Origine : http://www.cnam.fr/lipsor/dso/articles/fiche/godbout.html
LA BIOGRAPHIE :
Godbout Jacques T. est professeur à l’Institut national
de la recherche scientifique à l’université
du Québec.
Il est notamment l’auteur des ouvrages suivant :
* La participation contre la démocratie, 1982.
* La démocratie des usagers, 1987.
* L’usager : entre marché et citoyenneté, 1992
(avec la collaboration de Michel Chauvrière).
* Le langage du don, 1993.
Il a réalisé cet ouvrage avec la collaboration d’Alain
Caillé qui est professeur de sociologie à l’université
de Paris X- Nanterre qui dirige La revue du M.A.U.S.S.
LES POSTULATS :
Les caractéristiques des systèmes du don sont à
la base de son raisonnement, c’est à partir de cela
qu’il démontrera l’existence du don dans les
sociétés modernes :
* La spontanéité
* La primauté accordée au "donner " sur
le "recevoir "
* Le plaisir du don
* La réciprocité
* La liberté
* L’omniprésence de la dette
* L’importance des liens dans toute analyse du don :
Il y a eut beaucoup de recherches empiriques sur le don, cependant
les hypothèses du don reposaient sur une logique marchande,
ne prenant en considération que ce qui circulait. L’auteur
affirme ici qu’il tiendra compte de ce qui circule mais aussi
des liens qui existent entre les personnes impliquées dans
cette circulation.
* Les trois sphères :
Les lieux où circulent les objets ont été
regroupés dans trois ensembles : La sphère domestique,
la sphère marchande et la sphère étatique.
Godbout a analysé les rapports du don avec chacune de ces
sphères et a conclu à partir de cette analyse à
l’existence d’une quatrième sphère : le
don aux étrangers.
* La logique présente dans la sphère marchande et
la sphère étatique est une logique utilitariste :
Au sein du système étatique et du système
marchand, l’individu est rationnel, toutes ses décisions
font l’objet d’un calcul.
LES HYPOTHÈSES :
J.T Godbout a formulé une hypothèse dans son introduction
qui fera l’objet d’une démonstration dans sa
première partie :
Le don existe encore dans la société moderne et il
forme un système comme l’Etat et le marché.
DÉMONSTRATION :
Dans son ouvrage, Godbout a voulu poursuivre la réflexion
faite par Mauss dans son Essai sur le don en analysant le don dans
la société moderne. En effet, Mauss, en analysant
les sociétés archaïques, a constaté l’universalité
du don. Mais en ce qui concerne la société moderne,
il semble penser que le don n’existe plus ou sinon uniquement
sous une forme marginale.
Dans la première partie de son ouvrage, Godbout nous démontre
que dans les sociétés modernes, le don circule dans
les réseaux de liens primaires. Il va tenter de mettre en
évidence les caractéristiques de la circulation des
choses entre les amis, les voisins et à l’intérieur
de la famille (parfois à l’aide de travaux réalisés
par d’autres auteurs ; par exemple, les caractéristiques
des rapports entre amis ont été établies par
Florence Weber). Il en déduira que ces caractéristiques
sont celles d’un système de don.
Mais, Godbout va aussi démontrer que le don est présent
en dehors des réseaux de liens primaires : il existe un système
de don dans les rapports entre les étrangers (ce qui n’était
pas le cas dans les sociétés traditionnelles). Il
va caractériser le fonctionnement de deux types d’associations,
les organismes d’entraide (les Alcooliques Anonymes) et les
organismes basés sur le bénévolat. Il retrouvera
des caractéristiques traditionnelles du système du
don et dégagera ainsi les caractéristiques modernes.
CONCLUSIONS :
Dans la première partie de son ouvrage, Godbout conclut
que dans la société moderne, le don existe toujours
dans les réseaux de liens primaires mais à la différence
des sociétés traditionnelles, un système de
don s’est développé dans les rapports entre
étrangers. De plus, il a analysé les relations entre
le don et les systèmes étatiques et marchands. Il
a conclut d’une part, que le système étatique
ne pouvait pas être considéré comme un système
de don dans la mesure où il repose sur des principes différents
et qu’il pouvait avoir des effets négatifs sur le don,
et d’autre part, que le don pouvait être au service
du marché(paradoxe de Dale Carnegie) et inversement (par
exemple, c’est le cas pour deux systèmes de don : le
marché de l’art et le don de rein).
Dans la deuxième partie de son ouvrage, Godbout fait une
présentation du don dans les sociétés archaïques
qui est suivi d’une comparaison avec le don dans la société
moderne.
La troisième partie fait l’objet d’une réflexion
générale, notamment à partir du concept de
gratuité.
LE RÉSUMÉ :
Introduction : Le don existe-t-il (encore) ?
La société moderne se veut réaliste, pour
elle, il n’existe que le matériel et le corps, tout
autre chose n’est qu’une illusion : ainsi tout échange
est provoqué par la recherche d’un intérêt
personnel et pas par un esprit de générosité.
* Le don n’existe pas. Le don est partout
L’auteur a remarqué, qu’à l’annonce
de son projet, ses interlocuteurs ont eu deux réactions paradoxales
: tout d’abord, ils affirmaient que le don n’existait
pas (ou plus). Sachant que l’univers du don requiert le non-dit,
l’implicite, un malaise pouvait être observé
lors de ces discussions. Après quelques explications, l’interlocuteur
passait de l’indifférence et du malaise, aux aveux
en citant des cas qui prouvent que le don est partout. Cependant,
il justifiait ses actes par le fait que c’était une
manière pour lui de se faire plaisir et qu’il ne s’agissait
donc pas de gestes gratuits. Ainsi, il ne se contredit pas et peut
affirmer que le "vrai" don, c’est-à-dire,
le "don gratuit" n’existe pas.
* Dangers et refus du don :
Le don est dénié à ce point par la société
moderne parce qu’il est dangereux. En effet, le don entraîne
l’établissement d’une relation personnelle, si
l’individu ne veut pas que cette relation s’installe,
il refusera ce don ou il ne le reconnaîtra pas.
De plus, si le don est accepté, le receveur, qui ne supporte
pas le fait d’avoir une dette, se trouve obliger de le rendre.
Le marché peut être une solution pour interrompre le
cycle du don.
* Quand le don forme système :
1. La pérennité du don dans la société
moderne
Mauss a constaté l’universalité du don dans
les sociétés anciennes, cependant il semble considérer
que le don n’existe dans la société moderne
que sous une forme marginale (ex : cadeaux d’anniversaire).
J.T. Godbout pose ainsi sa première hypothèse : le
don est encore présent dans la société moderne
et forme même un système (comme l’Etat et le
marché).
2. Sous le marché et l’Etat, le système invisible
du don
La société a du mal à voir que le don, système
de relation social, existe et qu’il n’est pas qu’occasionnel.
