Mélange
Mélange de lectures et d’écritures,
de théories et de spontanéités,
de philosophies et de poésies,
de politiques et de polysémies,
d’hommes et de femmes.
Oser arpenter l’autre versant,
le verso de nos habitudes figées.
.
Préambule
.
« J’écoute pousser mes cheveux ». C’est
comme une envie d’approfondir ma féminité pour ne
jamais l’achever.
M’ouvrir, m’écarter et puis surtout engendrer, non
pas de la vie, mais de l’envie, de l’envers et puis des
vers ou des proses de choses et d’autres. Des chocs d’altérité,
des roses d’intensité, des phrases torturées, des
sens tortueux.
Rêve d’être une femme pénétrée
par une femme rêvée à double tranchant pour que
coule le sang de mon encre. Amoureux d’Elle sans jamais m’amarrer,
des marées à tire d’aile sans amaurose.
Mes langes se figent mais l’ange s’en fiche.
Je n’ai pas de force dans les membres, juste quelques farce comme
membrane, un sourire, une fissure d’un autre genre. Toujours de
l’autre, de l’autre côté, issue d’une
autre côte. Jamais cautérisée quoique toujours en
feu. Et puis, en jeu, dans l’ambiguïté de la face,
toujours au bord, sur la tranche, à l’écart, en
équilibre à la rencontre des deux versants du précipice
sans fond.
.
Le féminisme en mouvement
.
Si certaines des premières revendications dites "féministes"
nous paraissent aujourd’hui plus ou moins comblées et si
leur légitimité semble relever de l’évidence
(1), cela n’implique pas que les femmes soient dans la réalité
concrète (et non dans les constitutions abstraites, dans les
principes formels) des citoyennes à part entière, socialement
évaluées comme les hommes et équitablement représentées.
Tout se passe comme si, à l’heure où l’on
se sent obligé d’être attentif aux problèmes
des minorités (na-tionales, ethniques, sociales), on était
toujours aveugle aux droits de la minorité majoritaire des femmes...
Les femmes ne sont pas exclues sans pour autant être intégrées.
Au sein de chaque homme aussi, la féminité demeure refoulée.
Et puis, les hommes sont-ils , dans leur monde, vraiment des citoyens
à part entière ? Si nous parlerons beaucoup de la question
du féminisme, n’oublions pas que la question la plus profonde
persiste de manière beaucoup plus globale.
Si les grandes luttes du féminisme sont devenues légitimes,
il n’est pas certain que la "libération de la femme"
représente un mouvement achevé (heureusement puisqu’on
achève un animal lorsqu’il n’est plus bon à
rien). Donner une voix ou un emploi aux femmes leur permet de participer
(en espérant s’y intégrer) à notre société
construite et élaborée conceptuellement par et pour les
hommes. Néanmoins, nous sommes encore loin de pouvoir affirmer
que le féminin est une composante aussi déterminante que
le masculin dans notre mode de vivre en commun.
Une fois les grands combats livrés, le soir, après la
bataille, en projetant de nouvelles offensives, les féministes
ont ainsi cherché à élaborer une conception de
la société, de la citoyenneté, de la politique
au sens aristotélicien (repris par Hannah Arendt) de participation
à la vie de la cité, qui ne soit plus basée sur
la prédominance de qui que ce soit (des hommes en l’occurrence).
Et, au bout de la nuit, elles en sont arrivées à repenser
l’humain, le rapport à l’autre.
Il me paraît intéressant, voire indispensable, d’interroger
de manière plus théorique, plus philosophique, le statut
du mouvement féministe, de son éventuelle ou nécessaire
existence en tant que mouvement politique. Quelle est sa spécificité
? Quels sont ses présupposés (ne s’agit-il pas d’un
féminisme de la femme blanche occidentale ?) ? Propose-t-il une
autre façon de dire et de faire la politique ? Possède-t-il
des fondements ancrés dans une tradition historique et intellectuelle
? Pourquoi ne concerne-t-il que les femmes ? Nous devons tous nous libérer,
et de l’oppression et de nos tabous.
