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Origine : http://www.apses.org/debats-enjeux/analyses-reflexions/article/la-reforme-chatel-du-neo
La réforme Chatel : du néo-pédagogisme
au néo-libéralisme
« Le néolibéralisme définit une certaine
norme de vie dans les sociétés occidentales et bien
au-delà, dans toutes les sociétés qui les suivent
sur le chemin de la « modernité ». Cette norme
enjoint à chacun de vivre dans un univers de compétition
généralisée, elle somme les populations d’entrer
en lutte économique les unes contre les autres, elle ordonne
les rapports sociaux au modèle du marché, elle transforme
jusqu’à l’individu, appelé à se
concevoir comme une entreprise ». C.Laval et P.Dardot, La
nouvelle raison du monde, Essai sur la société néolibérale,
La découverte 2009, p. 14.
Autonomie, projet, accompagnement personnalisé, interdisciplinarité,
renforcement de la concertation entre enseignants, rôle renforcé
du conseil pédagogique, rééquilibrage des filières
et passerelles entre les séries ... le nouveau ministre de
l’éducation, Luc Chatel, a pris garde, sur le papier,
de parer son projet de réforme du lycée, prévu
pour la rentrée 2010, de biens beaux atours pédagogiques,
aptes à séduire les syndicats et les associations
qui fustigent le modèle de l’élitisme républicain
et le conservatisme du système scolaire français.
Tirant un bilan assez moyen de l’évolution des lycées
français depuis 10 ans il en pointe les principaux dysfonctionnement.
Ainsi s’ il reconnaît que le lycée permet désormais
à 66 % d’une génération d’atteindre
le niveau bac, contre 26% dans les années 80 , le ministre
rappelle que 50 000 élèves quittent le lycée
avant de passer le bac et que un étudiant sur deux échoue
à l’université. Il s’agit donc de réformer
le lycée « afin de favoriser la réussite de
tous ». Réussite, dont les enseignants du secondaire
n’ont toutefois pas à rougir, si on s’en tient
aux résultats du bac, de l’ordre de 80% à 90%
(et plus si on compte les candidats qui l’obtiennent en deux
ans). Quant au nombre d’élèves qui quittent
le lycée sans le bac on peut trouver ce chiffre trop élevé,
mais cela représente à peine 3% des élève
du secondaire, ce chiffre a par ailleurs beaucoup baissé
depuis 20 ans. Quant au taux d’échec à l’université,
il aurait été là aussi intéressant de
le comparer, à celui des années 80, de le comparer
aussi à l’accroissement des effectifs étudiants
et de rappeler que les étudiants qui échouent en première
année à l’université ne sortent pas tous
des lycées généraux. Mais pour récupérer
les décrocheurs et favoriser le succès des étudiants
à l’université, le ministre a trouvé
la solution : il ne cherche pas, comme on aurait pu le penser, à
renforcer le niveau des élèves, ou à soutenir
les élèves en difficulté mais à améliorer
leur orientation. Les élèves qui ne réussissent
pas au lycée sont tout simplement des élèves...
mal orientés . Le ministre aurait pu aussi souligner que
le reproche le plus courant fait au lycée est effectivement
que l’orientation et la réussite au bac y soient encore
trop fortement corrélés à l’origine sociale
des élèves, mais le ministre ne le fait pas. A moins
que cet objectif soit présent dans sa volonté de «
lutter contre tous les fatalismes », voeu pieu et formule
vague qui n’engage à rien ; la réforme Chatel,
contrairement à ce qui est parfois affirmé, ne se
fixe à aucun moment comme prétexte de vouloir lutter
contre les inégalités scolaires, reconnaissons lui
au moins cette honnêteté. Bref, si on rajoute son souci
de réduire l’emploi du temps des élèves
dont on nous répète qu’il est un des plus lourds
d’Europe et de proposer des enseignements d’exploration
dans lesquels on n’évaluera plus, puisque le but de
ces enseignements ne sera plus de transmettre des savoirs mais d’aider
à l’orientation des élèves dans les futurs
filières, on comprend pourquoi le lycée Chatel semble
dans un premier temps avoir autant séduit les média,
les syndicats lycéens et les fédérations de
parents d’élève. Nous aimerions toutefois revenir
sur la philosophie qui anime cette réforme, du moins telle
qu’elle apparaît dans le document explicatif d’accompagnement
que propose le MEN.