Les visions "utilitariste" et "machiavélienne"
conduisent à considérer qu’il existe uniquement
deux systèmes : le système de marché et le
système politique. Or, l’Etat et le marché sont
des lieux de la "socialité secondaire" où
les sujets humains occupent des fonctions économiques, administratives
et politiques. Avant cela, ils ont été constitués
en personnes sociales dans la sphère du don qui est le lieu
de la "socialité primaire".
3. Les raisons de l’occultation du don
* Le don n’est pas considéré par l’individu
moderne comme un échange, il doit être gratuit, c’est-à-dire
unilatéral, sans attente de retour.
* La pensée utilitariste centre l’action sur l’individu
isolé et manque le don puisque celui-ci est une relation.
* Les sociétés archaïques se sont pensé
dans la langue du don (la loi, l’autorité, la hiérarchie,
la communauté, etc…). Mais la société
moderne refusant la tradition, s’est débarrassée
de ce langage.
Dans la première partie de son ouvrage, l’auteur
nous présente le don dans les différentes sphères
de la société libérale moderne.
I. LES LIEUX DU DON
1. Trois formes du lien social.
J.T. Godbout distingue trois sphères :
* La sphère du marché qui est caractérisé
par la facilité et la possibilité de sortir du lien
social.
* La sphère de l’état qui est régie par
la discussion et le débat.
* La sphère domestique qui est le lien naturel "du don
moderne" et qui repose sur le principe de loyauté.
Il va déterminer que le marché et l’état
fonctionnent à partir de principes différents du don
mais que ce dernier y est présent.
2. Le lien interpersonnel.
Dans la sphère domestique, les choses circulent entre les
amis, la famille, les voisins.
Ils ont des obligations les uns vis-à-vis des autres, qui
semblent être de plus en plus volontaires et de moins en moins
contraignantes, grâce à l’Etat et le marché
qui tentent de prendre en charge et donc ainsi de libérer
les individus de leurs obligations contraignantes.
* Etude du fonctionnement du don à l’intérieur
de la sphère domestique :
- avec les amis :
L’auteur démontre que ce qui circule entre les amis
relève du système de don en s’appuyant sur les
travaux de Florence Weber qui a étudié le système
de coopération informelle dans un village d’ouvriers
français. Elle retrouve toutes les caractéristiques
habituelles des systèmes de don (réciprocité,
spontanéité, existence d’une séquence,
plaisir du don,…) et remarque que ce réseau est plus
centré sur la réciprocité par rapport à
d’autres réseaux sociaux comme la famille.
- dans la famille :
Certains auteurs pensent que ce qui circule dans la famille ne
relève pas du don mais du partage.
D’autres pensent que ça relève du système
utilitariste qui est caché tant que le couple fonctionne
bien, par contre lorsque le couple ne fonctionne plus, ce système
apparaît au grand jour (par exemple, en cas de divorce, chaque
partenaire se met à calculer).
L’auteur réfute cette hypothèse qui selon lui
manque de démonstration et interprète cet exemple
d’une autre façon : il ne s’agit que du passage
d’un système qui ne fonctionne pas (le don) à
un système marchand.
- Famille et liberté.
Le lien familial est un lien inconditionnel, où l’individu
n’est pas libre de choisir ses parents, ses frères,…
Ceci est contraire à la pensée moderne. Cependant,
au détriment de la liberté, la famille procure la
sécurité car la relation n’est pas libre de
disparaître.
- Le rôle de la femme.
Il existe un lien particulier entre la femme et le don dans toutes
les sociétés et aussi dans la société
moderne.
Les faits nous montrent que le don est la spécialité
des femmes dans la société moderne :
En effet, on observe par exemple que la majorité des bénévoles
sont des femmes ; ou encore qu’aux Etats-Unis, le rituel du
"shower" est un rituel de don organisé par les
femmes qui s’oppose au rituel de l’enterrement de vie
de garçon (qui est marqué par la violence).
On peut citer encore un troisième exemple significatif de
l’esprit du don qui est de la compétence des femmes
: l’emballage des cadeaux.
Le mouvement féministe est composé d’une profonde
ambiguïté : elles veulent changer les valeurs de la
société moderne qui reposent sur une idéologie
utilitariste mais condamnent les femmes qui n’adhèrent
pas à ces valeurs et qui s’occuperaient, par exemple,
de leurs propres enfants. Elles considèrent le système
de don comme un système dévalorisant dans la mesure
où elles pensent qu’il n’est pas possible de
donner sans se faire avoir.
- Les enfants : don ou objet.
Les rapports à l’enfant sont des rapports de don.
La naissance est un don, c’est le don de soi par excellence,
il inscrit l’enfant dans un état de dette. C’est
le début d’une chaîne de dons, l’enfant
commencera très tôt à transmettre ce qu’il
a reçu et participera ainsi à la chaîne. Il
est en rapport de don presque unilatéralement pendant environ
vingt ans : c’est la seule personne à qui la société
moderne peut donner sans compter.
C’est la forme la plus spécifique du don moderne, la
dette contractée est plus difficile à assumer.
Cependant, il existe une menace dans la société moderne
pour l’enfant : la menace de se transformer en objet (bien
qu’il n’ait jamais été aussi bien considéré
). En effet, les parents cherchent par tous les moyens à
obtenir des enfants parfaits : la naissance n’est alors plus
un don mais un produit.
- Le Père Noël :
L’enfant est le personnage central de cette période
des fêtes. Les donateurs réels qui sont les parents
font croire à leurs enfants que le donateur est un inconnu
: Le Père Noël.
Pourquoi les parents acceptent-ils que la reconnaissance soit dirigée
vers un inconnu ? Peut être pour amoindrir le poids de la
dette.
Les caractéristiques du Père Noël permettent
d’avancer l’idée que le don s’inscrit dans
la filiation : le Père Noël à une grande barbe,
il rit, il fait monter les enfants sur ses genoux, il ressemble
à un grand-père.
Dans l’univers fermé de la famille, il rétablit
ainsi la filiation, le lien avec les ancêtres que la modernité
cherche à rompre sans cesse : les ancêtres reviennent
pour donner des cadeaux aux enfants.
- Héritier.
L’héritage est un autre don fondé sur la filiation.
Comme le don, il n’a pas fait l’objet de beaucoup d’études
dans les sociétés modernes, sauf dans un cadre marchand
ou étatique.
En effet, on ne s’est intéressé qu’aux
problèmes de fiscalité et à l’étude
des systèmes de transmission des terres pour les grands héritages.
Seulement Anne Gotman s’est penchée sur les petits
héritages.
On constate à travers ses travaux :
* La primauté accordée au "donner" sur
le "recevoir" : certains héritiers redonnaient
aussitôt à leurs enfants.
* La spontanéité.
* L’importance de la circulation.
* La soumission du bien au lien : c’est la valeur du lien
de l’objet qui déterminera sa valeur d’usage
(influence de la personne décédée).
Il s’agit donc d’un système de don dont la
spécificité réside dans le fait que l’héritage
circulant sous forme de transmission n’a pas de retour à
sa source.
