"Nouveau millénaire, Défis libertaires"
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HOMMAGE À FRANÇOISE COLLIN
MATHIEU BIETLOT


Mélange

Mélange de lectures et d’écritures,
de théories et de spontanéités,
de philosophies et de poésies,
de politiques et de polysémies,
d’hommes et de femmes.
Oser arpenter l’autre versant,
le verso de nos habitudes figées.
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Préambule
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« J’écoute pousser mes cheveux ». C’est comme une envie d’approfondir ma féminité pour ne jamais l’achever.
M’ouvrir, m’écarter et puis surtout engendrer, non pas de la vie, mais de l’envie, de l’envers et puis des vers ou des proses de choses et d’autres. Des chocs d’altérité, des roses d’intensité, des phrases torturées, des sens tortueux.
Rêve d’être une femme pénétrée par une femme rêvée à double tranchant pour que coule le sang de mon encre. Amoureux d’Elle sans jamais m’amarrer, des marées à tire d’aile sans amaurose.
Mes langes se figent mais l’ange s’en fiche.
Je n’ai pas de force dans les membres, juste quelques farce comme membrane, un sourire, une fissure d’un autre genre. Toujours de l’autre, de l’autre côté, issue d’une autre côte. Jamais cautérisée quoique toujours en feu. Et puis, en jeu, dans l’ambiguïté de la face, toujours au bord, sur la tranche, à l’écart, en équilibre à la rencontre des deux versants du précipice sans fond.
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Le féminisme en mouvement
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Si certaines des premières revendications dites "féministes" nous paraissent aujourd’hui plus ou moins comblées et si leur légitimité semble relever de l’évidence (1), cela n’implique pas que les femmes soient dans la réalité concrète (et non dans les constitutions abstraites, dans les principes formels) des citoyennes à part entière, socialement évaluées comme les hommes et équitablement représentées. Tout se passe comme si, à l’heure où l’on se sent obligé d’être attentif aux problèmes des minorités (na-tionales, ethniques, sociales), on était toujours aveugle aux droits de la minorité majoritaire des femmes... Les femmes ne sont pas exclues sans pour autant être intégrées. Au sein de chaque homme aussi, la féminité demeure refoulée. Et puis, les hommes sont-ils , dans leur monde, vraiment des citoyens à part entière ? Si nous parlerons beaucoup de la question du féminisme, n’oublions pas que la question la plus profonde persiste de manière beaucoup plus globale.
Si les grandes luttes du féminisme sont devenues légitimes, il n’est pas certain que la "libération de la femme" représente un mouvement achevé (heureusement puisqu’on achève un animal lorsqu’il n’est plus bon à rien). Donner une voix ou un emploi aux femmes leur permet de participer (en espérant s’y intégrer) à notre société construite et élaborée conceptuellement par et pour les hommes. Néanmoins, nous sommes encore loin de pouvoir affirmer que le féminin est une composante aussi déterminante que le masculin dans notre mode de vivre en commun.
Une fois les grands combats livrés, le soir, après la bataille, en projetant de nouvelles offensives, les féministes ont ainsi cherché à élaborer une conception de la société, de la citoyenneté, de la politique au sens aristotélicien (repris par Hannah Arendt) de participation à la vie de la cité, qui ne soit plus basée sur la prédominance de qui que ce soit (des hommes en l’occurrence). Et, au bout de la nuit, elles en sont arrivées à repenser l’humain, le rapport à l’autre.
Il me paraît intéressant, voire indispensable, d’interroger de manière plus théorique, plus philosophique, le statut du mouvement féministe, de son éventuelle ou nécessaire existence en tant que mouvement politique. Quelle est sa spécificité ? Quels sont ses présupposés (ne s’agit-il pas d’un féminisme de la femme blanche occidentale ?) ? Propose-t-il une autre façon de dire et de faire la politique ? Possède-t-il des fondements ancrés dans une tradition historique et intellectuelle ? Pourquoi ne concerne-t-il que les femmes ? Nous devons tous nous libérer, et de l’oppression et de nos tabous.