Le néo-management à l’assaut de l’école
Si l’analyse sémantique des termes utilisés
dans la brochure de présentation de la réforme Chatel
renvoie explicitement comme nous l’avons souligné à
la littérature pédagogique, elle évoque aussi
le vocabulaire du néo-management et celui du « nouvel
esprit du capitalisme » décrit voilà plus de
10 ans par Luc Boltanski et Ève Chiapello. L’analogie
ne s’arrête pas là. Ce qui se passe dans l’éducation
nationale est bien du même ordre que ce qui s’est passé
dans la plupart des entreprises privées ou publiques depuis
la révolution managériale des années 80 /90.
Sous le double prétexte de remettre au travail des personnels
démotivés par l’organisation traditionnelle
du travail d’inspiration taylorienne, jugée rigide
et aliénante, et d’améliorer la compétitivité
des entreprises, celles-ci ont amorcée une véritable
révolution culturelle afin de développer de nouvelles
formes d’organisation du travail en rupture avec les principes
tayloriens. Epanouissement des salariés, encouragement de
leur esprit d’initiative, enrichissement des tâches,
assouplissement des échelons hiérarchiques, tels furent,
dans les années 80, les nouveaux mots d’ordre du discours
managerial qui entendait faire de la valorisation du facteur humain
un nouveau facteur de compétitivité. Loin d’être
un lieu d’exploitation et d’aliénation, l’entreprise
devait devenir un lieu d’épanouissement et de réalisation
d’un projet professionnel et personnel. Le modèle de
l’entreprise « flexible » post-taylorienne est
devenu le modèle de référence de toutes les
formes d’organisation qu’elles soient publiques ou privées.
Les enquêtes sociologiques sur les nouvelles formes d’organisation
du travail (NFOT) ont montré depuis une réalité
bien moins rose que celle contenue dans les ouvrages des gourous
du néo-management : accroissement de la pression psychologique,
intériorisation des contraintes de rentabilité, culpabilité
individuelle, perte d’estime de soi des salariés les
moins performants. Loin de permettre aux salariés de se réaliser
ou de s’émanciper dans leur travail, les NFOT ont surtout
conduit à une accentuation du stress et de la souffrance
au travail. Sous prétexte de favoriser l’initiative
et l’implication des salariés dans l’entreprise,
l’idéologie du néo-management a renforcé
les dispositifs de contrôle sur les salariés. C’est
sans doute ce qui risque de se passer dans l’éducation
nationale. Ainsi, de même que l’idéologie managériale
puise dans le vocabulaire de la pensée libertaire et de la
critique de la division du travail des années 60/70, (ce
que Luc Boltanski appelle « la critique artiste ») afin
de bâtir un discours visant à remobiliser les salariés
et à les réconcilier avec leur entreprise, le néo-management
scolaire s’appuie quant à lui sur les principaux arguments
de la critique pédagogique de l’école traditionnelle
afin de justifier son projet de réforme des établissements
scolaires Au modèle de l’enseignant isolé, adepte
du « collectif frontal », qui essaye tant bien que mal
de transmettre des savoirs et une culture de plus en plus obsolète
puisque les savoirs « sont partout » à un collectif
d’élèves passifs, quant ce n’est pas hostiles
et de moins en moins motivés par cette transmission collective,
on opposera désormais des équipes enseignantes dynamiques,
mobilisées et innovantes cherchant à remotiver les
élèves grâce à des projets personnalisés
et ciblés. A une organisation rigide, cloisonnée,
centralisée et uniforme, régie par des règles
lourdes mais qui en réalité était au final
assez peu hiérarchisée et laissait une véritable
liberté pédagogique aux enseignant, il convient désormais
d’opposer un lycée flexible qui sait s’adapter
aux besoins de ses clients-élèves- usagers. De même
que la nouvelle organisation du travail prétendait dès
les années 80 s’adapter à la différenciation
des produits exigée par les consommateurs et fit de cette
capacité à innover et à différencier
ses produits le nerf de la nouvelle compétitivité
des entreprises, le lycée Chatel entend lui aussi différencier
l’ offre scolaire. Finie l’uniformité de l’offre
scolaire, l’égalité de tous devant la formation
! il faut différencier, segmenter, adapter l’enseignements
aux besoins des élèves. Comme dans toute stratégie
marketing, il faudra désormais que les équipes pédagogiques
identifient les besoins, qui varient évidemment en fonction
des élèves et des classes, définissent ensuite
des projets, afin de satisfaire ces besoins, et mettent en oeuvre
des moyens qui, on nous l’assure, suivront si les projets
sont solides et les besoins correctement identifiés. Ensuite,
en fonction des résultats obtenus, « on » décidera
de reconduire ou de réduire les moyens précédemment
alloués. Comment ne pas applaudir des deux mains à
un projet aussi innovant apte à séduire à la
fois les tenants de l’expertise pédagogique et ceux
du marketing éducatif ? Comment ne pas être favorable
à une réforme qui semble s’engager dans un traitement
individuel des difficultés et des besoins scolaires ? Le
lycée Chatel semble sur le papier satisfaire toutes les revendications
des chercheurs en sciences de l’éducation et des sociologues
de l’école, si le concept était encore à
la mode, on pourrait même parler de la constitution de lycées
« autogérés » !! Qu’il nous soit
permis ici de rappeler la façon dont la réforme Chatel
entend remédier à certains dysfonctionnements du lycée.