- La famille : un système de dette.
L’acquittement d’une dette est bien une voie de libération
(pensée utilitariste) mais ce n’est pas la seule. On
peut aussi s’engager dans un processus de libération
de l’état de la dette elle-même et aboutir à
un état de dette volontairement entretenu.
3. Quand l’état remplace le don.
Dans la sphère étatique, l’état providence
va rendre des services qui empruntaient auparavant les réseaux
de charité ou des liens personnels entre proches diminuant
ainsi les injustices.
J. T. Godgout va s’interroger sur les rapports existant entre
cette sphère et le don. Il tentera de défendre l’idée
selon laquelle l’état n’appartient pas à
l’univers du don mais à une sphère qui repose
sur des principes différents et qui, de plus, peut avoir
des effets négatifs sur le don.
* Pour cela, il va partir de la thèse de Titmuss qui démontre
avec l’exemple du don du sang que l’intervention de
l ‘état stimule l’altruisme des citoyens en faisant
appel à la solidarité entre étrangers :
Dans ce système, le passage du donneur au receveur est géré
par l’Etat et avec la collaboration de la Croix Rouge. Ce
don est unilatéral, sans retour de la part du receveur (comme
les dons faits aux proches) mais cependant il est fait à
des étrangers. Du fait des intermédiaires entre le
donneur et le receveur, le sang n’est pas reçu comme
un don par le receveur et donc il ne sera pas rendu ; par rapport
au cycle "normal" donner - recevoir- rendre, dans le cas
du don du sang, seul le premier moment existe. Donc ce ne sont que
les rapports entre le donneur et la Croix Rouge qui sont des rapports
de dons.
Selon Titmuss, c’est cette petite différence au début
de la chaîne, avec les systèmes où le sang fait
l’objet d’un commerce, qui induit la circulation de
l’esprit du don, même si la conscience du don n'existe
plus chez les intervenants et chez le receveur. Ainsi l'Etat, à
la différence du marché permet la transmission de
l'esprit du don dans la société. De plus, il encourage
les individus à prendre exemple sur ce don fait aux étrangers
en prenant en charge la gestion du don du sang.
Selon l'auteur, l'Etat collabore avec un système de don
: en effet, dans le cas du don du sang, l'Etat collabore bien avec
des donneurs isolés, mais pour les autres services il collabore
soit avec des réseaux d'individus liés par des liens
personnels soit avec des bénévoles. Le système
du don du sang gratuit est supérieur au système du
don vendu, non pas grâce à l'Etat mais grâce
à la Croix Rouge. Titmuss a donc confondu système
de don et système étatique.
* Godbout va démontrer que ces deux systèmes ne
sont pas fondés sur les mêmes principes,
à partir de l'observation de leur collaboration (par exemple,
le don ne calcule pas tandis que le système étatique
repose sur le principe d'égalité) :
Il illustre son idée en prenant l'exemple d'une association
volontaire qui devait collaborer avec une institution publique en
prenant en charge les clients de celle-ci.
L'association a fini par refuser cette collaboration, elle ne prendra
pas en charge les personnes qui s'adresseront à l'institution
publique. Ceci a donc rendu plus difficile l'établissement
de rapports de dons.
* La prise en charge des programmes sociaux par l'Etat peut entraîner
la brisure des réseaux du don et stimuler des comportements
individualistes, comme le montre l'affaire du sang contaminé
où le don est perverti par les intermédiaires qui
sont situés en dehors du système de don et qui tentent
de répandre leurs propres valeurs.
L'Etat crée des rapports entre étrangers différents
de ceux des organismes fondés sur le don. En effet, le lien
entre le donateur et le receveur est rompu par les intermédiaires
dans le système étatique tandis que les organismes
fondés sur le don, à l'opposé, tentent de diminuer
le nombre d'intermédiaires pour renforcer le lien "donneur-receveur".
En conclusion, la sphère étatique ne peut être
considérée comme un système de don.
4) Le don entre étrangers :
Le don aux inconnus est une caractéristique de la société
moderne. Elle constitue une quatrième sphère puisqu'elle
n'appartient pas à la sphère domestique. Elle est
constituée d'associations fondées sur le principe
du don ; aux Etats-Unis on les appelle les "organismes communautaires".
Pour distinguer les associations qui relèvent du don de
celles qui relèvent du système étatique ou
marchand, l'auteur a déterminé 2 critères :
* l’absence de rémunération des membres
* les objectifs de l'association ne doivent pas concerner que les
membres de celle-ci (ce sont des associations du type "instrumental").
Deux catégories d'associations remplissent les critères
: les organismes fondés sur le bénévolat et
les organismes d'entraide (les Alcooliques Anonymes).
* Les Alcooliques Anonymes
C'est un réseau fondé sur le don et considéré
comme le plus représentatif des organismes d'entraide.
C'est pourquoi, son mode de fonctionnement a fait l'objet d'une
analyse de l'auteur à l'aide de témoignages et d'observations
des transformations qui se sont produites chez les alcooliques membres
des Alcooliques Anonymes.
Il a constaté que le fonctionnement de ce système
de don contenait à la fois des caractéristiques modernes
(les membres sont libres d'entrer et de sortir d'un groupe, tout
le monde est anonyme, les groupes sont fondés sur un problème
spécifique et non pas sur un passé commun), et traditionnelles
(il n'y a pas de rupture entre le nouvel adhérent et l'ancien,
ils sont tous alcooliques, il n'y a pas d'un côté le
malade et le guéri, ceci explique l'absence d'intermédiaire
et de bureaucratie; les Alcooliques Anonymes acceptent l’argent
venant uniquement de leurs membres; les réunions consistent
la plupart du temps à écouter l'histoire d'un membre).
Une autre caractéristique est à la fois moderne et
traditionnelle : le membre doit s'abandonner à une force
supérieure qui l'aidera à arrêter de boire (moderne
au sens où il s'agit d'un Dieu personnel et traditionnel
car il est nécessaire de croire en cette force pour être
délivré de tout narcissisme).
Les Alcooliques Anonymes sont à la fois des systèmes
modernes et traditionnels mais fondés sur l'absence de rupture
et sur le don.
* Le bénévolat
Il est caractérisé par :
* l'absence de rupture entre celui qui donne et celui qui reçoit,
les relations tendent à être personnalisées
le plus possible.
* l'importance de la personne : le receveur n'est pas un dossier
ni un sujet. Ceci est une différence fondamentale avec le
système étatique qui ne prend pas en compte le caractère
unique de chaque individu.
* les donneurs sont motivés par le fait qu'ils ont beaucoup
reçu et qu'ils veulent rendre un peu de ce qu'ils ont reçu.
* les bénévoles ressentent des obligations envers
les personnes aidées mais se sont des obligations qu'ils
se sont donnés. Ils sont donc libres.
* ils sont également motivés par le plaisir.
* Ces associations sont modernes dans la mesure où leurs
membres sont libres et qu'elles sont basées sur des rapports
entre étrangers.
