Origine http://infokiosques.net/spip.php?article=306
Dans l’opinion qui s’est forgée à son
propos, la paresse a beaucoup gagné au discrédit croissant
dont s’est grevé le travail. Longtemps érigé
en vertu par la bourgeoisie, qui en tirait profit, et par les bureaucraties
syndicales, auxquelles il assurait leur plus-value de pouvoir, l’abrutissement
du labeur quotidien a fini par se faire reconnaître pour ce
qu’il est : une alchimie involutive transformant en un savoir
de plomb l’or de la richesse existentielle.
Cependant, l’estime dont se prévaut la paresse n’en
continue pas moins à souffrir de la relation de couple qui,
dans la sotte assimilation des bêtes à ce que les humains
ont de plus méprisable, persiste à accoler la cigale
et la fourmi. Qu’on le veuille ou non, la paresse demeure
prise au piège du travail qu’elle rejette en chantant.
Quand il s’agit de ne rien faire, la première idée
n’est-elle pas que la chose va de soi ? Hélas, dans
une société où nous sommes sans relâche
arrachés à nous-mêmes, comment aller vers soi
sans encombre ? Comment s’installer sans effort en cet état
de grâce où ne règne plus que la nonchalance
du désir ?
Tout n’est-il pas mis en branle pour troubler, par les meilleures
raisons du devoir et de la culpabilité, le loisir serein
d’être en paix en sa seule compagnie ? Georg Groddeck
percevait avec justesse dans l’art de ne rien faire le signe
d’une conscience vraiment affranchie des multiples contraintes
qui, de la naissance à la mort, font de la vie une frénétique
production de néant.
Nous sommes si pétris de paradoxes que la paresse n’est
pas un sujet sur lequel on puisse s’étendre simplement,
comme y convierait la nature si toutefois la nature pouvait s’aborder
sans détours.
Le travail a dénaturé la paresse. Il en a fait sa
putain dans le même temps que le pouvoir patriarcal voyait
dans la femme le repos du guerrier. Il l’a affublée
de ses faux-semblants, quand la morgue des classes sociales exploiteuses
identifiait l’activité laborieuse à la seule
production manuelle.
Qu’était-ce que ces puissants, ces souverains, ces
aristocrates, ces hauts dignitaires sinon des travailleurs intellectuels,
des travailleurs chargés de faire travailler ceux dont ils
avaient « pris la tête » ? Cette oisiveté
dont les riches se targuaient et qui nourrit séculairement
le ressentiment des opprimés me paraît bien éloignée
de l’état de paresse dans ce qu’elle offre d’idyllique.
Le beau prélassement que s’adjugent les infatués
de noblesse aux aguets des moindres manquements, sourcilleux de
préséances, attentifs à la valetaille masquant
sa hargne et son mépris sous la servilité, quand il
ne s’agit pas de faire goûter au préalable les
mets assaisonnés par les maléfices de l’envie
et de la vengeance. Quelle fatigue que cette paresse-là,
et quelle servitude dans l’agrément constant d’une
complaisance de commande !
Dira-t-on du despote qu’il s’arroge au moins le plaisir
d’être obéi ? Piètre plaisir que celui
qui, se payant du déplaisir des autres, s’avale avec
l’aigreur qu’il suscite ! On conviendra que se tenir
de la sorte au-dessus des tâches ignobles n’est pas
de tout repos et ne favorise guère l’heureux état
de ne rien faire.
Sans doute l’homme d’affaires, le patron, le bureaucrate
ne s’embarrassent-ils pas, en dehors de leurs occupations,
d’un train de domesticité plus importune que confortable.
Je ne sais s’ils recherchent la solitude du sous-préfet
aux champs mais tout indique chez eux une propension au divertissement
plus qu’à l’oisiveté. On ne rompt point
sans difficulté avec un rythme qui vous propulse de l’usine
au bureau, du bureau à la Bourse et de la conférence-repas
au repas-conférence. Le temps soudain vidé de sa comptabilité
monnayée tourne au temps mort, c’est à peine
s’il existe. Il faut avoir perdu plus que le sens moral, le
sens de la rentabilité pour prétendre y entrer et
s’y installer sans vergogne.