Comme toute révolte, celle des femmes apporte de l’eau au moulin de notre réflexion révolutionnaire. Lorsque le féminisme entreprend d’établir sa "philosophie politique", il doit forcément critiquer le modèle politique actuel - considéré, hélas, comme universel - qui bien que démocratique n’intègre pas dans l’entièreté de ses structures et modes de fonctionnement la moitié de sa population, à savoir les femmes. L’idéologie de l’intérêt général, dépassant tous les intérêts particuliers, exclut en fait des groupes jugés incapables d’adopter ce point de vue général. Cette idée tend à renforcer l’homogénéité des citoyens. De plus, lorsqu’il existe des différences de capacités (culture, valeurs, mode de vie) entre les groupes, un traitement égal tend à perpétuer l’oppression et la supériorité des groupes privilégiés. Il y a une domination auto-reproduite.
Il va sans dire que cette homogénéisation va dans le sens des valeurs masculines, bourgeoises et occidentales (militaire, honneur, camaraderie virile, rationalité, compétition respectable, contrat entre agents indépendants) et exclut tout ce qu’incarnent les femmes (corps, désirs, passion) ainsi que bien d’autres groupes.
Il faut donc titiller le système de l’égalité universelle en lui confrontant la ou les différence(s). Car, en définitive, il est bien question de comprendre la différence sans la réduire.
Afin qu’il puisse s’exprimer politiquement, un fondement ontologique du sujet féminin s’avère indispensable. Cela dit, cette quête n’est-elle pas illusoire ? Peut-être que, sous certains angles, le féminisme nous apprend que la catégorie même de sujet est susceptible d’une mise en question.
On ne peut identifier une référence majeure, une mère spirituelle du féminisme, il n’y a pas de Karl Marx du féminisme. Et ce n’est peut-être pas un tort car rêver d’un manifeste commun consisterait à supprimer la différence qui est le propre du féminin, reviendrait à parler comme les hommes.
Nous devons, cependant, aux théoriciennes actuelles du féminisme, de nombreuses critiques et propositions pertinentes relatives aux modèles de la participation politique de chacun dans nos sociétés. Retenons, par exemple, la célèbre conception de la représentation par "groupes différenciés" et la "discrimination positive" élaborées par Iris Marion Young, ou encore la théorie des discours d’interprétation des besoins de Nancy Fraser. Les multiples théories féministes, comportent leurs failles, se distinguent, se nuancent et souvent se complètent quant à la façon de cerner la différence des se- xes, quant à son statut et quant au modèle de citoyenneté envisagé, mais elles se rejoignent cependant toutes dans une même dénonciation politique de l’inégalité et de son traitement social.
En ce qui me concerne, j’ai découvert, dans les textes très diversifiés de Françoise Collin - philosophe belge et directrice des cahiers du GRIF - des réflexions et des questions (jusqu’à une mise en doute du féminisme lui-même) assez originales et donc plus pertinentes que les discours homogènes strictement politiques. Elle mélange la politique à notre poésie quotidienne. La pensée philosophique, autant qu’artistique, possède toujours son petit grain de sel à introduire dans nos discours systématiques et souvent involontairement stéréotypés et récupérés par l’emprise de la pensée et du langage unique. À mon sens, la tâche consiste, avant tout, à inventer de nouveaux langages insurrectionnels tentant de miner le discours officiel, de déployer une nouvelle ère ou une aire non de repos mais d’insomnie le long de l’autoroute soporifique du système.
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L’irréductible différence
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Alors que de nombreuses féministes (généralement anglo-saxonnes) le définissent en termes politiques circonstanciés, selon Françoise Collin, le dilemme identité/différence est une opposition fondamentale, radicale et surtout irréductible. Or la pensée, la raison, le discours ou la dialectique (cfr. Hegel, tel qu’on le caricature habituellement) - et donc la position d’un dilemme - s’ancrent dans la "loi du même" qui, partout, tente d’effacer ou de récupérer la différence et l’altérité, de ramener l’autre au même. Cette loi régit l’entièreté de notre monde qui est le monde de l’Un (que vise toute l’histoire de la pensée depuis Thalès), monde obstiné au monolinguisme, monologisme, monothéisme... Tout notre système est basé sur ce désir de tout maîtriser (exploiter, instrumentaliser) et sur cette loi totalitaire (au sens où elle contrôle tout et envahit toutes les sphères de la vie) qui est puissante et généralisée au point de ressaisir pour sa propre cause toute forme de contestation (Hegel illustre cette perversion par la dialectique de "crimes et châtiments"). Par exemple, le prolétariat qui s’oppose aux propriétaires des moyens de production qui l’exploitent, s’insurge encore via un schéma et un discours basé sur les catégories de la maîtrise, de l’unification, de la totalisation... Les conceptions du patron capitaliste ou de l’ouvrier marxiste se rencontrent et s’entendent parce qu’elles parlent le même langage, se développent dans le même règne homologique.
