|
Origine : http://www.ethnographiques.org/2005/Eysermann.html
Résumé
Au cœur de l’accueil de nuit, activité d’une
association caritative marseillaise, le don est mis en scène,
chaque soir, par une équipe de quatre à cinq bénévoles
afin d’« aider » les sans-abri qu’ils rencontrent.
Tandis que les schémas du don moderne nous incitent à
considérer le don des bénévoles comme unilatéral,
la réalité du terrain est tout autre. En effet, les
différents types de dons proposés par les bénévoles
(alimentaire, vestimentaire, de services et de temps) sont sujet
au refus, à l’acceptation simple ou banalisée,
au « détournement » des SDF. Parfois même,
les identités de donneurs et de receveurs s’inversent.
Aussi, soulevant la question des « formes » de réciprocités
à partir des données de terrain, nous nous appuierons
sur le rapport subjectif et sensible que les bénévoles
entretiennent irrémédiablement avec leur terrain /
action, pour reposer, in fine, les bases du don moderne.
Pour citer cet article :
Béatrice Eysermann. « Donner, recevoir, percevoir
» sur le terrain :don invisible et réciprocités
subjectives entre les bénévoles d’une action
de nuit et les sans-abri, à Marseille (France), ethnographiques.org,
Numéro 8 - novembre 2005 [en ligne].
http://www.ethnographiques.org/2005/Eysermann.html.
Sommaire
• Introduction
• Les bénévoles et l’action de nuit :
présentation
• « Une soupe, un café ? — Non merci...
»
• Singularité du terrain : l’inversion des rôles
de donneurs et de receveurs
• Renverser le refus ou comment légitimer l’action
o Don quantitatif et aide alimentaire
o Le don qualitatif « de temps », et ses réciprocités
sensibles
• Conclusion : le « donner, recevoir, percevoir »
du don moderne de temps (essai)
• Notes
• Bibliographie
Introduction
De Mauss (1995) à Sahlins (1996), le don exige une contrepartie
dès lors qu’il appartient au système de don
archaïque dans lequel le triptyque « donner, recevoir,
rendre » est incontournable, étant tout à la
fois contrat social et source de paix. Pour autant, dans le monde
du bénévolat à visée humanitaire, la
question de ce qui est donné, reçu et rendu est complexe
et moins évidente qu’il n’y paraît. En
effet, les théories du don moderne, caractérisé
par le don entre étrangers, sont construites sur l’a
priori d’un don unilatéral libre (probabilité
de réciprocité) et / ou gratuit (absence), et sur
celui de l’identité des « donneurs » et
« receveurs » (Caillé 1998, 2000 ; Charbonneau,
1998 ; Godbout, 1995, 2000 ; Godelier, 1996). Mais que donne-t-on
? L’univers du bénévolat renvoie à une
évidence : le don est d’abord et avant tout un don
de temps, dans celui de la disponibilité gratuite (non rémunérée)
et le bon (bene) vouloir (volo, je veux) des bénévoles.
Don générique qui repose en outre la question, d’une
part, de sa ou ses significations et, d’autre part, de son
application.
Cette problématique fut le canevas de ma recherche de doctorat
en anthropologie [1]. Recherche qui me conduisit à faire
un terrain de deux ans dans l’antenne marseillaise d’une
association caritative nationale, de confession chrétienne,
fondée en 1946 à Paris et en 1947 à Marseille,
laquelle antenne se composait, au moment de mon terrain, entre 1999
et 2001 (et un retour en 2003), de neuf salariés pour 500
bénévoles, luttant contre « toutes les formes
de pauvreté » (propos de la secrétaire de l’association
à mon arrivée, été 1999) par le biais
d’accueils qui, dans les 15 arrondissements de la ville, dispensent
une aide primaire (alimentaire), secondaire (santé, alphabétisation)
et / ou tertiaire (administrative). Mes premiers pas dans l’association
me conduisirent vers « l’accueil de nuit » : chaque
soir, entre 19h et minuit, une équipe mixte de quatre à
cinq bénévoles sillonne la ville pour rencontrer les
sans-abri et dispenser une aide alimentaire et de services. J’y
fus bénévole pendant 6 mois, avant d’en devenir
responsable (en remplacement, 2 mois), membre d’un comité
d’évaluation de cette activité (6 mois), tout
en participant, parallèlement, à toutes les réunions
en lien avec l’accueil de nuit, au nombre de une à
cinq par mois. Chacune de ces étapes me permit d’agrémenter
mes carnets de terrain — décrivant mon expérience
de bénévole — des propos et attitudes des bénévoles
que j’y côtoyais. Me retirant graduellement, et aux
yeux des membres de l’association, je tins mon rôle
de chercheure lors des entretiens privés et semi-privés
avec l’ensemble des salariés, une dizaine de bénévoles,
et trois sans-abri [2].
Centrée sur le don générique de temps, les
« tournées » ont fait l’objet d’un
minutage pour en évaluer l’efficience par rapport à
l’action menée ; entre quatre et six heures par soir
au total, le temps d’interaction avec les sans-abri oscille
entre une et deux heures, pour des séquences de rencontre
individuelles d’une minute trente environ [3]. L’objet
de cet article est de revisiter certaines des théories du
don moderne (unilatéralité, gratuité, identité
des acteurs) à la lumière des données de terrain
en ma possession, et plus spécifiquement à l’intérieur
de cette fourchette de temps. Ou plus précisément,
pour reprendre les mots de Derrida (1991 : 14), à l’intérieur
de ce qu’on échange, prend ou donne dans ce laps de
temps. Nous verrons quels sont les trois dons qui permettent à
celui générique de temps de se rendre tangible ou
visible, avant de les mettre en scène sur le « terrain
» (terme utilisé les informateurs) de l’accueil
de nuit et d’en effectuer les constats préliminaires
(refus du don, inversion donneurs / receveurs). Le questionnement
va s’orienter ensuite vers une réévaluation
de l’action pour les bénévoles qui, privés
de leur rôle de donneur face à des non-receveurs, reconstruisent
la légitimité de leur action en créant les
bases d’un "recevoir" sur deux conceptions du don
qui s’opposent : l’une quantitative, l’autre qualitative.
C’est à l’intérieur de ces deux conceptions
que sera traitée la question du « rendre ». Ainsi,
et c’est l’objet de mon propos, réétablir
les bases d’un don moderne, non pas selon le triptyque «
donner, recevoir, rendre » mais, et relativement à
la spécificité de cette activité, selon le
nouveau triptyque « donner, recevoir, percevoir ». Le
percevoir reprenant l’incontournable côté subjectif
émotionnel des bénévoles face à leur
action. Subjectivité alors aussi intangible et invisible
que ne l’est, et ne le restera, leur don initial de temps.