Comme toute révolte, celle des femmes apporte de l’eau
au moulin de notre réflexion révolutionnaire. Lorsque
le féminisme entreprend d’établir sa "philosophie
politique", il doit forcément critiquer le modèle
politique actuel - considéré, hélas, comme universel
- qui bien que démocratique n’intègre pas dans l’entièreté
de ses structures et modes de fonctionnement la moitié de sa
population, à savoir les femmes. L’idéologie de
l’intérêt général, dépassant
tous les intérêts particuliers, exclut en fait des groupes
jugés incapables d’adopter ce point de vue général.
Cette idée tend à renforcer l’homogénéité
des citoyens. De plus, lorsqu’il existe des différences
de capacités (culture, valeurs, mode de vie) entre les groupes,
un traitement égal tend à perpétuer l’oppression
et la supériorité des groupes privilégiés.
Il y a une domination auto-reproduite.
Il va sans dire que cette homogénéisation va dans le sens
des valeurs masculines, bourgeoises et occidentales (militaire, honneur,
camaraderie virile, rationalité, compétition respectable,
contrat entre agents indépendants) et exclut tout ce qu’incarnent
les femmes (corps, désirs, passion) ainsi que bien d’autres
groupes.
Il faut donc titiller le système de l’égalité
universelle en lui confrontant la ou les différence(s). Car,
en définitive, il est bien question de comprendre la différence
sans la réduire.
Afin qu’il puisse s’exprimer politiquement, un fondement
ontologique du sujet féminin s’avère indispensable.
Cela dit, cette quête n’est-elle pas illusoire ? Peut-être
que, sous certains angles, le féminisme nous apprend que la catégorie
même de sujet est susceptible d’une mise en question.
On ne peut identifier une référence majeure, une mère
spirituelle du féminisme, il n’y a pas de Karl Marx du
féminisme. Et ce n’est peut-être pas un tort car
rêver d’un manifeste commun consisterait à supprimer
la différence qui est le propre du féminin, reviendrait
à parler comme les hommes.
Nous devons, cependant, aux théoriciennes actuelles du féminisme,
de nombreuses critiques et propositions pertinentes relatives aux modèles
de la participation politique de chacun dans nos sociétés.
Retenons, par exemple, la célèbre conception de la représentation
par "groupes différenciés" et la "discrimination
positive" élaborées par Iris Marion Young, ou encore
la théorie des discours d’interprétation des besoins
de Nancy Fraser. Les multiples théories féministes, comportent
leurs failles, se distinguent, se nuancent et souvent se complètent
quant à la façon de cerner la différence des se-
xes, quant à son statut et quant au modèle de citoyenneté
envisagé, mais elles se rejoignent cependant toutes dans une
même dénonciation politique de l’inégalité
et de son traitement social.
En ce qui me concerne, j’ai découvert, dans les textes
très diversifiés de Françoise Collin - philosophe
belge et directrice des cahiers du GRIF - des réflexions et des
questions (jusqu’à une mise en doute du féminisme
lui-même) assez originales et donc plus pertinentes que les discours
homogènes strictement politiques. Elle mélange la politique
à notre poésie quotidienne. La pensée philosophique,
autant qu’artistique, possède toujours son petit grain
de sel à introduire dans nos discours systématiques et
souvent involontairement stéréotypés et récupérés
par l’emprise de la pensée et du langage unique. À
mon sens, la tâche consiste, avant tout, à inventer de
nouveaux langages insurrectionnels tentant de miner le discours officiel,
de déployer une nouvelle ère ou une aire non de repos
mais d’insomnie le long de l’autoroute soporifique du système.
.
L’irréductible différence
.
Alors que de nombreuses féministes (généralement
anglo-saxonnes) le définissent en termes politiques circonstanciés,
selon Françoise Collin, le dilemme identité/différence
est une opposition fondamentale, radicale et surtout irréductible.
Or la pensée, la raison, le discours ou la dialectique (cfr.
Hegel, tel qu’on le caricature habituellement) - et donc la position
d’un dilemme - s’ancrent dans la "loi du même"
qui, partout, tente d’effacer ou de récupérer la
différence et l’altérité, de ramener l’autre
au même. Cette loi régit l’entièreté
de notre monde qui est le monde de l’Un (que vise toute l’histoire
de la pensée depuis Thalès), monde obstiné au monolinguisme,
monologisme, monothéisme... Tout notre système est basé
sur ce désir de tout maîtriser (exploiter, instrumentaliser)
et sur cette loi totalitaire (au sens où elle contrôle
tout et envahit toutes les sphères de la vie) qui est puissante
et généralisée au point de ressaisir pour sa propre
cause toute forme de contestation (Hegel illustre cette perversion par
la dialectique de "crimes et châtiments"). Par exemple,
le prolétariat qui s’oppose aux propriétaires des
moyens de production qui l’exploitent, s’insurge encore
via un schéma et un discours basé sur les catégories
de la maîtrise, de l’unification, de la totalisation...
