Origine : http://lhomme.revues.org/document8.html
Résumé
L'interprétation sémantique, en terme d'agentivité,
des constructions discursives attribuées aux notions de femmes
et d'hommes dans des textes d'anthropologues hommes, permet de faire
l'hypothèse d'une mise en relation opposée des propriétés
d'humanité et de sexe pour chaque notion. Cette hypothèse
est ensuite confrontée aux analyses sémantiques du
genre grammatical lorsqu'il s'applique aux termes désignant
des humains. L'article conclut sur deux façons d'envisager
le sens du genre : une appréhension positiviste, pour laquelle
le sens est le décalque d'une définition de sciences
naturelles et une appréhension matérialiste, pour
laquelle le sens est le produit d'une manipulation idéologique
de propriétés physiques, entraînée par
un rapport de domination.
Texte intégral
L'observation des sociétés humaines et des langues
donne lieu à des descriptions et des théorisations
en anthropologie et en linguistique. Mais l'observation, la description
et la théorisation sont toujours orientées par les
effets mentaux des rapports sociaux inégalitaires, en particulier
ceux de sexe parce qu'ils sont les moins reconnus, de la société
des observateurs.
À partir de ces deux terrains d'analyse -- les discours
anthropologiques décrivant et théorisant les sociétés
et les discours linguistiques décrivant et théorisant
le genre grammatical --, j'étudie les effets de la notion
de sexe sur la notion d'humanité, selon que les objets de
discours sont femmes ou hommes.
Linguiste de formation, j'utilise dans mon travail les moyens de
la linguistique (théories, méthodes d'analyse et résultats),
mais dans un cadre explicitement et radicalement sociologique. Ma
démarche se situe donc à l'intersection d'une perspective
énonciative en linguistique -- la moins enfermée dans
une pseudo-autonomie du linguistique, tout du moins en théorie
-- et d'une perspective sociologique matérialiste des rapports
de pouvoir construisant les classes de sexe. Ce point de vue rompt
avec l'essentialisme dominant de la « différence »
des sexes et s'inscrit dans la critique de la connaissance entreprise
par certains courants des mouvements de libération des femmes
dès les années 70.
Puisque je m'efforce de traiter le langage comme une pratique sociale
et non comme une émanation de la « nature humaine »,
ces analyses matérialistes s'intéressant aux rapports
de pouvoir concrets et à leurs effets mentaux ont stimulé
et organisé ma réflexion1. Autrement dit, ces travaux
ne sont pas une annexe à mes analyses linguistiques mais
ils leur servent d'ancrage. En particulier, les recherches de Colette
Guillaumin sur l'idéologie naturaliste et celles de Nicole-Claude
Mathieu sur la dissymétrie dans la conceptualisation des
sexes en anthropologie m'ont offert, outre une théorisation
du rapport social construisant les humains en « hommes »
et en « femmes » que j'estime la mieux argumentée,
des éléments pertinents pour envisager le statut de
l'idéologique en sémantique linguistique.
La démarche commune à ces analyses est de ne penser
l'idéologique ni comme une sphère autonome, à
la limite sans rapport avec les structures matérielles --
les fameuses « mentalités » qui seraient toujours
en retard de plusieurs métros sur les rapports concrets supposés
devenus idylliques --, ni comme un reflet passif de ces structures.
Ce courant de pensée considère que les rapports de
pouvoir concrets exercés par les hommes sur les femmes 2produisent
simultanément et nécessairement des effets idéologiques,
psychiques, qui à leur tour, deviennent des éléments
efficients de clôture, de réduction des potentialités
humaines des femmes, c'est-à-dire deviennent des éléments
constitutifs des rapports matériels, mais n'en sont pas l'origine3.
Dans cette perspective, l'idéologique est la signification
inconsciente, bien avant d'être une doctrine explicite, produite
inéluctablement à l'intérieur de chaque système
sémiotique, tant que le rapport de pouvoir n'est pas combattu-reconnu.
« L'effet idéologique n'est nullement une catégorie
empirique autonome, il est la forme mentale que prennent certains
rapports sociaux déterminés ; le fait et l'effet idéologique
sont les deux faces d'un même phénomène. L'une
est un rapport social où des acteurs sont réduits
à l'état d'unité matérielle appropriée
(et non de simples porteurs de force de travail). L'autre, la face
idéologico-discursive, est la construction mentale qui fait
de ces mêmes acteurs des éléments de la nature
: des « choses » dans la pensée elle-même
» (Guillaumin 1978a : 8).
Du point de vue linguistique, mon travail s'inscrit dans une perspective
énonciative, pour laquelle le langage est conçu comme
une activité de production et de reconnaissance de signification
entre des énonciateurs4. L'approche formelle est donc focalisée
sur l'étude et la représentation des mécanismes
de production de signification. Cette approche ne sépare
plus langue et usage de la langue en théorisant le fait que
les conditions de mise en fonctionnement de la langue, notamment
le sujet énonciateur et le moment de l'énonciation,
sont inscrites dans la langue elle-même. L'inscription du
sujet énonciateur dans le système linguistique a pour
conséquence d'annuler l'illusion de transparence du langage
et de neutralité de la langue. La relation entre un énoncé
et l'événement extra-linguistique (au sens large,
réel et imaginaire) auquel il réfère est vue
comme toujours indirecte, médiatisée par les sujets
: il n'y a pas d'énoncé sans point de vue sur ce qui
est énoncé.
La représentation proposée des différents
plans constitutifs des énoncés intègre deux
lieux charnières entre l'extra-linguistique et le linguistique
: les notions et les relations primitives, d'une part, et, d'autre
part, la situation d'énonciation, composée du sujet
énonciateur et du moment de l'énonciation.
Les notions sont des systèmes de représentation complexe
de propriétés dites physico-culturelles (Culioli 1990),
que je qualifie personnellement d'idéologico-physiques pour
rendre compte du fait que l'idéologique est toujours premier
parce qu'il sélectionne et organise les propriétés.
Ce plan théorique est prévu pour permettre une articulation
de la linguistique avec la psychologie cognitive, mais il est évident
qu'il peut être défini en tant que plan d'ordre socio-cognitif.
De la même façon, au sujet énonciateur idéal,
conçu comme une origine de coordonnées mathématiques,
et défini comme humain, agent (du procès d'énonciation)
et déterminé (par la situation d'énonciation),
peut être adjointe une définition socio-idéologique
en termes d'appartenance à la classe de sexe dominée
ou à la classe de sexe dominante. Ce n'est évidemment
pas le cas dans le modèle des opérations énonciatives,
pas plus que dans aucun autre. Cependant, comparativement aux autres,
ce cadre théorique prévoit son articulation avec d'autres
disciplines.
Cet article traitera dans un premier temps des effets sémantiques
de la notion de sexe sur la notion d'humain dans des textes d'anthropologues
appartenant à la classe de sexe dominante. Il examinera ensuite
deux manières d'envisager le rapport entre notion de sexe
et notion d'humain dans l'analyse du genre grammatical en français.
Il tentera, en conclusion, de dégager les caractéristiques
théoriques et politiques de ces deux points de vue.
Notions de sexe et d'humanité
Le discours dominant en anthropologie
Je ferai tout d'abord quelques remarques à propos du discours
dominant, des textes scientifiques, de la façon de les utiliser
et de la méthode d'analyse. Le discours dominant sur les
sexes est celui dont le sens est reconnu comme évident ;
il est celui des membres de la classe de sexe dominante : ce sont
les agents de l'appropriation matérielle qui sont les agents
de l'idéologie sexiste, même si les patients de cette
appropriation intériorisent cette idéologie naturaliste
de façon plus ou moins contradictoire, tant qu'ils ne se
sont pas reconnus sujets dominés, objets dans ce rapport
de pouvoir. L'idéologie sexiste est exprimée sans
contradiction par les membres de la classe de sexe dominante parce
que, pour eux, il n'y a pas d'hétérogénéité
entre être sujet à l'origine de ses pratiques et être
sujet dans le rapport d'appropriation. Ce qui n'est pas le cas pour
les membres de la classe de sexe dominée. Pour eux, la contradiction
est permanente entre être sujet à l'origine de ses
pratiques et être objet dans le rapport d'appropriation5.