Les bénévoles et l’action de nuit :
présentation
Agés entre 18 et 75 ans, de toute condition sociale, la
centaine de bénévoles, à parité homme
/ femme, œuvrant à l’accueil de nuit, forme une
population très hétérogène que rassemble
le besoin commun d’une structure pour agir dans le sens de
leurs motivations, dont la foi est la plus représentée
[4]. Dans une proportion égale de travailleurs et de non-travailleurs
[5], tous revendiquent une sorte d’anonymat social dans lequel
seule compte l’identité de bénévole,
telle qu’ils la définissent. Ainsi, lors des tours
de table en réunion, les bénévoles donneront
leur prénom, rarement leur patronyme, pour se concentrer
sur l’activité, le rôle qu’ils y tiennent,
leur ancienneté à l’association. L’«
accueil de nuit », appelé aussi « tournée
de nuit », « tournée mobile », ou «
tournée », est né de l’initiative, toute
personnelle, de l’ancien directeur (salarié) de l’association
d’aller voir des sans-abri après son travail «
juste avec une baguette de pain », il y a environ sept ans
(propos du trésorier de l’association, toujours en
fonction). Graduellement, d’autres l’ont accompagné,
et l’activité s’est ensuite constituée
au fil des disponibilités de chacun, pour devenir l’un
des "fleurons" de l’association, pourvue d’une
solide organisation : « planning des tournées »,
réunions sur les rôles et responsabilités des
bénévoles, évaluation et amélioration
de l’activité. Encore aujourd’hui, la tradition
de cette action perdure tant l’entrée en contact se
fait au moyen d’un geste alimentaire. En cela, le don alimentaire
est premier, mais à quelque différence près
: la baguette de pain s’est agrémentée de soupe,
de café, de fromage, de pain, parfois de biscuits et / ou
boîtes de conserve.
Ce premier don sur le « terrain » introduit une logique
chronologique dans l’action : après la distribution
alimentaire, les bénévoles dispenseront, sur demande,
d’autres dons, fonction des situations présentes. Il
peut s’agir, d’un don de services, sous forme d’orientation
vers l’aide vestimentaire (délivrance d’un bon
pour obtenir des vêtements gratuitement), médicale
(permanence d’un hôpital un jour par semaine ; appel
de secours d’urgence), administrative (dans un accueil de
jour de cette association ou d’une autre ; délivrance
des carnets d’information "d’adresses utiles"),
ou vers un hébergement pour la nuit (par le Samu Social de
la ville ou par la délivrance d’un bon pour dormir
à l’hôtel). A cela s’ajoute le don dit
« de temps » [6], où le bénévole
parle avec le SDF, pour rassembler des informations, pour conseiller,
pour écouter, pour soutenir, ou simplement pour dialoguer.
L’amorce du schéma de don se fait ici du bénévole
(donneur) vers le SDF (receveur), décrivant une apparente
unilatéralité de contexte (nuancée dans l’écoute
simple et le dialogue), supprimant alors l’éventualité
du « rendre » — le SDF étant perçu
dans l’incapacité de rendre un don de même nature.
Ce don serait en ces termes unilatéral et gratuit, sans retour
tangible ou apparent, ce que décrivent notamment Godbout
(1995), ou Petitat (1995 : 35) dans sa classification sur l’unilatéralité
positive du don. Or, sur le terrain d’action, une autre question
se pose, non en terme de don, mais d’acceptation. L’unilatéralité
du don (« donner, recevoir ») n’est de fait pas
remise en cause par la découverte, l’impression, ou
la confirmation d’un don, perçu comme gratuit, mais
par le constat d’un schéma de don brisé, où
seul le « donner » subsiste. Ainsi, c’est la position
théorique adoptée ici : tout ce qui advient d’une
volonté de donner peut être inscrit sous le paradigme
du don (Caillé, 2000), dusse-t-il commencer par son amorce.
Ou son refus [7].
« Une soupe, un café ? — Non merci...
»
Le « terrain » de l’accueil de nuit permet de
faire un constat : celui de schémas de dons brisés
dès leur amorce. En effet, on assiste fréquemment
au refus du don alimentaire par le SDF, soit parce qu’il a
déjà (le quidam a déjà donné),
soit parce qu’il souhaite autre chose que ce qui est proposé
: « Lam (...) veut toujours des choses molles, faciles à
manger. Une bénévole [65 ans, retraitée] dit
qu’elle fait la fine bouche pour tout » (carnet de terrain,
hiver 1999). Mais également, s’il n’a pas faim,
s’il a des problèmes de santé et refuse de manger,
ou simplement s’il dort : « [l’équipe repère
un SDF en train de dormir] Un bénévole [36 ans] :
« des fois le gars il a rien mangé de la journée
». Nous sommes allés le réveiller mais il ne
voulait rien » (carnet de terrain, printemps 2003).
Concernant le don de services, l’aide vestimentaire est parfois
considérée à usage impropre par les bénévoles,
soit "détournée" ou bien "gaspillée",
si les item récupérés servent, par exemple,
à la confection d’un abri de fortune ou d’un
matelas : « on sait où passent les vêtements
[de l’association] ! », s’exclama un jour un bénévole
(65 ans, retraité, ancien responsable logistique dans une
multinationale ; carnet de terrain, hiver 1999). Autre point : l’aide
administrative. Lorsque le SDF entreprend, en vue d’obtenir
des prestations sociales (RMI, retraite), ce type de démarches,
la première étape consiste à justifier d’une
adresse postale, fournie par l’association [8], puis à
répondre au courrier mensuel envoyé par les services
sociaux. En ce sens, le SDF se doit de récupérer son
courrier, à date fixe, et, aidé par l’association,
de le réexpédier. Les bénévoles peuvent
s’assurer du suivi desdites démarches en demandant
simplement au SDF s’il a pris son courrier. Alors que ce dernier
répondit, en riant, par la négative, la responsable
de l’activité (Jeannine, 68 ans, ancienne secrétaire
de direction), visiblement irritée, lui répliqua :
« Ah non Samir ! Après tout ce qu’on a fait pour
toi ! Il faut que tu ailles chercher ton courrier, tu as compris
? Lundi, il faut que tu y ailles lundi » (carnet de terrain,
hiver 1999). Si les bénévoles y voient-là un
manque de motivation et de persévérance du SDF, souvent
ils s’en résigneront, s’inclinant devant la liberté
du sans-abri à refuser, mais surtout, devant leur improbable
réinsertion. L’aide médicale est également
déclinée. Il n’est pas rare, en effet, d’entendre
les sans-abri refuser de se rendre à la permanence hospitalière
qu’on leur a signalée, soit pour des raisons de distance
(l’hôpital est loin de leur secteur), de délais
(la permanence n’est que le jeudi matin), soit parce qu’ils
n’ont pas envie de se soigner : « Rub vit dans une voiture.
A une conjonctivite, des plaies sur les mains et les jambes. Refuse
de se laver et de se soigner » (carnet de terrain, hiver 1999).