Les conceptions du patron capitaliste ou de l’ouvrier marxiste
se rencontrent et s’entendent parce qu’elles parlent le
même langage, se développent dans le même règne
homologique.
Ce règne, F. Collin le voit cristallisé dans le point
de vue du mâle, rationnel, héros de l’aventure occidentale
avec laquelle l’existence des femmes n’a jamais coïncidé.
Même le "féminisme" est un mot masculin, un concept
du monde théorique des hommes. La loi du même, c’est
le pouvoir du masculin : « Langage de maîtrise, le langage
masculin est un langage manipulateur [...] C’est pourquoi il y
a dans le langage masculin, qu’il soit de gauche ou de droite,
une menace de fascisme. Il faut que ça fonctionne, il faut que
ça marche » (2).
Face à lui, ou plutôt ailleurs, sur un autre territoire
puisque le face à face est encore un procédé dialectique
visant l’identité, le féminin concrétise,
"matérialise" non pas l’autre du masculin mais
ce que des philosophes tels que E. Levinas ou M. Blanchot nomment le
Tout Autre ou le pur Dehors, ce qui est originairement et irrémédiablement
autre sans référence préalable à un même,
ce qui s’est toujours dérobé à la maîtrise,
le caractère non originel de l’origine qui est le propre
de la mère en tant que puissance de génération
et non de maternage. La domination se faufile ainsi à notre insu
à travers l’oubli de la langue maternelle "analphabète"
par la langue paternelle, patriarcale ou "patriarchale" (langue
de pouvoir).
Ce pouvoir des mâles s’impose en érigeant ses instances
et symboles comme universels. On décrypte cette généralisation
dans la définition typiquement masculine du citoyen et de ses
droits et devoirs (valeurs guerrières, fraternité virile,
contrat entre individus rationnels et non émotifs...) face aux
valeurs marginalisées des femmes et autres exclus (en effet si
l’on approfondit la question, la pensée du problème
ne peut se cantonner aux seules femmes). F. Collin, elle, la souligne
préférablement dans nos représentations quotidiennes
et oppose au système "patriarchale" de la "patérialité",
la matérialité des femmes : « L’argent, le
concept, le phallus comme signifiant principal, nie la matérialité
qui est différenciation infinie, et repousse la présence
au profit de la représentation dans la chaîne de ses équivalences,
dans l’articulation de sa tautologie [...] la mère est
lieu de la matérialité sensible, le père, lieu
du code abstrait » (3).
Le féminin introduit donc tout ce qui perturbe - et ne peut être
pris en compte sans être dénaturé - par le langage
de maîtrise masculin qui domine toute notre société.
Le féminin, la différence, n’est pas en opposition
conflictuelle avec le masculin normatif. Il représente une discrète
et insaisissable résistance qui cherche à se faufiler
et à ruiner de l’intérieur le règne du Tyran.
Une puissance et non le pouvoir qui est l’apanage des faibles
pour masquer leur impuissance (cfr. Hannah Arendt).
Il faut tout de suite se demander si cette altérité radicale
est le propre, la caractéristique essentielle de la femme ou
si elle n’est qu’une conséquence de l’oppression
et de l’étouffement de la voix féminine. La pensée
post-moderniste nous a appris à nous méfier de toute définition
essentialiste aussi bien de l’homme que de la femme, en montrant
sous différents angles qu’il est impossible de définir
une identité figée du sujet. Des penseurs aussi diversifié
que Heidegger, Freud, Lacan, Wittgenstein, Derrida, Foucault... ont
tous abouti à l’abandon de la catégorie de sujet
comme une entité rationnelle transparente pouvant communiquer
une signification homogène sur le champ total de sa conduite
comme étant la source de son action.