* elles sont traditionnelles dans la mesure où elles accordent
une grande importance aux rapports personnels.
Cette sphère de don aux étrangers est moderne car
les dons ne circulent pas dans des réseaux de liens primaires.
Il est vrai que la religion a pu encourager ce type de don, cependant,
actuellement la religion ne joue pas un rôle essentiel dans
ce phénomène de don aux étrangers. De plus,
cette sphère se distingue du phénomène de don
des riches romains au peuple dans la mesure où ça
n'est pas un phénomène de classe. Donc on peut bien
conclure que c'est un phénomène moderne.
5) Le don et la marchandise :
Examinons le rôle du don dans la sphère marchande
:
-Il est au service des affaires
Il a été démontré par l’école
des relations humaines et notamment par Mayo que le lien social
était une condition nécessaire au bon fonctionnement
de l’entreprise et permettait une amélioration de sa
productivité. Les valeurs sociales étaient très
présentes au sein des entreprises japonaises (par exemple,
avec la mise en place de cercle de qualité). Cependant il
est important de distinguer que le don n’est pas tout le lien,
il est simplement à son service. Mais si ce don est utilisé
d’une façon purement instrumentale, sans aucune sincérité,
alors il perdra une partie de son efficacité (c’est
le paradoxe de Dale Carnegie : pour réussir dans les affaires,
il faut s’intéresser aux autres mais d’une façon
sincère).
- le marché peut être aussi au service d’un
don, c’est le cas pour le marché de l’art et
les dons d’organes.
a - le marché de l’art.
Le monde artistique possède des caractéristiques
liés à l’artiste qui ne s’expliquent qu’en
référence au système du don et non pas au système
marchand :
* Tout d’abord, l’artiste, à l’inverse
des producteurs de la société moderne, ne se soucie
pas des attentes de la clientèle lors de la réalisation
de son œuvre. C’est à la clientèle de la
respecter.
* De plus, le lien entre le produit et le producteur est très
important tandis que dans le système marchand, la fabrication
du produit est indépendante du producteur (autonomie de la
machine). D’ailleurs, ce qui fascine l’amateur d’art
c’est la manière dont l’œuvre a été
réalisée. Ceci sera transmis aux intervenants et aux
clients.
* Il existe un lien entre le producteur et le client et les autres
intervenants qui partagent le même système de valeurs
et ne traitent pas l’œuvre comme un produit. Ils forment
une sorte de communauté.
Il s’agit donc bien d’un système de don. L’artiste
est celui qui possède le don et qui le transmet, à
travers son art, aux amateurs d’art. A l’inverse du
don de sang, l’artiste arrive à contrôler son
produit le long de la chaîne et à faire en sorte que
l’esprit du don soit maintenu.
b - les dons d’organes.
Le marché est à son service dans la mesure où
il fait appel à une très grande technologie et à
de nombreux intervenants régies par un rapport salarial.
Ainsi, le marché est au service de la transmission de ce
don.
Cependant, il faut distinguer le don entre vifs et le don post-mortel.
En France, il est interdit de commercialiser le corps humain, Cependant
la loi Caillourt permet de présumer toute personne décédée
donneur. J. T. Godbout nous montre que ce don ne peut être
considéré comme un véritable don dans la mesure
où cette loi permet à l’Etat d’affirmer
sa prééminence sur tous les sujets de droit. Ainsi,
on tend à se rapprocher d’une sorte de perception d’impôt.
Ceci n’est pas le cas du don de rein, qui à lieu
en général entre personnes appartenant à un
même réseau primaire. Il possède toutes les
caractéristiques d’un système de don : il existe
un lien personnel entre le receveur et le donneur ; ce don à
un caractère unilatéral mais les témoignages
montrent qu’il existe bien un retour qui figure dans le geste
lui-même (les donneurs se sentent transformés par le
don) ; cette action est spontanée et non calculée
(bien que ce soit en général la décision la
plus grave prise au cours d’une vie). De plus, ce don met
bien en évidence l’opposition entre l’alliance
et la filiation car il exclut le conjoint du système (à
cause du risque d’incompatibilité).
6) Le don dans la société libérale.
Les principales caractéristiques du don moderne tel qu’il
se présente dans les lieux multiples et variés de
la société libérale sont les suivantes:
* le retour du don.
Il ne faut pas confondre ce retour par le retour marchand :
- au sens marchand, il n’y a pas toujours un retour. En
effet, le retour peut ne pas être matériel ou sous
la forme d’un service (par exemple, le don du rein).
- le retour est en général plus grand que le don,
il n’est pas fondé sur le principe de l’équivalence
marchande.
- le retour existe même s’il n’est pas voulu.
- le retour est souvent dans le don lui-même (cas, pour le
don du rein de l’artiste).
* la spontanéité :
Cette caractéristique vient contredire le modèle
utilitariste qui affirme que toutes les décisions reposent
sur un calcul.
* la liberté : le degré important de contrainte
souligné par Mauss semble s’être échappé
en partie du don moderne(même dans les systèmes comme
le mariage).
* la dette est omniprésente, mais différente de la
dette marchande.
* l'étranger est retrouvé finalement partout, il est
même dans la sphère domestique au cœur de la famille
(le conjoint).
* la gratuité dans le don (c’est la différence
la plus évidente par rapport à l’Etat).
II DU DON ARCHAIQUE AU DON MODERNE :
1) le don archaïque : quelques leçons de l’ethnologie
:
L’auteur va nous faire part de trois exemples du don archaïque
(dont deux ont été étudiés par Mauss)
:
* le potlatch :
Il est pratiqué par les Indiens du nord-ouest américain
pendant l’hiver. Il consiste pour chaque chef de clan à
se montrer plus munificent que les autres en donnant le plus de
nourriture et de biens précieux.
On retrouve dans ce système des valeurs communes à
tous les systèmes de don, qui sont le crédit (c’est
à dire qu’il ne faut pas rendre immédiatement
sinon ce serait vu comme la renonciation à tout lien social
par crainte de ne pas pouvoir être assez munificent à
son tour) et l’honneur (qui est proportionnel à la
capacité de perdre et supporter la dette).
Mais la différence avec les autres systèmes de don
est qu’il existe une rivalité intense qui pousserait
même certains chefs à détruire la nourriture
et les biens précieux pour écraser son rival.
* la kula :
Elle est pratiquée par les habitants des îles Trobiand
de la Nouvelle – Guinée.
Il s’agit pour les habitants d’une île, de faire
le tour des îles voisines et dans chacune d’elle, ils
tenteront de créer des liens ou de les renforcer en offrant
des petits cadeaux. Si les cadeaux sont acceptés, ils recevront
en retour des présents précieux. Les biens précieux
ne pourront être garder et devront être utilisés
pour en faire un don.
La valeur de ces biens dépend du nombre des partenaires entre
les mains desquelles ils ont transité et de la position sociale
de ceux-ci.
