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La Barbarie douce et l'école

Extrait du site Librairie La Gryffe >Journal La Griffe >La Griffe n°18 - REFLEXES n°3

Note de lecture : La Barbarie douce

La récente grève des lycées professionnels, étalée entre février et avril 2000 s'est développée contre les projets « réformateurs » et « modernes » du ministère de l'Éducation Nationale. Concrètement, à travers une modification du statut, ces projets visaient à introduire un maximum de flexibilité dans les horaires enseignants/élèves, annualiser le temps de travail, augmenter la quantité de travail gratuit à fournir et faire des économies sur le dos des profs et des élèves.

L'outil idéologique de cette offensive gestionnaire libérale-autoritaire étant le gloubiboulga pédagogique de l'équipe Meirieu et autres pédagols (pédagogie différenciée ou de projet, élève au coeur du système éducatif...), et le culte de l'entreprise version Allègre (lycées professionnels devenant des plates-formes techniques pour les entreprises par exemple).

On retrouve dans ce projet et ce mouvement les principaux ingrédients de cette « merdonité » douce dénoncée par J.P. Le Goff dans son livre qui synthétise les travaux qu'il a entrepris sur l'entreprise, le management et mai 68.

Le Goff pointe l'énorme décalage/mensonge entre les buts proclamés des sociétés démocratiques développées et les réalités sociales concrètes des populations (chômage, précarité, destruction de liens sociaux forts et des identités...).

Le vecteur de ce mensonge/illusion est pour lui, un langage et des pratiques recopiés sur celui du management moderne dit « participatif ». Ambigu, contradictoire, manipulateur, culpabilisateur, destructurant, prêchant le faux pour accomplir le pire, ces pratiques visent à dissoudre la réalité sociale, les liens inter-individuels et collectifs et livrent aux patrons du public et du privé, des salariés encore plus soumis, stressés, désorientés et adaptables.

Cette barbarie est « douce », car elle ne s'impose pas par le fer et le feu. Au contraire elle utilise des termes positifs et consensuels que personne ne peut raisonnablement refuser comme : autonomie, participation, convivialité, aide, soutien, motivation, savoir-être...

Le hic c'est qu'autonomie, participation, convivialité etc., supposent d'une part l'acceptation enthousiaste par le salarié, d'objectifs autoritairement fixés par
les directions des entreprises publiques, privées ou les ministères (contrats d'objectifs, taux de réussite aux examens...) et d'autre part la soumission permanente à des batteries de tests, évaluations, bilans de compétences, chargés de cibler ce qu'ils sont et surtout ce qu'ils doivent être au sein de l'entreprise et à l'extérieur.

Cette « frénésie de classement » des compétences conduit par exemple, pour un poste d'aide-magasinier à E.D.F. à distinguer trois compétences : « attributions, démarches, savoirs ». Les savoirs sont découpés en quatre : savoirs de base, savoirs relationnels, savoirs techniques, savoirs organisationnels et manières d'être. Chacun de ces savoirs se décomposant en d'innombrables items, en transformant un poste de travail peu qualifié en une jungle d'évaluation permanente inhumaine.

Pour être au top sur ce poste exaltant il faut donc se mobiliser en permanence, effacer toute prétention à séparer sa vie privée de celle de l'entreprise et accepter le « discours pseudo-savant » manipulateur des managers modernistes et autres cabinets d'audit qui accentue un peu plus la déshumanisation du travail.

Cette frénésie quasi entomologique de classification des comportements commence largement à contaminer l'école.
Dès la maternelle, « outils d'évaluation », « contrats appliqués aux enfants » se développent favorisant un fichage insidieux, une pression et un contrôle permanent sur les enfants, les parents et les enseignants.
Issus du management et de la formation continue de nouveaux outils pédagogiques (ingéniérie, boîte à outils, compétences, savoirs...) s'appuient sur des discours de légitimation inquiétants :

appel à la modernité et à la modernisation de l'école pour former mieux de meilleurs professionnels pour les combats économiques du futur en singeant le blabla entrepreneurial,

utilisation des angoisses des parents face au chômage et instrumentalisation du discours de la F.C.P.E. et des syndicats enseignants sur « l'école de la réussite au service des jeunes » basée sur des « prestations éducatives », la « pédagogie différenciée » et le « contrat pédagogique » impliquant pour l'élève de choisir la punition qu'il estime adaptée à son cas,

la foi imbécile et techno-scientiste dans les nouvelles technologies informatiques,

la logorrhée sur la « citoyenneté » déclinée à l'école, dans l'entreprise et dans les manifs contre l'alliance Millon-F.N. en Rhône-Alpes,

l'appel à sauver la patrie en danger en évitant la « guerre civile » qui menace notre société via l'école comme l'a popularisée le duo Meirieu/Guiraud en invitant fermement l'enseignant à « construire l'unité sociale » par « le refus de la violence » et la « médiation entre le monde des jeunes et celui des adultes ».