Figer la différence comme la définition de la femme reviendrait
à conférer une identité au féminin qui refuse
les lois de l’identité... Bon nombre de réflexions
féministes s’orientent alors vers une prise en compte de
tous les groupes oppressés dans notre société (femmes,
noirs, homosexuels...). Car, à partir du moment où il
n’y a plus d’identité déterminée -
celle-ci étant toujours multiple, contradictoire et contingente
- le dilemme s’effondre. Il n’y a pas d’égalité
face à la différence, il n’y a que des différences
infinies. Il convient donc d’abandonner l’opposition homme
- femme afin de théoriser la multiplicité des relations
de subordination et d’établir une chaîne d’équivalence
entre les différents combats de résistance et de libération,
de les articuler vers une conception radicale de la démocratie
qui tenterait d’effleurer l’anarchie.
Ensuite, Georges Bataille qui s’inscrit dans ce courant de la
pensée de la différence, insiste sur la notion de transgression,
de "part maudite" comme ce qui peut introduire du différent
dans le système du même.
L’interdiction d’accès à la parole officielle
fait du langage des femmes (comme de tous les opprimés) un langage
différent, irréductible. C’est pourquoi, je pense
que ce féminin, cette altérité, ne définit
pas la femme mais se loge en chacun de nous lorsque nous voulons faire
entendre ce qui ne rentre pas dans le discours officiel, dès
que nous voulons réintroduire de la vie, de la multiplicité
et de la corporéité dans le langage unique, conceptuel
et désincarné.
Le féminin est une des formes de la souveraineté que Bataille
attribue aux attitudes d’extase, de rire, d’érotisme...
échappant à la maîtrise caractéristique de
la pensée rationnelle et raisonnable. Une réserve d’anarchie
! Nous découvrons, d’une part, un langage masculin de communication,
d’argumentation, de constitution et d’autre part, le langage-femme
de dissipation, de consumation des mots, de tact et de contact. Il me
semble que F. Collin transpose (de manière un peu généralisante)
la différence décrite par nombreux auteurs (cfr. Blanchot
qu’elle a méticuleusement lu et commenté) entre
la raison et l’art, à celle qui nous préoccupe,
l’homme et la femme.
Nous voyons que les analyses de Collin se centrent autour de la question
du et surtout des langage(s) qui depuis le structuralisme anthropologique
(Lévi- Strauss), psychanalytique (Lacan) ou philosophique (Foucault,
Derrida) organise nos visions du monde, nos prises de décisions,
nos actions... Donc, aussi une soi-disant universelle définition
de la politique et du citoyen.
L’exclusion des femmes commence donc (et persiste partout) dans
et par le langage. Les hommes parlent, discourent, affirment des positions
; les femmes, par contre, bavardent, font du bruit ou racontent leurs
émotions (ce qui ne peut intéresser les autres). La langue
publique, officielle, celle qui se parle haut, est étrangère
aux femmes, elles ne la connaissent que pour l’entendre, jamais
pour la pratiquer. Ce n’est pas la leur. La langue du pouvoir,
avant même d’être une rhétorique de classe,
est une rhétorique de sexe. Et nous verrons qu’un dérapage
encouru par le féminisme revient à vouloir prendre la
parole comme les hommes et ainsi oublier l’élément
féminin au sein même d’un discours féministe.
.
La libération commence par le langage
.
Dans cette optique, F. Collin accorde énormément d’importance
à la libération symbolique dans la libération politique.
Il s’agit, entre autre de réinscrire le langage dans un
rapport au corps et à la matière afin d’engendrer
une révolution radicale, un matérialisme enfin réalisé
!
Le rôle des femmes est prépondérant dans l’avènement
d’une autre société où l’altérité
serait enfin reconnue. Sans doute parce qu’elles sont plus exploitées
que les hommes et que l’exploitation s’exprime chez elles
de manière beaucoup plus somatique, elles sont porteuses d’un
plus grand potentiel de rébellion. Collin ne voit donc pas le
féminisme comme un combat pour les intérêts des
femmes visant quelques mesures formelles de compensation mais comme
une pensée et surtout une praxis - orientée mais mobile
et sans cesse innovatrice - radicalement révolutionnaire qui
comprendrait toute la société, qui se ferait avec les
hommes en vue de dessiner de nouveaux horizons. Cette praxis est essentiellement
dialogue, dialogue hétérologique où ce qu’est
un homme, ce qu’est une femme, échappe à sa définition,
où la différence première et multiple constitue
les différents et non l’inverse. Le changement doit donc
autant s’opérer par l’art et l’amitié
que par la politique.