* le don traditionnel de la région de Maradi :
Il s’agit d’une société qui repose sur
le don mais qui, à la différence des Trobiandais ou
des Kwakiutls, connaît le marché depuis longtemps.
Cette société a été étudiée
par Guy Nicolas entre 1950 et 1970. Il a observé la présence
du don au sein de cette société qui est pourtant une
société marchande. Le don rituel est pratiqué
dans quatre domaines signifiants de l’existence sociale :
o les grandes étapes de la vie (la dation du nom, la circoncision,
le mariage, les funérailles)
o la vie religieuse
o les fêtes de la jeunesse et les joutes
o les pratiques de pouvoir
Par exemple divers dons ont lieu à l’occasion du
mariage (don dit "d’argent pour voir le lignage",
"don de la potestas" etc…).
Dans ces trois sociétés, le but ultime est qu’au
moment de la consommation finale il faut se retrouver en position
de donateur. Le marché paraît être un instrument
au service du don, il permet de se procurer les biens.
* La relation entre la monnaie archaïque et la monnaie moderne.
Les biens de valeur archaïque ne sont pas les ancêtres
de la monnaie moderne car la monnaie primitive ne mesure pas d’abord
la valeur des choses mais celle des personnes.
En effet, la monnaie archaïque ne servait pas à acheter
mais plutôt à payer le prix de la personne (par exemple
le prix de la mariée). La monnaie moderne ne naîtra
qu’à partir du moment où la valeur des choses
s’autonomisent par rapport à celle des personnes.
Elle est née quand les tyrans grecs ont fait fondre les biens
précieux des aristocrates pour faire des pièces dont
la valeur était indépendante de la valeur de leurs
anciens détenteurs.
Avec la monnaie archaïque, le même bien pouvait avoir
une valeur différente puisqu’elle dépendait
des personnes auxquelles elle avait appartenu.
2) Les interprétations classiques du don archaïque.
Dans l’essai sur le don, Mauss pose les trois questions
suivantes : pourquoi et pour quoi donne-t-on ? Pourquoi faut-il
accepter les dons, les cadeaux ? Pourquoi ne peut-on ne pas les
rendre ?
Il donna implicitement trois réponses :
* L’interprétation économique :
Plusieurs auteurs ont considéré que le don dans
les sociétés archaïques était une fiction
et qu’il cachait la plupart du temps une motivation purement
économique.
Ainsi F.Boas, qui a découvert le potlatch, affirme que le
chef du clan est guidé dans son action par une motivation
de nature économique : il s’agit, pour lui, de mettre
en place une sorte d’assurance vie pour ses enfants. Ce système
pouvait être considéré comme un investissement
qui rapporterait des taux d’intérêt (il existait
selon lui un "taux usuraire" qui augmentait la dette du
receveur vis-à-vis du donneur).
En France, l’anthropologie économique marxiste (avec
M. Godelier, C. Meillassoux, E. Terray et P.P Rey) a réduit
le don à des utilisations idéologiques. En effet,
selon elle, le don faisait l’objet d’une manipulation
qui avait pour objectif de masquer tout rapport de domination. Cependant,
selon Godbout, cette théorie manque de démonstration.
* L’interprétation "indigène"
C’est cette interprétation qui recueille les faveurs
de Mauss.
Ces sociétés respectent ces rituels bien qu’il
n’existe aucuns textes, aucuns contrats qui les y obligent.
Selon les propos du sage Maori Ranapiri, ceci s’explique par
le fait que la chose qui est donnée a un esprit (le "hau").
Celui-ci menacera le receveur d’un grand malheur s’il
conservait la chose donnée.
En fait, ces biens ne cessent jamais d’appartenir à
leurs détenteurs initiaux.
* L’interprétation échangiste-structuraliste
:
* Selon C. Lévi-Strauss, une explication fondée
sur la croyance en des forces spirituelles est inacceptable pour
les scientifiques. De plus, il considère que le cycle donner,
recevoir, rendre, correspond, en fait, à un unique moment
: celui de l’échange (des femmes en premier lieu).
L’échange des femmes aurait pour fonction de substituer
la paix à la guerre. le problème est que Lévi-Strauss
a mal distingué l’échange marchand et l’échange
cérémonial, c’est la raison pour laquelle sa
théorie ne permet pas de comprendre les raisons pour lesquelles
les sociétés archaïques ont résisté
à la tentative de transformer les dons en marchandises.
* En s’appuyant sur la théorie de Jacques Lacan,
certains auteurs comme Jean Baudrillard ont considéré
que dans les sociétés archaïques il n’existe
pas d’inconscient puisque tout circulait selon la loi de la
réversibilité. En fait, toutes les choses qui ont
fait l’objet d’un don sont le symbole de l’absence
et de la présence. A travers ses dons, le sujet peut retrouver
et maîtriser ce qu’il ne peut pas ne pas perdre dans
le réel.
* Selon René Girard, le sujet humain désir uniquement
l’objet que désire un autre à ses yeux prestigieux.
A l’exception de l’interprétation indigène,
un biais économiste semble marquer les interprétations
du don archaïque.
3) Les différences entre le don archaïque et le don
moderne et leurs caractéristiques :
* L’image du cercle indéfiniment réversible
est trompeuse car :
- d’une part, elle ne signale pas que chaque être est
doté d’une force spécifique. En effet, la thématique
de la réversibilité qui décrit la circularité
des dons postule implicitement l’égalité entre
les différents protagonistes du don.
- D’autre part, elle met sur le même plan les trois
moments du cycle "donner – recevoir - rendre" alors
que le premier moment est plus important, c’est lui qui est
à l’origine de tout. C’est pour ces raisons qu’il
est préférable d’adopter la métaphore
de la spirale.
* Le principe d’alternance :
Dans le système du don, il existe une règle de fond
assez étrange : il n’est possible de donner qu’à
tour de rôle, donner deux fois à la suite n’est
pas possible.
* La systématicité du don archaïque :
Dans la société archaïque, le don n’est
pas une forme de relations parmi tant d’autres, elle est la
forme générale des relations qui regroupent plusieurs
puissances.
La société archaïque raisonne à partir
de la métaphore de l’apparition, de l’engendrement
et non en terme de production et de travail (comme le fait la société
moderne qui assimile par exemple la naissance à une reproduction).
D’ailleurs, la société archaïque s’organise
à partir d’une double exigence générative
:
- l’exigence de la naissance des individus biologiques. La
naissance est à la base de tout don.
- La renaissance symbolique des personnes lors des rituels d’initiation.
Ceci correspond à la transformation définitive des
individus biologiques en passant d’un système de don
vertical à un système de don horizontal (qui appelle
le retour).
* La société archaïque cherche à vivre
indéfiniment entre soi, s’il s’agit d’une
société composée de parents et d’alliés
qui sont unis par des liens concrets. Elle ne veut pas rentrer en
relation avec des étrangers inconnus car elle ne serait pas
en faire un allié. Elle tente de rester dans le registre
de la socialité primaire (c’est le lieu réel
où les personnes rentrent en interaction directe).