Le ministère prétend créer des passerelles
(grâce à des stages de rattrapage pendant les vacances)
pour permettre aux élèves mal orientés de changer
de filières en cours d’année et d’éviter
ainsi de redoubler. Il oublie de préciser que ces passerelles
ne pourront fonctionner qu’à sens unique, à
savoir de la série S aux autres séries, puisqu’on
ne voit pas comment un élève de première ES
ou L pourra rattraper un enseignement de mathématiques ou
de physique de première S en une semaine, alors même
que l’enseignement des maths devient optionnel en première
L. Par contre il sera beaucoup plus facile à un élève
de première S de passer en L (et sans doute en ES) puisqu’il
aura reçu le même enseignement de tronc commun (français,
H-G, langues ). C’est bien connu un élève de
S réussit partout. La réforme prétend rééquilibrer
les séries au lycée et sauver la série L alors
qu’elle semble avoir surtout pour but de déstabiliser
la série ES, grande perdante de la réforme, série
dont même le rapport Descoings avait énoncé
qu’elle avait trouvé son équilibre, mais qui
après avoir l’objet d’une campagne de presse
haineuse, alimentée notamment par l’Institut de l’Entreprise
dont Mr Pebereau est un membre éminent (en même temps
qu’il participe au HSE et au CODICE) va perdre 25% de ses
horaires actuels et voit son identité fortement menacée
par l’introduction d’une option concurrentielle d’initiation
aux Principes et fondements de l’économie et de la
gestion ( PEFG) en seconde alors que dans le même temps l’enseignement
scientifique est renforcé en S et l’enseignement littéraire
en L Pour un gouvernement qui prétend améliorer l’enseignement
de l’économie au lycée c’est plutôt
paradoxal.
Enseigner n’est pas coacher
Mais le coeur de la réforme, et là ou elle prétend
réellement innover, réside dans l’introduction
du tutorat et de l’accompagnement personnalisé. La
mise en place, de la seconde à la terminale, d’un accompagnement
personnalisé de deux heures hebdomadaires est une mesure
essentielle de la réforme. L’accompagnement personnalisé
soutient l’élève dans la réussite de
sa scolarité et l’aide à gagner en autonomie.
L’accompagnement personnalisé, terme si séduisant
pour les familles qui ne manqueront pas d’ y voir, dans un
premier temps, des sortes de cours particuliers adaptés aux
besoins des élèves, apparaît comme la grande
innovation de cette réforme . Enfin un temps pédagogique
distinct des traditionnelles heures de cours, un espace de liberté
pédagogique que vont pouvoir s’approprier des équipes
dynamiques et innovantes, enfin un espace pour exercer une véritable
pédagogie adaptée aux besoins réels des élèves,
qui c’est bien connu ont tous des aspirations, des besoins,
différents. Traitement individualisé des besoins,
accompagnement personnalisé, le répertoire sémantique
utilisé est très proche de celui d’un site consacré
à la formation au coaching : « Coach. Je suis coach.
Je suis un(e) professionnel(le) de l’accompagnement de la
personne. Ce qui veut dire que, pour le temps de la relation de
coaching, je deviens le partenaire de mon client pour l’aider
à atteindre le ou les objectifs qu’il s’est fixés.
Je pratique l’écoute active et je maîtrise un
art du questionnement qui permet à mon client de trouver
ses propres réponses et solutions aux problèmes qu’il
se pose. Je lui renvoie un feed-back objectif et toujours constructif.
