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Origine http://www.chronicart.com/webmag/article.php?id=1527
09/03/09 - Livres - Entretien (1) et (2) Dans "Surveillance
globale", Eric Sadin, écrivain, théoricien et
artiste, mène l'enquête sur les nouvelles formes de
contrôle contemporaines.
« Il n'est pas nécessaire d'avoir recours à
des moyens de force pour contraindre le condamné à
la bonne conduite », disait Foucault dans "Surveiller
et punir". Checkpoint avec l'auteur.
Chronic'art : Est-ce que nous passons réellement d'une
société de surveillance à une société
de contrôle ?
Eric Sadin : Plutôt qu'une société de contrôle,
c'est la généralisation du principe de quantification
individualisée des personnes qui se met en place depuis l'universalisation
de l'interconnexion. Chacun, par les différents actes qu'il
réalise (achats, déplacements, actes médicaux,
pratiques de consommation, communications…), dissémine
quantité de codes, qui sont appelés à être
récoltés et traités, soit par les instances
de sécurité, soit par les agences de marketing, en
vue d'évaluer le degré de dangerosité ou le
pouvoir ou les désirs d'achat de chaque « terminal
humain ».
Les nouvelles formes et outils de contrôle, que vous
listez et décrivez dans votre essai (interconnexion, interopérabilité,
géolocalisation, vidéosurveillance, data mining, biométrie,
puces RFID, nanotechnologies, voyeurisme et exhibitionnisme généralisés),
vont-ils permettre et concrétiser, à l'instar de la
précognition à l'oeuvre dans Minority report, cette
faculté d'anticipation que gouvernements, polices et services
secrets - sans parler des chantres du marketing -, entres autres,
rêvent de pouvoir exploiter ?
Philip K. Dick (l'auteur de Minority report, adapté au cinéma
par Steven Spielberg) avait justement anticipé les stratégies
policières et marketing qui s'instaurent depuis peu : il
s'agit non pas de déployer des protocoles automatisés
en vue de repérer qui enfreint la loi, mais de les distribuer
dans l'espace en vue de pénétrer les intentions et
découvrir les jeux de relations entre individus, afin d'intervenir
avant l'exécution d'un délit ou d'un acte terroriste
en préparation et de détecter l'étendue de
la maille de personnes suspectes. C'est encore l'axe majeur du marketing
contemporain qui vise, grâce aux données individuelles
récoltées, à « décrypter »
les désirs enfouis ou à venir des personnes, et à
leur proposer des offres adaptées à leurs inspirations
encore non conscientes ou naissantes.
Dans ces conditions, vous prévoyez que plus rien ne
sera fondé sur le jugement juridique évaluant après-coup
les actes commis en fonction des lois en vigueur, mais sur un examen
généralisé a priori, situant de fait «
le rapport fondamental de chaque individu à la collectivité
sur fond structurel de suspicion ». En quoi cela implique-t-il,
comme vous le soutenez, un retour à la réduction de
toute personne à une commune « logique du soupçon
», « indifférente à l'épaisseur
insolite de chaque conjoncture » et aux « multi-appartenances
» décrites par François Ascher dans son essai
La Société hypermoderne (Editions de l'Aube) ?
Des observation à « focales » précises
persistent (par exemple la surveillance particulière déployée
à l'égard de « réseaux islamistes »,
aux Etats-Unis, en Grande Bretagne, en France, en Allemagne…),
mais ils ne représentent plus qu'une « stratégie
additionnelle » à la nouvelle machine de guerre interconnectée
et géolocalisée, qui instaure une mesure d'évaluation
commune visant à collecter la plus grande quantité
d'informations à partir du profilage (sécuritaire
et marketing) de la totalité des êtres vivants. Le
« cœur » de la méthodologie élaborée
par la surveillance du début du XXIe siècle consiste
à opérer suivant une indifférenciation généralisée
des cibles, à soumettre la planète entière
à un moissonnage globalisé de données, de façon
à ce qu'aux moyens d'algorithmes adéquats et de processeurs
computationnels toujours plus puissants, il se dégage des
cartographies dessinant des trames hyper-individualisées
et relationnelles, appelées à faire l'objet de traitements
appropriés et dynamiques, selon les circonstances politiques
ou les offres commerciales.
Après le temps réel, le nouveau timing ultime
recherché, c'est le « coup d'avance » ou le un
« temps d'avant » ?