Le féminisme réclame l’égalité mais
non une identité des conditions pour tous. Il faut que chacun
ait la possibilité de déterminer son optimum (qui n’est
pas toujours le maximum) et d’y avoir droit. L’égalité
moderne, en effet, n’est que quantitative, objective, abstraite...
elle oublie et efface les différences jusqu'à provoquer
l’intolérance. C’est Hannah Arendt qui soulignait
que la nature est fondamentalement inégalitaire, et que donc
seul l’acte politique peut conférer l’égalité.
« Aucun système ne commande, ne précède,
la pratique sinon ces théories régionales mouvantes, modifiables
qui lui servent de relais. C’est une réalité, dans
sa complexité concrète qui provoque l’a-vancée
théorique laquelle ne peut s’en détacher sans constituer
une abstraction contraignante et stérilisante » (4). Cette
politique féministe ne se ré-volte pas pour se soumettre
à l’avenir, ne sacrifie pas les individus à l’histoire,
ne se réveille pas pour s’endormir dans un rêve.
« Préparez les lende- mains mais n’attendez pas les
lendemains : servez-vous, ici même, tout de suite » (5).
Elle doit être réformiste pour être réaliste
mais ne referme pas les situations, les ouvre. Son essence est pourtant
révolutionnaire « même et surtout si la révolution
ne fait pas couler de sang » (6).
.
La diversité même et surtout au sein de la différence
.
Au départ, le féminisme s’est créé
entre femmes, se considérant comme un groupe homogène
et unifié, afin de militer corporativement pour la cause unique
des femmes. Cette solidarité et cette identification mutuelle
était probablement nécessaire pour combler le fossé
énorme entre les femmes et les hommes, à l’époque.
Par la suite, d’une part de nombreuses dissensions sont apparues
au sein du mouvement commun. Les femmes ne sont pas seulement différentes
des hommes, elles diffèrent également entre elles. D’autre
part, en réfléchissant sur leur exclusion et sur les causes
de celle-ci, la plupart des féministes se sont intéressées
à toutes les formes d’exclusion et ont découvert
la multiplicité des différences au sein du genre humain.
Ainsi la question n’est plus de parvenir à l’égalité
par un traitement égal et homogène pour chacun mais de
permettre à la diversité des individus (et à la
diversité au sein de chaque individualité) de s’exprimer
à sa manière et de trouver les satisfactions attendues
(7).
Cependant la différence infinie ne doit pas mener à l’émiettement
et aux multiples intégrismes, cette pluralité ne doit
pas compromettre la coexistence, une à une, d’une pluralité
de positions de sujet mais plutôt engendrer la constante subversion
et surdétermination de l’une par les autres qui rend possible
la génération d’effets totalisants à l’intérieur
d’un champ caractérisé par des frontières
ouvertes et indéterminées. Tous différents, les
individus peuvent se rencontrer et s’unir dans certains domaines,
articuler leurs attentes. Ils peuvent établir entre eux, via
des jeux de langages, des relations de type "familiales" au
sens de Wittgenstein. Ils définissent ainsi un nous toujours
par opposition (qui ne doit pas se figer) à un eux.
Les mouvements féministes se sont d’ailleurs constitués,
nous rappelle Françoise Collin, en tant que Dehors du monde des
hommes. Exclues et dispersées, les femmes ont d’abord dû
se rassembler en s’opposant à une "ennemi" commun.
Le premier acquis du féminisme a ainsi été d’arracher
les femmes à leur isolement et aux rapports toujours médiatisés
par les hommes qu’elles entretenaient. Mais si elles ont d’abord
cru se réunir dans une fusion de "sororité",
elles se sont vite aperçues que la pluralité, les divergences,
les conflits, le dialogue font partie de l’unité. «
La différence est présente au sein même du sujet
femme : elle l’est aussi entre les femmes, l’être
femme n’étant pas univoque » (8). Dans cet article
intitulé Le même et les différences, Françoise
Collin affirme que la diversité des groupes est la caractéristique
du "vrai" féminisme.
Fascinée par l’altérité, F. Collin voit de
la diversité au fond de tout et de chacun et cherche à
faire venir toutes ces différences à la surface, à
fleur de peau, afin qu’elles se rencontrent, se touchent, se parlent.