* La fermeture dans l’entre soi est importante aussi dans
la société moderne mais d’un point de vue différent
: les rapports de parenté se limitent aux humains et ne s’étendent
pas aux animaux, aux arbres etc…. Dans la société
moderne, le reste de l’univers est devenu objets, tout tend
à être produit (les animaux, la nature) tandis que
dans les sociétés archaïques rien n’était
produit. Ainsi, dans la société moderne où
personne n’est unique, des réseaux individuels se sont
mis en place (la sphère domestique) et le don sert à
construire l’unicité des êtres. Dans la société
archaïque, tout le monde est unique, ce type de système
de don intime n’existait pas, tout se faisait en public. Progressivement
le don s’est déplacé dans cette sphère
de l’intimité.
Donc ce qui explique l’ensemble des différences entre
don moderne et don archaïque est la rupture qui s’est
produite entre l’humanité et le "cosmos".
4) Le passage au don moderne :
Le don moderne ne tire pas son origine du don archaïque mais
de l’introduction du marché dans la société
féodale. Cette introduction a permis à la communauté
(les serfs) de se libérer de contraintes extérieures
à elle-même, autrement dit, de supprimer les liens
de subordination que les serfs avaient à l’égard
des seigneurs.
* La première rupture : le marché
L’introduction du marché dans la société
féodale va être à l’origine de grandes
modifications. On va passer d’une société où
les choses circulaient au sein de rapports personnels, le serf sachant
pour qui il produisait et pour quel usage, à une société
marchande où une rupture radicale se fera entre le producteur
et l’usager du produit. En effet, le producteur ne fabriquera
plus à la demande et ne tiendra plus compte des besoins des
usagers qui deviendront des inconnus. Ainsi, le producteur est libéré
de toute subordination personnelle, on rentre dans un processus
de dépersonnalisation de l’acte de production.
Cependant, il existera un risque de surproduction qui sera assumé
par un intermédiaire, le marchand qui sera chargé
de l’écoulement de la fabrication.
* La seconde rupture : l’Etat
Le marché, par contre, a peu affecté les échanges
de services qui sont régies, en général, par
des liens communautaires. En fait, c’est l’Etat qui
a pris la relève du marché dans ce domaine. Il a transformé
les échanges de dons en rapports de type marchand et a libéré
les individus de leurs obligations envers leurs proches en les transférant
à des intermédiaires, qui sont les employés
du secteur public. En terme marchand, cette nouvelle façon
de rendre des services est équivalente à l’ancienne,
mais ce n’est pas le cas en terme de liens sociaux car les
services se rendent à un étranger. Ainsi, dans les
rapports personnels, il n’y a plus que les sentiments qui
circulent.
* La liberté de produire plus :
L’Etat et le marché nous libèrent de tout
lien social mais nous soumettent à la loi de la productivité
: l’homme doit créer toujours plus ou alors il n’est
pas moderne.
L’individu moderne peut investir dans n’importe quelle
activité, même dans la musique, à la condition
que l’activité connaisse une croissance mesurée
par le PNB, ce qui signifie que le lien producteur usager soit rompu,
ou autrement dit que cette activité ne soit pas transmise
aux réseaux de réciprocité et de don.
* La dissociation de l’utilitaire et du gratuit
La pensée moderne a tendance a isolé les liens affectifs
d’un côté et l’univers marchand de l’autre.
Cette incapacité à penser les biens au service des
liens conduit à évacuer toute circulation des biens
dans les liens affectifs. Le modèle décrit précédemment
où toutes les obligations seraient prises en charge par l’Etat
et par le marché, où les liens seraient "pures"
et où l’affection uniquement circulerait est un idéal.
Il existe dans la société moderne des rapports sociaux
qui sont encore insérés dans un système d’obligations.
D’ailleurs, la libération par rapport à ces
liens n’est souhaitée par personne. C’est le
cas, par exemple des rapports aux enfants qui cependant semblent
être menacés par les techniques (bébés
éprouvettes) qui rendraient les enfants de plus en plus produits
et de moins en moins donnés.
* Résistances et contre mouvements :
On a vu apparaître des réactions des usagers contre
le système étatique et le système marchand
face aux inconvénients de la dépersonnalisation des
rapports. Ils refusent de jouer uniquement le rôle de consommateur
de produits et de services. Cela se traduit le plus souvent par
une résistance passive.
Mais il y a aussi une résistance indirecte à ces deux
systèmes : l’usager en tant que personne continue à
établir des liens sociaux qui ne sont pas fondés sur
la rupture du lien producteur-usager. "Il n’en fait qu’à
sa tête", bien qu’il existe d’autres systèmes,
il choisit celui des relations personnelles.
III. LA BOUCLE ÉTRANGE DU DON :
1) Don, marché, gratuité :
Le marché est un don scindé car il provoque une
scission du don qui un geste ou un mouvement complet. En effet,
le marché isole le fait de donner et le fait de recevoir,
ceci engendre deux opérations distinctes (l’offre et
la demande) qui seront mis en rapport en vue de rechercher une équivalence.
Ce phénomène se voit dans le vocabulaire marchand,
par exemple le mot reconnaissance dans le langage courant a un double
sens : il signifie la reconnaissance que l’on reçoit
en vertu d’un mouvement des autres vers soi et la reconnaissance
que l’on manifeste envers quelqu’un, dans un mouvement
vers un autre. Il indique un double mouvement et le marché
le réduit à un sens unique. A cause de cette scission,
le modèle marchand ne pourra jamais rendre compte du don.
* La valeur de lien :
La valeur de lien correspond à la valeur d’un bien,
d’un service, d’un geste dans le cadre d’un renforcement
des liens.
Elle se distingue de la valeur d’usage (valeur de l’utilité
immédiate de la chose) et de la valeur marchande (valeur
qui a un équivalent quantitatif).
Le don exprime la valeur du lien et prouve ainsi que les individus
ne sont pas des objets. Le "hau" correspond en fait à
la valeur du lien, c’est l’esprit de la chose qui circule,
c’est-à-dire c’est ce qu’elle contient
de la personne qui a donné la chose.
* Mais surtout la gratuité : Il y a des dons gratuits.
1. La mise en évidence du paradoxe de la gratuité
:
Il existe une contradiction dans la notion de gratuité,
autant dans la pensée marchande que dans le système
de don :
o Dans le système marchand, on affirme que le don est gratuit
(sinon ce ne serait pas un don) mais que la gratuité est
impossible car le récepteur devra toujours finir par payer.
o Dans le système de don, le don n’attend rien en retour
(sens de la gratuité) cependant, il y a toujours un retour.
L’auteur rappelle quelques traits du don moderne qui le
distingue du marché en vue d’éclairer le paradoxe
du marché :
* L’importance de la gratuité et de la spontanéité
du don même quand il est effectivement rendu est universellement
affirmé.
* De nombreux dons sont unilatéraux.