Oui, le luxe sécuritaire et marketing contemporain ambitionne
d'éviter l'échec de l'après-coup, la catastrophe
déjà réalisée ou le potentiel d'achat
mal exploité ou dilapidé auprès de la concurrence.
Faire intervenir les forces de police avant la réalisation
d'un acte ou proposer les offres commerciales les plus adaptées
aux désirs de chacun avant toute dépense, répondent
à des objectifs empreints de fantasme. Néanmoins,
en partie rendus possibles grâce à l'extrême
sophistication actuelle dans le traitement des données.
Etonnement, comme vous le faites remarquer, alors que la surveillance
généralisée des populations a toujours relevé
jusqu'alors du fait d'oligarchies ou de dictatures, ces schémas
panoptiques atteignent aussi dorénavant, sous couvert d'une
stratégie de protection des citoyens - notamment contre la
menace terroriste -, les démocraties. Quelle est l'importance
des nouvelles technologies et des appareils numériques ici
et quels rôles jouent-ils ?
C'est un des paradoxes bien connus de toute politique démocratique
sécuritaire : l'ambition légitime de protéger
les citoyens, lorsqu'elle devient trop pressante, se retourne contre
l'intégrité intime des mêmes citoyens dont la
vie privée ne cesse d'être rognée par des protocoles
de suivi individualisé des comportements, découvrant
des atlas extrêmement détaillés des pratiques
– politiques, sociales, thérapeutiques, religieuses,
sexuelles… Phénomènes favorisés et amplifiés
par l'usage généralisé et quotidien de protocoles
numériques interconnectés, aux fonctions certes utiles
et ludiques, mais qui contribuent d'un autre côté à
la dissémination d'une infinité de traces relatives
à la nature de nos actions et de nos relations.
Pourquoi les gens sont-ils majoritairement effrayés
et paniqués par des procédés « visibles
» tels que la vidéosurveillance, comme on peut la voir
à l'œuvre en Grande-Bretagne – même si,
vous le rappelez, 70% de la population britannique approuvent aujourd'hui
le dispositif, notamment depuis les attentats de juillet 2005 Londres
-, alors qu'il existe quantité de méthodes et appareillages
bien plus retors et efficaces en matière de repérages
et / ou de collectes d'informations personnelles ?
La vidéosurveillance ne constitue aujourd'hui qu'une modalité
mineure au sein du processus global de quantification robotisée
et standardisée des individus. Je répète souvent
que nous lui accordons une importance bien trop importante (les
enjeux du phénomène ne sont bien sûr pas à
négliger, tout un chapitre lui est consacrée dans
mon essai), mais la dimension visible et quasi anthropomorphe de
« l'œil électronique » confère au
dispositif une sorte d'aura symboliquement surinvestie. Le cœur
de la surveillance contemporaine consiste dans la récolte
et l'analyse des données (dont la vidéosurveillance
fournit une part importante mais relative – puisque les images
saisies produisent désormais des codes numériques).
Le plus grand volume des données provient des navigations
Internet, des communications, des achats par cartes de crédits,
des informations produites par nos déplacements, nos actes
médicaux, nos fiches d'impositions. Aussi via toute une série
d'actes d'exhibition de soi, effectués sur les blogs, ou
les sites dits de « réseaux sociaux », qui représentent
de nouvelles sources appelées à informer la cartographie
globalisée et individualisée des êtres de la
planète, et ce grâce à des informations délibérément
exposées aux yeux de tous et généralement librement
accessibles.
En quoi l'agrégation achevée des données,
que vous caractérisez de « matrice intelligente intégrale
» et rendu possible à l'ère du data mining,
constitue-t-elle l'arme ultime et impitoyable du XXIe siècle
?
Ce qui est nommé « agrégation globale de données
» – c'est-à-dire la collecte de la totalité
des multiples informations relatives à chaque individu –
représente encore un rêve sécuritaire et marketing
parfait, mais non encore achevé. D'abord parce que techniquement
très difficilement réalisable (il faudrait des accords
d'interopérabilité entre des types de serveurs très
distincts, ce qui suppose a minima des accords commerciaux et autorisations
de la part d'organismes propriétaires de données).
