire prévaloir un genre sur
un autre. La domination masculine est présentée depuis
longtemps par cette chercheuse comme étant, de tout temps et
de tout pays, quasiment structurelle. Et ce, n'en déplaise à
ceux ou celles qui véhiculent le mythe des sociétés
matriarcales primitives d'amazones ou autres guerrières. Lévi-Strauss
a montré qu'à l'aube des temps, le fondement de la société
avait été la prohibition de l'inceste, accompagnée
de la loi d'exogamie (coutume selon laquelle les mariages se font entre
les membres de familles ou de clans différents) et de la répartition
sexuelle des tâches.
Cette fois-ci, le propos de Masculin/Féminin II est, si l'on
peut dire, contenu dans le sous-titre : " Dissoudre la hiérarchie
" (1). Comment et pourquoi une échelle de valeurs infériorisant
" la féminité " s'est-elle greffée sur
la simple différence des sexes ? Telle est la question historique,
voire politique, bref anthropologique au bon sens du terme, à
laquelle est consacré le premier tiers de cette somme. D'autant
plus, précise-t-elle d'emblée, que les termes de l'échange
- les femmes étant créditées du pouvoir "
exorbitant " d'" enfanter du différent " (filles
ou garçons) et le problème des hommes étant de
contrôler ce pouvoir - sont plutôt favorables aux premières
qui peuvent perpétuent leur genre dans leurs filles, tandis que
les seconds " ne peuvent faire leurs fils ". Le social opère
donc depuis toujours un véritable renversement de hiérarchie.
Et c'est là, pour l'anthropologue, le point de départ
de sa nouvelle réflexion. Non pour le simple plaisir de cultiver
le paradoxe de l'asymétrie des genres, mais pour répondre
à sa seconde interrogation : est-il envisageable de dissoudre
cette hiérarchie de toujours ?
Certaines détractrices avaient reproché à Françoise
Héritier d'accréditer une vision fataliste de la domination
masculine. Cela leur sera aujourd'hui bien plus difficile. En effet,
l'auteur de Masculin/Féminin II admet volontiers les évolutions
vers une plus grande égalité constatées de nos
jours, comme elle reconnaît que le concept même de domination
recouvre aussi celle d'homme par d'autres hommes (âge, couleur
de peau, sexualité, statut économique, naissance et système
de caste, religion, etc.), mais elle affirme surtout que le clivage
hommes/femmes " est fondamentalement d'une autre nature que ceux
présents dans ces divers critères. Il les subsume tous
". C'est, pour l'anthropologue, " pêcher en esprit "
contre l'irréductibilité de la différence hommes/femmes
que de refuser de la prendre en considération au nom d'un l'idéal
démocratique qui assignerait aux revendications féminines
de ne prétendre qu'à être des personnes humaines,
comme les hommes. Elle n'admet l'expression " guerre des sexes
" qu'à condition que ce terme recouvre " le rapport
qui existe entre la domination masculine, d'une part, et la sujétion
ou rébellion féminines, d'autre part ". Toute la
question, pour Françoise Héritier, se situe dans la possibilité
d'une élaboration historique du " statut universel du féminin
".
Et c'est bien la possibilité de changements, réels et
non illusoires, qu'approfondit de façon prospective l'ancienne
directrice du laboratoire d'anthropologie sociale du Collège
de France. Il lui importe au plus haut point de répondre pour
cela à quelques questions concrètes sur la manière
dont les hommes se sont assuré jusqu'ici " le contrôle
de la fécondité des femmes ", comment ils ont exploité
le corps des femmes dans la prostitution, et l'entretien domestique,
et - question moderne et incontournable - comment les femmes n'ont-elles
pu commencer à se libérer que du jour où - et seulement
là - " les moyens de contraception leur ont permis de reprendre
le contrôle de leur fécondité ". C'est là,
pour l'auteur, " une première marche qui doit être
gravie par toutes les femmes ". Ici commence, grâce à
l'analyse des mécanismes de la dépossession, la discussion
de la question posée par l'auteur elle-même : la différence
biologique suffit-elle pour fonder la domination masculine ? "
Fonder peut-être, justifier certainement pas ". Pour elle,
la fécondité féminine - et non la différence
sexuée proprement dite - est la " pierre de touche "
d'une sortie possible des femmes du lieu de la domination grâce
à un processus de ré-appropriation de la maîtrise
de leur fécondité. On retrouve là la perspective
ouverte par le slogan des mouvements féministes des années
soixante-dix : " Un enfant si je veux, quand je veux. " Françoise
Héritier situe le lieu profond de la domination dans cette déclaration
d'un député hostile à la loi Neuwirth en 1967 :
si on accordait aux femmes la liberté de contraception, "
les hommes perdraient la fière conscience de leur virilité
féconde ". En quatre mots : conscience, virilité,
fécondité, fierté, tout est dit sur cette domination
qui fait obstacle à l'accession du genre humain à la dignité.
Dans la troisième et dernière partie de son Masculin/Féminin
II, l'anthropologue, en combattante réaliste, examine les blocages
possibles aux solutions qu'elle propose. Elle départage les fantasmes
de l'humanité aujourd'hui mis en cause par la perspective du
" clonage reproductif humain ". Va-t-on vers un nouveau rapport
des catégories du masculin et du féminin ? Faut-il repenser
la question de la différence des sexes ? Prendre en considération
l'échec de la contraception masculine et la mettre en rapport
avec le succès du Viagra ? La démocratie doit-elle représenter
les femmes en tant que femmes ? · quelles conditions le droit
pour les femmes de disposer d'elles-mêmes et de leur corps peut-il
modifier les représentations mentales utilisées jusqu'ici
dans nos sociétés pour justifier le maintien de la très
injuste hiérarchie entre les genres ? Autant d'interrogations
ouvertes à propos desquelles Françoise Héritier
ne cache pas sa propre opinion tout en acceptant qu'elle soit débattue.
Sans immobilisme, car l'auteur, elle, croit " en l'efficacité
des gestes, des actes, et des symboles, pour parvenir à un changement
dans le tréfonds des esprits ". Comment ne pas partager
cette conviction-là ?
Arnaud Spire
(1) Masculin/Féminin II, Dissoudre la hiérarchie, par Françoise
Héritier. Editions Odile Jacob, 446 pages, 24,50 euros.
http://www.humanite.presse.fr/journal/2002/2002-09/2002-09-18/2002-09-18-025.html
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