« Partout du père-mère, partout du masculin-féminin.
Partout des hommes et des femmes partageant les tâches et les
plaisirs au gré de leurs dispositions propres » (9). Pour
que cette multiple diversité se raconte et se rencontre, outre
les voies de l’art, les voix de l’amitié, F. Collin
propose une valorisation du politique (au détriment du privé)
en tant qu’espace commun où, en se rendant public, chacun
se révèle à l’autre comme un "qui",
un quelqu’un. Le qui ne se suffit jamais et dépend toujours
de sa relation à l’autre. Avec H. Arendt, elle en appelle,
pour ce rapport, au concept de "respect" - amitié sans
intimité, sans proximité - qui permet l’apparition
du qui indépendamment des quid qui le caractérisent.
Collin se méfie énormément du risque d’un
féminisme figé (essentialiste) qui transformerait la diversité
en dualité. Il faut tenir compte du fait que dans notre société,
il existe des hommes et des femmes, mais aussi qu’il y a de l’homme
et de la femme en chaque homme et en chaque femme. Si le langage féminin
représente plutôt le côté corporel et matériel
qui manque au langage masculin rationnel, il ne faut point omettre qu’il
n’existe pas un ou deux langages, tels des matériaux inertes,
mais que le langage, toujours pluriel, n’est que l’ensemble
des gens qui parlent, il n’existe qu’en se parlant, en s’enfantant
sans cesse. Chacun a plusieurs corps et plusieurs langages, y compris
le langage masculin de la maîtrise que critique F. Collin mais
qu’il ne faut cependant pas renier. Dans cette multiplicité,
le sujet n’est pas définissable par une catégorie,
ni de genre, ni sociale, ni professionnelle, ni de quoi que ce soit.
« Je suis une femme mais je n’est pas une femme [...] Je
est toujours ce qui reste de jeu dans une détermination »
(10). La différence s’installe au cœur même
de l’être femme. C’est pourquoi F. Collin espère
une mutation vers une société des différences au
sein de laquelle il s’agirait « pour chacun, pour chacune,
de déterminer son "identité" propre sans y être
prédéterminé par la race, la classe, le sexe et
l’âge. Et que cette identité puisse virer, changer
en cours d’existence. Nous avons droit à une histoire.
Pas de fiche signalétique » (11).
.
Boucler la boucle ? Petite conclusion dialectique
.
Pour terminer sans achever ces réflexions, je me laisserai aller
au jeu d’une petite synthèse "dialectique" qui
se veut ouverte et non totalisante...
Dans un monde où triomphe l’identité masculine,
les femmes se sont senties différentes. Elles se sont alors identifiées
pour revendiquer leur différence. Cette différence s’est
donc exprimée au travers d’une identité commune.
Elle a ainsi quelque peu cessé de différer... L’erreur
reviendrait à identifier les femmes au féminisme de telle
sorte que la libération signifierait un nouvel embrigadement.
Effectivement, le paradoxe était inévitable si pas indispensable.
Si le féminisme voulait donner la parole aux femmes, cela devait
se passer là où la parole se dit, c’est-à-dire
aux places occupées par les hommes. L’autre voulant rentrer
dans le même se prend à son jeu, ou, justement, cesse de
jouer son altérité. Dans un monde de luttes viriles, la
femme qui milite se masculinise. Toute théorie de la pensée
féminine passe par les catégories qui l’exceptent
puisque cette pensée n’est pas théorique.
Heureusement, la différence reste l’origine (inoriginelle)
immuable, dans sa non identité à soi, de par son irréductibilité.
Ainsi la division a resurgi au sein de la nouvelle identité féminine.
Les femmes, alors, se sont penchées sur leurs différences
plutôt que sur leur différence. Et creusant la différence,
elles l’ont découverte au fond inaccessible de toute chose
et de chacun. De chacun, donc aussi de l’identique dont elles
différaient : les hommes.
La différence non seulement s’identifie mais découvre
l’identique différent. Ces mouvements n’auraient
pas manqué de conforter la logique de Hegel. Cette pensée,
démaquillée de ses nombreuses caricatures, me paraît
toujours pertinente pour appréhender les dilemmes qui nous déchirent
et nous remuent. Elle nous apprend que la différence pensée,
jusqu’à son extrême, la différence pure, doit
forcément impliquer ce qui est fondamentalement différent
d’elle-même, c’est-à-dire l’identité.