Ensuite, parce que légalement, au moins dans les démocraties
actuelles, le principe demeure – à ce jour –
légalement interdit. Néanmoins, malgré les
bornes juridiques, nous savons bien que l'accès aux données
par les services sécuritaires ou marketing s'opèrent
via des sources toujours plus fragmentées et hétérogènes,
suivant des pratiques souvent situées à la limite
du droit. Et nous savons aussi que le droit cède au fur et
à mesure des concessions au politique et à «
l'impératif sécuritaire », processus emblématique
dans l'arsenal juridique américain « Patriot Act »,
mais c'est également le cas dans plusieurs régions
du monde et l'Europe ne fait pas exception. Or, la loi constitue
à mon sens la seule force concertée capable de limiter
l'inflation contemporaine des dispositifs de contrôle.
Vous faites un parallèle entre le « corps sans
organe » (Deleuze) et les « corps sans organe stockés
sur des serveurs », soit l'individu réduit à
des codes. Pouvez-vous expliciter ?
Le concept de « corps sans organe » formulé
par Deleuze ne définissait en aucune manière un état
de la relation entre l'individu et ses traces produites, mais il
est possible de réorienter ce qu'il nomme, en identifiant
exactement ce qui se joue aujourd'hui avec les bases de données
qui dessinent des répliques de l'individu hypermoderne qui
se « détachent » en continu de sa personne, et
vont se loger sous la forme de bits numériques sur des serveurs
qui hébergent nos « ombres digitales », doubles
informationnels de nous-mêmes, disponibles à la dissection
électronique et algorithmique – opérée
à distance des corps et tout contre.
Pourquoi cette identité-là, celle stockée
sur des serveurs via les informations collectées sur notre
personne, correspond-elle davantage à la définition
du terme « avatar », que celle, plus communément
admise aujourd'hui, qui découle de la création d'une
identité virtuelle dans un jeu en ligne ou sur les réseaux
sociaux-communautaires ?
La notion d'avatar, évoquée à l'occasion de
l'usage de jeux en ligne ou de la navigation dans des environnements
3D, relève de la métaphore, dans la mesure où
l'association opérée est forcée, par le fait
de la persistance d'un écart irréductible qui sépare
le corps de sa supposée « copie ». La customisation
d'un personnage dans Second life, par exemple, ou dans World of
Warcraft, ne correspond en aucune manière à l'engendrement
d'une « créature dédoublée et autonome
», mais à des choix dictés par une personne
qui projette une conception de lui-même sur une figure, formant
ainsi une trame numérique calquée sur une conformation
subjective et partielle. L'opération ne relève en
rien de la « fécondation » d'un avatar, mais
de l'élaboration d'un « autoportrait » traité
par des robots électroniques et offert à la représentation.
Or ce qui distingue l'avatar contemporain sous la forme discrète
et sophistiquée des bases de données, c'est qu'il
se soustrait de part en part à sa visibilité, car
formé par une telle masse d'informations dynamiques et évolutives
qu'elles rendent impossible une représentation stabilisée,
mais seulement une quantification visant le déclenchement
d'alertes sécuritaire ou marketing robotisées et pertinentes.
Autre caractéristique de cette société
de contrôle, que vous analysez dans votre essai : «
Plus vous profitez d'une grande indépendance d'action, plus
des données évaluables vous concernant sont amassées.
La plus grande liberté serait ainsi la condition idéale
à la plus grande surveillance ». Comment expliquer
ce paradoxe contemporain ?
Il s'agit là d'un véritable retournement dans la
conception du rapport entre corps et espaces. Un cadre maintenant
désuet supposait l'individu plus ou moins cantonné
à une zone propre et à un registre d'activités
limité (emblématique dans le modèle jacobin
qui commande de quadriller le territoire par les préfets
chargés de faire remonter les informations vers le pouvoir
central), conformément à une politique du contrôle
établie sur le signalement centralisé de troubles
localisés avérés ou à venir. Or, le
véritable renversement produit par la surveillance contemporaine
robotisée et géolocalisée provient du fait
singulier qu'elle se « nourrit » de la mobilité
des personnes et de la volatilité de leurs comportements,
qu'elle se bâtit d'après les déplacements, achats,
communications, produisant d'autant plus de données utilisables
qu'ils sont libres et fréquents. La plus grande indépendance
d'action renvoie à la plus grande possibilité d'observation
et d'analyse (le contraire exact du contrôle historique basé
sur la nécessité de soumettre le corps à des
restrictions réglementaires ou textes coercitifs). Plus on
voyage ou achète, plus s'amassent des volumes de données
évaluables. La plus grande liberté est la condition
paradoxale et contemporaine de la plus grande surveillance.