Passe pour le sommeil, véritable prescription médicale
pour qui se jette chaque jour dans une course contre la montre.
Mais qui osera, dans une guerre où chaque instant est exposé
au feu nourri de la concurrence, lever le drapeau blanc d’un
moment d’oisiveté ? Nous a-t-on assez rabâché
le désastreux exemple des « délices de Capoue
» où Hannibal, cédant à l’on ne
sait quel envoûtement des sens, perd irrémédiablement
et Rome et le bénéfice de ses conquêtes.
Il faut se rendre à l’évidence : dans un monde
où rien ne s’obtient sans le travail de la force et
de la ruse, la paresse est une faiblesse, une bêtise, une
faute, une erreur de calcul. On n’y accède qu’en
changeant d’univers, c’est à dire d’existence.
Ce sont des choses qui arrivent.
Un directeur de banque, m’assure-t-on, s’est trouvé
ruiné, abandonné de tous, couvert d’opprobre.
Un coin de campagne l’accueille, il y cultive un peu de vigne.
Un potager, quelques poules et l’amitié des ses voisins
suffisent à ses besoins. Il y fait d’étonnantes
découverte : un coucher de soleil, le scintillement de la
lumière dans les sous-bois, l’odeur de la sauvagine,
le goût du pain qu’il a pétri et cuit, le chant
des alites, la conformation troublante de l’orchidée,
les rêveries de la terre à l’heure de la rosée
ou du serein. Le dégoût d’une existence passée
à s’ignorer lui a donné une place dans l’univers.
Encore s’agissait-il de savoir l’occuper.
La route n’est pas si facile que l’exclusion d’un
monde qui vous exclut de vous-même suffise à s’y
retrouver. S’il en était ainsi, il n’est pas
un chômeur qui ne devînt poète des temps futurs.
Le chômeur, le plus souvent, ne s’appartient pas, il
continue d’appartenir au travail. Ce qui l’a détruit
dans l’aliénation de l’usine et du bureau persiste
à le ronger au dehors comme la douleur d’un membre
fantôme. Pas plus que l’exploiteur, l’exploité
n’a guère la chance de se vouer sans réserve
aux délices de la paresse.
Il y a de la malice, assurément, à en faire le moins
possible pour un patron, à s’arrêter dès
qu’il a le dos tourné, à saboter les cadences
et les machines, à pratiquer l’art de l’absence
justifiée. La paresse ici sauvegarde la santé et prête
à la subversion un caractère plaisamment roboratif.
Elle rompt l’ennui de la servitude, elle brise le mot d’ordre,
elle rend la monnaie de sa pièce à ce temps qui vous
ôte huit heures de vie et qu’aucun salaire ne vous laissera
récupérer. Elle double avec un sauvage acharnement
les minutes volées à l’horloge pointeuse, où
le décompte de la journée accroît le profit
patronal.
Bien, mais la question reste posée : quel plaisir peut-on
prendre sans réserve s’il implique avant tout que soit
gâté celui de l’autre ? Tu veux être obéi
? Cela ne sera pas, et j’en avance la preuve vivante en me
dérobant à ta puissance, en brisant ce pouvoir qui
te semble sinon éternel, du moins acquis pour longtemps.
Noble tâche que la subversion du travail ignoble, sans doute,
mais travail ne vous en déplaise ! Vous voilà, comme
le maître aux aguets du valet qui le vole, à paresser
aux aguets du maître pour le mieux voler. La paresse ne s’entend
pas de façon aussi furtive. Il y faut de l’aisance,
comme dans l’amour. Qui est sur le « qui vive ? »
ne vit point, ou médiocrement.
Quelle rancœur, de surcroît, à ne pas gâcher
aussi salement qu’on le souhaiterait l’hédonisme
des exploiteurs, si médiocre qu’il fût ! «
Pendant que nous trimons, ils s’amplissent la panse »,
dit la chanson. Mais à l’exemple de ces curés
paillards à qui le vieil anticléricalisme puritain
reprochait de verser dans la débauche, l’hédonisme
n’était-ce pas ce que les exploiteurs eussent réussi
de mieux dans leur existence si leur terreur des exploités
ne les avait condamnés à de hâtives et secrètes
compulsions ? Le privilège des prolétaires s’émancipant
et du travail qui les salarie et de ceux qui en tirent la plus-value,
c’était précisément d’accéder
à la jouissance d’eux-mêmes et du monde.