Et puis je le soutiens dans la réalisation de ses projets,
dans sa réussite et l’épanouissement de lui-même
». Transformer les enseignants en véritables «
coach scolaires », telle nous semble bien être, conformément
à l’idéologie du moment, l’essence de
la réforme. Les enseignants devront désormais encadrer,
accompagner, guider, informer leurs élèves mais de
moins en moins les instruire, car l’épanouissement
de l’élève semble désormais se substituer
à l’émancipation ou à la formation du
citoyen dans les objectifs fixés à l’institution
scolaire. Que l’école contribue à l’épanouissement
des élèves apparaît sans doute comme un objectif
louable pour certains, mais rappelons qu’il n’est pas
besoin d’être instruit pour être épanoui
!!! car enseigner n’est pas coacher !! Enseigner c’est
avant tout transmettre des savoirs et éduquer la raison à
la réflexion et à l’esprit critique afin de
mener l’élève à l’autonomie intellectuelle
et non répondre à une demande individuelle d’épanouissement
. Par ailleurs , à aucun moment la plaquette sur la réforme
du lycée n’évoque la formation du citoyen, l’émancipation
par les savoirs, ou la diffusion de l’esprit critique ; le
soucis de l’efficacité, si présent dans de nombreux
autres projets ou rapports sur les lycées, est même
étrangement absente des préoccupations du ministère.
A moins de se rappeler les propos de J.F.Coppé qui semble
sous-entendre que le modèle du lycée américain
est supérieur au nôtre, même si le niveau d’enseignement
y est mois élevé, car les lycéens américains
ont davantage confiance en eux que les lycéens français.
La société cognitive, malgré son nom, ne semble
plus avoir besoin de salariés instruits mais de salariés
épanouis et entreprenants. De même l’enseignant
compétent n’est décidément plus celui
qui instruit ses élèves, ni celui qui se pose la question
de la façon dont il va pouvoir transmettre certains savoirs
mais celui qui élabore des projets pédagogique ou
qui s’investit dans le projet d’établissement...
et qui le montre !
Le management par projet
Projet d’accompagnement, projet pédagogique, projet
d’orientation, projet d’établissement, le terme
de projet est en effet omniprésent dans le vocabulaire de
la réforme Chatel. Les proviseurs l’assènent
aux enseignants lors des entretiens individuels, précédant
la signature de leur note administrative, « Avez vous des
projets pour cette année ? Si vous voulez des moyens, il
faut faire des projets ». Alors que la logique précédente
visait plutôt à obtenir des moyens pour bâtir
un projet, la logique actuelle inverse le processus, il faut désormais
bâtir un projet pour obtenir des moyens. De fin, le projet
devient le moyen, le prétexte à l’obtention
des moyens puisque l’attribution des heures d’accompagnement
sera fonction des projets élaborés par les équipes
enseignantes . « Les équipes pédagogiques, au
contact des élèves, sont les mieux à même
de structurer une offre pédagogique qui prend en compte les
besoins de chacun. Le projet d’accompagnement personnalisé
est élaboré en lien avec le conseil pédagogique,
avant d’être présenté par le proviseur
au conseil d’administration ». La sélection finale
se fera au sein du conseil pédagogique qui désignera
les projets les plus intéressants ou les plus séduisants,
et sans doute aussi les plus ostentatoires, les plus « brillants
». Sous couvert d’incitation à l’initiative,
le management « par projet » consiste à mettre
en concurrence les projets pédagogiques, et à travers
cette pseudo-émulation, ce sont les équipes disciplinaires,
les équipes pédagogiques et les professeurs eux-mêmes
qu’il s’agit de mettre en concurrence les uns contre
les autres. Le dispositif de « pilotage » par le conseil
pédagogique s’apparente à une véritable
caporalisation des personnels enseignants et à un dispositif
de contrôle hiérarchique des équipes pédagogiques.
Dans le lycée Chatel, il faudra se montrer motivé,
flexible, et polyvalent. Il faudra avant tout se mobiliser et s’activer
afin d’être reconnu comme un professeur compétent.
A travers son projet, l’enseignant devra prouver son implication
et manifester son souci de la réussite de ses élèves.