Ne pensez-vous pas que l'on puisse, malgré tout, à
travers le jeu des identités, facilement contourner et biaiser
le système ?
Il est toujours possible grâce à des effets de conscience
de jouer avec des systèmes, d'éviter certains pièges,
voire de les tromper, mais ces sortes de « parades »
demeureront en tout état de cause dérisoires, du fait
des masses de données que nous produisons au quotidien, et
dont une large part ne peut faire l'objet de détournements
au risque de tomber sous le coup de la loi. Ces stratégies
peuvent, pour certaines, au moins avoir le mérite de marquer
des fragilités réelles ou potentielles capables de
frapper tout système complexe.
En ce sens, d'ailleurs, ne peut-on pas aujourd'hui envisager
un paramétrage du réel, comme il est possible de le
faire dans un univers virtuel ?
Là encore, ce type d'attitude ne peut se déployer
qu'à l'intérieur d'une mesure relative bornée
par des limites légales. Néanmoins, l'étendue
croissante des structures de surveillance offre, notamment aux pratiques
artistiques, l'occasion d'investir un champ d'exploration relativement
inédit et ouvert, et de se confronter à des technologies
sophistiquées (capteurs, systèmes d'analyse et de
détection, protocoles de transmission…). Usages et
fonctions sont susceptibles d'être exemplifiés, intensifiés,
déjoués, dans l'espace public ou privé. Il
apparaît encore la perspective de mise en place de dispositifs
non encore élaborés, à l'efficacité
infaillible, ou à la dimension effrayante, ou inutile, qui
toutes recouvrent le mérite de requérir l'expérience,
l'implication des corps, et d'exposer visiblement et de biais des
formations à l'oeuvre dans l'environnement, celles-ci souvent
dissimulées, réellement intrusives, et ne relevant
pas pour leur part, de la « fiction » ou de l'expérimentation
ludique. C'est dans cette perspective que je prépare pour
la saison prochaine, avec les architectes suisses de Fabric.ch,
un prototype théâtral intitulé « Globale
surveillance », destiné à faire éprouver
au public la variété et la densité des procédures
de surveillance à l'œuvre dans notre milieu contemporain.
Pour en revenir au corps et, par extension, aux objets, qu'en
est-il aujourd'hui de la biométrie et des dernières
avancées en la matière ?
La biométrie peut être définie comme «
la science du calcul des dimensions d'un organe humain »,
qui cherche à transformer certaines caractéristiques
physiques du corps (doigts, main, visage, iris, rétine…)
en une « empreinte numérique » ou série
de codes binaires. De plus en plus de technologies biométriques
infiltrent notre environnement, en vue d'authentifier ou d'identifier
les corps, induisant l'abandon progressif de l'usage des clés
ou des mots de passe au profit du scannage de certains fragments
organiques. Il s'opère par le fait de la biométrie
une amplification du stockage d'informations numériques relatives
à nos gestes et déplacements, ainsi qu'un abandon
progressif du principe déclaratif de l'identité, fondé
sur la confiance sociale partagée au profit d'une reconnaissance
automatisée et forcée des personnes. Mais ce que j'émets
comme hypothèse dans mon livre, c'est que la biométrie
n'aura probablement formée qu'une brève parenthèse
avant la systématisation de l'implant électronique
dans les tissus biologiques, capable de situer chaque individu sur
des atlas virtuels, de recevoir quantités d'informations
relatives à ses actes et à ses fréquentations
amicales et sexuelles (par proximité de puces entre elles),
et enfin de quantifier conditions thérapeutiques et états
émotionnels.
Peut-on, là aussi, dans le réel cette fois, envisager
de se soustraire à ce régime de mesure d'authenticité
et d'acceptabilité des êtres ? A l'image des combinaisons
de camouflage décrite par Philip K.Dick dans A Scanner darkly
(et visuellement représentées dans l'adaptation de
Linklater)...
La difficulté consiste dans le fait que pour de plus en
plus d'actes, leurs réalisations seront conditionnées
par l'examen biométrique obligé et systématique.
Non seulement les passages aux frontières, mais aussi les
accès dans les espaces professionnels ou privés, jusqu'à
l'usage de ses propres outils (véhicules, claviers d'ordinateurs,
téléphones…). Quel serait donc le sens de cet
effort de métamorphose continue, protestation esthétique
a priori puissante, mais qui imposerait une limitation très
sévère d'actions possibles ?