La jouissance et sa conscience, aiguisée à la parfaire,
possèdent assez la science de se libérer de ce qui
les entrave ou les corrompt ; demandez à ceux qui apprennent
à s’aimer !
Ce qui est vrai de l’amour est vrai de la paresse et de sa
jouissance. Nous sommes souvent loin du compte. Un reportage sur
les paysans brésiliens privés de terres, alors que
de grandes étendues demeurent en friche aux mains de propriétaires
soucieux seulement d’en garder la propriété,
les exhibait dans une longue marche de la misère, brandissant
des croix, curés en tête, car l’Eglise les pourvoit
quotidiennement d’une galimafrée de riz et de haricots.
Par souci médiatique d’objectivité s’interposait,
selon les lois du montage, un banquet où les propriétaires
terriens se servant abondamment de saucisses et de côtes d’agneau
arguaient de leur bon droit et protestaient contre les attaques
dont ils s’estimaient les victimes.
Entre la misère des notables apeurés et l’apitoiement
des dépossédés, on se prenait à penser
que les premiers n’ont pas la jouissance de leurs terres parce
qu’ils n’en ont que la propriété et que
les seconds, à qui en reviendrait la jouissance, ne se mettent
guère en disposition de jouir de quoi que ce soit.
La situation est moins archaïque qu’il n’y paraît.
L’Europe voit aujourd’hui une classe bureaucratique
racler les fonds de tiroir du capital afin de les faire fructifier
en circuit fermé, sans investir dans de nouveaux modes de
production. Et les prolétaires, à qui l’on a
remontré que le prolétariat n’existe plus, excipent
de leur diminution de pouvoir d’achat dans l’espoir
qu’un grand mouvement caritatif suppléera à
la suppression des acquis sociaux, aux baisses de salaires, à
la raréfaction du travail utile et au démantèlement
de l’enseignement, des transports, des services sanitaires,
de l’agriculture de qualité, et de tout ce qui n’accroît
pas par une rentabilité immédiate la masse financière
mise au service de la spéculation internationale.
La seule utilité désormais reconnue au travail se
limite à garantir un salaire au plus grand nombre et une
plus-value à l’oligarchie bureaucratique internationale.
Le premier se dépense en biens de consommation et en services
d’une médiocrité croissante, la seconde s’investit
en spéculations boursières qui prêtent de plus
en plus à l’économie un caractère parasitaire.
L’habitude s’est si bien implantée d’accepter
n’importe quel travail et de consommer n’importe quoi
pour équilibrer cette balance des marchés qui règne
sur les destinées comme la vieille et fantomatique providence
divine, que rester chez soi au lieu de participer à la frénésie
qui détruit l’univers passe étrangement pour
scandaleux.
Un de ces ministres dont la machine administrative, à l’instar
du gigantesque appareillage qui parasite la production de biens
prioritaires, dévore des milliards, n’a pas craint
de dénoncer, avec l’approbation des gestionnaires de
l’information, ces nouveaux privilégiés que
sont les allocataires de revenus minimums, les cheminots retraités,
les bénéficiaires de soins de santé, bref des
gens qui tirent plaisir de leur sommeil alors que les autres dorment
pour un patron dont l’argent ne cesse de travailler.
Qu’il se soit trouvé des prolétaires, pourtant
RMistes en puissance, pour acquiescer secrètement à
la refonte sémantique des mots achetés par le pouvoir,
n’est pas le simple effet de l’imbécillité
grégaire. Il plane sur la paresse une telle culpabilité
que peu osent la revendiquer comme un temps d’arrêt
salutaire, qui permet de se ressaisir et de ne pas aller plus avant
dans l’ornière où le vieux monde s’enlise.
Qui, des allocataires sociaux, proclamera qu’il découvre
dans l’existence des richesses que la plupart cherchent où
elles ne sont pas ? Ils n’ont nul plaisir à ne rien
faire, ils ne songent pas à inventer, à créer,
à rêver, à imaginer. Ils ont honte le plus souvent
d’être privés d’un abrutissement salarié,
qui les privait d’une paix dont ils disposent maintenant sans
oser s’y installer.