Mais ce qui se met surtout en place à travers cette injonction
permanente à réaliser des projets, c’est avant
tout une gestion des personnels qui consistent désormais
à reconnaître que désormais « enseigner
ne suffit plus ». Il faut désormais conseiller, guider,
orienter, encadrer, accompagner, et éventuellement enseigner
de temps en temps. Ces nouvelles missions marque une étape
supplémentaire dans la dénaturation, et la dévalorisation,
de l’acte même d’enseigner. Car désormais
chaque enseignant va devoir faire ses preuves et justifier les moyens
dont il dispose, comme l’a rappelé le recteur de l’académie
de Rennes à une journaliste de Ouest-France, à propos
des professeurs de SES inquiets de la diminution de leurs horaires
disciplinaires. " Plutôt que d’enseigner à
des élèves qui n’avaient pas choisi cette discipline,
aux enseignants de montrer l’intérêt de leur
matière. Faites vos preuves, et vous aurez des élèves."
Dans un autre établissement, apprenant que les professeurs
de sciences ont réussi à sauvegarder leur dédoublement,
un IPR s’exclame :"Vous avez de la chance, ce n’est
pas le cas dans tous les établissements de l’académie.
Je reviendrai donc pour vérifier que les activités
lors de ces dédoublements justifient leur maintien !"
. Dans le lycée Chatel, plus rien ne sera dû ou n’ira
de soi en matière de service ou d’emploi du temps et
toutes les formes de flexibilité, externe, horaire, salariale
et fonctionnelle pourront y être expérimentées.
Derrière la façade de l’autonomie des établissements,
c’est bien à un renforcement des formes les plus traditionnelles
de contrôle qu’il s’agit. Mais le projet Chatel
va plus loin, et s’il vise à renforcer le contrôle
et la contrainte sur le travail enseignant, il s’agit aussi
de les « gouverner » justement pour ne plus avoir à
les diriger.
La gouvernance des établissements par les projets
Derrière cette mise en concurrence des enseignants entre
eux, s’amorce une nouvelle forme de gouvernance qui vise à
obtenir l’auto-gouvernement de l’individu lui-même,
conformément à la définition de Michel Foucault
pour lequel la gouvernementalité se définit par «
la rencontre entre les technique de domination exercée sur
les autres et les techniques de soi ». « Gouverner,
rajoute Christian Laval et Pierre Dardot, c’est donc bien
conduire la conduite des hommes à condition de préciser
que cette conduite est tout autant celle que l’on a vis à
vis de soi-même que vis à vis des autre. C’est
en quoi le gouvernement requiert la liberté comme sa condition
de possibilité : gouverner ce n’est pas gouverner contre
la liberté ou malgré elle, c’est gouverner par
la liberté, c’est à dire jouer activement sur
l’espace de liberté laissé aux individus pour
qu’ils en viennent à se conformer d’eux-mêmes
à certaines normes » . Laisser aux enseignants la liberté
de bâtir des projets afin de les mettre en concurrences les
uns avec les autres, c’est bien laisser aux acteurs eux-mêmes
la liberté qu’autorise la rivalité et la compétition.
Pour cela nul besoin de les contraindre directement, ni de leur
imposer de façon autoritaire des objectifs à atteindre,
il suffit d’instaurer « la gouvernance des projets »
pour que d’eux-mêmes les enseignants et les équipes
disciplinaires rentrent dans la course aux moyens et se battent
entre eux pour obtenir des heures supplémentaires ou des
dédoublements, dont on aura eu soin auparavant de réduire
l’offre. Ce management par les projets semble parfaitement
conforme aux objectifs du néolibéralisme, qui vise
non à diriger de façon autoritaire des salariés
soumis, mais à instaurer des normes de gouvernance, de façon
à orienter les conduites dans le sens souhaité. Dans
le projet Chatel, l’enseignant ou les équipes pédagogiques
devront d’elle-même construire des projets et se fixer
des objectifs à atteindre et donc se fixer eux-mêmes
les normes auxquelles ils devront se soumettre. Le concept de projet
a tout pour séduire les adeptes du pédagogisme. Dans
un cours magistral, un enseignant inculque des savoirs, qu’il
n’a pas lui-même produit, à des élèves
passifs, qui devront reproduire ces savoirs sans se les être
réellement appropriés. Le cours traditionnel est donc
doublement aliénant, alors que le projet est forcément
actif et créatif puisque l’enseignant le construit
en fonction des besoins de ses élèves et qu’ils
le réalisent ensemble. Ils vont entreprendre une démarche
qui pourra être sanctionnée par un résultat
dont l’enseignant sera seul responsable. Les précédents
rapports proposaient d’évaluer les enseignants en fonction
des résultats de leurs élèves, ce type d’évaluation
ne semble plus d’actualité puisque, outre sa complexité
et sa lourdeur, il supposait l’enseignant seul responsable
des résultats de ses élèves, ce qui pouvait
toujours être contesté. Or dans la démarche
de projet, l’enseignant devra justifier et prouver que les
moyens qui lui auront été attribués ont été
utilisés de façon optimale, il sera comptable et responsable
des ressources qui lui ont été alloués et ne
pourra évoquer des facteurs exogènes (niveau des élèves,
milieu social) pour expliquer son éventuel échec.