Si les hommes et les femmes partagent plus ou moins complètement
la même idéologie, cela n'a donc pas du tout le même
sens et implique une dissymétrie de la conscience pour les
membres de chaque classe de sexe, ainsi que l'a analysé Nicole-Claude
Mathieu (1985 : 176), qui démontre l'inanité de l'idée
de « consentement » des dominé(e)s à la
domination :
« Pour les opprimé(e)s, une position de classe objective
ne donne pas une seule forme de conscience. Il n'y a donc pas, concernant
les rapports de sexe, la « position de conscience »
des hommes et la position de conscience des femmes, mais la position
des hommes (avec variantes plus ou moins subtiles) et les positions
des femmes. Il y a un champ de conscience structuré et donné
pour les dominants, et de toute façon cohérent face
à la moindre menace contre leur pouvoir ; et diverses modalités
de fragmentation, de contradiction, d'adaptation ou de refus...
plus ou moins (dé)structurées de la part des dominé(e)s,
modalités dont l'appréhension semble particulièrement
malaisée pour un dominant. »
Et, plus loin :
« Il semble bien que les rapports d'oppression basés
sur l'exploitation du travail et du corps se traduisent par une
véritable anesthésie de la conscience inhérente
aux limitations concrètes, matérielles et intellectuelles,
imposées à l'opprimé(e), ce qui exclut qu'on
puisse parler de consentement » (ibid. : 230).
Pour résumer, si on veut étudier l'idéologie
sexiste « dans toute sa splendeur », ce sont les textes
d'auteurs hommes qu'il faut analyser.
Le discours anthropologique appartient au registre scientifique,
il prétend par conséquent à l'objectivité,
au traitement identique des sexes et au contrôle sur son énonciation.
Dès les années 70, Christine Delphy (1970, 1974) et
Nicole-Claude Mathieu (1971, 1973, 1977) ont montré qu'il
n'en était rien. La production massive de l'idéologie
sexiste, là où le questionnement attentif des évidences
fait partie de la définition de la pratique, montre que c'est
la norme sémantique, le sens courant à propos des
sexes qui est à l'¤uvre dans le discours dominant
en sciences sociales et que, du point de vue des sexes, celui-ci
est aussi peu scientifique que le discours de la rue ou des médias.
La remise en cause, par les anthropologues et les sociologues appartenant
à la classe de sexe dominée, du trucage conceptuel
et langagier dans le discours scientifique concernant les sexes,
s'inscrit dans le courant d'autocritique de la science né
avec 1968. Elle représente des enjeux théoriques et
politiques fondamentaux dans la transformation des connaissances
et de la société.
En outre, du point de vue méthodologique, les textes anthropologiques
sont des terrains intéressants pour une analyse comparative
: en effet, malgré l'importante élimination discursive
des femmes, certains passages, par exemple ceux qui traitent de
la division socio-sexuée du travail, per- mettent de développer
une analyse linguistique comparative pertinente. Lorsqu'on décrit
les activités de subsistance exécutées par
chaque sexe, ces activités sont habituellement désignées
par des verbes ayant des propriétés linguistiques
semblables. Il n'y a donc aucune contrainte d'ordre linguistique
à les construire différemment en fonction du sexe
des agents sociaux.
Enfin, une dernière remarque, également d'ordre méthodologique
: mon objectif est de cerner le plus profondément possible
les formes linguistiques de l'idéologie sexiste et non d'étudier
les caractéristiques linguistiques du discours scientifique.
J'utilise par conséquent les textes d'anthropologues comme
terrain et non comme objet d'analyse.
C'est un bon terrain d'analyse : les textes sont assez longs et
ont une unité, il est par conséquent possible de repérer
les formes répétitives et le réseau d'oppositions
formelles caractérisant les énoncés sur les
femmes et sur les hommes. L'interprétation sémantique
de ces oppositions formelles permet ensuite de montrer l'impact
de ce sens sur le raisonnement explicite des auteurs.
La méthode d'analyse repose sur l'idée (fondée
sur l'observation des langues) que certaines propriétés
des notions jouent sur la construction des énoncés,
et tout particulièrement les propriétés relevant
de la catégorie de l'animation : non-animé, animé
non-humain, animé humain. C'est donc par l'analyse des constructions
syntaxiques et énonciatives que l'on peut atteindre ces propriétés.
Par conséquent, je considère que les termes lexicaux
matérialisant, signifiant, les notions de femme et d'homme
n'ont que des traits sémantiques potentiels et que ce sont
les types de détermination linguistique des énoncés
à l'intérieur desquels ils sont insérés
qui leur attribuent des traits sémantiques réels.
Si, lexicalement, « femme » et « homme »
(et leurs substituts dans un texte) sont des termes ayant les propriétés
potentielles : animé humain, agent, et ce particulièrement
dans le domaine examiné de la division socio-sexuée
du travail, ces propriétés ne seront actualisées,
construites, que dans certains énoncés par certains
choix linguistiques6.
Énoncés descriptifs
A. Détermination linguistique des relations de base
notion homme-procès (processus) et notion femme-procès
(processus).
a) Thématisation de la notion déclencheuse du procès
par une structure active opposée à la thématisation
de la notion sur laquelle porte le procès par une structure
passive ou pronominale.
Description des hommes dans ce que l'auteur estime être leur
lieu d'activité :
«...ils l'investissent effectivement, obligés qu'il
sont de l'explorer avec minutie pour en exploiter systématiquement
toutes les ressources » [I] (Clastres 1966 : 15)7.
Aux verbes à la voix active, s'ajoutent la détermination
avec minutie et la proposition à valeur de finale pour en
exploiter systématiquement toutes les ressources, construisant
explicitement la notion homme comme humain, agent.
Description des femmes dans ce que l'auteur estime être leur
lieu d'activité :
« Au pôle opposé, le campement offre au chasseur
la tranquillité du repos et l'occasion du bricolage routinier,
tandis qu'il est pour les femmes le lieu où s'accomplissent
leurs activités spécifiques et se déploie une
vie familiale qu'elles contrôlent largement » [II] (ibid).
b) Détermination maximum par subordination de procès
opposée à la détermination minimum par coordination
de procès :
« L'agriculture par exemple relève autant des activités
masculines que féminines, puisque, si en général
les femmes se consacrent aux semailles, au sarclage des jardins
et à la récolte des légumes et céréales,
ce sont les hommes qui s'occupent de préparer le lieu des
plantations en abattant les arbres et en brûlant la végétation
sèche » [III] (ibid. : 14).
« Outre que leur revient la fonction décisive pour
des nomades du transport des biens familiaux, les épouses
des chasseurs fabriquent la vannerie, la poterie, les cordes des
arcs ; elles font la cuisine, s'occupent des enfants, etc. »
[IV] (ibid. : 15).
« Mais, en raison du type d'économie à quoi
est suspendue l'existence de la tribu, les vrais maîtres de
la forêt sont les chasseurs : ils l'investissent effectivement,
obligés qu'ils sont de l'explorer avec minutie pour en exploiter
systématiquement toutes les ressources » [I] (ibid.).
Dans un style plus abstrait, les procès signifiant les activités
des femmes (agriculture et élevage des cochons) et des hommes
(production de sel) peuvent apparaître tous trois sous la
forme de noms. Mais si la structure discursive élimine les
agents femmes, elle fait apparaître les agents hommes au moyen
des propositions relatives qui déterminent doublement «
production considérable d'un sel végétal »
:
« L'économie repose sur une agriculture de tubercules
(igname, patate douce) très efficace, sur l'élevage
des cochons et sur une production considérable d'un sel végétal
qu'ils cristallisent par évaporation et qui leur sert d'échange
contre tout ce qui fait défaut sur leur territoire, les pierres
pour faire des outils, les capes d'écorce, les bois durs
pour fabriquer des arcs » [V] (Godelier 1976 : 271).
c) Modalisation déplaçant l'assertion d'une relation
de type notion déclenchant un processus vers une relation
de type notion qualifiée par un état, opposée
à la modalisation renforçant l'assertion d'une relation
de type notion déclenchant un processus (construction de
la prise en charge) :
« L'agriculture par exemple relève autant des activités
masculines que féminines, puisque, si en général
les femmes se consacrent aux semailles, au sarclage des jardins
et à la récolte des légumes et céréales,
ce sont les hommes qui s'occupent de préparer le lieu des
plantations en abattant les arbres et en brûlant la végétation
sèche » [III] (Clastres 1966 : 14).
« Donc aux activités les plus complexes et les plus
diversifiées que les hommes vont assumer toute leur vie [...]
Par contraste, les femmes, confrontées en permanence à
des activités beaucoup moins diversifiées...»
[VI] (Godelier 1976 : 283).
B. Déterminations nominales.
a) Dissymétrie de quantification des notions :
«Ê... chaque homme passe sa vie à chasser pour
les autres...Ê» [VII] (Clastres 1966 : 21).
«Ê... elle place tous les hommes dans la même
position l'un par rapport à l'autre » [ VIII] (ibid.
: 22).