La culpabilité dégrade et pervertit la paresse, elle
en interdit l’état de grâce, elle la dépouille
de son intelligence. Quelle plus belle occasion que les grèves
pour suspendre ce temps où chacun court à ne s’attraper
jamais, s’échine à être ce qui lui répugne
et à n’être pas ce qu’il aurait désiré,
mise sur la retraite, la maladie et la mort pour mettre fin à
sa fatigue.
Un arrêt de travail devrait propager la bonne conscience
de la paresse, encourager à ce repos salutaire qui épargnerait
bien des frais de santé. Il n’y faut qu’un peu
d’imagination. Nous nous croisons les bras, diraient les cheminots,
nous instaurons la gratuité du temps et de l’espace
et, pour votre délassement, nous allons nous relayer pour
faire circuler les trains et vous permettre de parcourir la France
entière sans rien débourser. Vous continuerez à
gagner usines et bureaux ? À votre guise ! Peut-être
apparaîtra-t-il à certains que la paresse est plus
créative que le travail.
Mais non ! Avouer que la grève est une fête est une
insulte à ceux qui persistent à trouver de la dignité
dans l’esclavage du travail. Il faut, dans l’ordre des
choses qui nous gouvernent, que la grève soit une malédiction,
comme la paresse. On respire à regret un peu d’air
frais avant de reprendre vaillamment la route de la corruption et
de la pollution.
Nous aurons bien mérité la retraite, soupirent les
travailleurs. Ce qui se mérite, dans la logique de la rentabilité,
a déjà été payé dix fois plutôt
qu’une. Ne dites pas que la retraite offre enfin un refuge
à cette oisiveté qui décidément est
la chose au monde la moins partagée.
Confondrez-vous paresse et fatigue ? Je ne parle même pas
de cette fin de l’existence, dite cyniquement active, sur
laquelle quarante ans d’éreintement quotidien continuent
d’imprimer leur cadence si bien que la vie fuit de toutes
parts et que les jours entrent en acompte dans la comptabilité
de la mort. La paresse où se débonde soudain la charge
de désirs, interdits par quarante heures hebdomadaires de
présence contraignante à l’usine ou au bureau,
n’est qu’un morne défoulement, l’accélération
d’un retard à rattraper, la compulsion du chien à
l’attache soudain libéré.
La paresse, en somme, n’a jamais été mieux
traitée que la femme par le passé, et l’on ne
sait que trop combien notre présent est grevé aux
neuf dixièmes par le temps révolu. Quand le pouvoir
du mâle voyait dans la femme le repos du travailleur en armes,
en col blanc ou bleu de chauffe, n’est-ce pas qu’il
l’identifiait à l’oisiveté ? Parlant pour
ne rien dire, s’affairant pour ne rien faire, elle tenait
son infériorité de son absence de l’économie,
elle était exclue du grand-œuvre lucratif et salutaire
réservé à la force virile ; si ce n’est
le temps d’être mère et de produire des enfants
pour l’usine et la gloire militaire.
Oiseuse et vaine, il s’agissait bien de la « besogner
» comme le travail viole la paresse. Exilée, comme
le chômeur, de la machine à excréter la rentabilité
elle n’obtenait du loisir que l’ombre de sa malédiction.
Ni droit ni jouissance mais remords et péché.
Où trouver du repos dans une oisiveté qui est au
pis une bassesse, au mieux une excuse ? Car de même que le
travail était identifié à la force, la paresse
se ravalait à quelque faiblesse morbide. Par une inversion
de sens dont le vieux monde est coutumier, l’éreintement
laborieux devenait signe de santé tandis que l’heureux
farniente relevait du symptôme maladif. Tel est le poids de
l’affairement sur la vie qui n’en demandait pas tant,
qu’ôtée la frénésie de l’action
engagée à toutes fins utiles et inutiles, il semble
ne rien rester dans un monde dépeuplé. La paresse
est un néant, s’y pencher c’est contempler un
abîme et l’abîme, assurait Nietzsche, regarde
aussi en toi.
Il entre assez dans la logique des choses qu’après
avoir remontré qu’elle ne possédait pas d’existence
en dehors du travail, de l’oppression, de la subversion, de
la culpabilité, du défoulement, de la faiblesse constitutive,
la conclusion statuât qu’elle n’était rien.