Ce règne, F. Collin le voit cristallisé dans le point de vue du mâle, rationnel, héros de l’aventure occidentale avec laquelle l’existence des femmes n’a jamais coïncidé. Même le "féminisme" est un mot masculin, un concept du monde théorique des hommes. La loi du même, c’est le pouvoir du masculin : « Langage de maîtrise, le langage masculin est un langage manipulateur [...] C’est pourquoi il y a dans le langage masculin, qu’il soit de gauche ou de droite, une menace de fascisme. Il faut que ça fonctionne, il faut que ça marche » (2).
Face à lui, ou plutôt ailleurs, sur un autre territoire puisque le face à face est encore un procédé dialectique visant l’identité, le féminin concrétise, "matérialise" non pas l’autre du masculin mais ce que des philosophes tels que E. Levinas ou M. Blanchot nomment le Tout Autre ou le pur Dehors, ce qui est originairement et irrémédiablement autre sans référence préalable à un même, ce qui s’est toujours dérobé à la maîtrise, le caractère non originel de l’origine qui est le propre de la mère en tant que puissance de génération et non de maternage. La domination se faufile ainsi à notre insu à travers l’oubli de la langue maternelle "analphabète" par la langue paternelle, patriarcale ou "patriarchale" (langue de pouvoir).
Ce pouvoir des mâles s’impose en érigeant ses instances et symboles comme universels. On décrypte cette généralisation dans la définition typiquement masculine du citoyen et de ses droits et devoirs (valeurs guerrières, fraternité virile, contrat entre individus rationnels et non émotifs...) face aux valeurs marginalisées des femmes et autres exclus (en effet si l’on approfondit la question, la pensée du problème ne peut se cantonner aux seules femmes). F. Collin, elle, la souligne préférablement dans nos représentations quotidiennes et oppose au système "patriarchale" de la "patérialité", la matérialité des femmes : « L’argent, le concept, le phallus comme signifiant principal, nie la matérialité qui est différenciation infinie, et repousse la présence au profit de la représentation dans la chaîne de ses équivalences, dans l’articulation de sa tautologie [...] la mère est lieu de la matérialité sensible, le père, lieu du code abstrait » (3).
Le féminin introduit donc tout ce qui perturbe - et ne peut être pris en compte sans être dénaturé - par le langage de maîtrise masculin qui domine toute notre société. Le féminin, la différence, n’est pas en opposition conflictuelle avec le masculin normatif. Il représente une discrète et insaisissable résistance qui cherche à se faufiler et à ruiner de l’intérieur le règne du Tyran. Une puissance et non le pouvoir qui est l’apanage des faibles pour masquer leur impuissance (cfr. Hannah Arendt).
Il faut tout de suite se demander si cette altérité radicale est le propre, la caractéristique essentielle de la femme ou si elle n’est qu’une conséquence de l’oppression et de l’étouffement de la voix féminine. La pensée post-moderniste nous a appris à nous méfier de toute définition essentialiste aussi bien de l’homme que de la femme, en montrant sous différents angles qu’il est impossible de définir une identité figée du sujet. Des penseurs aussi diversifié que Heidegger, Freud, Lacan, Wittgenstein, Derrida, Foucault... ont tous abouti à l’abandon de la catégorie de sujet comme une entité rationnelle transparente pouvant communiquer une signification homogène sur le champ total de sa conduite comme étant la source de son action.