Ces constructions présentent la notion homme comme un ensemble
composé d'éléments énumérables,
c'est-à-dire comme une notion dénombrable, ce qui
est l'une des caractéristiques des notions perçues
comme animées. Il n'y a pas d'énoncés semblables
pour la notion femme, qui n'est pas construite comme un ensemble
composé d'éléments et qui reste de ce fait
indifférenciée par rapport à l'animé
et au non-animé8. On trouve même un énoncé
opposant l'ensemble des hommes à la notion de femme, valeur
purement qualitative (être femme) :
« Les hommes n'existent que comme chasseurs, et ils maintiennent
la certitude de leur être en préservant leur arc du
contact de la femme » [IX] (ibid. : 17).
b) Dissymétrie des désignations privilégiées
pour chaque notion : noms d'agent opposés à noms relationnels
(« épouse », « mère »), «
femme » et nom d'instrument :
«...les épouses des chasseurs...» [IV] (ibid.
: 15).
«... offre au chasseur... est pour les femmes...» [II]
(ibid.).
« L'espace, pourrait-on dire, de la « banalité
quotidienne », c'est la forêt pour les femmes, le campement
pour les hommes : pour ceux-ci l'existence ne devient authentique
que lorsqu'ils la réalisent comme chasseurs, c'est-à-dire
dans la forêt, et pour les femmes lorsque, cessant d'être
des moyens de transport, elles peuvent vivre dans le campement comme
épouses et comme mères » [X] (ibid. : 16).
« Il est à peine nécessaire de souligner que
l'arc, seule arme des chasseurs, est un outil exclusivement masculin
et que le panier, chose même des femmes, n'est utilisé
que par elles : les hommes chassent, les femmes portent »
[XI] (ibid.).
On notera l'isomorphie entre détermination des notions femme
et homme et détermination des objets qui leur sont associés.
c) Ordre quasi systématique de coordination des termes signifiant
les notions de femme et d'homme : en premier, la notion homme, en
second la notion femme, ordre reproduit dans l'ordination des textes,
quand la notion femme n'est pas éliminée. La notion
posée en premier est toujours la plus déterminée
pour l'énonciateur, c'est-à-dire perçue comme
la plus identifiable à lui-même. On constate en effet
que les énumérations de notions perçues comme
ayant les propriétés animé humain, animé
non-humain, non-animé se font le plus souvent selon cet ordre.
On dira plus spontanément Paul et le chien que le chien et
Paul. Lorsque l'énumération concerne des animés
humains, on constate également des ordinations privilégiées
: les hommes et les femmes ; les garçons et les filles ;
les frères et les s¤urs ; les parents et les enfants
; les médecins et les malades ; les professeurs et les élèves
; le maître et l'esclave... 9
On est en présence de l'expression d'un ordre décroissant
de détermination par rapport à l'humanité (même
ordination systématique de les hommes et les femmes, que
les hommes et les chiens, les hommes et les voitures) en raison
d'une relation de propriété masquée (les hommes
et leurs femmes, les hommes et leurs chiens, les hommes et leurs
voitures).
d) Référenciation intra-discursive des termes génériques
: sur un texte entier, la loi générale est que les
termes désignant un ensemble d'humains : peuple, classe d'âge,
genre humain, etc., ne réfèrent aux femmes que s'ils
réfèrent aux hommes. En conséquence, on observe
fréquemment la référenciation exclusive aux
hommes et jamais la référenciation exclusive aux femmes.
La référenciation au groupe de sexe femelle est donc
toujours indirecte : ce groupe est posé comme représentant
de l'ensemble désigné, relativement, et uniquement
relativement, au groupe de sexe mâle. Par contre, la référenciation
au groupe de sexe mâle est toujours directe : ce groupe est
posé comme représentant absolu de l'ensemble désigné.
Référenciation exclusive aux humains mâles
1. Construction référentielle « à distance
» :
« Le langage peut n'être plus le langage sans pour
cela s'anéantir dans l'insensé, et chacun peut comprendre
le chant des Aché bien que rien ne s'y dise » [XII]
(ibid. : 29).
Dans le texte, le chant dont il est question est celui des hommes
aché.
« Par leur nature et leur fonction, ces chants illustrent
en forme exemplaire la relation générale de l'homme
au langage sur quoi ces voix lointaines nous appellent à
méditer » [XIII] (ibid. : 28).
De façon identique à l'exemple précédent,
les « voix lointaines » sont celles des hommes mâles.
2. Construction référentielle intra-énoncé
:
« Il faut en effet souligner que, pour les Indiens, l'obligation
de donner le gibier n'est nullement vécue comme telle, tandis
que celle de partager l'épouse est éprouvée
comme aliénation » [XIV] (ibid. : 26).
« Même si l'enfant est mort-né, les Baruya soupçonnent
toujours leur femme d'avoir tué leur enfant » [XV]
(Godelier 1976 : 285).
Ou bien :
« Le village entier partit le lendemain dans une trentaine
de pirogues, nous laissant seuls avec les femmes et les enfants
dans les maisons abandonnées » [XVI] (Lévi-Strauss
1936 : 283).
À l'opposé des termes éventuellement définis
comme ambigus (polysémiques) : « Aché »,
« l'homme », « Indiens », « le village
entier » 10(dont le sens est reconduit par « seuls »
et « maisons abandonnées »), signifie univoquement,
hors contexte discursif, l'ensemble des humains d'un village. Cet
énoncé est un exemple de contradiction logique : le
village entier est parti et une partie du village est restée.
Si on le lit attentivement, il ne peut supporter qu'une seule interprétation
logique, qui est : « tous les hommes du village partirent
le lendemain...», mais cette interprétation fait bon
marché de la forme linguistique et par conséquent
ne tient pas compte de ce qui est effectivement dit. Ce qui est
dit en effet, c'est simultanément le sens collectif (tous
les humains d'un village sont partis) et le contraire de ce sens
(certains de ces humains sont restés). La référence
spécifique de sexe (mâle) ne fait l'objet d'aucune
prise en charge par l'énonciateur, elle est un effet en retour,
une déduction logique à partir des deux propositions
contradictoires. Expression générique (« le
village entier ») et référence spécifique
(mâle) ne sont donc pas sur le même plan du point de
vue de l'assertion, seul le sens générique est asserté.
Si on prend la matière signifiante au sérieux, la
seule paraphrase interprétative, pertinente linguistiquement
est donc celle qui fait apparaître explicitement l'opération
d'identification entre référent spécifique
visé et expression de sens générique utilisée
pour le désigner, soit une glose du type : tous les hommes
du village que l'énonciateur signifie comme tous les humains
du village, au moyen de l'expression métonymique «
le village entier ».
Référenciation explicite aux deux sexes
« Une opposition très apparente organise et domine
la vie quotidienne des Guayaki : celle des hommes et des femmes
dont les activités respectives...» [XVII] (Clastres
1966 : 14).
Dans ce cas, le terme désignant un peuple réfère
aux sexes de façon apparemment indifférenciée,
ordre de la coordination excepté. Nous venons de voir que
cet ordre canonique signifie un moins grand degré d'humanité
et une relation de propriété masquée. Nous
pouvons donc en déduire que lorsqu'un terme signifiant un
ensemble d'humains réfère explicitement aux deux sexes,
il le fait toujours de façon directe pour l'objet de discours
homme et de façon indirecte pour l'objet de discours femme.
L'expression celle des hommes et des femmes masque le sens sous-jacent
formalisé par celle des hommes et de leurs femmes.
Pour synthétiser les résultats de l'analyse de l'idéologie
sexiste dans le discours anthropologique dominant, je dirai qu'à
l'intérieur d'un texte se mettent en place deux réseaux
de détermination linguistique dissymétriques, modalisant,
d'une part, la qualité de la relation entre notion de femme
ou d'homme et procès désignant des activités
et, d'autre part, l'ensemble des termes désignant chaque
notion (les champs lexicaux).
L'ensemble des formes utilisées pour décrire les
activités des femmes n'est pas homogène : si, le plus
souvent, le lexique et la relation de base forment un schéma
d'énoncé potentiellement agentif, les énoncés
une fois construits n'actualisent pas cette agentivité potentielle
ou même la contredisent. Les humains femelles ne sont pas
construits discursivement en tant qu'agents, déclencheurs
intentionnels (distanciés) d'une action, mais bien plutôt
en tant qu'origines automatiques semblables aux machines, aux éléments
naturels et aux animaux (ce sont des « causes », dans
le registre des actants). Cette saisie des humains femelles en tant
que non-agent -- et par conséquent en tant qu'humain problématique
11--, construite par la détermination verbale, est confirmée
par la qualité de la détermination nominale : désignation
privilégiée en tant que sexe et sexe dépendant
(femme, épouse, mère)12, absence d'individuation et
de construction d'un ensemble. Ce statut d'humain problématique,
humain - non-humain en quelque sorte, est également construit
par la référenciation intra-discursive des termes
génériques qui exclut fréquemment le groupe
de sexe femelle ou qui le pose toujours de manière indirecte,
dépendant du groupe de sexe mâle.