2. première proposition de résolution de ce paradoxe
: L’élargissement du cadre du geste gratuit :
Pour expliquer le paradoxe de la gratuité, trois solutions
ont été formulées :
* Les partenaires sont en état de dette mutuelle permanente,
ils sont dans un cycle de don et de contre-don. Or l’observateur
n’en voit qu’une séquence temporelle.
* Le don peut aussi circuler le long d’une chaîne (exemple,
le bénévolat). Or l’observateur isole deux personne
de cette chaîne, il ne voit qu’une séquence spatiale.
* Il existe bien sinon des dons unilatéraux (don du sang)
cependant rien n’indique que le donneur dans son esprit n’est
pas en train de rendre.
3. une obligation de rendre qui est libre :
Cependant, ce n’est pas en élargissant tout simplement
le cadre du cycle gratuit que le paradoxe est résolu, il
reste à expliquer l’obligation de rendre qui pourtant
est libre : c’est une "obligation libre".
* A la différence du marché, ce qui caractérise
le retour est sa non-équivalence marchande. Toute recherche
d’égalité aurait comme conséquence d’interrompre
le don.
* Autre caractéristique : on rend plus qu’on ne reçoit.
* Don et perte : dans le système marchand, tout ce qui est
cédé est considéré comme un sacrifice.
Le don est donc nécessairement triste. Or, ceci est une
erreur, il y a retour immédiat dans le plaisir du don. Le
don est gratuit au sens où il est spontané, il ne
résulte pas d’un calcul. La pensée utilitariste
ne retient que le calcul rationnel ou une spontanéité
mais animale. Or, la spontanéité peut s’apprendre.
Le don est gratuit au sens qu’il n’est pas fait en vue
d’un retour, même si le retour existe presque toujours.
Donc au sens marchand, la gratuité signifie donc sacrifice,
perte, spontanéité expliqué par l’impulsion,
on ignore ici le phénomène du plaisir du don. Pour
résoudre le paradoxe, on peut dire que le don est gratuit,
non pas au sens où il n’a pas de retour, mais qu’il
l’est au sens que ce qui circule ne correspond pas aux règles
de l’équilibre marchande c’est-à-dire
que le don n’est pas une mauvaise affaire, n’est pas
un sacrifice (la gratuité n’est pas une exploitation).
Il y a des dons gratuits au sens que, pour celui qui les faits,
le geste est entièrement satisfaisant en lui-même et
sans nécessité de retour. Il faut rejeter ce qu’implique
l’utilisation de la gratuité dans le contexte marchand
(sacrifice, exploitation) mais conserver l’élément
de gratuité dans la notion de don. La gratuité s’explique
par la réalité du plaisir de don, par le fait que
les individus affirment recevoir plus qu’ils ne donnent.
* La règle implicite :
Le donateur et le receveur cherchent à nier le don. Ils
savent ce qu’ils font mais refusent d’expliciter les
règles et en énoncent d’autres qui affirment
le contraire.
Par exemple, on peut se demander pourquoi la réciprocité
du don n’est-elle pas explicite ?
Ceci est fait pour ne pas obliger l’autre à rendre
le don, pour le libérer. Ainsi, si l’autre rend, ce
geste aura de la valeur au sein de la relation. Il est possible
d’affirmer que moins c’est explicite, plus c’est
libre et plus la valeur du lien sera grande. Mais, il existe le
risque, l’incertitude que le don ne soit pas rendu.
Cependant, l’explicitation de la règle de réciprocité
tuerait le don et pourrait même entraîner la non-réciprocité.
* Et la liberté marchande ?
Le marché et le don sont libres, cependant le don rend
le lien social libre et tandis que le marché libère
l’individu de tout lien social.
La société a besoin des trois systèmes car
l’Etat et le marché sont de bons systèmes pour
faire circuler les choses entre étrangers et empêchent
le don d’entraîner des phénomènes graves
de dominations.
Il faut en plus (pour que chacun soit efficace) qu’ils se
nourrissent les uns des autres tout en soumettant le marché
et l’Etat au système du don.
o Le don pensé selon un modèle déterministe
:
Le marché et l’Etat sont des systèmes complets
et fournissent donc une vision mécaniste et déterministe
du monde.
Inversement, le retour du don est indéterminé. Le
don est un système moins déterminé, moins simple
et moins précis que l’Etat et le marché.
Le don est insaisissable dans un modèle mécaniste
qui a pour caractéristique d’être un système
complet. Ainsi, les belles histoires nous font mieux comprendre
le don que les sciences humaines.
2) Esquisse pour un modèle du rapport de don :
L’intelligence artificielle comporte quelques ressemblances
avec le don, son étude permet de fournir une première
vision du don et de faire apparaître ses différences
avec le modèle marchand et le modèle étatique.
* Les deux approches de l’intelligence artificielle :
Ce domaine a connu deux approches :
1. La première approche est hiérarchique et déterministe
: le but est d’élaborer une théorie de l’intelligence
pour la reproduire ensuite dans une machine qui donnera ses ordres
à ses différents éléments et qui traitera
de façon prédéterminée toutes les informations
qu’elle reçoit (c’est l’approche synoptique).
Cette approche considère le contexte comme une constante,
ceci implique la nécessité de prévoir toutes
les situations possibles.
2. La deuxième approche a pour objectif de comprendre comment
l’intelligence émerge de connections simples entre
les neurones. (les réseaux neuronaux). Elle prend en compte
le contexte qu’elle considère comme une donnée
qui varie à l’infinie. Il ne s’agit pas d’une
organisation en niveaux mais d’un ensemble de connexions simples
sans hiérarchie qui se font par affinité.
Cette dernière approche est celle adoptée aujourd’hui,
l’intelligence artificielle est considérée comme
un réseau, relativement indéterminé, où
l’objectif n’est plus de savoir ce qui se passe. Hofstadter
considère l’IA comme une "hiérarchie enchevêtrée"
faisant des "boucles étranges".
Ce phénomène se rapproche de celui de la boucle étrange
du retour du don qui se produit dans une hiérarchie enchevêtrée.
* Caractérisons le don, le marché et l’Etat
:
* L’Etat est une hiérarchie inclusive, non enchevêtrée,
sans boucle. La seule possibilité de retour est le feedback
: le système ne retient de l’extérieur que ce
qu’il croit retenir, rien ne peut être imposé
de par l’extérieur (cas de la boucle étrange).
* Le marché est un réseau enchevêtré
non hiérarchique, c’est donc également une boucle
simple.
A la différence de l’Etat, l’individu se retrouve
face à de multiples chemins qui lui sembleront infinis. Mais
l’individu sera privé de divers retours qui sont contenus
dans le don (plaisirs du don, reconnaissance, contre-don) et ne
pourra bénéficier que du retour monétaire,
en conséquence de quoi, il s’ennuiera.
* Le don :
Il combine la boucle du marché et la hiérarchie
de l’Etat, il s’agit donc d’une hiérarchie
enchevêtrée. Il est le seul à avoir une boucle
étrange et une hiérarchie enchevêtrée.