Albert Cossery a fait de ce rien une savoureuse description. Les
fainéants dans la vallée fertile nous introduit furtivement
dans une maison de village où chaque habitant rivalise d’ingéniosité
pour se ménager le plus long sommeil possible. Il y faut
déjouer les conjurations du monde extérieur, ruser
avec la perverse attirance que le travail exerce parfois sur ceux
qui ont eu la fortune de l’ignorer. Le moins que l’on
puisse dire est que l’atmosphère n’est ni à
la jubilation, ni même à l’enjouement. Une sombre
ardeur préside au rigoureux agencement du silence. L’angoisse
rôde entre deux ronflements. Peut-être naît-elle
moins d’une rupture possible dans le délicat équilibre
du rien que de la lassitude du désœuvrement.
Car la paresse n’est ici que la vanité d’un
sommeil sans rêve. C’est une vengeance contre la vie
absente, un règlement de compte existentiel qui ruse avec
la mort. On revendique le droit de n’être rien dans
un univers qui vous a déjà condamné au néant.
C’est trop ou pas assez.
Il y a sûrement quelque plaisir à n’y être
pour personne, à se vouloir d’une absolue nullité
lucrative, à témoigner tranquillement de son inutilité
sociale dans un monde où un résultat identique est
obtenu par une activité le plus souvent frénétique.
Reste que le contenu même de la paresse laisse à désirer.
Son inconsistance la prédispose aux manœuvres de qui
veut en tirer parti. « Il y a bien autant de paresse que de
faiblesse à se laisser gouverner », remarquait La Bruyère.
Il y a chez les léthargiques une propension à préférer
une injustice à un désordre. Les soins que requièrent
les privilèges de la somnolence mentale et de l’oisiveté
n’impliquent-ils pas une parfaite obédience à
l’ordre des choses ? Payer le repos par la servitude, voilà
bien un travail ignoble. Il y a trop de beauté dans la paresse
pour en faire la prébende des clientélismes.
Au passage d’une manifestation contre la mafia, à
Palerme, un jeune homme s’indignait : « Ils sont fous
! Sans la mafia, qui nous aidera ? ». L’intégrisme
islamiste ne réagit pas autrement. Etre une larve sous le
regard d’Allah et dans la misère du monde sert le pouvoir
des affaires.
Si la paresse s’accommodait de la veulerie, de la servitude,
de l’obscurantisme, elle ne tarderait pas à entrer
dans les programmes d’État qui, prévoyant la
liquidation des droits sociaux, mettent en place des organismes
caritatifs privés qui y suppléeront : un système
de mendicité où s’effaceront les revendications
qui, il est vrai, en prennent docilement le chemin si l’on
en juge par les dernières supplications publiques sur le
leitmotiv « donnez-nous de l’argent ! ».
L’affairisme de type mafieux en quoi se reconvertit l’économie
en déclin ne saurait coexister qu’avec une oisiveté
vidée de toute signification humaine.
Car, il est peut-être temps de s’en apercevoir, la
paresse est la pire ou la meilleure des choses selon qu’elle
entre dans un monde où l’homme n’est rien ou
dans la perspective où il veut être tout. C’est
assez convenir qu’elle n’a connu d’existence qu’aliénée,
abâtardie, asservie à des intérêts sans
relations souhaitables avec les espérances qu’il eût
été naturel de lui prêter.
Comment s’en étonner puisqu’il en va de même
de l’être qui se dit humain et passe le plus clair de
son temps à démontrer qu’il l’est fort
peu ? Cela n’empêche pas les aspirations, ni la puissance
de l’imaginaire par laquelle l’histoire fait plus que
suppléer à ses cruelles réalités : esquisser
les changements que tant de désirs secrets appellent de leurs
vœux.
C’est alors que la paresse révèle sa richesse.
N’a-t-elle pas fondé un univers, élaboré
une civilisation ? Heureux pays de Cocagne où, sans le moindre
effort, les plats les plus appétissants ornent les tables,
où les boissons coulent à flots dans une extravagante
diversité, où, à la faveur d’une nature
luxuriante, les ravissements de l’amour s’offrent au
détour d’un taillis.