À l'opposé, l'ensemble des formes utilisées
pour décrire les activités des humains mâles
jouent toutes dans le sens de leur construction discursive en tant
qu'agents et par conséquent humains absolus. De façon
cohérente, les déterminations nominales présentent
les humains mâles en tant qu'agents et individus faisant partie
d'un ensemble. Et l'attribution de l'humanité absolue à
la seule notion homme fait fréquemment de cette dernière
le référent caché des termes signifiant un
ensemble d'humains.
Enoncés théoriques
Loin d'être un dérapage sémantique sans importance,
la façon de parler des femmes et des hommes et de les énoncer
comme humains relatifs ou humains absolus est le noyau dur de la
signification qui sous-tend l'argumentation des auteurs. En effet,
quel que soit le type de division socio-sexuée du travail,
le travail accompli par les « humains relatifs », quand
il n'est pas occulté ou « perdu » en cours de
texte, sera toujours jugé de moindre qualité et de
moindre importance pour la société décrite
et plus comme des « occupations » que du travail13.
Reprenons l'énoncé de Pierre Clastres (1966 : 14)
cité supra :
« L'agriculture par exemple relève autant des activités
masculines que féminines, puisque, si en général
les femmes se consacrent aux semailles, au sarclage des jardins
et à la récolte des légumes et céréales,
ce sont les hommes qui s'occupent de préparer le lieu des
plantations en abattant les arbres et en brûlant la végétation
sèche. »
Ce fragment de discours a l'intérêt de concentrer
en un seul énoncé l'effet des manières de dire
sur une assertion théorique, « relever autant ».
Dans la partie qui sert de preuve à cette assertion (introduite
par « puisque »), la notion femme est mise en relation
avec quatre procès de type processus (semer, sarcler, récolter
légume, récolter céréale) et la notion
homme avec trois, de type processus également (préparer,
abattre, brûler). Dans l'énoncé construit (la
façon de dire), l'enchaînement des procès pour
la notion femme est de type juxtaposition, produisant une simple
succession chronologique à l'intérieur de laquelle
chaque procès est indéterminé par rapport aux
autres. Par contre, les procès attribués à
la notion homme sont en relation de subordination. Un procès
est déterminé deux fois, détermination qui
reconstruit un déroulement (début et fin) au procès
« préparer » et qui attribue la propriété
linguistique d'agent à la notion homme. Cette notion est
en effet construite en tant que notion déclencheuse d'un
procès qui a un début et une fin.
À l'inverse, la notion femme, potentiellement déclencheuse
de procès de type processus au niveau notionnel, est présentée
en tant que notion qualifiée par des états, en raison
du type de repérage aspectuel caractéristique des
énoncés scientifiques : énoncés désactualisés,
de type définitoire. Ces énoncés sont ambivalents
du point de vue aspectuel puisque des processus notionnels y sont
construits comme des états (en dehors de tout déroulement).
Mais pour la notion homme, le déroulement du procès
« préparer » est signifié par la subordination
des procès.
À cette première dissymétrie s'ajoute celle
des modalités « se consacrer à »/«s'occuper
de ». Dans le premier cas, la modalité déplace
l'assertion de « faire quelque chose » à «
donner son temps à », « se donner à »,
dans le deuxième on a affaire à une modalité
de visée « prendre en charge », qui construit
la notion comme origine volontaire d'un processus. Ces modalités
jouent dans le même sens que l'opposition juxtaposition/subordination
de procès pour ne pas présenter la notion femme en
tant qu'agent, et par conséquent en tant qu'humain, et pour
attribuer agentivité et humanité à la notion
homme.
À cet ensemble d'oppositions s'ajoute celle relative à
la focalisation « si en général... ce sont...
qui » qui pèse sur la validité du jugement «
relever autant ». Le premier membre de l'expression signifie
« femmes » comme n'étant pas seul à valider
la relation prédicative, tandis que le deuxième signifie
« hommes » comme étant seul à valider
cette relation (ce ne sont pas toujours les femmes qui... mais ce
sont toujours les hommes qui...).
La mise en rapport de ces significations produites par les constructions
grammaticales avec l'assertion théorique « L'agriculture
relève autant des activités masculines que féminines
», montre que c'est l'absence de construction de l'agentivité
pour la notion femme opposée à l'emphase agentive
pour la notion homme qui est la « preuve » du jugement
d'équivalence. Cette équivalence est posée
entre grande quantité d'activités sans qualité
et petite quantité d'activités de grande qualité
: une « preuve » du type « si les femmes passent
beaucoup de temps à l'agriculture, ce sont les hommes les
agriculteurs », jugement banal et caractéristique de
la façon dominante de parler les rapports d'exploitation,
et en particulier les rapports d'appropriation du corps en tant
que machine-à-force-de-travail dans notre société
(Guillaumin 1978a).
Le jugement théorique repose fondamentalement sur la façon
de dire le travail des unes et des autres. Comme cette signification
ne fait pas l'objet d'une formulation explicite, elle n'est en général
pas perçue consciemment, et « autant » peut être
interprété comme marquant une égalité
de quantité de travail. La symétrie formelle à
un certain niveau joue dans ce sens. Cette égalité
est fausse d'un point de vue logique sur les procès de travail
extra-linguistiques, mais elle est vraie du point de vue idéologique
: le travail effectué par des humains appropriés n'est
pas perçu comme du travail... ou, si on en croit l'énoncé
suivant, est perçu comme le travail des propriétaires
:
« Grâce aux outils d'acier, avec la même quantité
de travail qu'autrefois, les hommes baruya ont pu défricher
de plus grands jardins dans la forêt et produire davantage
de tubercules, ce qui permit d'intensifier l'élevage des
cochons » [XVIII] (Godelier 1976 : 289)14.
Remarquons que contrairement au point de vue courant sur le sexisme
langagier, les énoncés précédemment
analysés ne comportent pas de connotations péjoratives
(au sens strict). La péjoration peut évidemment intervenir,
en particulier lorsqu'il est question des relations entre les sexes.
On observe à ce propos la construction de l'agentivité
pour les femmes, et toujours mauvaise, malveillante, sans la moindre
symétrie pour les hommes15. Mais en général,
dans les textes scientifiques, les connotations péjoratives,
au sens strict du terme, ne caractérisent pas les énoncés
relatifs aux femmes. Et cependant les textes étudiés
sont fortement sexistes16.
Du point de vue linguistique, le fait que les manières de
dire (choix du lexique et ensemble des constructions grammaticales)
soient déterminantes dans les jugements théoriques
est un argument décisif pour considérer l'idéologique
comme l'élément fondamental dans la construction du
sens et non comme le parasitage ponctuel (les connotations péjoratives)
d'un niveau neutre et au-dessus de tout soupçon.
Le sens de ces manières de dire (agent et humain/non-agent
(cause), et sexe) peut alors s'interpréter comme l'expression
directe, mais non assertée, de la pensée des sexes
dans le rapport d'appropriation caractérisant la société
des auteurs, c'est-à-dire la nôtre. Les propriétés
d'humanité et de sexe ont des poids inverses pour les notions
de femme et d'homme, et c'est ce qui entraîne les oppositions
de détermination linguistique des énoncés :
la notion d'homme est pleinement déterminée en tant
qu'humain, tandis que celle de femme ne l'est pas ; les constructions
discursives la placent du côté de l'animalité
et des objets inanimés.
Si on refuse de reconnaître le rapport social d'appropriation
construisant les sexes dans notre société, il est
facile, et fréquent, de s'échapper dans les structures
sociales des sociétés décrites pour justifier
l'origine des dissymétries linguistiques.
Ce faisant, on invalide les observations suivantes : les phénomènes
relevés sont répétitifs, quelles que soient
les sociétés décrites et les positions théoriques
des auteurs ; ils concernent aussi bien le discours banal que le
discours savant sur notre propre société ainsi que
le discours savant sur les sociétés ethnologisées.
Ce n'est donc ni une organisation sémantique individuelle,
propre à certains auteurs, ni l'effet du rapport social de
sexe de la société extérieure à l'anthropologue,
mais la norme sémantique des rapports de sexe de notre société.
En outre, renvoyer la cause du discours sexiste en anthropologie
à l'effet de la structure sociale des sociétés
décrites, c'est du point de vue théorique, concevoir
le sémantique comme un décalque neutre de la réalité
extra-linguistique et les anthropologues comme des magnétophones
enregistrant les sociétés qui parleraient d'elles-mêmes.
C'est la négation de l'inscription des énonciateurs,
construits socio-idéologiquement dans leurs discours.