Ces refus mettent toujours les bénévoles dans l’embarras
face à une liberté pensée au détriment
de la santé, menant parfois à la mort : Rub est décédé
l’année suivante. Enfin, dans le don « de temps
», il arrive que le sans-abri souhaite être écouté
tandis qu’il n’est pas intelligible. Le bénévole
prête son oreille à des propos non articulés
ou incohérents, cherchant, dans ce qu’il entend, à
comprendre de cette suite de mots dont il ne saisit ni la logique,
ni le sens, ni parfois même la langue. Ce qui parfois porte
à l’amusement : « Simon [35 ans, chômeur]
et moi sommes allés voir Max. Il nous a fait un grand discours
auquel on n’a rien compris. (...) De retour dans la voiture,
nous avons rigolé » (carnet de terrain, automne 1999).
Outre ces constats, il s’avère que d’autres
SDF rejettent tout type d’aide avant même d’être
abordés par les bénévoles, comme ici, où,
à l’approche de la voiture : « Mim a craché
par terre et dit "con de ta race" » (carnet de terrain,
printemps 2003). Ainsi, les sans-abri repoussent l’équipe
de l’accueil de nuit par des agressions verbales, en faisant
montre d’une agitation physique s’accroissant à
leur approche ou, au contraire, d’une indifférence
feinte en vue de ne pas être approchés, à moins
qu’ils ne soient simplement surpris par cette arrivée
impromptue. On assiste à ces séquences dès
lors que la présence de l’accueil de nuit gêne
les sans-abri dans leur quête (près d’une boulangerie
par exemple), ou s’ils souhaitaient rester invisibles aux
yeux de tous et qu’ils sont alors débusqués.
Singularité du terrain : l’inversion des rôles
de donneurs et de receveurs
S’ils pensent, dans la logique et la raison d’être
de l’action, avoir l’exclusivité de leur rôle
de « donneurs » face à des SDF alors «
receveurs », les bénévoles rapportent, de temps
à autres, des cas d’inversion des rôles : «
Les SDF de Castellane [quartier de la ville] nous ont donné
un sac de pain » (« carnet de bord » [9], 2001)
. Autre exemple : « un SDF nous avait donné plein de
choses à manger (...) nous [les membres de l’équipe]
les avons redistribuées » (Délia, 35 ans, employée
de bureau, cinq ans d’ancienneté à l’activité
; en réunion, 2000). Pour autant, et que l’on ne s’y
trompe pas, ce schéma de don, brisant la présupposée
unilatéralité de contexte en rétablissant le
triptyque « donner, recevoir, rendre », ne comporte
pas de caractère de réciprocité. Le SDF, qui
ne peut conserver les denrées périssables, donne son
surplus aux bénévoles qui les redistribuent au cours
de la tournée, possiblement pour éviter le gaspillage,
une notion sensible aux SDF : « Jek nous a parlé de
la personne qui lui donnait à manger tous les jours et n’a
voulu que de la soupe. Il dit que plus c’est du gaspillage
et il n’aime pas ça » (carnet de terrain, hiver
1999). Ils accepteront plus volontiers les denrées non périssables
(boîtes de conserve, chocolat). Se dessine alors un schéma
tout particulier de deux dons unilatéraux qui se croisent
au moment de la rencontre : bénévole et SDF ne sont
que des donneurs. Les bénévoles ne peuvent accepter
un rôle de receveur sinon le schéma est déséquilibré
: le don du SDF (« plein de choses ») étant plus
important que leur propre don (une portion alimentaire). L’acceptation
du don du SDF se fait, chez les bénévoles, dans la
mesure du rôle, non pas de receveurs, mais d’intermédiaires.
Par ce geste, le SDF fait en réalité un don à
d’autres SDF, pauvres ou nécessiteux, appartenant à
"leur monde", en utilisant les bénévoles
comme médiateurs de leur don. On retrouve alors pleinement
le rôle du bénévole et une des caractéristiques
du don moderne que décrit notamment Charbonneau : «
dans le don entre étrangers, un des mécanismes privilégiés
est celui de l’intermédiaire, du médiateur »
(1998 : 121). Ce qui recrée, en un sens, la notion de «
réciprocité généralisée »
dont parle Sahlins (1996 : 247), en étant considérée,
dans ce cas, comme « potentiellement altruiste ».
Le mécanisme est alors voisin, par exemple, de ce sans-abri
qui donna une coupure de journal aux bénévoles (carnet
de terrain, hiver 1999). L’article de presse, concernant un
SDF qui a fait la course Marseille-Cassis [10], se destine à
l’ensemble des bénévoles de l’accueil
de nuit, soit à aucun en particulier. Il n’est pas
question ici de réciprocité, mais d’un don d’information,
puis d’une coupure de journal la corroborant, à destination
de l’association. Bien que ces deux dons unilatéraux
se passent pendant la séquence de rencontre, ils ne se croisent
pas car ils sont de nature différente. Les bénévoles
sont les receveurs intermédiaires, mais restent dans leur
rôle de donneurs, face à un receveur, également
donneur.
Renverser le refus ou comment légitimer l’action
Ces schémas de don amorcés puis brisés, et
qui parfois s’inversent, induisent un repositionnement des
bénévoles quant à l’aide qu’ils
souhaitent apporter, afin de ne pas se laisser enfermer dans la
déception du refus de leur don. Les débats prennent
ainsi corps autour de doutes sur la finalité de l’action.
Si beaucoup de bénévoles espéraient «
faire quelque chose » (Jeannine en entrevue, 2001) ou «
changer les choses » (Robin, 26 ans, moniteur d’auto-école
; en réunion, 2001) face à la mendicité, l’action
leur apprend bien vite à réviser leur souhait, puisque
: « on ne sortira personne de la rue » (ibid.). Affirmation
appuyée par ce que l’association appelle un «
indice de repérage » en matière de (non)réinsertion
du SDF : « la règle des cinq ». Celle-ci stipule
que « cinq jours à la rue demandent cinq semaines pour
s’en remettre et retrouver un chemin d’insertion à
court terme ; cinq semaines à la rue... cinq mois pour retrouver
un rythme et un projet à moyen terme ; cinq mois à
la rue... cinq ans pour effacer le traumatisme ; cinq ans à
la rue... l’irrationnel et l’espérance font parfois
des miracles ! » (bulletin de l’association, janvier
2000. Indice souvent évoqué en réunion). Au
vu de ce constat, et de leur expérience du « terrain
», les bénévoles légitimeront l’action
par leur attachement à celle-ci, allant jusqu’à
évoquer « un état de besoin en nous »
(René, 45 ans, technicien sur les véhicules de police,
cinq ans d’ancienneté à l’activité
; réunion 1999), ou parce que « certains ont besoin
de voir des SDF, donc ça continue » (Maïté,
40 ans, employée de bureau ; réunion, 1999). La finalité
de l’action s’inscrit dans une volonté simple
de rencontre axée sur un besoin présumé : «
il y a des SDF qui ont besoin d’être rencontrés.