Il se peut même que l’efficacité d’un établissement
ne soit plus mesuré par les résultats scolaires de
ses élèves, ni par sa capacité à amener
le plus grand nombre d’élève à la réussite,
au sens scolaire du terme, mais par sa capacité à
les orienter correctement et à diminuer ainsi leur sentiment
d’échec ou de frustration. Pour cela, nul besoin de
cours de soutien ou d’enseignants supplémentaires,
il faut juste optimiser les procédures d’orientation
de façon à réduire le gaspillage (échecs,
redoublements) que représente une orientation mal maîtrisée.
L’important est de rendre l’élève «
acteur de son orientation ». Comme l’enseignant qui
construit son projet pédagogique, ou s’investit dans
le projet d’établissement, l’élève
doit construire son projet d’orientation. Tous les acteurs
du système scolaire, enseignants, parents, élève,
proviseur, tous doivent s’investir dans un projet, ils doivent
devenir actifs et s’investir dans une démarche, en
d’autres termes ils doivent « entreprendre »,
car telle sera sans doute le nouvel objectif de l’école
moderne : diffuser l’esprit d’entreprise et exercer
les futurs sujets de la société néolibérale
à se comporter comme de futurs entrepreneurs, ce qui n’implique
pas que chaque élève crée son entreprise, mais
qu’il se comporte en entrepreneur dans toutes les dimensions
de sa vie qu’elle soit privée, ou professionnelle,
y compris s’il est salarié. Son salaire ne devant lui
apparaître que comme le résultat de son activité
et de son investissement personnel, et non comme un dû que
l’entreprise s’engage à lui remettre en l’échange
de sa contribution une production collective. Devenir un individu
capable de se projeter dans un avenir, de se fixer des objectifs,
d’évaluer les ressources, et de se juger seul responsable
de la réussite ou de l’échec de son projet,
et d’en subir les conséquences. Un individu calculateur
et rationnel qui devienne réellement « un entrepreneur
de soi-même » , telle semble être en réalité
la fin poursuivie par cette « idéologie du projet »
.
L’évaluation collective
Quant à l’évaluation collective des établissements
qu’on nous promet , elle est aussi un des ressorts favoris
bien connu des techniques de management. Plutôt qu’une
évaluation individualisée, qui risque d’être
jugée infantilisante et de nature autoritaire, puisqu’elle
met en rapport un supérieur hiérarchique et un subordonné
(et peu donc parfois provoquer des élans de contestation
voir de solidarité avec le collègue sanctionné),
l’évaluation collective des équipes a l’immense
avantage de provoquer le rappel à l’ordre des éléments
les moins efficaces par les membres du collectifs eux-mêmes,
s’ils ne veulent pas éventuellement être collectivement
sanctionnés ( dans l’octroi d’une prime par exemple).
Comment refuser de participer à des projets qui auront sur
le papier d’aussi nobles objectifs que celui d’améliorer
l’orientation ou la réussite de tous les élèves
? Il s’agit bien à travers l’organisation de
la concurrence entre les établissements qui se développe
à grands pas via la suppression de la carte scolaire et le
renforcement du rôle du projet d’établissement
d’un renforcement des identités d’établissement
afin de mieux casser les identités professionnelles et de
favoriser l’atomisation d’un corps enseignant qui a
le défaut de vouloir encore ( pour combien de temps ?), résister
au rouleau compresseur de la logique néolibérale.