Parmi les populations les plus paisibles du globe règne
une charmante indolence. Il suffit de tendre la main ou d’ouvrir
la bouche pour satisfaire aux exigences du goût et de la jouissance.
En pays de Cocagne, l’abondance est naturelle, la bonté
native, l’harmonie universelle. Rien, du mythe de l’Age
d’or à Fourier, n’a mieux exalté les rêveries
du corps et de la terre, les symphonies secrètes et joyeuses
que composait une raison soigneusement prémunie contre la
rationalité du tumulte laborieux, de la misère active
et du fanatisme concurrentiel.
Faut-il y déceler le souvenir résurgent d’une
époque lointaine, antérieure à notre civilisation
agraire fertilisant la terre par la sueur et le sang avant de la
stériliser pour en extraire plus d’argent ? Les chaînes
du travail et de la compétition guerrière, qui rythment
la danse macabre de la civilisation marchande, ont idéalisé
sans peine les sociétés soustraites à d’aussi
redoutables privilèges.
Sans doute, mais la vision idyllique s’accommode assez, si
l’on en juge par l’étude des sites magdaléniens,
de collectivités où la cueillette des plantes, la
pêche et une chasse d’appoint tressaient entre les hommes,
les femmes, les animaux, la fécondité végétale
et la terre des liens moins contraignants, plus égalitaires
et plus apaisants que l’appropriation agraire où l’exploitation
de la nature entraînerait l’exploitation de l’homme
par l’homme.
Reconnaissons-le, néanmoins, chaque fois que le bon sauvage
a été découvert, il a fallu en rabattre d’une
tierce dans la mélodie des louanges. En matière de
comportements exemplaires, la variété « Jivaro
» et « Dayak » l’emportait le plus fréquemment
sur le type « Trobriandais ».
Et quand le modèle eût réjoui nos cœurs,
qu’en eussions-nous tiré qu’un peu plus de nostalgie
? Il n’y a pas de retour vers le passé si ce n’est
dans l’irritante stérilité des regrets.
La rêverie de Cocagne n’a pas de ces langueurs rétrogrades.
Forte d’une scandaleuse improbabilité, elle veut d’autant
mieux s ’insérer dans le champ des possibles. Nous
y pressentons que la luxuriance de la nature s’offre à
qui la sollicite sans la vouloir piller ni violer. Il y passe, comme
venu du plus profond de l’histoire et de l’individu,
le souffle d’un désir inextinguible, celui d’une
harmonie avec les êtres et les choses, si simplement présent
dans l’air de tous les temps.
L’époque où les bêtes parlaient, où
les arbres prodiguaient des conseils de sagesse, où les objets
mêmes s’animaient demeure au cœur du réel
chez l’enfant. Le paresseux en découvre l’émerveillement
au creux d’une indolence qui lui évoque confusément
l’existence prénatale, lorsque l’univers matriciel,
le ventre de la mère, dispense amour, nourriture et tendresse.
« Quelles funestes conditions, se demande-t-il, nous empêchent-elles
de rendre à la nature sa vocation de mère nourricière
? »
La rationalité lucrative du travail a beau tenir la question
pour nulle et non avenue, il sait, lui, que dans l’heureuse
disposition qui le retranche du monde affairiste et affairé,
sa rêverie n’est pas dénuée de sens et
de puissance.
Entre lui et le milieu ambiant, l’insouciance contemplative
suffit à tisser le réseau de subtiles affinités.
Il perçoit mille présences au sein de l’herbe,
des feuilles, d’un nuage, d’un parfum, d’un mur,
d’un meuble, d’une pierre. Soudain le sentiment le saisit
d’être relié à la terre par les intimes
nervures de la vie.
Il est dans l’unité avec le vivant, dans la religio,
dont la religion est l’inversion, elle qui enchaîne
la terre au ciel et le corps aux mandements de l’esprit divin.
A l’opposé du mystique, exilé de ses sens par
le mépris de soi, l’oisif restitue la matérialité
de la vie - la seule qui soit - à l’univers dont elle
se crée : l’air, le feu, l’eau, la terre, le
minéral, le végétal, l’animal et l’humain
qui de tous a hérité sa spécificité
créatrice.