On a un devoir d’aller les voir » (René, réunion,
février 2000). Ici, la présomption de besoin de l’activité
elle-même (aide à l’autre) se change simultanément
en besoin des SDF d’être rencontrés. Il y a ici
création d’une réciprocité légitimatrice
entre les deux besoins évoqués : celui de voir (bénévoles)
et celui d’être vus (SDF). De fait, les bénévoles
perçoivent l’écho de leur besoin dans l’impression,
généralisée, d’être attendus :
« ils sont attachants, ils nous attendent » (Alexie,
42 ans, aide-soignante ; réunion, 1999). Mais l’action
peut aussi se légitimer par le biais du don alimentaire quand
il se révèle essentiel aux yeux des bénévoles
: « Au début, on essaie d’en tirer de la rue.
Méconnaissance des SDF, j’en suis revenu. Un jour,
dans une tournée, un SDF avait très faim. Là,
déclic : si la tournée n’était pas là,
le gars ne mange pas. Le SDF est perdu. Donc, même si c’est
routinier ou si c’est qu’une soupe, c’est au moins
ça » (Robin, en réunion, 2000). Ce bénévole
parle de « déclic » dans l’urgence perçue
dans cette situation, à dire vrai peu fréquente —
un seul cas sur la trentaine de tournées que j’ai faites
— qui sert à justifier autant la raison d’être
de l’action que la nature de ce qui est donné.
Ainsi, et si certains bénévoles fondent la rencontre
sur un besoin réciproque, d’autres l’illustrent
par la nécessité de faire une distribution alimentaire
qui peut s’avérer essentielle. Les bénévoles
qui n’ont plus l’ambition de changer quoi que ce soit,
ne souhaiteront plus qu’adoucir la rude condition de ceux
qu’ils voient, soir après soir, par une régularité
de « présence-contact-présence » (propos
du nouveau directeur de l’association (salarié), 52
ans ; en réunion, 1999). Car si le don alimentaire est rarement
essentiel, il est repéré comme un outil de contact
avec le sans-abri : « donner est un moyen. La question numéro
un est d’entrer en contact avec les autres » (Pierre,
75 ans, cinq ans d’ancienneté à l’activité
; en réunion, 2000). De là vont émerger deux
conceptions du don opposées chez les bénévoles
de l’accueil de nuit : l’une « quantitative »,
l’autre « qualitative », ensuite analysées
sous l’angle des réciprocités, alors sensibles,
qu’elles induisent / produisent.
Don quantitatif et aide alimentaire
Le don « quantitatif » est essentiellement celui du
don alimentaire. Pour certains bénévoles, rendre le
don attrayant permet de se prémunir du refus du sans-abri,
et donc de la déception d’un geste de donner à
un "non-receveur". En ce sens, ces derniers mettront l’accent,
lors des réunions, tant sur la quantité que sur la
variété des denrées à distribuer, en
vue de susciter, par anticipation, l’acceptation du don auprès
des sans-abri. C’est ainsi que, graduellement, l’activité
s’est dotée d’un second « container »
de soupe et a doublé les portions de fromage, tandis que
les boîtes de conserve font à présent partie
intégrante du chargement de départ. Ce don serait-il
alors unilatéral (du bénévole vers le SDF)
et gratuit (sans retour) ? La réponse à cette question
se trouve dans la satisfaction (temporaire et variable) des bénévoles
face à un coffre de voiture bien rempli (attractivité
du don), ne suscitant pas, à l’inverse, la gêne
relative à l’estimation d’un « trop peu
» à distribuer. Il se crée alors simultanément
une attente des bénévoles dans cette part d’excitation
à donner à cet autre, dès qu’ils s’offrent
la perspective de croire à son (heureuse) acceptation. Un
soir, où nous avions quelque chose d’inhabituel à
distribuer, je rapporte : « Ato était ravi de ce que
nous lui apportions. Le pâté en croûte lui a
fait plaisir : c’est sûr, ce n’est pas si souvent
» (carnet de terrain, hiver 1999). De même pour les
occasions (de donner) spéciales, au moment de Noël,
du nouvel an, ou de Pâques, où des denrées particulières
sont distribuées : chocolats, fruits secs, pâtes de
fruits. A Noël 1999, une bénévole (44 ans) a
pris l’initiative d’organiser un repas pour les sans-abri,
dans un des accueils de l’association. Quelques mois plus
tard en réunion (en 2000), elle rapporte : « ça
nous a beaucoup apporté, et à eux aussi je crois ».
Ainsi, et quoiqu’un doute persiste toujours quant à
la certitude du contentement du sans-abri, soumis à la seule
interprétation des bénévoles, la réponse
d’une réciprocité émerge dans cet immédiat
de l’action : les bénévoles offrent, le SDF
accepte, et dès l’instant où chacun des bénévoles
et SDF se retrouvent dans leur rôle de donneur et de receveur,
la contrepartie du don éclate, étant tout à
la fois immédiate, éphémère, insaisissable.
Les bénévoles y lisent une sorte de reconnaissance
de leur geste dans ce présumé contentement du SDF
qu’ils pensent percevoir sur leur terrain en bien des occasions.
Ce qui, in fine, légitime leur action par l’attente
qu’elle suscite : « partout où on passait auprès
de ces gens [SDF], on était attendu. Ça je l’ai
senti tout de suite. Quand on voit Dan, Sab, assis sur un banc à
vous attendre, donc vous voyez que vous êtes attendus. Max,
par exemple... (...) Comme à la gare [ferroviaire centrale],
les gars se précipitent, vous voyez que vous êtes attendus
» (Jeannine, lors de notre entretien, 2001).
Ainsi, les bénévoles qui œuvrent dans l’optique
d’une acceptation de leur don par le SDF s’en contenteront
au moment où elle advient. Si bien que le schéma du
don et du contre-don semble se constituer dans la simultanéité
de la séquence ainsi décrite, où le «
donner, recevoir, rendre » se nuance vers le « donner,
recevoir, percevoir », cette émotion, ce ressenti,
tout personnel à ses instigateurs. Aussi, et tant que le
don alimentaire existe, les bénévoles de l’accueil
de nuit trouvent leur place dans la satisfaction de leur don, dans
une continuité de l’action alors inscrite dans un espoir
ténu de pérennité.
Le don qualitatif « de temps », et ses réciprocités
sensibles
Dans le cas d’une conception qualitative du don, les bénévoles
mettront davantage l’accent sur le relationnel, confirmant
ce que souligne Caillé quand « le lien importe plus
que le bien » (2000 : 121). Considérant l’aide
alimentaire comme accessoire, voire superflue, l’idéal
se concentre sur le don « de temps », à travers
les discours actifs (soutien, conseil), l’écoute simple
ou et / ou le dialogue.