Figer la différence comme la définition de la femme reviendrait à conférer une identité au féminin qui refuse les lois de l’identité... Bon nombre de réflexions féministes s’orientent alors vers une prise en compte de tous les groupes oppressés dans notre société (femmes, noirs, homosexuels...). Car, à partir du moment où il n’y a plus d’identité déterminée - celle-ci étant toujours multiple, contradictoire et contingente - le dilemme s’effondre. Il n’y a pas d’égalité face à la différence, il n’y a que des différences infinies. Il convient donc d’abandonner l’opposition homme - femme afin de théoriser la multiplicité des relations de subordination et d’établir une chaîne d’équivalence entre les différents combats de résistance et de libération, de les articuler vers une conception radicale de la démocratie qui tenterait d’effleurer l’anarchie.
Ensuite, Georges Bataille qui s’inscrit dans ce courant de la pensée de la différence, insiste sur la notion de transgression, de "part maudite" comme ce qui peut introduire du différent dans le système du même.
L’interdiction d’accès à la parole officielle fait du langage des femmes (comme de tous les opprimés) un langage différent, irréductible. C’est pourquoi, je pense que ce féminin, cette altérité, ne définit pas la femme mais se loge en chacun de nous lorsque nous voulons faire entendre ce qui ne rentre pas dans le discours officiel, dès que nous voulons réintroduire de la vie, de la multiplicité et de la corporéité dans le langage unique, conceptuel et désincarné.
Le féminin est une des formes de la souveraineté que Bataille attribue aux attitudes d’extase, de rire, d’érotisme... échappant à la maîtrise caractéristique de la pensée rationnelle et raisonnable. Une réserve d’anarchie ! Nous découvrons, d’une part, un langage masculin de communication, d’argumentation, de constitution et d’autre part, le langage-femme de dissipation, de consumation des mots, de tact et de contact. Il me semble que F. Collin transpose (de manière un peu généralisante) la différence décrite par nombreux auteurs (cfr. Blanchot qu’elle a méticuleusement lu et commenté) entre la raison et l’art, à celle qui nous préoccupe, l’homme et la femme.
Nous voyons que les analyses de Collin se centrent autour de la question du et surtout des langage(s) qui depuis le structuralisme anthropologique (Lévi- Strauss), psychanalytique (Lacan) ou philosophique (Foucault, Derrida) organise nos visions du monde, nos prises de décisions, nos actions... Donc, aussi une soi-disant universelle définition de la politique et du citoyen.
L’exclusion des femmes commence donc (et persiste partout) dans et par le langage. Les hommes parlent, discourent, affirment des positions ; les femmes, par contre, bavardent, font du bruit ou racontent leurs émotions (ce qui ne peut intéresser les autres). La langue publique, officielle, celle qui se parle haut, est étrangère aux femmes, elles ne la connaissent que pour l’entendre, jamais pour la pratiquer. Ce n’est pas la leur. La langue du pouvoir, avant même d’être une rhétorique de classe, est une rhétorique de sexe. Et nous verrons qu’un dérapage encouru par le féminisme revient à vouloir prendre la parole comme les hommes et ainsi oublier l’élément féminin au sein même d’un discours féministe.
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La libération commence par le langage
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Dans cette optique, F. Collin accorde énormément d’importance à la libération symbolique dans la libération politique. Il s’agit, entre autre de réinscrire le langage dans un rapport au corps et à la matière afin d’engendrer une révolution radicale, un matérialisme enfin réalisé !
Le rôle des femmes est prépondérant dans l’avènement d’une autre société où l’altérité serait enfin reconnue. Sans doute parce qu’elles sont plus exploitées que les hommes et que l’exploitation s’exprime chez elles de manière beaucoup plus somatique, elles sont porteuses d’un plus grand potentiel de rébellion. Collin ne voit donc pas le féminisme comme un combat pour les intérêts des femmes visant quelques mesures formelles de compensation mais comme une pensée et surtout une praxis - orientée mais mobile et sans cesse innovatrice - radicalement révolutionnaire qui comprendrait toute la société, qui se ferait avec les hommes en vue de dessiner de nouveaux horizons. Cette praxis est essentiellement dialogue, dialogue hétérologique où ce qu’est un homme, ce qu’est une femme, échappe à sa définition, où la différence première et multiple constitue les différents et non l’inverse. Le changement doit donc autant s’opérer par l’art et l’amitié que par la politique.