Sous l’apparente langueur du songe s’éveille
une conscience que le martèlement quotidien du travail exclut
de sa réalité rentable. Elle n’a rien d’un
animisme, boursouflure religieuse où l’esprit tente
de s’approprier les éléments de la terre comme
s’ils ne se suffisaient pas à eux-mêmes. Elle
émane simplement de la vitalité dont le corps au repos
se réapproprie.
Pour que la paresse accède à sa spécificité,
il ne suffit pas qu’elle se refuse à la volonté
omniprésente du travail, il faut qu’elle soit pour
elle et par elle-même. Il faut que le corps, dont elle constitue
l’un des privilèges, se reconquière comme territoire
des désirs, à la manière dont les amants le
perçoivent dans le moment de l’amour.
Lieu et moment des désirs, telle se revendique cette paresse
selon le cœur si contraire à la paresse du cœur,
à laquelle conjure de la réduire l’ordinaire
marchandage social. La douceur du pré, la sérénité
du lit se peuplent d’une foule de souhaits formés pour
le bonheur et que les contraintes refoulaient, estropiaient, décimaient,
travestissaient de significations mortifères.
Le pays de Cocagne s’érige en projet dans le propos
: tout vient à portée de qui apprend à désirer
sans fin. « Fais ce que veux » est une plante étique
qui ne demande qu’à croître et embellir. La cruauté
de conditions insupportables, et que cependant nous tolérons,
nous enjoint de la délaisser comme si nous étions
requis par l’urgence de n’être pas nous-mêmes,
de n’être jamais à nous.
La paresse est jouissance de soi ou elle n’est pas. N’espérez
pas qu’elle vous soit accordée par vos maîtres
ou par leurs dieux. On y vient comme l’enfant par une naturelle
inclination à chercher le plaisir et à tourner ce
qui le contrarie. C’est une simplicité que l’âge
adulte excelle à compliquer.
Que l’on en finisse donc avec la confusion qui allie à
la paresse du corps le ramollissement mental appelé paresse
de l’esprit - comme si l’esprit n’était
pas la forme aliénée de la conscience du corps.
L’intelligence de soi qu’exige la paresse n’est
autre que l’intelligence des désirs dont le microcosme
corporel a besoin pour s’affranchir du travail qui l’entrave
depuis des siècles.
Car dans la foule des vœux et des souhaits qui envahissent
le paresseux enfin résolu de n’y être que pour
lui-même, allez savoir ce qui se glisse !
Telle est la force des désirs quand ils se retrouvent pour
ainsi dire à l’état libre que l’illusion
les gagne de pouvoir changer le monde en leur faveur et sur le champ.
La vieille magie hante plus qu’on ne croit les replis de la
conscience.
« C’est une très ancienne croyance, écrit
Campbel Bonner, qu’une personne, instruite des moyens de procéder,
peut mettre en branle des forces mystérieuses, capables d’influencer
la volonté d’autrui et de soumettre ses émotions
aux désirs de l’opérateur. Ces forces peuvent
être activées par des paroles, des cérémonies
accomplies selon des règles, des objets investis d’une
puissance décrétée magique. » Et Jacob
Böhme, plus subtilement : « La magie est la mère
de l’être de tous les êtres puisqu’elle
se fait elle-même et qu’elle consiste dans le désir.
La vraie magie n’est pas un être, c’est le désir,
l’esprit de l’être. » (Erklärung von
sechs Punkten)
Le XIIIe siècle a gardé trace de cette « paresse
qui fait tourner les moulins » qu’évoque Georges
Schéhadé. Une secte y soutient en effet : «
Il ne faut jamais travailler de ses mains mais prier sans cesse
; et si les hommes prient de la sorte, la terre portera sans culture
plus de fruits que si elle était cultivée. »
(Cité par H. Grundmann, Religiöse Bewegungen in Mittelalter,
Hildesheim, 1961)
Si l’opération n’a pas laissé dans l’histoire
une preuve tangible de son efficacité, il convient moins
d’incriminer l’incompétence du Dieu auquel les
orants s’adressaient ou quelque manière vicieuse de
procéder que le recours à la prière, car se
mettre dans la dépendance des autres pour accéder
à une indépendance ardemment désirée,
c’est aller à l’encontre de sa propre volonté
et faire peu de cas de ses aspirations.