Enfin, il est injustifiable que dans un texte scientifique une
classe de sexe disparaisse de la société décrite
et soit construite comme non-agent de ses pratiques, quelle que
soit la relation sociale qui définisse les sexes dans cette
société. Objectivement, un humain dominé est
toujours un humain, et quel que soit le point de vue de l'observateur
sur les rapports sociaux de sexe de la société étudiée,
il n'y a pas de raison extérieure à sa propre structuration
idéologique pour ne pas traiter discursivement les deux sexes
selon les mêmes critères17.
Ainsi que l'écrit Nicole-Claude Mathieu (1987 : 604), à
propos du discours ethnologique et de la question de l'autre :
« À la définition et à la connaissance
des femmes comme groupe minoritaire (donc « autre »
d'une certaine manière), s'opposent :
I. - d'une part, des frontières externes, qui concernent
la définition de la société globale. Ces frontières
externes incluent l'Autre-femme dans le Même, le Soi d'une
société, et du même coup l'invisibilisent ;
II. - d'autre part, des limites internes dans l'analyse du fonctionnement
d'une société. Ces limites internes excluent l'Autre-femme,
et l'invisibilisent également.
C'est que « la femme » est pour l'ethnologue (homme
ou femme) à la fois l'autre de l'Autre et l'autre du Soi
-- l'Autre absolue. C'est que le Soi comme l'Autre désignent
un sujet (l'autre, pour l'ethnologue, est l'autre sujet que moi),
mais un sujet de référence, celui qui représente
la totalité sociale -- et ce sujet s'avère masculin
dans presque toutes les sociétés, et particulièrement
les nôtres, qui produisent le discours de la science. »
Aussi les femmes en tant que groupe minorisé et opprimé
ne sauraient-elles être prises comme sujet de référence,
même lorsqu'on parle de groupes minorisés. »
Notions de sexe et d'humanité
Genre grammatical et référents humains en
linguistique
Si l'analyse des formes discursives entraînées par
les notions de femme et d'homme dans le discours anthropologique
dominant n'est pas centrée sur le genre grammatical, elle
le rencontre cependant. De façon explicite, lors de l'analyse
de la référenciation intradiscursive aux groupes de
sexe par les termes génériques masculins et de façon
implicite pour l'ensemble des termes lexicalisant les notions de
femme et d'homme, termes qui sont en français, dans la majorité
des cas, de genre féminin ou masculin. De plus, il n'est
pas invraisemblable de penser que les poids inverses de la notion
de sexe par rapport à la notion d'humanité, selon
que les humains dont on parle sont femmes ou hommes, vont se retrouver
dans les signifiés du genre lorsqu'ils concernent les substantifs
désignant les humains.
Cependant, en linguistique, de façon générale,
la conception sémantique du genre pour les référents
humains de chaque sexe symétrise trait d'humanité
et trait de sexe. La contradiction entre les effets dissymétriques
de la notion de sexe sur la notion d'humanité pour les notions
d'homme (humain absolu) et de femme (humain relatif et sexe) dans
le discours dominant en anthropologie -- et dans le discours dominant
tout court -- et la détermination symétrique de la
notion d'humanité par le sexe dans l'analyse sémantique
du genre lorsqu'il concerne les humains (humain mâle / humain
femelle) est ce qui a déterminé mon analyse des conceptions
sémantiques du genre en linguistique18.
Le point de vue le plus répandu en linguistique, dite générale19,
considère en effet que l'opposition sémantique de
base, entre masculin et féminin référant aux
humains, est symétrique : le masculin signifie mâle
et le féminin femelle. À cette valeur première
du masculin signifiant le sexe, s'ajoute une valeur dite générique.
Ce masculin générique est défini extensionnellement,
comme pouvant référer, s'appliquer, à des humains
femelles (professeur, docteur par exemple). Dans cette optique,
le masculin générique est une valeur sémantique
secondaire, séparée de la valeur spécifique
/mâle/ posée comme fondamentale.
Si l'opposition formelle entre masculin et féminin est fréquemment
conçue comme corrélation entre un genre marqué
(le féminin) et un genre non-marqué (le masculin)20,
cette structuration reste vide de sens. L'absence de signification
attribuée à ce type de relation est la conséquence
directe du privilège accordé au formel désembrayé
de tout investissement sémantique. Cela permet d'analyser
formellement le genre pour tous les substantifs d'une langue, qu'ils
désignent des notions perçues comme non-animé,
animé non-humain ou humain.
Dans cette perspective, le sexe biologique est codé par
le genre grammatical : on parle d'ailleurs couramment à ce
propos de « genre naturel » ou de « genre vrai
». Les dissymétries sémantiques entre féminin
et masculin, lorsqu'elles sont signalées, toujours de façon
anecdotique, sont renvoyées à des raisons sociales,
extra-linguistiques par pétition de principe, et la structuration
proprement linguistique (opposition entre un genre marqué
et un genre non-marqué) est traitée comme purement
formelle, n'ayant pas de signification, et relevant de l'organisation
générale de la langue. La définition zoologique
des référents est le sens du genre.
La linguistique occulte le sens proprement linguistique du genre
pour les termes référant aux humains au prix d'une
contradiction fondamentale pour une discipline qui se veut formelle,
à juste titre. Ce n'est pas le type de relation structurant
la catégorie grammaticale qui détermine le sens, pas
plus que les propriétés référentielles
du masculin et du féminin (l'application étendue du
masculin, neutralisant l'opposition de sexe, et restreinte du féminin,
s'appliquant strictement aux femmes) mais les propriétés
physiques des référents (l'« extra-linguistique
objectif »).
L'illusion de symétrie fondamentale entre les valeurs sémantiques
du masculin et du féminin est entraînée par
la méconnaissance et du rapport de pouvoir construisant les
classes sociales de sexe, et de son effet sur les notions socio-cognitives
de sexe et d'humanité, dont nous avons vu qu'elles sont appréhendables
dans les discours, la langue mise en fonctionnement. Dans cette
optique positiviste, il n'y a pas d'écart entre conceptualisation
proprement linguistique des référents (c'est-à-dire
idéologique) et définition zoologique de ceux-ci.
Le sens du genre est un décalque d'une classification de
sciences naturelles.
Si, au contraire, on part du principe qu'aucun trait physique n'est
spontanément significatif et qu'il ne prend de valeur sémiotique
qu'à l'intérieur d'une relation sociale de domination,
et si on tient compte des effets sémantiques analysés
dans la première partie de cet article, on est en droit de
faire l'hypothèse que les notions d'humanité et de
sexe sont d'ordre socio-cognitif et qu'elles ne sont pas structurées
de la même façon pour les référents socio-sexués.
La structuration est logique pour les représentants de la
classe de sexe dominante : humain en tant que notion définissante,
mâle en tant que notion qualifiante. Par contre, la structuration
est irrationnelle pour les représentants de la classe de
sexe dominée : femelle est la notion définissante,
humain est la notion qualifiante. Ce type de structuration notionnelle
classe les femelles humaines à l'intérieur des femelles
animales.
L'opposition fondamentale entre propriétés définissantes
des notions d'homme et de femme, dont je fais l'hypothèse
qu'elle correspond à l'opposition des signifiés du
genre, est par conséquent : humain/femelle et le genre dit
masculin est toujours générique du point de vue du
sens humain, quelle que soit son extension, tandis que le féminin
ne l'est jamais (Michard 1991). En conséquence, lorsqu'un
terme masculin (désignant une population, une classe d'âge,
le genre humain) tracte avec lui, par déduction, la référence
au sexe mâle, ainsi que nous l'avons vu à propos du
discours anthropologique, cela ne l'empêche nullement d'avoir
/humain/ comme signifié premier ; il n'est un « faux
générique » que du point de vue référentiel.
La définition idéologique de la classe de sexe dominée
par le sexe et de la classe de sexe dominante par l'humanité,
qui est le sens fondamental du genre (le sens fondamental de la
corrélation entre un genre marqué et un genre non-marqué)
est également la caractéristique du sexisme langagier
: la catégorisation naturaliste, raciste, de la classe de
sexe dominée, son marquage comme sexe. De ce point de vue
il n'y a par conséquent jamais aucune symétrie entre
sens du genre dit masculin et sens du genre féminin, et il
n'y a pas à proprement parler de « genre masculin »,
(Guillaumin 1978a, 1984 ; Wittig 1985).
L'effet cognitif (idéologique) du rapport de pouvoir est
ainsi posé au niveau fondamental du processus de symbolisation
: la mainmise sur les humains femelles entraîne pour eux la
sélection et la manipulation symboliques du trait de sexe
: d'attribut accidentel il devient définissant essentiel21.