Soutenir
Le discours de conseil s’adresse généralement
aux individus nouvellement sans-abri, pour les inciter à
entamer des démarches et sortir de la rue. En voici un exemple
: « Un jeune de 20 ans était là, près
de deux habitués des tournées dont Bob, qui a la gale,
et Ato. Je lui ai donné du pain et du fromage. Mais comme
je ne pouvais pas rester là sans rien dire, je me suis accroupie
près de lui et je lui ai demandé : Alors, et toi,
qu’est-ce que tu fais là ? On a discuté. Il
affirmait n’être là que pour cette nuit. Alors
j’ai parlé de la boisson, de la maladie, des dangers
de la rue (...) Il m’a écoutée avec beaucoup
d’attention. Je crois l’avoir convaincu. Je l’espère
» (carnet de terrain, automne 1999). Ce premier discours,
qui permet une entrée en matière, peut se compléter
ou se poursuivre par un discours de soutien, si le sans-abri est
perçu découragé ou démotivé,
comme ici : « Je me suis assise près de lui [un SDF]
pour parler et essayer de lui redonner un peu du courage dont il
aurait besoin pour faire les papiers nécessaires à
sa situation. Il m’a dit que ma présence avait été
pour lui un réconfort. Ça m’a touchée
» (carnet de terrain, été 1999). Le schéma
du don qui s’esquisse dans ces deux cas décrit un mouvement
du bénévole vers le SDF, dans les mots et l’effort
de persuasion (discours de conseil, premier cas) ou d’encouragement
(discours de soutien, second cas).
Au moment de la séquence, la question de la réciprocité
immédiate, l’hypothétique « rendre »,
se conçoit dans la satisfaction du don, et selon ce que le
bénévole "y aura mis". Ainsi, il y a une
dimension individuelle, de l’ordre du ressenti, impalpable,
intangible, et qui plonge le bénévole dans un apparent
plaisir de ce don, par ce qu’il pense en avoir donné.
On est au cœur de sa perception. La réciprocité
s’inscrit dans l’impact du discours bénévole
sur le sans-abri, ou plus précisément, dans la sensation
d’avoir su "trouver les mots" qui apaisent, réconfortent,
encouragent (soutien), ou qui persuadent de sortir de la rue (conseil).
En d’autres termes, c’est ce que Godbout appelle «
le plaisir de donner » ou « l’intérêt
de celui à qui l’on donne » (1995 : 48). Cette
dimension subjective du don, et ainsi de sa réciprocité,
restera au fond de soi comme un trésor estimable à
dimension humaine et sensible. De fait, la sensibilité du
donneur joue un rôle fondamental sur sa propre réceptivité,
sur ses pensées, sur sa conception de l’aide à
l’autre et, finalement, sur le don. La dimension subjective
dans la part d’un hypothétique retour immédiat
du don est un élément essentiel à sa perception,
sur un terrain où l’unilatéralité pouvait
sembler évidente. Sans en avoir l’intention, les sans-abri
rencontrés ont le pouvoir de re-donner beaucoup plus que
ce que les bénévoles n’espèrent ou n’imaginent,
en quelques mots, en un sourire, dans une fraction de seconde que
les bénévoles percevront en un éclair comme
leur héritage personnel du terrain. On se situe ici dans
un don libre à réciprocité(s) immédiate(s)
et subjective(s). Ainsi, ce bénévole (67 ans ; en
réunion, 2001) affirme : « si on n’est pas venu
pour ça, on reçoit quand même » ; d’autres
parleront d’un sourire : « rien de tel qu’un SDF
de bonne humeur pour vous redonner le sourire ! » (homme de
44 ans ; carnet de terrain, hiver 1999).
A cela s’ajoute que, tant que le sans-abri accepte l’échange
de paroles, le bénévole y entrevoit parallèlement
la continuité de la motivation à faire des démarches.
Mais cette continuité reste sous forme de question, d’espoir
ténu, jusqu’à ce que la réponse ne survienne,
mais plus tard, soit au cours d’une tournée future,
soit lors d’une réunion à l’association.
Soit jamais. C’est ici que se dessine l’idée
d’une réciprocité différée dans
un laps de temps variable, indéterminé et indéterminable.
Nous avons ici recours à la dimension imaginative de la réciprocité
dans la part du don que développe Petitat (1995). Il y est
question d’un imaginaire du retour, sous forme de sentiments,
de symboles, de conviction, telle une métaphysique de l’échange
: « on peut désigner le don unilatéral comme
l’opérateur symbolique des échanges, car il
fonde, dans son extravagance, l’espace imaginaire proprement
humain de l’échange » (1995 : 26). L’unilatéralité
du don est ici posée a priori. Toutefois, le don immédiat
à réciprocité sensible (supra) ne nie pas cet
imaginaire de réciprocité différée,
mais il peut la compléter. Celle-ci est alors liée
aux conséquences présumées de ces deux types
de discours. Idéalement : une motivation renouvelée
pour sortir de la rue, la poursuite des démarches dans cette
optique, et / ou la réussite de celles-ci. Si les bénévoles
n’attendent rien dans l’immédiat de la séquence,
ils espèrent dans un imaginaire temporel qui leur est propre,
sans toutefois prétendre qu’il se concrétisera.
On se place alors dans un type de don suspendu, dont la réciprocité
est tout à la fois improbable, probable, positive ou négative
[11], et s’inscrit dans un temps qui lui est analogue, puisque
relatif à celui que chaque bénévole sera prêt
à attendre. Si alors le don reste suspendu indéfiniment,
le schéma est d’abord celui d’un don libre (possibilité
de réciprocité), avant d’évoluer vers
celui d’un don gratuit (sans retour) mais seulement a posteriori.
Le don oscille entre l’une et l’autre de ces conceptions,
dans l’attente, voire dans l’imaginaire incertain. Cette
sorte d’ambivalence, entre espoir vain et attente, est également
une manière de se préserver des déceptions.
Mais le don suspendu peut cesser de l’être par la réponse
de l’évolution ou de l’involution de la situation
du sans-abri. Les bénévoles considèrent la
nouvelle d’un sans-abri qui a réussi à sortir
de la rue comme positive. L’annonce de ce type de nouvelle,
généralement lors des réunions de l’activité,
fébrilement espérée mais pas réellement
attendue, provoque une satisfaction généralisée
dans l’assemblée, tant elle rend compte de l’utilité
des tournées. Parce qu’elle est une réciprocité
positive, elle permet individuellement de renouveler sa motivation
et de continuer les tournées (autre légitimation de
l’action). Le don suspendu devient ainsi libre, à réciprocité
différée positive, à dimension tant collective
qu’individuelle.
