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«On ne sait plus éduquer à la sexualité»
Yvonne Knibielher
Interview par Marie-Joëlle GROS dans Libération


Yvonne Knibielher est spécialiste de l'histoire des femmes:
«On ne sait plus éduquer à la sexualité»
Interview réalisé par Marie-Joëlle GROS
Libération du samedi 21 juin 2003


Yvonne Knibielher, 80 ans, est spécialiste de l'histoire des femmes (1). Elle soutient l'idée que les générations anciennes acceptaient et encadraient la sexualité des jeunes filles. Ravalée aujourd'hui uniquement dans la sphère de l'intime, la dimension sociale de la sexualité est niée et reste livrée au seul diktat du marché.


L'allure et les comportements des fillettes d'aujourd'hui, qui cherchent à mettre en avant des attributs de féminité alors qu'elles ne sont pas encore pubères, vous surprend-elle ?

Pas tant que ça. Je crois que le phénomène est ancien, même s'il est particulièrement visible aujourd'hui. Dans l'Antiquité, il existait de nombreux rites pour préparer les filles, moralement et physiquement, aux fonctions reproductives, à la fécondité. Ces rituels participaient à leur éducation, anticipaient leurs futurs rôles d'épouse et de mère. On les mariait entre 12 et 15 ans. Il semble qu'à cette époque, on pouvait parler librement de sexualité. Au cours de «fêtes de la fécondité», les filles fabriquaient des gâteaux en forme de sexe masculin ou de vulve. Les filles étaient prises dans des réseaux d'information et de symbolisation qui leur permettaient d'accéder à un certain niveau de connaissance sur la fécondité.

La sexualité a-t-elle donné lieu à des rituels spécifiques ?

Dans les sociétés rurales médiévales, les filles apprenaient très tôt la signification des menstrues, promesses de fécondité ; le sang des règles annonce le sang de la défloration et celui de l'accouchement. Les jeunes faisaient leur éducation sexuelle en voyant les bêtes s'accoupler. Les fêtes profanes, comme les vendanges, mettaient l'accent sur la reproduction de l'espèce humaine : on poussait à l'érotisme sans ambiguïté. En Haute-Provence, pour la fête des moissonneurs, les filles faisaient cercle autour des gerbes de blé en cachant leur visage et en faisant saillir leur croupe : les garçons tournaient en ronde autour d'elles et choisissaient une fille en lui tapant sur la croupe.

Puis vient le temps du contrôle...

Au cours du XVe siècle, l'Eglise catholique a tenté de ritualiser l'accès à la puberté en créant la communion, fixée à 12 ans : le message moral de l'Eglise était insistant pour contrer cette pression animale de la reproduction. Puis la confession a confié aux prêtres la surveillance de la puberté. Pour retenir les jeunes campagnards, on dénigrait les filles : le sang des règles faisait tourner le lait, gâtait les salaisons et le vin. On assurait d'ailleurs que la Vierge Marie était restée impubère... Le terme de «pudeur» n'apparaît qu'au XVIe siècle. Son émergence traduit une considération plus grande à l'égard des filles. Dès lors, leur sexe leur appartient. Mais la sexualité devient de plus en plus taboue. Au XIXe siècle, il y a encore l'idée qu'une fille réglée ne peut pas faire d'études. On considère la puberté comme une épreuve physique qui anémie les jeunes filles. Il vaut mieux ne pas les fatiguer davantage avec des efforts intellectuels.

La puberté s'est-elle toujours accompagnée d'une mise en valeur du corps ?

Le personnage de la jeune fille apparaît avec le recul de l'âge au mariage, au XVIIIe siècle. A cette époque, filles et jeunes filles ont des tenues assez proches. Seules les coiffures ­ les nattes pour les cadettes, le chignon pour les aînées ­ et la longueur des robes les distinguent. Il y a le souci de masquer le corps. Le décolleté est réservé à la femme mariée. La peau doit toujours être couverte, pour rester blanche. Et ce manque de soleil, ajouté au manque d'air car on enferme les jeunes filles dans les maisons pour en faire des femmes d'intérieur, permet à la tuberculose de tuer deux fois plus de filles que de garçons. Au XIXe siècle, les filles portent des pantalons sous leurs jupes. Jusque-là, on ne voulait pas que la vulve, partie ouverte, soit artificiellement fermée par une culotte ou un pantalon. Les paysannes et les filles du peuple attendront le XXe siècle pour en porter.

La mode pour les 10-15 ans est aujourd'hui extrêmement sexy. Le string en est un emblème. Peut-on y voir le signe d'une libération ?

C'est une manière d'initier au plus tôt les très jeunes filles à l'art de séduire. C'est un conditionnement. Un peu comme dans l'Antiquité. Avec cependant une différence majeure : à Athènes, la cité assurait l'éducation sexuelle à travers toute une série de rites et de fêtes religieuses.

Aujourd'hui, on a beau assister à une sexualisation grandissante de la société, on ne sait toujours pas éduquer collectivement les jeunes à la sexualité. L'école s'est toujours voulue neutre sur cette question. Tout cela est laissé à l'initiative du marché.


(1) La Sexualité et l'histoire, Odile Jacob, 2002.


Le lien d'origine : http://www.liberation.fr/page.php?Article=119388