Du point de vue linguistique, cette analyse socio-sémantique
(et non zoo-sémantique) semble pouvoir expliquer de façon
unifiée beaucoup de phénomènes analysés
à propos du genre. Elle motive idéologiquement la
loi formelle de l'accord au masculin pluriel de termes féminins
et masculins : accord au « genre » général
; elle donne un sens à la dérivation des féminins
à partir des masculins22: différenciation du général
; elle permet de comprendre les dérapages sémantiques
des termes féminins par rapport à leurs homologues
formels masculins et d'envisager la péjoration qui y est
attachée comme une conséquence du sens de base du
féminin : femelle ; elle est cohérente avec le fonctionnement
référentiel des termes génériques :
le « genre » général ne peut référer
de façon autonome, directe, à ce qui est conçu
comme humain relatif (femelle de l'humain).
Si l'on raisonne à partir de la structure entre marqué
et non-marqué de façon cohérente, semblable
au raisonnement fait en phonologie ou en morphologie, de même
que la corrélation de marque oppose en phonologie ou en morphologie
deux éléments à partir d'un seul trait existant
ou n'existant pas, la corrélation de marque en sémantique
oppose deux valeurs sémantiques à partir d'un seul
trait sémantique existant ou n'existant pas, c'est-à-dire
que dans le cas du genre, c'est le sexe qui est le trait sémantique
pertinent et qui oppose mention de sexe/hors mention de sexe23.
Et c'est bien parce que le signifié premier du masculin ne
pose rien quant au sexe qu'il est capable de référer
à des humains hors mention de sexe. C'est bien aussi parce
que le signifié de sexe est premier pour le féminin
qu'il est incapable de référer à des humains
hors mention de sexe.
Or définir par le sexe (ou tout autre trait physique) un
seul des deux membres de l'opposition, équivaut inéluctablement
à signifier des humains d'une autre sorte, des humains indifférenciés
par rapport à l'animalité.
Enfin, c'est cette opposition sémantique fondamentale (humain/
femelle) qui sous-tend le sens des oppositions de structures syntaxico-énonciatives
entraînées par les notions d'homme et de femme : agent/
cause (humain/animal), analysées dans la première
partie de cet article24.
À ma connaissance, la représentation sémantique
de l'opposition entre un genre marqué et un genre non-marqué
: humain/sexe (femelle), n'apparaît dans aucun ouvrage linguistique,
pas même chez Roman Jakobson, bien qu'il pose le trait femelle
comme trait pertinent de l'opposition. Par contre, l'opposition
sémantique de genre, symétrisée par les linguistes,
est fréquemment traitée à partir d'un seul
des traits sémantiques de sexe, à la forme positive
ou négative. Puisque dans cette perspective, l'opposition
est pensée comme une relation entre des contradictoires (on
ne peut être mâle et femelle, mais on ne peut être
ni mâle ni femelle), pour laquelle, le négatif de l'un
des termes implique le positif de l'autre, le choix entre les deux
traits est logiquement indifférent. Et, par pur hasard, c'est
/mâle/ qui est choisi, entraînant la représentation
de /femelle/ comme /-mâle/. Quelques critiques (par exemple
Key 1975 ; Penelope 1990) 25s'insurgent contre la notation métalinguistique
en + et - mâle, notation qui correspond très exactement
à la pensée des femelles comme mâles castrés.
Mais, si le choix de /femelle/ comme repère de l'opposition
peut nous faire plaisir, d'une part, il ne change rien à
la symétrie postulée entre sexe et humanité
signifiée par le genre et, d'autre part, il contredit la
réalité socio-idéologique et langagière
pour laquelle si, en tant qu'humains appropriés, nous sommes
sexe (femelle), en conséquence, mais en conséquence
seulement, nous ne possédons pas le sexe (mâle).
On peut en effet faire l'hypothèse qu'à l'intérieur
du rapport d'appropriation construisant les classes de sexe, la
notion de sexe est manipulée idéologiquement à
deux niveaux : au niveau fondamental du rapport entre sexe et humanité,
le sexe est la marque symbolique de la classe de sexe appropriée
(propriété symbolisant la classe des femmes : le sexe)26.
Cette assignation de la moitié du genre humain à l'animalité
entraîne simultanément et inéluctablement l'accaparement
de l'humanité par l'autre moitié. C'est le sens du
fonctionnement dissymétrique du genre grammatical, ainsi
que celui des dissymétries discursives présentant
la notion homme comme agent et la notion femme comme cause.
Dans la logique de cette opposition idéologique, la notion
de sexe est manipulée une deuxième fois, mais en tant
qu'opposition des sexes. Seuls les dominants, possèdent,
entre autres, des attributs physiques remarquables, et par conséquent,
au lieu d'avoir un sexe, (comme tout le monde), ils possèdent
le sexe (mâle). Corrélativement, les dominées
sont perçues et définies comme ne possédant
pas le sexe27. Le discours dominant sur la sexualité serait
un bon exemple linguistique de cette deuxième manipulation.
Dans la première relation, la notion de sexe conceptualise
la classe des femmes et signifie sa naturalisation. De avoir un
sexe, on passe à être sexe (femelle). Dans le deuxième,
le sexe, de notion qualifiante relative devient notion qualifiante
absolue, mais reste qualifiante. On passe de avoir un sexe à
avoir le sexe (mâle).
Point de vue positiviste ou matérialiste en sémantique
Ces deux conceptions de l'expression du sexe et de l'humanité
en français correspondent de manière générale
à deux façons d'envisager le sémantique, c'est-à-dire
de penser le rapport entre extra-linguistique et linguistique28.
Pour la première conception, il n'y a pas de rapport social
de domination des hommes sur les femmes et, de toute façon,
le sens linguistique échappe aux effets des rapports de domination.
Chaque groupe de sexe est conçu comme existant en soi, à
partir de caractéristiques physico-biologiques. Ces caractéristiques
sont spontanément significatives : d'elles découle
automatiquement le sens du genre (humain mâle/humain femelle).
Propriétés physiques et sens linguistique sont homogènes.
C'est le point de vue positiviste classique en linguistique29.
Pour cette appréhension essentialiste, à fondement
zoologique (le naturel étant le garant de l'« objectivité
»), le genre signifie donc les sexes de façon symétrique
par rapport à l'humanité, quels que soient les démentis
à cette symétrie. À cette opposition symétrique
se superpose une structuration formelle dissymétrique. Le
genre est donc défini simultanément par une opposition
sémantique symétrique, fondée sur une classification
de sciences naturelles, et par une structure formelle dissymétrique
de langue qui n'a pas de sens (l'opposition entre un genre marqué
et un genre non-marqué). Plus précisément,
c'est le sens relationnel de cette dissymétrie qui est escamoté
: le fait que le masculin soit le genre non-marqué et ait
une valeur sémantique générique est vu comme
sans effet sur le sens du genre féminin.
Le traitement a-sémantique de la corrélation de marque,
cache et rend inoffensive la catégorisation naturaliste au
fondement du sens du genre féminin et sa conséquence
: le sens général humain du genre « masculin
». En effet, lorsque ce type d'opposition structure des formes
linguistiques (paradigmes lexicaux ou morphologiques) référant
à des humains, elle ne peut pas ne pas avoir de sens. En
outre, de nombreux travaux ont montré qu'on retrouve cette
dissymétrie, sous forme discursive, non grammaticalisée,
pour signifier d'autres rapports de domination30.
Le genre grammatical n'est pas indispensable pour marquer la classe
de sexe dominée, mais quand il existe, cette catégorisation
est inscrite dans la langue. Ainsi que Monique Wittig (1985) le
remarque, le genre est l'unique marque grammaticale qui réfère
à un groupe opprimé.
Quant à la représentation « métalinguistique
» en + et - à partir du trait sémantique /mâle/,
elle formalise l'effet idéologique second de la position
sociale de dominants des mâles : la surévaluation du
sexe mâle (le sexe) qui, dans l'optique d'une opposition symétrique
entre termes contradictoires, en fait le repère, et implique
la définition corrélative du sexe femelle comme non-sexe
mâle. Mais si cette représentation est juste idéologiquement
-- au niveau de l'opposition entre les traits de sexe, le seul envisagé
en général --, elle n'est évidemment pas justifiée
de ce point de vue mais présentée comme une simple
commodité technique, sans signification. Cette notation correspond
donc bien à l'un des effets idéologiques du rapport
de pouvoir mais n'est pas reconnue comme telle.
L'appréhension positiviste ne rend compte ni de l'usage
effectif de la langue en discours, ni de la structure formelle de
genre en langue. Elle cache la dissymétrie fondamentale de
la structure cognitive et sémantique du genre dans une vue
naturaliste symétrisée. Elle reconduit ainsi l'idéologie
sexiste (la catégorisation des humains femelles en tant que
sexe) en la voilant d'une fausse symétrie. C'est d'ailleurs
sur cette fausse symétrie que sont fondés les souhaits
de « féminisation » de la langue.