Le cas d’un retour négatif est, à l’inverse,
la perspective d’un sans-abri qui, visiblement, restera dans
la rue. Le présupposé d’une attente d’un
retour positif se lit alors et comparativement dans le découragement
provoqué par cette "mauvaise nouvelle" : il s’agit
ici d’un rapport de subjectivité dans l’attente,
qui espère du SDF un "bon choix", finalement conforme
à celui des bénévoles. Choix tributaire de
la liberté du SDF puisque : « de toutes façons,
on le fait pas pour réussir, pour une satisfaction personnelle
quand-même. Moi je le fais pour essayer de leur apporter quelque
chose [aux SDF]. Si ça ne réussit pas, de toutes façons,
c’est leur vie, c’est leur liberté » (Jeannine,
lors de notre entretien). Le schéma est encore celui du don
libre qui n’a pas abouti à une réciprocité
espérée, mais dont la réciprocité existe,
bien qu’elle soit négative. Les bénévoles,
qui n’espèrent plus voir s’améliorer la
situation du SDF concerné, vont le considérer comme
un nouvel habitué qu’ils reverront soir après
soir, été comme hiver. Mais si, en revanche, cette
réciprocité est consécutive à un investissement
plus particulier d’un bénévole envers un sans-abri,
la déception peut endosser le poids d’un échec
personnel pour ce dernier. Un lien presque tangible existe entre
investissement personnel et attente d’un retour. Ainsi, il
semble que plus le bénévole s’implique, plus
les retombées d’une réciprocité positive
soient grandes. Et inversement en cas de déception : si les
efforts fournis à titre personnel, en dehors de l’activité
et de l’association, n’ont pas abouti dans le sens escompté,
la réponse est le plus souvent l’arrêt de l’activité
collective, du moins, pendant un temps (cas d’une bénévole,
52 ans, qui allait rendre visite à un SDF pendant la journée
en lui apportant de la soupe).
Écouter
Contrairement aux discours de soutien ou de conseil, l’écoute
simple semble inverser, en connaissance de cause [12], les schémas
de don, où, jusqu’à présent, le mouvement
s’amorçait dans le sens bénévole / SDF.
Le bénévole tentera d’être réceptif
au discours du SDF qui s’exprime : tandis que le sans-abri
est ici « donneur » de mots, tant il parle à
un bénévole qui répond à son attente
d’être écouté, le bénévole
est, de fait, « receveur ». Le SDF enclenche le don,
le bénévole le reçoit, mais ne peut prétendre
à un retour, au vu de sa position dans ce schéma :
l’écoute est une réciprocité au don de
mots du SDF. Voici un exemple de terrain : « Il [le sans-abri]
semblait dire qu’il avait une maison mais que son voisin l’ennuyait,
raison pour laquelle il refusait de rentrer chez lui. On est resté
dix minutes à l’écouter. C’est pas mal
» (carnet de terrain, été 1999). On peut alors
présager que le bénévole n’attend rien
de ces séquences, ou, au contraire, imaginer qu’un
sans-abri qui parle ou se confie inspire une forme de contre-don
à l’écoute offerte. Dans ce cas de figure, le
bénévole est donneur d’une écoute, le
SDF y répond en paroles, et le contre-don est la confidence
et la récolte d’informations : « On reçoit
de la part de ces gens-là la confiance. C’est un gain
à dimension humaine » (propos d’une bénévole,
40 ans, également bénévole dans une association
d’aide au logement ; en réunion, 2001). Somme toute,
ce don de temps particulier (écoute), à l’intérieur
d’un don de temps générique (don temps pour
l’activité), est complexe, et dépend essentiellement
de l’identité du donneur et du receveur.
Dialoguer
Enfin, dernier aspect du don de temps : le dialogue. Il arrive que
parfois, la familiarité à l’égard de
certains SDF ménage des séquences pendant lesquelles
le bénévole a l’impression de converser avec
le sans-abri : « Quand il m’a vue, Dan m’a demandé
: Dites-moi, qu’est-ce que vous faisiez aujourd’hui
avec ce temps ? (il avait beaucoup plu). Je lui ai répondu
que j’ai travaillé devant mon ordinateur toute la journée
et que je n’ai vu personne (...) Je lui ai ensuite demandé
s’il allait bien, il m’a dit qu’il avait froid.
Que le temps était pourri et que ce temps était déprimant
» (carnet de terrain, hiver 1999). Le bénévole,
toujours vigilant sur ses propos pour ne pas commettre d’impairs
quant à la situation de sans-logis de son interlocuteur,
parlera de tout, de rien, de la météo. On reste dans
un superficiel essentiel pour le bénévole, et, faut-il
le souligner, rare. Mais, pour permettre l’amorce et le déroulement
du dialogue, le sans-abri doit être dans un état sanitaire
satisfaisant — n’induisant pas une gestion sur le mode
attraction / répulsion de son corps — et ne pas être
en état d’ébriété avancé.
Si le SDF prend l’initiative de la conversation, le schéma
du don penche vers celui de l’échange-don. L’impression
du don se dissout ou s’oublie : le dialogue surgit au hasard
du don sur le terrain de l’accueil de nuit, pour devenir la
part de la "bonne surprise", ni anticipée, ni envisagée,
et sur laquelle aucun contrôle ne s’applique. La liberté
des acteurs les place, pendant le temps de cette conversation, dans
une égalité de réciprocité, à
la fois rare et précieuse. Cette réciprocité,
dans l’échange de mots simples, laisse à penser
qu’une autre relation que celle de donneur / receveur, située
au-delà des rapports d’attraction / répulsion
et des discours de conseil ou de soutien, est possible. Rien de
plus alors que cette sensation de "normalité",
promue par une égalité artificiellement et temporellement
pensée. Le bénévole dépasse son rôle,
le SDF enlève son manteau de mendiant : ce ne sont plus que
deux personnes en train de parler, de tout et de rien, dans un absolu
de quelques minutes. La barrière bénévole /
SDF tombe au pied de cet hyperdon de « la charité religieuse
» dont parle Petitat (1995 : 29). À moins qu’il
ne s’agisse, cette fois, de l’idéal du don selon
Derrida quand il déconstruit le concept par l’absurde
: « le vrai don serait le don de quelqu’un qui, sans
raison, donne sans savoir qu’il donne à quelqu’un
qui ne lui devrait jamais rien puisqu’il ne saurait pas qu’on
lui a donné » (cité par Godelier, 1996 : 294).
En cela, le don de temps dans celui du dialogue semble sortir des
schémas du don des bénévoles de l’accueil
de nuit en devenant un échange-don qui dure tant que la séquence
de rencontre a lieu.
Conclusion : le « donner, recevoir, percevoir »
du don moderne de temps (essai)
Le don de temps générique remplit les caractéristiques
du don moderne, en ce que, d’une part, il est un don fait
aux étrangers (bénévolat), et, d’autre
part, il prend corps à l’intérieur d’une
contradiction entre obligation, créée par la raison
d’être de l’action (orientée vers l’établissement
d’une proximité avec ces exclus), et liberté,
dans celle de l’engagement (non rémunéré)
de ses protagonistes. Pour autant, analyser, sur le terrain, le
don d’une entité telle que le temps est problématique
en soi, étant tout à la fois intangible mais immanent.
Sur le « terrain » de l’accueil de nuit, l’analyse
du don (générique) de temps est rendue possible parce
que le temps, segmenté en différentes phases, se convertit,
lors des interactions bénévoles / SDF, en dons visibles
(alimentaire, de services) ou / et audibles (« de temps »).