L’univers du désir fourmille de pièges de ce
genre. Il s’y mêle trop de sujétions, d’interdits,
de refoulements, d’automatismes pour dispenser de la plus
grande vigilance.
On connaît l’apologue indien. Un homme s’était
couché à l’ombre d’un arbre réputé
pour son pouvoir magique. Le sol lui paraissant peu moelleux, il
souhaita s’allonger plus voluptueusement, et un lit somptueux
apparut.
L’envie lui vint ensuite d’un plantureux repas et une
table surgit, garnie des mets les plus exquis.
« Mon bonheur serait complet, songea-t-il, si j’avais
à mes côtés une jeune fille gracieuse et prête
à combler mes désirs. » La jeune fille survint
aussitôt et répondit à son amour.
Peu habitué, cependant, à une telle constance dans
la félicité, il ne put se garder d’une crainte
irraisonnée. Redoutant de perdre en un instant une fortune
aussi parfaite, il s’imagina qu’un tigre sortait du
bois. Le tigre jaillit et lui brisa la nuque.
Un désir peut en cacher un autre, de sens contraire.
A la paresse d’apprendre qu’elle ne doit rien redouter,
surtout d’elle-même.
Que d’efforts pour s’appartenir sans réserve.
Ce n’est pas qu’il y faille de grands détours
mais le plus simple ne se livre pas aisément aux esprits
tourmentés. L’enfance de l’art ne s’atteint
qu’à travers l’art de redevenir enfant. La dénaturation
a fait de grands progrès, affirmait un paresseux en savourant
« Le lézard », la chanson de Bruant, et son immortel
« J’peux pas travailler, j’ai jamais appris ».
Il ajoutait : on nous a si bien mis dans les dispositions de travailler
que ne rien faire exige aujourd’hui un apprentissage.
A l’heure du chômage croissant, enseigner la paresse
aurait de quoi séduire s’il n’appartenait à
chacun de cultiver sans le secours des autres une science aussi
délicate, particulière et personnelle.
Personne ne peut assurer son bonheur (et plus aisément son
malheur) que soi-même. Il en va des désirs comme de
la materia prima dont l’alchimiste s’essaie à
tirer la pierre philosophale. Ils constituent leur propre fonds
et l’on n’en peut extraire que ce qui s’y trouve.
En revanche, tout est dans l’affinement.
La paresse à l’état brut est comme une noix
que l’on mangerait sans l’écaler. L’a-t-on
choisie sauve des ordinaires corruptions du travail, de la culpabilité,
du défoulement et de la servitude qu’il faut encore
la déguster pour son plus grand plaisir. La rendre au mouvement
naturel qui la fera devenir ce qu’elle est, un moment de la
jouissance de soi, une création, en somme.
L’accoutumance aux bonheurs laborieux, ombrés plus
que soulignés par l’éphémère,
et dérobés à la sauvette nous a dépouillés
de l’expérience de l’effort et de la grâce.
Les plaisirs dans ce qu’ils ont d’authentique ne sont
ni le fruit d’un caprice du hasard ou des dieux, ni la récompense
d’un travail dont ils ne seraient alors que la respiration
haletante. Ils se donnent tels que nous les prenons. La joie dont
ils nous comblent est celle avec laquelle nous les abordons.
Peut-être est-ce là le Grande Œuvre dont l’alchimiste
entreprenait chaque jour la quête patiente et passionnée
: une obstination du désir à se dépouiller
de ce qui le corrompt, à s’affiner sans cesse jusqu’à
cette grâce qui transmute en or vivifiant le plomb de la misère,
de la mort et de l’ennui.
Quand la paresse ne nourrira plus que le désir de se satisfaire,
nous entrerons dans une civilisation où l’homme n’est
plus le produit d’un travail qui produit l’inhumain.
Raoul Vaneigem
P.S.
Ce texte est extrait du livre « La Paresse » publié
aux Editions du Centre Pompidou en 1996, dans la collection «
Les Péchés capitaux ».
Contrairement aux Editions de l’infâme Centre Pompidou,
il va de soi que nous encourageons toute reproduction, adaptation
ou traduction (totale ou partielle) de ce texte, même sans
indication d’origine.
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