Pour la deuxième façon de concevoir notion de sexe,
notion d'humanité et langage, les sexes sont conceptualisés
comme classes construites par une relation d'exploitation spécifique
: une relation d'appropriation du corps (Guillaumin 1978a). Ce rapport
de pouvoir, qui a nécessairement des effets cognitifs, demeure
le centre à partir duquel se développe l'analyse.
Dans cette relation, le sexe devient le signe de la classe de sexe
appropriée et la catégorie du genre qui oppose sémantiquement
humain à femelle est le produit idéologique intrinsèque
du rapport d'appropriation. C'est le point de vue critique matérialiste,
essentiellement développé en France, et aux États-Unis
par Monique Wittig, par exemple dans sa très belle analyse
politique, philosophique et de critique littéraire : «
The Mark of Gender » (1985). Dans cette perspective, naturel
et sémantique sont hétérogènes, le langage
est considéré comme pratique politique et le sens
comme point de vue idéologique sur les référérents
socio-sexués.
Dans l'appréhension matérialiste du sens, les notions
de sexe et d'humanité sont conçues comme des notions
idéologiques, contingentes, historiquement variables31.
Le genre est alors analysé comme le modèle de la
catégorisation naturaliste, raciste, inscrite dans la langue,
et en conséquence, la théorie de la marque a toujours
une pertinence sémantique pour les référents
humains. À l'opposé d'une autre position féministe,
qui réfute la valeur générique du masculin
en ne relevant que son défaut référentiel et
qui n'analyse pas le féminin comme signifiant fondamentalement
femelle, dans l'optique matérialiste, le sens générique
du « masculin » (humain) existe bel et bien, c'est même
son sens fondamental et le genre féminin est bien le genre
marqué sémantiquement : sexe.
Pour la critique matérialiste, le défaut référentiel
des génériques est un effet du rapport de domination
qui ne remet pas en cause le sens générique du masculin.
La capacité référentielle générique
est biaisée, réduite, mais elle existe parce que le
sens la permet. Tandis que le sens du féminin : femelle,
est générique du point de vue du sexe et ne peut référer
qu'à l'ensemble des femelles (animales-humaines). Le sens
du féminin ne permet pas l'accès à l'humain
général.
Bibliographie
Bisseret, Noëlle
1974 « Langages et identité de classe : les classes
sociales « se » parlent », L'Année sociologique
25 : 237-264.
1975 « Classes sociales et langage : au-delà de la
problématique privilège / handicap », L'Homme
et la société 37-38 : 247-270.
Brunot, Ferdinand
1965 « Les sexes et les genres », in La pensée
et la langue. Méthode, principe et plan d'une théorie
nouvelle du langage appliquée au français. Paris,
Masson : 85-93. (1re éd. 1926.)
Capitan, Colette
1987 « L'abolition de « l'Ancien Régime »
: question d'histoire ou d'actualité ?», Les Temps
Modernes 487 : 69-84.
1988 «Ê"Status of Women" in French Revolutionary/Liberal
Ideology », in Gill Seidel, ed., The Nature of the Right :
A Feminist Analysis of Order Patterns. Amsterdam, J. Benjamins («
Critical Theory » 6) : 161-171.
1993 La nature à l'ordre du jour : 1789-1793. Paris, Kimé.
1996 « Nation, nature et statut des personnes au cours de
la Révolution française », Mots 49 : 18-28.
Clastres, Pierre
1966 « L'arc et le panier », L'Homme VI (2) : 13-31.
Corbett, Greville
1991 Gender. Cambridge, Cambridge University Press.
Culioli, Antoine
1968 « À propos du genre en anglais contemporain »,
Les Langues modernes 3: 38-46.
1990 Pour une linguistique de l'énonciation : opérations
et représentations, Tome 1. Paris, Ophris.
Delphy, Christine
1970 « L'ennemi principal », Partisans 54-55 : Libération
des femmes année zéro : 157-172. [Signé Christine
Dupont.]
1974 «Mariage et divorce, l'impasse à double face
», Les Temps Modernes 333-334, avril-mai : Les femmes s'entêtent
: 1815-1829.
1975 « Pour un féminisme matérialiste »,
L'Arc 61 : Simone de Beauvoir et la lutte des femmes : 61-67.
1977 « Nos amis et nous : les fondements cachés de
quelques discours pseudo-féministes », Questions féministes
1: 21-49.
Dubois, Jean
1965 Grammaire structurale du français : nom et pronom.
Paris, Larousse.
Fuchs, Catherine
1982 La Paraphrase. Paris, Presses universitaires de France.
Godelier, Maurice
1976 « Le sexe comme fondement ultime de l'odre social et
cosmique chez les Baruya de Nouvelle-Guinée », in A.
Verdiglione, ed., Sexualité et pouvoir. Paris, Payot : 268-306.
Guillaumin, Colette
1972a L'Idéologie raciste. Genèse et langage actuel.
Paris, Mouton.
1972b « Caractères spécifiques de l'idéologie
raciste », Cahiers internationaux de sociologie 53 : 247-274.
1977 « Race et nature : système des marques, idée
de groupe naturel et rapports sociaux », Pluriel 11: 39-55.
1978a « Pratique du pouvoir et idée de nature. 1 :
L'appropriation des femmes », Questions féministes
2: 5-30.
1978b « Pratique du pouvoir et idée de nature. 2 :
Le discours de la nature », Questions féministes 3:
5-28.
1978c « De la transparence des femmes. Nous sommes toutes
des filles de vitrières », Questions féministes
4: 51-54.
1979 « Question de différence », Questions féministes
6: 3-21.
1981a « Nature et histoire : à propos d'un «
matérialisme » », in Maurice Olender, ed., Le
Racisme : mythes et sciences. Bruxelles, Éditions Complexe
: 51-59.
1981b « Femmes et théories de la société
: remarques sur les effets théoriques de la colère
des opprimées », Sociologie et société
13 (2) : 19-31.
1981c « Le chou et le moteur à deux temps : de la
catégorie à la hiérarchie », Le Genre
humain 2 : Penser, classer : 30-36.
1983 « Porter aux nues et penser pis que pendre : remarques
sur les stéréotypes dans le racisme », Recherche,
pédagogie et culture avril-mai : 35-39.
1984 « Masculin banal/masculin général »,
Le Genre humain 10 : 65-73.
1992a « Le corps construit », in Sexe, race et pratique
du pouvoir : l'idée de nature. Paris, Côté-femmes
(« Recherches ») : 117-142.
1992b Sexe, race et pratique du pouvoir : l'idée de Nature.
Paris, Côté-femmes (« Recherches »).
Hjelmslev, Louis
1956 « Animé et inanimé, personnel et non-personnel
», Travaux de l'Institut de linguistique de Paris 1 : 155-199.
Hurtig, Marie-Claude & Marie-France Pichevin
1991 « Catégorisation de sexe et perception d'autrui
», in Marie-Claude Hurtig, Michèle Kail & Hélène
Rouch, eds, Sexe et genre : de la hiérarchie entre les sexes.
Paris, Éditions du CNRS : 169-180.
Jakobson, Roman
1971a « Signe zéro », Selected writings II.
Paris-La Haye, Mouton : 211-219. (1re éd. 1939.)
1971b « The Gender Pattern of Russian », Selected writings
II. Paris-La Haye, Mouton : 184-186. (1re éd. 1959.)
Jespersen, Otto
1964 « Gender », in Essentials in English Grammar.
Tuscaloosa, University of Alabama Press : chap. 19. (1re éd.
1933.)
1971 « Genre et sexe », in La Philosophie de la grammaire.
Paris, Éditions de Minuit : 317-343. (Traduction de The Philosophy
of Grammar, 1924.)
Joly, André
1975 « Toward a Theory of Gender in Modern English »,
in André Joly & Thomas Fraser, eds., Studies in English
Grammar. Villeneuve d'Ascq, Université de Lille III/Paris,
Éditions universitaires : 229-287.
Khaznadar, Edwige
1989 « Le masculin premier », Cahiers de grammaire
(Université de Toulouse-Le Mirail), 14: 51-63.
Key, Marie Ritchie
1975 Male/female Language. Metuchen, NJ, The Scarecrow Press.
Leeman, Danielle
1989 « Remarques sur les notions de sexe et de généricité
», Cahiers de grammaire 14 : 85-107.
Le Goffic, Pierre
1982 « Ambiguïté et ambivalence en linguistique
», DRLAV (Université Paris VIII), 27 : 83-105.
Lévi-Strauss, Claude
1936 « Contribution à l'étude de l'organisation
sociale des Indiens Bororo », Journal de la Société
des Américanistes 28 (2) : 269-304.