Analyse qui révise, au travers de ces trois dons, les théories
du don moderne en terme d’unilatéralité et de
liberté (possibilité de retour). Au final, dès
lors que le don est accepté, il induit des formes de réciprocité
de nature particulière, résultant du ressenti des
bénévoles, de leur perception de la situation, de
leurs émotions. Et cette dimension est intrinsèque
à cette activité, puisque les bénévoles
travaillent avec leur sensibilité, étant tout à
la fois source de motivation de l’action (et du geste de donner)
et révélatrice ou génératrice de réciprocité(s),
négative(s) ou positive(s) - exception faite, bien entendu,
des dons suspendus.
Oui, mais que donnent vraiment les bénévoles ? Question
déroutante puisque deux des trois dons au centre de l’analyse
et du « terrain » ne leur appartiennent pas : en effet,
denrées et services sont à l’association. Aussi,
tout ce que les bénévoles ont le pouvoir de donner,
c’est du temps. Le leur. Et à moins que le SDF ne se
laisse pas approcher (cas de Mim, supra), le don de temps ne peut
être refusé. En ce sens, puisque le don de temps générique
génère les autres dons, il est l’intangible
par lequel les acteurs impliqués percevront les réciprocités
sensibles qui en découlent ou en résultent. Ces mêmes
réciprocités qui deviennent les conséquences
du don de temps initial, et lui sont donc reliées. Toutefois,
si ces réciprocités sont de même nature que
le temps, elles tendent à se différencier de par leur
espèce. Je m’explique : subjectives, elles sont aussi
intangibles, insaisissables, invisibles que ne l’est le temps
(nature), sans pour autant partager de caractères communs
(espèce). Aussi, au vu de ces paramètres, le don de
temps est autant l’essence première du don moderne
(fait aux étrangers), qu’il (r)établit, au delà
d’un don libre ou gratuit, un schéma de don moderne
à trois mouvements : le « donner, recevoir, percevoir
».
Mais pour autant qu’il advienne sur le « terrain »,
et quant à s’interroger, pour finir, sur la suffisance,
et non plus sur l’existence, de ces "perceptions",
les bénévoles se révèlent être
d’insatisfaits donneurs : beaucoup déplorent leur manque
de temps. Sans doute parce que ces derniers ne considèrent
effectif que le temps passé avec les SDF, soit une à
deux heure(s) sur les cinq à six au total. Pour pallier cette
"impression", les bénévoles vont augmenter
la fréquence des tournées (plus de tournées
par semaine, mois, trimestre...), et / ou rester engagés
à l’association plus longtemps. En ce sens, la réciprocité
semble se définir proportionnellement et logiquement au temps
(donné) accumulé : plus on donne de temps, plus on
reçoit en réciprocité (émotions, ressentis...).
Et ce, jusqu’à ce que les schémas don / réciprocité
s’équilibrent, ou que, au contraire, ils semblent n’être
que perpétuellement en balance. Les bénévoles
jaugent pour ensuite, soit poursuivre leur engagement, soit alors
se retirer sans heurt ni bruit. Ce qui induit, en outre, un roulement
permanent entre les bénévoles qui partent, ceux qui
restent et ceux qui arrivent, assurant un nombre à peu près
constant de participants à l’activité : autour
de cent. Tous venus communément pour « donner leur
temps » à ceux qui, à leurs dires, les attendent.
Notes
[1] Titre : L’œuvre des donneurs de temps dans notre
société. Bénévoles et salariés
de l’humanitaire dans une association caritative marseillaise
(2004).
[2] Je remercie ici particulièrement tous les bénévoles
de l’accueil de nuit ainsi que les salariés de l’association
qui m’ont continuellement aidée lors de la recherche
de terrain. Une pensée particulière à tous
les sans-abri que j’ai rencontrés au cours de cette
activité. Dans cet article, tous les noms utilisés
sont des pseudonymes.
[3] Ces données ont été établies à
partir d’un travail de minutage - effectué sur une
tournée de nuit et d’après une tournée
reconstituée (modèle-type) ayant servi à l’analyse
- dans le but d’établir une échelle de proportionnalité
entre deux phases temporelles : celle passée auprès
des sans-abri, et celle du parcours en voiture. Ainsi, 39 % du temps
sont consacrés aux sans-abri contre 61% nécessaires
pour effectuer ledit parcours. A ces deux phases temporelles s’ajoute
celle de préparation (avant le départ : agencement
des denrées dans la voiture) et de rangement (au retour :
déchargement de la voiture, nettoyage...). Au final, sur
une durée totale de 5h30 (temps moyen des trois phases),
environ 1h15 (20% du temps) est consacrée à la préparation
et au rangement, 2h30 (50%) au parcours en voiture, et 1h40 (30%)
à la rencontre de 55 sans-abri.
[4] Soient 12 réponses sur 34 recueillies. Les autres motivations
sont : le besoin d’occuper son temps libre (9 réponses),
l’altruisme (5), le populisme ou charité de raison
(3), le civisme (2), le plaisir (2) et le hasard (1).
[5] Sur 64 personnes : 42% exercent une activité professionnelle
contre 44% retraités, 6% de travailleurs religieux (à
l’association), 5% de chômeurs, et 3% d’étudiants.
[6] Terme utilisé par Godbout (2000 : 114) pour définir
les « activités d’écoute, visites »
mais aussi « l’accompagnement des personnes âgées
». Pouchelle (1998) a également traité du don
de temps, mais pour le personnel salarié en milieu hospitalier,
relativement aux échelles hiérarchiques de temps (pris,
perdu ou donné, rendu...), alors implicitement en vigueur
entre les différents corps de professionnels et / ou les
« patients ».
[7] En cela, cette position s’oppose à celle, notamment,
de Godelier (1996 : 141) pour qui le mouvement don / contre-don
est la « molécule élémentaire de toute
pratique de don ». Toutefois, c’est l’espace théorique
de cette contradiction qui permet de soulever les débats,
et, puisque non encore tranchés, d’y prendre position.
[8] Il s’agit d’une domiciliation légale et
non d’une domiciliation de fait : les SDF n’habitent
pas dans l’accueil.
[9] Carnet que les bénévoles remplissent à
chaque tournée. Il consigne : le chargement au départ
de l’association (vêtements, bons pour les services,
téléphone portable, gilets, badges, lampe, denrées),
les lieux d’arrêt de la voiture, le nom des SDF rencontrés,
les denrées distribuées, les remarques particulières.
[10] Semi-marathon de 21 km 500, au départ de Marseille,
arrivant à Cassis, petit village situé à l’Est
de la ville.
[11] Ce terme a déjà été utilisé
par Sahlins (1996 : 249) pour décrire la forme intentionnelle
du don en vue de « tenter sa chance », « défendre
son intérêt », chercher un « profit utilitaire
». Il fait allusion à des stratagèmes violents
pour parvenir à ses fins. De son côté, Petitat
(1995) l’évoque à travers un échange
à caractère intéressé, dépendant
et malveillant. Ce que j’évoque comme étant
une forme de réciprocité "négative"
diffère de ces définitions. Il est question ici d’une
réciprocité que les receveurs perçoivent de
manière négative par rapport à leur sensibilité
propre.