Lorsqu’il conceptualise la mobilité et la richesse de la
Vie comme Absolu grâce à la célèbre «
identité de l’identité de la différence »
(12), Hegel comprend la dynamique fondamentale de tout mouvement et
donc, sans le savoir, des mouvements féministes.
La différence nous constitue, aussi bien homme que femme. Peut-être,
sommes-nous tous, au creux de nous-mêmes, dans nos méandres
mystérieux, des femmes-hommes, fhom pour reprendre une expression
de Jacques Sojcher. Un fhom, un fantôme que jamais nous ne cernerons
complètement. Vouloir le comprendre et en parler sans laisser
place au doute, c’est renoncer à son mystère. Ce
mystère de la féminité qui fait tout son charme
et que le féminisme risque de perdre s’il se prend trop
au sérieux.
Défendre la femme, c’est un peu sortir Eurydice des enfers.
C’est pourquoi, nous laisserons le dernier mot à l’ambiguïté
qui loin d’être une faiblesse de la pensée féministe
est un révélateur des questions profondes qu’elle
indique. Pour paraphraser Maurice Blanchot, je dirai que si le féminisme
possède l’ambiguïté pour principe, il découvre
aussi l’ambiguïté de tout principe. Une morale de
l’ambiguïté...
« Pourquoi y a-t-il de l’ambiguïté dans le monde
? L’ambiguïté est sa propre réponse. On ne
lui répond qu’en la retrouvant dans l’ambiguïté
de la réponse, et la réponse ambiguë est une question
au sujet de l’ambiguïté » (13).
Mes cheveux poussent mais ma barbe aussi... Écriture féminine
avec des mots masculins, tout se joue dans l’écriture,
les mots y reçoivent leurs sens en les créant.
« Belle des champs,
Mathieu Bietlot
(1) Les femmes, égales des hommes, ont le droit d’être
considérées en tant qu’humain, de disposer des mêmes
capacités mentales que les hommes, de travailler, de voter... Cependant,
elles sont encore, en moyenne, sous-payées et effectuent souvent
une double journée de travail.
(2) Collin, Françoise, Polyglo(u)ssons, article repris dans le
volume Le langage des femmes, Les Cahier du Grif (volumes thématiques),
éd. Complexe, 1992, p.22.
(3) Collin, Françoise, op. cit., p. 66.
(4) Collin, Françoise, Pour une politique féministe, fragments
d’horizon in Les Cahiers du Grif, n°6, mars 1975, TRANSédITION,
p.69.
(5) Ibidem, p.68.
(6) Ibidem, p.69.
(7) On retrouve déjà cette idée dans le marxisme-léninisme
: « Le "droit égal", dit Marx, nous l’avons
ici, en effet, mais c’est encore le "droit bourgeois"
qui, comme tout droit, présuppose l’inégalité.
Tout droit consiste dans l’application d’une règle
unique à des gens différents, à des gens qui, en
fait, ne sont ni identiques ni égaux. Aussi le "droit égal"
équivaut-il à une violation de l’égalité,
à une injustice ». Lénine, Vladimir Illitch, L’État
et la révolution, éd. Sociales, Paris, éd. du Progrès,
Moscou, 1972, p.137.
(8) Collin, Françoise, La même et les différences,
article repris dans le volume : La société des femmes,
Les Cahier du Grif (volumes thématiques), éd. Complexe,
1992, p.88.
(9) Id., Pour une politique féministe, fragments d’horizon,
réf. cit., p.72.
(10) Id., La même et les différences, réf. cit.,
p.86.
(11) Id., Pour une politique féministe, fragments d’horizon,
réf. cit., p.71.
(12) Voir Hegel, G.W.F., Science de la logique, traduction de Pierre-Jean
Labarrière et Gwendoline Jarczyk, Aubier éd. Montaigne,
Paris, 1972, tome I, p.39.
(13) Blanchot, Maurice, La part du feu, Gallimard, 1949, p.328.
Les archives d'Alternative Libertaire
Le lien d'origine : http://perso.wanadoo.fr/libertaire/archive/
97/201-dec/femme.htm
|