Le féminisme réclame l’égalité mais non une identité des conditions pour tous. Il faut que chacun ait la possibilité de déterminer son optimum (qui n’est pas toujours le maximum) et d’y avoir droit. L’égalité moderne, en effet, n’est que quantitative, objective, abstraite... elle oublie et efface les différences jusqu'à provoquer l’intolérance. C’est Hannah Arendt qui soulignait que la nature est fondamentalement inégalitaire, et que donc seul l’acte politique peut conférer l’égalité.
« Aucun système ne commande, ne précède, la pratique sinon ces théories régionales mouvantes, modifiables qui lui servent de relais. C’est une réalité, dans sa complexité concrète qui provoque l’a-vancée théorique laquelle ne peut s’en détacher sans constituer une abstraction contraignante et stérilisante » (4). Cette politique féministe ne se ré-volte pas pour se soumettre à l’avenir, ne sacrifie pas les individus à l’histoire, ne se réveille pas pour s’endormir dans un rêve. « Préparez les lende- mains mais n’attendez pas les lendemains : servez-vous, ici même, tout de suite » (5). Elle doit être réformiste pour être réaliste mais ne referme pas les situations, les ouvre. Son essence est pourtant révolutionnaire « même et surtout si la révolution ne fait pas couler de sang » (6).
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La diversité même et surtout au sein de la différence
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Au départ, le féminisme s’est créé entre femmes, se considérant comme un groupe homogène et unifié, afin de militer corporativement pour la cause unique des femmes. Cette solidarité et cette identification mutuelle était probablement nécessaire pour combler le fossé énorme entre les femmes et les hommes, à l’époque. Par la suite, d’une part de nombreuses dissensions sont apparues au sein du mouvement commun. Les femmes ne sont pas seulement différentes des hommes, elles diffèrent également entre elles. D’autre part, en réfléchissant sur leur exclusion et sur les causes de celle-ci, la plupart des féministes se sont intéressées à toutes les formes d’exclusion et ont découvert la multiplicité des différences au sein du genre humain. Ainsi la question n’est plus de parvenir à l’égalité par un traitement égal et homogène pour chacun mais de permettre à la diversité des individus (et à la diversité au sein de chaque individualité) de s’exprimer à sa manière et de trouver les satisfactions attendues (7).
Cependant la différence infinie ne doit pas mener à l’émiettement et aux multiples intégrismes, cette pluralité ne doit pas compromettre la coexistence, une à une, d’une pluralité de positions de sujet mais plutôt engendrer la constante subversion et surdétermination de l’une par les autres qui rend possible la génération d’effets totalisants à l’intérieur d’un champ caractérisé par des frontières ouvertes et indéterminées. Tous différents, les individus peuvent se rencontrer et s’unir dans certains domaines, articuler leurs attentes. Ils peuvent établir entre eux, via des jeux de langages, des relations de type "familiales" au sens de Wittgenstein. Ils définissent ainsi un nous toujours par opposition (qui ne doit pas se figer) à un eux.
Les mouvements féministes se sont d’ailleurs constitués, nous rappelle Françoise Collin, en tant que Dehors du monde des hommes. Exclues et dispersées, les femmes ont d’abord dû se rassembler en s’opposant à une "ennemi" commun. Le premier acquis du féminisme a ainsi été d’arracher les femmes à leur isolement et aux rapports toujours médiatisés par les hommes qu’elles entretenaient. Mais si elles ont d’abord cru se réunir dans une fusion de "sororité", elles se sont vite aperçues que la pluralité, les divergences, les conflits, le dialogue font partie de l’unité. « La différence est présente au sein même du sujet femme : elle l’est aussi entre les femmes, l’être femme n’étant pas univoque » (8). Dans cet article intitulé Le même et les différences, Françoise Collin affirme que la diversité des groupes est la caractéristique du "vrai" féminisme.