[12] Ce qui diffère donc des inversions des schémas
de don, traitées plus haut comme des « singularités
du terrain », qui surprennent et déroutent toujours
quelque peu les bénévoles de l’activité.
Bibliographie
BENERIA Lourdes, 1999. « Le travail non rémunéré
: le débat n’est pas clos », Revue internationale
du travail, (138-3) : 317-343.
BILBEAU Gilles, 2005. « Le retour du solidarisme communautaire
dans la pensée politique américaine », Communautés
et Socialités. Formes et force du lien social dans la modernité
tardive, sous la direction de Francine Saillant et Eric Gagnon,
Liber.
BLION Reynald, 1998. « Du discours à la pratique.
Une ONG sur le terrain du développement », ONG et développement,
sous la direction de J.P Deler, Y-A Fauré, A. Piveteau et
al., Karthala : 61-74.
CAILLE Alain, 1998, « Don, action et solidarité »,
in Produire les solidarités, la part des associations, Paris,
La MIRE : 25-36.
CAILLE Alain, 2000. Anthropologie du don. Le tiers paradigme. Desclée
de Brower.
CASTEL Robert, 1999. Les métamorphoses de la question sociale
: une chronique du salariat. Paris, Gallimard.
CELLIER Isabelle, 1995. « Le bénévolat à
travers la littérature. Un objet d’étude à
redéfinir », Anthropologie et Sociétés,
(19-1-2) : 175-190.
CHARBONNEAU Johanne, 1998. « Lien social et communauté
locale : quelques questions préalables », Lien social
et Politiques-RIAC (39) : 115-126.
CUNHA Manuela Ivone, 1997. « Le temps suspendu. Rythmes et
durées dans une prison portugaise », Terrain (29) :
58-68.
DAMON Julien, 2002. La question SDF. Paris, PUF.
DAMON Julien, 2004. « La question SDF au prisme des media
», Espaces et sociétés (116-117) : 93-110.
DERRIDA Jacques, 1991. Donner le temps. La fausse monnaie. Paris,
Galilée.
DUFOUR Pascale, 1998. « Les formes de résistance politique
des sans-emploi », Lien social et Politiques (39) : 73-85.
GABORIAU Patrick et TERROLLE Daniel, 2003. Ethnologie des sans-logis.
Etude d’une forme de domination sociale. Paris, L’Harmattan.
GODBOUT Jacques, 1995. « Les bonnes raisons de donner »,
Anthropologie et Sociétés (19)(1-2) : 45-56.
GODBOUT Jacques (en collaboration avec Alain Caillé), 2000.
L’Esprit du don. Paris, La Découverte (Poche).
GODELIER Maurice, 1996. L’énigme du don. Paris, Fayard.
GUILLOU Jacques et MOREAU de BELLAING Louis, 2003. Figures de l’exclusion.
Parcours de Sans Domicile Fixe. Paris, L’Harmattan.
HALBWACHS Maurice, 1996. « La mémoire collective et
le temps », Cahiers internationaux de sociologie, (101) :
45-65.
HAWKING Stefen, 1989. Une brève histoire du temps. Paris,
Flammarion, (coll. J’ai lu n°3361).
JAY GOULD Stephen, 1990. Aux racines du temps. Paris, Grasset.
ION Jacques et RAVON Bertrand, 1998. « Causes publiques,
affranchissement des appartenances et engagement personnel »,
Lien social et Politiques, (39) : 59-71.
LEROI-GOURHAN Alain, 1967. Le geste et la parole (2). Paris, Albin
Michel.
MAUSS Marcel, 1995. Essai sur le don. Forme et raison de l’échange
dans les sociétés archaïques, in : Sociologie
et Anthropologie. Paris, Quadrige, PUF (6e édition).
MELUCCI Alberto, 1993. « Vie quotidienne, besoins individuels
et action volontaire », Sociologie et sociétés
(25-1) : 189-198.
MORIN Richard et ROCHEFORT Michel, 1998. « Quartier et lien
social : des pratiques individuelles à l’action collective
», Lien social et Politiques (39) : 103-114.
NOWOTNY Helga, 1994. Time. The Modern and Postmodern Experience.
Cambridge, Polity Press.
PAUGAM Serge, 1998. « La dynamique de l’engagement
humanitaire », in : Produire les solidarités, la part
des associations. Paris, la MIRE : 246-268.
PAUGAM Serge, 2000. La disqualification sociale. Paris, Quadrige,
Presse Universitaire de France.
PETITAT André, 1995. « Le don : espace imaginaire
normatif et secret des acteurs », Anthropologie et Sociétés
(19-1-2) : 17-44.
POUCHELLE Marie-Christine, 1998. « ‘Ici on ne fait
pas de cadeaux’. Partages du temps et don de soi à
l’hôpital », Ethnologie française (28)
: 540-550.
RIFKIN Jeremy, 1996. La fin du travail. Paris, La Découverte.
ROUAY-LAMBERT Sophie, 2004. « Sur les traces des sans-abri.
Le cas exemplaire de Joan », Espaces et sociétés
(116-117) : 29-45.
SAILLANT Francine, 2005. « Corps, médiations, socialités
», Communautés et Socialités. Formes et force
du lien social dans la modernité tardive, sous la direction
de Francine Saillant et Eric Gagnon, Paris, Liber.
SAHLINS Marshall, 1996. Age de pierre, âge d’abondance.
L’économie des sociétés primitives. Paris,
Gallimard.
SILVA BARROS (da) Joana, 2004. « Entre programmes sociaux
et invisibilité publique : la politique d’assistance
aux sans-logis à São Paulo ». Espaces et sociétés,
(116-117) : 125-142.
SEVIGNY O. et al, 2002. Fenêtres ouvertes. Dire et partager
l’aide et les soins. Ecosociété.
VASSORT Marine, 2004. « "J’habite pas, je suis
de partout". Les jeunes errants à Marseille, une question
politique », Espaces et sociétés, (116-117)
: 79-92.
WEBER Max, 1994. L’éthique protestante et l’esprit
du capitalisme. Paris, Plon (Pocket).
Béatrice Eysermann
« Donner, recevoir, percevoir » sur le terrain : don
invisible et réciprocités subjectives entre les bénévoles
d’une action de nuit et les sans-abri, à Marseille
(France),
Numéro 8 - novembre 2005.
Pour citer cet article :
Béatrice Eysermann, « Donner, recevoir, percevoir
» sur le terrain : don invisible et réciprocités
subjectives entre les bénévoles d’une action
de nuit et les sans-abri, à Marseille (France). ethnographiques.org,
Numéro 8 - novembre 2005 [en ligne].
http://www.ethnographiques.org/2005/Eysermann.html
Numéro 8 - novembre 2005
|
|