A la différence de l’Etat et du marché, il garde
en mémoire les dons antérieurs de chaque personne
et c’est pourquoi chaque personne est unique à l’égard
de l’autre.
Tout ce qui se passe dans un don se situe à plusieurs niveaux
qui sont en interaction, formant des boucles étranges.
* Une boucle en plus ou en trop ?
* Pour les utilitaristes le marché est une boucle de plus
que celle du don :
C’est la boucle qui permet de sortir de la naïveté
pour accéder à la rationalité.
* Mais le don, c’est encore un niveau de plus qui correspond
à la conscience que la boucle marchande est une boucle de
trop. Ce niveau reflète l’irréductibilité
du don à des systèmes déterministes comme le
marché.
Ce rapprochement du don et des systèmes intelligents avait
pour objet pour l’auteur : de fournir une idée sur
des modèles de dons qu’on pourrait mettre en place,
de mettre en évidence le niveau de complexité de ces
modèles par rapport aux modèles marchand ou étatique,
d’établir leur irréductibilité à
des modèles déterministes, de montrer que les autres
systèmes procèdent du don, de comprendre qu’on
ignore tout du don.
Conclusion
L’auteur ne nie pas l’existence d’effets pervers
du don, cependant, il a choisit de se pencher uniquement sur le
don à son état "normal". La société
moderne veut que tout soit transformé en objet, de l’enfant
(avec la technologie) à nos ancêtres. Ce livre s’insère
parmi les tentatives qui cherchent à renverser ce courant.
* Dernier éloge du marché
L’auteur ne cherche pas à tout réduire au
don, à la différence des utilitaristes. Il reconnaît
que le marché est préférable lorsqu’on
ne cherche pas à créer des relations personnelles.
Il est donc nécessaire à tout échange entre
deux étrangers. Cependant, les utilitaristes veulent tout
réduire à l’intérêt. Ceci est lié
au fait que leur objectif est de produire toujours plus et que le
don ne le permet pas. Ainsi, le potlatch a été interdit
au Canada parce qu’il a été considéré
comme un gaspillage.
o Et la violence ?
La violence et son lien avec le don n’ont pas fait l’objet
d’une étude dans cet ouvrage. Selon l’auteur,
le don est une forme d’échange alternative à
la violence. La violence est l’état négatif
d’un système social et le don est l’état
positif de ce système. En effet, la violence apparaît
lorsqu’il y a interruption du don. Il ne faut qu’ "un
geste" pour passer d’un état à un autre,
cependant ces deux états sont très différents,
ils ne reposent pas sur les mêmes lois (illustration avec
l’exemple de l’eau liquide qui passe à l’état
gazeux).
Selon René Girard, il n’y a pas d’amour possible,
il n’y a que la haine et du désir. Il reconnaît
le don mais il l’évacue hors des rapports sociaux.
Seule l’intervention divine peut renverser la logique de la
violence et de la vengeance. Mais il semble être aveuglé
par sa théorie, ceci se voit dans son interprétation
d’un passage biblique : " le jugement de Salomon"
où finalement, l’une des mères va rejeter la
logique de la violence pour adopter celle de l’amour (envisage
d’abandonner son enfant pour le sauver). Le roi Salomon avait
fait le pari que la logique de l’amour allait faire éclater
la logique girardienne qu’il avait proposé aux deux
femmes. Donc sur trois personnes, deux ont adopté une logique
de don et malgré cela, Girard ne retiendra que celle de la
deuxième mère qui est finalement la perdante de l’histoire
parce qu’elle a adopté sa logique.
o La liberté du don :
Boudon considère que toute décision est l’affirmation
d’une liberté, mais elle fait l’objet d’un
calcul. Tout comportement qui ne relève pas d’une décision
est un réflexe, il est donc irrationnel. Comme nous le précise
MacIntyre et Simmel, les décisions portent sur les moyens
nécessaires pour atteindre des buts.
Par rapport à ce modèle, le don fait un pas de plus
dans la définition de la liberté : elle n’est
pas le résultat d’un calcul, elle relève de
la spontanéité.
o Une métaphore : le don est un attracteur étrange
Le marché est un "attracteur simple" qui rend
compte de la circulation des marchandises : les négociations
fluctuent autour d’un point fixe jusqu'à la transaction
qui constitue le point d’équilibre. Cependant, tous
les échanges ne peuvent s’expliquer par cet attracteur
simple, il existe des turbulences qui peuvent être expliqués
par l’attracteur étrange qu’est le don : il n’a
pas de point fixe, il n’atteint jamais l’équilibre,
il nous met dans un état de dette réciproque.
o Don et Occident :
Dans cet ouvrage, l’auteur a parlé du don avec "les
moyens de la raison occidentale". Il affirme qu’il est
possible d’aller plus loin dans l’analyse du don en
atteignant "les couchent universelles… dont parlent les
mythes" c’est-à-dire en réintégrant
le temps.
o Eux et nous :
En analysant le don dans les sociétés archaïques,
les anthropologues ont conclut que celui-ci n’était
pas libre, les "archaïques" en donnant obéissent
en fait à la tradition.
Cependant, cette conclusion résulte de l’interprétation
des réponses qui sont aussi données par les donneurs
de reins : "je n’ai pas réfléchi, cela
allait de soi". Pourtant l’interprétation est
différente, dans la société moderne dans la
mesure où on considère que le don est libre.
Pour penser le don, il faut le situer dans une pensée qui
ne soit pas fondé sur "la rupture entre le producteur
et usager, rupture entre eux et nous, qui nous ramènent à
la rupture de l’homme avec le cosmos".
o A qui appartient le monde actuel ?
J.T. Godbout a cherché à montrer qu’il était
impossible de faire l’impasse comme le fait l’utilitariste
sur le don et que le monde appartient beaucoup plus aux donateurs
qu’on a tendance à le penser. Mais, il n’y a
pas de preuve de son existence, on ne peut l’expliquer car
quelque chose s’échappe : le rien, l’esprit du
don, le supplément, si on tente de le décomposer en
ces éléments.
L’ACTUALITÉ DE LA QUESTION :
La relation entre le don et le management a été
traitée par Godbout :
Plusieurs auteurs ont considéré que le don pouvait
être au service des affaires. Selon Mayo, l’école
des relations humaines et Dale Carnegie, si une entreprise prêtait
plus d’attention à ses salariés ou aux "autres",
ceci aurait pour effet d’améliorer ses résultats.
Cependant, comme l’affirme Dale Carnegie, ceci ne fonctionnera
qui si le don est réalisé d’une façon
sincère et qu’il n’est pas envisagé comme
un moyen au service d’une fin.
Ainsi, une entreprise qui met en place par exemple des cercles de
qualité, doit avoir uniquement pour objectif l’amélioration
des relations sociales au sein de son organisation et ceci ne doit
pas être envisagé dans le but d’améliorer
ses résultats.
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