Fascinée par l’altérité, F. Collin voit de la diversité au fond de tout et de chacun et cherche à faire venir toutes ces différences à la surface, à fleur de peau, afin qu’elles se rencontrent, se touchent, se parlent. « Partout du père-mère, partout du masculin-féminin. Partout des hommes et des femmes partageant les tâches et les plaisirs au gré de leurs dispositions propres » (9). Pour que cette multiple diversité se raconte et se rencontre, outre les voies de l’art, les voix de l’amitié, F. Collin propose une valorisation du politique (au détriment du privé) en tant qu’espace commun où, en se rendant public, chacun se révèle à l’autre comme un "qui", un quelqu’un. Le qui ne se suffit jamais et dépend toujours de sa relation à l’autre. Avec H. Arendt, elle en appelle, pour ce rapport, au concept de "respect" - amitié sans intimité, sans proximité - qui permet l’apparition du qui indépendamment des quid qui le caractérisent.
Collin se méfie énormément du risque d’un féminisme figé (essentialiste) qui transformerait la diversité en dualité. Il faut tenir compte du fait que dans notre société, il existe des hommes et des femmes, mais aussi qu’il y a de l’homme et de la femme en chaque homme et en chaque femme. Si le langage féminin représente plutôt le côté corporel et matériel qui manque au langage masculin rationnel, il ne faut point omettre qu’il n’existe pas un ou deux langages, tels des matériaux inertes, mais que le langage, toujours pluriel, n’est que l’ensemble des gens qui parlent, il n’existe qu’en se parlant, en s’enfantant sans cesse. Chacun a plusieurs corps et plusieurs langages, y compris le langage masculin de la maîtrise que critique F. Collin mais qu’il ne faut cependant pas renier. Dans cette multiplicité, le sujet n’est pas définissable par une catégorie, ni de genre, ni sociale, ni professionnelle, ni de quoi que ce soit. « Je suis une femme mais je n’est pas une femme [...] Je est toujours ce qui reste de jeu dans une détermination » (10). La différence s’installe au cœur même de l’être femme. C’est pourquoi F. Collin espère une mutation vers une société des différences au sein de laquelle il s’agirait « pour chacun, pour chacune, de déterminer son "identité" propre sans y être prédéterminé par la race, la classe, le sexe et l’âge. Et que cette identité puisse virer, changer en cours d’existence. Nous avons droit à une histoire. Pas de fiche signalétique » (11).
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Boucler la boucle ? Petite conclusion dialectique
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Pour terminer sans achever ces réflexions, je me laisserai aller au jeu d’une petite synthèse "dialectique" qui se veut ouverte et non totalisante...
Dans un monde où triomphe l’identité masculine, les femmes se sont senties différentes. Elles se sont alors identifiées pour revendiquer leur différence. Cette différence s’est donc exprimée au travers d’une identité commune. Elle a ainsi quelque peu cessé de différer... L’erreur reviendrait à identifier les femmes au féminisme de telle sorte que la libération signifierait un nouvel embrigadement.
Effectivement, le paradoxe était inévitable si pas indispensable. Si le féminisme voulait donner la parole aux femmes, cela devait se passer là où la parole se dit, c’est-à-dire aux places occupées par les hommes. L’autre voulant rentrer dans le même se prend à son jeu, ou, justement, cesse de jouer son altérité. Dans un monde de luttes viriles, la femme qui milite se masculinise. Toute théorie de la pensée féminine passe par les catégories qui l’exceptent puisque cette pensée n’est pas théorique.
Heureusement, la différence reste l’origine (inoriginelle) immuable, dans sa non identité à soi, de par son irréductibilité. Ainsi la division a resurgi au sein de la nouvelle identité féminine. Les femmes, alors, se sont penchées sur leurs différences plutôt que sur leur différence. Et creusant la différence, elles l’ont découverte au fond inaccessible de toute chose et de chacun. De chacun, donc aussi de l’identique dont elles différaient : les hommes.