Il est amusant de constater qu'en ces temps de dénonciation du tout-État, c'est à une catégorie précise de salariés de cet État (les enseignants) que l'on demande d'apprendre aux enfants les « règles minimales de la sociabilité ». Si les familles ne peuvent plus assurer cette tâche minimale de reproduction sociale, on n'est pas prêt de voir l'État perdre de son influence.

Ce discours pédagogique moderne, se voulant libérateur, égalitaire, refusant la séparation enseignant/enseigné, préférant la médiation et le dialogue à l'autorité brutale [1], tinte à nos oreilles comme un écho affaibli des discours et utopies de mai 68.
Le Goff fait à cette occasion une relecture critique du « manifeste du comité d'action Censier » paru en 1968 et montre clairement comment la volonté d'autonomie, radicale, d'autogestion, le choix du collectif, le refus de l'aliénation et de la dépendance, indissolubles en 1968 d'une révolution sociale et économique, ont été instrumentalisés, digérés, dissociés du projet révolutionnaire par la gauche moderniste.

Ces concepts sont donc devenus dans les sociétés démocratiques modernes (marquées par un individualisme perverti), de nouveaux moyens d'aliénation et de contrôle des troupeaux humains en élevage intensif.

Le livre a cependant certaines limites. J. P. Le Goff se situant dans une perspective de revitalisation de la démocratie il refuse l'utilisation du terme « totalitarisme » pour qualifier notre société et critique brièvement les propos de Christophe Dejours (« Souffrance en France », Editions du Seuil) sur le consentement généralisé « à subir l'injustice et à la faire subir ». [2]

Il ne remet pas en cause la fonction de reproduction sociale et de sélection de l'école, défend nettement la séparation enseignant/enseigné au nom de la qualité et de la valeur des contenus des enseignements.

Cette ambiguïté (critique fondamentale d'un système et réactivation en défense du discours classique sur le statut idéalisé de l'enseignant) se retrouve dans plusieurs autres ouvrages dont le passionnant et contradictoire « La Gestion Des Stocks Lycéens » (Editions l'Harmattan).
Il ne faudrait pas que les attaques modernistes libérales-autoritaires contre le système éducatif n'aboutissent qu'à réactiver les discours sur l'autorité de l'enseignant à rétablir, les exigences, le niveau à remonter etc., (ce discours était aussi présent dans le mouvement des lycées professionnels associé au refus de la disqualification professionnelle et du statut social).

Il y a là une impasse qui est surtout révélatrice de l'incapacité militante au sens large à penser et agir pour changer le monde.
Bref, le livre de Le Goff est à lire car il fournit une grille d'analyse très claire des projets modernistes concernant l'école, l'entreprise et la société. Il apporte des idées de bon sens dans le cadre du quotidien : mettre en cohérence paroles et actes, mettre en échec la pensée chewing gum des managers en demandant des explications claires sur les concepts fumeux qu'ils manipulent. Par exemple dans mon lycée durant la grève, chaque tentative supplémentaire d'explicitation par l'administration des P.P.C.P., P.F.E. [3] , aide individualisée, pédagogie différenciée a provoqué une augmentation du nombre des grévistes.

JP


La Barbarie douce, Jean Pierre Le Goff, Editions La Découverte, 1999, 126 Pages, 42 Francs.

[1] En paroles tout au moins car la carrière de Meirieu a été d'une affligeante linéarité institutionnelle : conseiller de ministres de gauche puis de droite puis de gauche jusqu'à sa récente démission sous Lang. Cette constance valant mieux qu'un long discours sur le potentiel émancipateur de ses conceptions.
[2] Pour lui, l'injustice et le mensonge généralisé sont le produit d'une logique qui « paradoxalement se veut transparente et entend rendre les individus libres... ». Quand ce système entend éviter les conflits au lieu de les résoudre (vive John Rawls), il jouera la carte de la pacification (ou de la guerre de basse intensité) des esprits. C'est là que ses effets destructeurs seront maximum.
[3] P.P.C.P. : Projet Pluridisciplinaire à Caractère Professionnel. P.F.E. : Plan de Formation en Entreprise.
Mis en ligne le 12 novembre 2003
Le lien d'origine : http://www.lagryffe.net/journal_la_griffe/la_griffe_no18_-_reflexes_no3/rubrique57.html