Une logique qui considère désormais toute forme de
solidarité collective comme une forme de corporatisme ne
pouvant que retarder le triomphe définitif de la société
de marché. Une logique qui entend museler le contre pouvoir
intellectuel que représente toute forme d’association
ou de corps qui aurait pour objectif la défense et la diffusion
de savoirs qui ne soient pas purement utilitaires. La réforme
Chatel n’est donc pas une réforme « de plus »,
c’est bien le versant consacré à l’organisation
scolaire de la mise en oeuvre d’un projet de société
néolibérale qui vise à organiser la concurrence
de tous contre tous, comme en témoigne le projet de programme
des SES en seconde rédigé par le MEN . Si cette réforme
vise à rendre compatible l’organisation du lycée
de demain avec les suppressions de postes massives d’aujourd’hui,
elle a aussi pour objectif d’introduire les méthodes
du néo- management afin d’individualiser toujours davantage
le travail et la carrière des enseignants, et de les contraindre,
eux-aussi à concevoir leurs pratiques pédagogiques
sur le modèle de l’ entreprise privée. On peut
regretter à cet égard que l’habillage néo-pédagogique
de cette réforme ait pu en abuser certains.
Notes :
1 Rappelons que sur ces 66%, la moitié est représentée
par les bacs technologiques et les bacs professionnels.
2 La place accordée à l’orientation dans la
réforme Chatel est en effet impressionnante et totalement
disproportionnée quant on connaît d’un peu près
le fonctionnement de l’orientation dans le secondaire.
3 Rappelons que cet accompagnement n’aura rien de «
personnalisé , et que l’on se trouve ici à la
limite de la publicité mensongère puisqu’il
peut très bien recouvrir un enseignement en classe entière
ou en demi-groupe. Alors que les enseignements d’aide individualisée
sont supprimés
4 Cf les récents propos de J.F.Coppé dans le monde
« Ce qu’il faudrait enseigner, c’est la confiance
en soi. Au collège, il faudrait qu’on donne aux professeurs
les moyens d’un suivi plus individuel. Le modèle américain
fonctionne souvent à tort comme un repoussoir pour nous.
Le niveau des élèves y est moins bon que le nôtre,
certes, mais les adolescents ont plus confiance en eux ».
Même s’il rajoute « Il faut changer notre regard
collectif sur la note, dédramatiser l’échec
pour inciter à la deuxième chance. En clair, il faut
en finir avec la souffrance au travail des élèves
en échec. » Il s’agit d’agir sur le ressenti
des élèves et non sur leur niveau en tant que tel.
5 Qu’il y ait une part de coaching dans toute relation pédagogique,
c’est une évidence, notamment quand l’enseignant
conseille ses élèves lors de la préparation
d’un examen, mais cette réussite à l’examen
n’est qu’un des aspects du métier d’enseignant.
6 En réalité il semblerait que ces heures soient
attribuées en complément de service.
7 L’interview de J.F. Coppé donne ici aussi des pistes
claires lorsqu’il déclare : « il me paraît
normal qu’un chef d’établissement puisse constituer
son équipe avec des gens qui partagent son projet. C’est
à expérimenter, bien sûr, mais le chef d’établissement
devrait avoir plus d’autonomie. On doit lui accorder les moyens
de développer les projets qu’ il défend ».
8 Cf. C.Laval et P.Dardot, La nouvelle raison du monde, Essai sur
la société néolibérale, La découverte
2009, p. 14.
9 Selon l’expression de Miche Foulcault
10 Rappelons que les enseignants n’ont pas attendu Luc Chatel
pour bâtir des projets, et que nombre d’enseignants
animent souvent bénévolement des activités.
Si les projets ont souvent permis de remobiliser des élèves
dans des établissements difficiles, cette démarche
a parfois atteint certaines limites, ces projets mordant sur les
temps d’apprentissage, les élèves dans certaines
ZEP avaient au final, moins de cours que ceux des élèves
scolarisés dans d’autres établissements.
11 Selon certains IPR, leur rôle serait désormais
d’inspecter et d’évaluer des établissements
et non plus des enseignants disciplinaires.
12 JF Coppé : « il faut reconstruire une culture de
la fierté de l’établissement. Parvenir à
ce que chacun soit fier de son collège, de son lycée.
Chaque établissement a des atouts à mettre en valeur.
Il doit se construire une image autour. Pour cela, il faut que chaque
lycée, chaque collège se développe autour d’un
projet et évidemment d’une équipe ».
Mas jean-yves professeur de SES au lycée de Deuil la Barre
(95)
http://www.apses.org/debats-enjeux/analyses-reflexions/article/la-reforme-chatel-du-neo
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