La différence non seulement s’identifie mais découvre l’identique différent. Ces mouvements n’auraient pas manqué de conforter la logique de Hegel. Cette pensée, démaquillée de ses nombreuses caricatures, me paraît toujours pertinente pour appréhender les dilemmes qui nous déchirent et nous remuent. Elle nous apprend que la différence pensée, jusqu’à son extrême, la différence pure, doit forcément impliquer ce qui est fondamentalement différent d’elle-même, c’est-à-dire l’identité. Lorsqu’il conceptualise la mobilité et la richesse de la Vie comme Absolu grâce à la célèbre « identité de l’identité de la différence » (12), Hegel comprend la dynamique fondamentale de tout mouvement et donc, sans le savoir, des mouvements féministes.
La différence nous constitue, aussi bien homme que femme. Peut-être, sommes-nous tous, au creux de nous-mêmes, dans nos méandres mystérieux, des femmes-hommes, fhom pour reprendre une expression de Jacques Sojcher. Un fhom, un fantôme que jamais nous ne cernerons complètement. Vouloir le comprendre et en parler sans laisser place au doute, c’est renoncer à son mystère. Ce mystère de la féminité qui fait tout son charme et que le féminisme risque de perdre s’il se prend trop au sérieux.
Défendre la femme, c’est un peu sortir Eurydice des enfers.
C’est pourquoi, nous laisserons le dernier mot à l’ambiguïté qui loin d’être une faiblesse de la pensée féministe est un révélateur des questions profondes qu’elle indique. Pour paraphraser Maurice Blanchot, je dirai que si le féminisme possède l’ambiguïté pour principe, il découvre aussi l’ambiguïté de tout principe. Une morale de l’ambiguïté...
« Pourquoi y a-t-il de l’ambiguïté dans le monde ? L’ambiguïté est sa propre réponse. On ne lui répond qu’en la retrouvant dans l’ambiguïté de la réponse, et la réponse ambiguë est une question au sujet de l’ambiguïté » (13).
Mes cheveux poussent mais ma barbe aussi... Écriture féminine avec des mots masculins, tout se joue dans l’écriture, les mots y reçoivent leurs sens en les créant.
« Belle des champs,

Mathieu Bietlot

(1) Les femmes, égales des hommes, ont le droit d’être considérées en tant qu’humain, de disposer des mêmes capacités mentales que les hommes, de travailler, de voter... Cependant, elles sont encore, en moyenne, sous-payées et effectuent souvent une double journée de travail.
(2) Collin, Françoise, Polyglo(u)ssons, article repris dans le volume Le langage des femmes, Les Cahier du Grif (volumes thématiques), éd. Complexe, 1992, p.22.
(3) Collin, Françoise, op. cit., p. 66.
(4) Collin, Françoise, Pour une politique féministe, fragments d’horizon in Les Cahiers du Grif, n°6, mars 1975, TRANSédITION, p.69.
(5) Ibidem, p.68.
(6) Ibidem, p.69.
(7) On retrouve déjà cette idée dans le marxisme-léninisme : « Le "droit égal", dit Marx, nous l’avons ici, en effet, mais c’est encore le "droit bourgeois" qui, comme tout droit, présuppose l’inégalité. Tout droit consiste dans l’application d’une règle unique à des gens différents, à des gens qui, en fait, ne sont ni identiques ni égaux. Aussi le "droit égal" équivaut-il à une violation de l’égalité, à une injustice ». Lénine, Vladimir Illitch, L’État et la révolution, éd. Sociales, Paris, éd. du Progrès, Moscou, 1972, p.137.
(8) Collin, Françoise, La même et les différences, article repris dans le volume : La société des femmes, Les Cahier du Grif (volumes thématiques), éd. Complexe, 1992, p.88.
(9) Id., Pour une politique féministe, fragments d’horizon, réf. cit., p.72.
(10) Id., La même et les différences, réf. cit., p.86.
(11) Id., Pour une politique féministe, fragments d’horizon, réf. cit., p.71.
(12) Voir Hegel, G.W.F., Science de la logique, traduction de Pierre-Jean Labarrière et Gwendoline Jarczyk, Aubier éd. Montaigne, Paris, 1972, tome I, p.39.
(13) Blanchot, Maurice, La part du feu, Gallimard, 1949, p.328.

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