Autres moyens d'amplifier et d'intensifier drastiquement les
possibilités de surveillance et de contrôle en toute
discrétion : l'Internet des objets (via le protocole ONS),
par l'intermédiaire, notamment, des puces RFID intégrés
aux lieux et aux objets. Cela signe-t-il la fin du « droit
à la déconnexion » et par extension la disparition,
l'inanité, de toutes stratégies de vigilance ?
L'Internet des objets, qui ne cesse de s'accroître, marque
une étape ultérieure dans la traçabilité,
non seulement des choses elles-mêmes, mais plus encore à
travers nos relations avec les choses qui nous environnent, témoignant
ainsi plus profondément de la nature des nos actes. Le protocole
ONS va amplifier et densifier le volume et surtout la précision
des informations qui seront disséminées et récoltées
en vue de l'analyse de nos comportements. Quant au fameux «
droit à la déconnexion », il renvoie dans les
faits à une forme d'ignorance à l'égard de
la force intrusive et toujours plus incontournable des protocoles
numériques. Il serait évidemment légitime de
décider librement de désactiver certains dispositifs,
mais l'espoir d'une telle licence correspond à une période
historique dépassée, celle où la connectivité
relevait d'un choix qui nécessitait une opération
: la mise en réseau via les flux téléphoniques
à l'œuvre jusqu'à la fin des années 90.
Aujourd'hui un « halo universel » englobe nos déambulations,
qui occasionnent réceptions ou émissions de signaux
sans nécessiter au préalable un assentiment, mais
seulement conditionnées par la simple présence d'un
corps – équipé de puces internes ou externes
– au sein d'atmosphères partout sensibles par la généralisation
du « sans fil » et de capteurs ad hoc.
Nous sommes, nous tous, nous aussi, les acteurs de la surveillance
globale et généralisée via la multiplication
des faisceaux horizontaux d'observation : démocratisation
des appareils numériques individuels, télécommunication
personnelle à outrance, GPS, Internet, Facebook, LinkedIn...
Ce que vous appelez l'« autopanotisme électronique
universel ». Big Brother, c'est nous ?
Big Brother n'existe pas, il s'agit d'une figure historique marquée
par l'omnipotence d'un pouvoir unique et homogène qui ne
correspond plus au régime contemporain de la surveillance,
caractérisé par quantité de faisceaux hétérogènes
à l'intérieur d'un milieu éminemment complexe
dont une large part est densifiée par nos comportements individuels,
à la fois voyeurs et exhibitionnistes. Attitudes notamment
excitées par la prolifération de sites qui invitent
à la « mise à nu volontaire », et accessible
à tous : internautes, employeurs, organes sécuritaires,
agences marketing… La question du « droit à l'oubli
et à celui de l'effacement à tout moment possible
de ses données » (bien compliquée à réaliser
dans les faits, et à cadrer juridiquement) me paraît
finalement bien plus décisive que celle, très vague,
du « droit à la déconnexion ».
Quels sont le sens et la nature de cette « seconde hypermodernité
» que vous évoquez en conclusion de votre essai, et
en complément du fameux Discours sur la Servitude volontaire
de La Boétie ?
Ce que j'évoque en conclusion de mon ouvrage, c'est l'exigence
désormais d'avoir à apprendre à moduler les
usages de nos objets interconnectés, certes efficaces, mais
également témoins « parlants » de nos
gestes. Peut-être devrions-nous sortir d'une période
ébahie et enivrée par la « nouveauté
technologique miraculeuse », pour entrer dans un autre moment
probablement plus mature – une sorte de « seconde hypermodernité
», donc –, non pas moins enthousiaste, mais éveillée
à l'égard de l'animisme inédit qui désormais
rythme notre environnement pour le meilleur et pour le pire, qui
appelle l'ajustement individuel et collectif de nos pratiques autant
que lucidité et vigilance à l'égard de la «
multifonctionnalité retorse » qui caractérise
en quelque sorte nos outils électroniques. Faute de quoi,
les portraits individualisés et dynamiques qui s'affinent
sans cesse et sont toujours plus accessibles, gagneront une «
ultra haute définition » offerte à des usages
incertains, à l'intérieur d'un ensemble social effrayant
si nous n'y prêtons pas l'attention nécessaire ; autant
que celui, cauchemardesque, imaginé par Orwell dans 1984.
Propos recueillis par Cyril De Graeve
Surveillance globale : enquête sur les nouvelles formes de
contrôle, d'Eric Sadin (Climats)
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