Malkiel, Yakov
1959 « Studies in Irreversible Binominals », Lingua
8 : 113-160.
Mathieu, Nicole-Claude
1971 « Notes pour une définition sociologique des
catégories de sexe », Epistémologie sociologique
11: 19-39.
1973 « Homme-culture et femme-nature ?», L'Homme 13
(3) : 101-113.
1977 « Paternité biologique, maternité sociale...»,
in Andrée Michel, ed., Femmes, sexisme et sociétés.
Paris, PUF : 39-48.
1985 «Quand céder n'est pas consentir : des déterminants
matériels et psychiques de la conscience dominée des
femmes, et de quelques-unes de leurs interprétations en ethnologie
», in N.-C. Mathieu, ed., L'Arraisonnement des femmes. Essais
en anthropologie des sexes. Paris, Éditions de l'EHESS («
Cahiers de l'Homme » 24) : 169-245.
1987 « Femmes du Soi, femmes de l'Autre », in Vers
des sociétés pluriculturelles : études comparatives
et situation en France. Paris, Éd. de l'Orstom : 604-614.
1989 « Identité sexuelle/sexuée/de sexe ? Trois
modes de conceptualisation du rapport entre sexe et genre »,
in Anne-Marie Daune-Richard, Marie-Claude Hurtig & Marie-France
Pichevin, eds., Catégorisation de sexe et constructions scientifiques.
Aix-en-Provence, Université de Provence (« Petite collection
CEFUP ») : 109-147.
1991 L'Anatomie politique : catégorisations et idéologies
du sexe. Paris, Côté-femmes (« Recherches »).
Meillet, Antoine
1948 Linguistique historique et linguistique générale.
Paris, Champion.
Michard, Claire
1988 « Some Socio-Enunciative Characteristics of Scientific
Texts Concerning the Sexes », in Gill Seidel, ed., The Nature
of the Right : A Feminist Analysis of Order Patterns. Amsterdam,
J. Benjamins (« Critical theory » 6) : 27-59.
1991 « Approche matérialiste de la sémantique
du genre en français contemporain », in Marie-Claude
Hurtig, Michèle Kail & Hélène Rouch, eds.,
Sexe et genre : de la hiérarchie entre les sexes. Paris,
Éditions du CNRS : 147-157.
1996 « Genre et sexe en linguistique : les analyses du masculin
générique », Mots 49: 29-47.
2000 Genre et sexe en français contemporain. Paris, L'Harmattan
(à paraître).
Michard, Claire & Claudine Ribéry
1982 Sexisme et sciences humaines : pratique linguistique du rapport
de sexage. Lille, Presses universitaires de Lille (« Linguistique
»).
1985 « Énonciation et effet idéologique : les
objets de discours « femmes » et « hommes »
en ethnologie », in N.-C. Mathieu, ed., L'Arraisonnement des
femmes. Essais en anthropologie des sexes. Paris, Éditions
de l'EHESS (« Cahiers de l'Homme » 24) : 147-167.
Michard, Claire & Catherine Viollet
1991 « Sexe et genre en linguistique : quinze ans de recherches
féministes aux États-Unis et en RFA », Recherches
féministes (Université Laval, Québec), 4 (2)
: 97-128.
Olsen, Mark
1991 « Gender Representation and Histoire des Mentalités
: Language and Power in the Trésor de la langue française
», Histoire et mesure 6 (3-4) : 349-373.
Penelope, Julia
1990 Speaking Freely : Unlearning the Lies of the Father's Tongue.
New York, Pergamon Press.
Pheterson, Gail
1995 « Historical and Material Determinants of Psychodynamic
Development », in Jeanne Adleman & Gloria M. Enguidanos-Clark,
eds, Racism in the Lives of Women : Testimony, Theory, and Guides
to Antiracist Practice. New York, The Haworth Press : 181-205.
1996 « Identité de groupe et rapports sociaux aux
États-Unis, aux Pays-Bas et en France », Mots 49 :
6-17.
Plaza, Monique
1977 « Pouvoir phallomorphique et psychologie de «
la Femme »», Questions féministes 1 : 91-119.
1984 « Ideology against Women », Feminist Issues 4
(1) : 73-82.
Tabet, Paola
1979 « Les mains, les outils, les armes », L'Homme
19 (3-4) : 5-61.
1985 « Fertilité naturelle, reproduction forcée
», in N.-C. Mathieu, ed., L'Arraisonnement des femmes. Essais
en anthropologie des sexes. Paris, Éditions de l'EHESS («
Cahiers de l'Homme » 24) : 61-146.
1987 « Du don au tarif : les relations sexuelles impliquant
une compensation », Les Temps Modernes 490 : 1-53.
Violi, Patricia
1987 « Les origines du genre grammatical », Langages
85 : 15-34.
Viollet, Catherine
1987 « Femmes d'affaires et hommes de ménage. Sur
le fonctionnement de quelques notions dans un corpus oral »,
Mots 15 : 111-134.
1988 « Discourse Strategies : Power and Resistance. A Socio-Enunciative
Analysis », in Gill Seidel, ed., The Nature of the Right :
A Feminist Analysis of Order Patterns. Amsterdam, J. Benjamins («
Critical Theory » 6) : 61-79.
1991 ««Femme », « homme », «
travail » : lieux de conflits sémantiques »,
in Marie-Claude Hurtig, Michèle Kail & Hélène
Rouch, eds, Sexe et genre : de la hiérarchie entre les sexes.
Paris, Éd. du CNRS : 159-167.
Wittig, Monique
1980a « La pensée Straight », Questions féministes
7: 45-53.
1980b « On ne naît pas femme », Questions féministes
8 : 75-84.
1982 « The Category of Sex », Feminist Issues 2 (2)
: 63-68.
1985 « The Mark of Gender », Feminist Issues 5 (2)
: 3-12.
1992 The Straight Mind and Other Essays. New York, Harvester Wheatsheaf.
Notes
1 Voir les publications de Noëlle Bisseret, Colette Capitan,
Christine Delphy, Colette Guillaumin, Nicole-Claude Mathieu, Monique
Plaza, Paola Tabet, Monique Wittig.
2 Ces rapports concrets sont bien mesurables et ils sont mesurés
: ainsi, d'après les statistiques données à
la conférence des Nations unies de Copenhague en 1980, la
moitié femelle de l'humanité mondiale assure 2/3 de
l'ensemble des heures de travail, perçoit 1/10e du revenu
mondial et possède moins de 1 % de la propriété.
D'où l'on déduit que la moitié mâle de
l'humanité n'assure qu'un tiers de l'ensemble des heures
de travail mais accapare 9/10e du revenu mondial et 99 % de la propriété.
Ainsi que l'écrit Colette Guillaumin (1984), ce n'est pas
un trait anatomique qui définit la masculinité mais
un trait sociologique : la possession. Pour une analyse détaillée
de ce trait, voir Guillaumin (1978a et 1978b).
3 « On ne proclame l'infériorité que d'un groupe
déjà réduit en esclavage ou en dépendance,
on ne proclame l'impureté que d'un groupe dont, déjà,
on a exclu la présence, on ne proclame la faiblesse que d'un
groupe que déjà on a réduit (par le confinement,
l'interdiction de circuler, l'interdiction de posséder) à
l'impuissance physique » (Guillaumin 1981c : 35).
4 Linguistique des opérations énonciatives ; cf.
en particulier les travaux d'Antoine Culioli, de Catherine Fuchs
et de Pierre Le Goffic.
5 Sur les effets de l'oppression dans la conscience des opprimé(e)s,
voir Bisseret (1974, 1975), Delphy (1977), Guillaumin (1978a, 1978b,
1979, 1992a) et, tout particulièrement Mathieu (1985).
6 Pour un exposé détaillé de la méthode
et de l'analyse, voir Michard & Ribéry (1982, 1985).
7 Toutes les italiques dans les citations sont de moi (C.M.).
8 À l'animé est associée la propriété
dénombrable, tandis que le non-animé relève
du dénombrable : « trois livres », « vingt
chaises » ou de l'indénombrable : on ne dit pas «
deux blancheurs », « trois argents ».
9 Yakov Malkiel (1959), dans une étude sur les groupes nominaux
composés de deux noms à l'ordre irréversible,
est l'un des rares linguistes -- même peut-être le seul
-- à avoir travaillé sur le type de paires nominales
qui nous intéressent ici et à avoir affirmé
que ces paires sont ordonnées selon la hiérarchie
des valeurs inhérente à la structure d'une société.
10 « Le village entier » est une figure métonymique
qui prend la valeur d'un collectif. Les collectifs sont des termes
au singulier désignant un ensemble, pour ce qui nous intéresse,
d'humains. « Société », « tribu
», « bande », « groupe » sont des
collectifs. Manifestement le genre formel est parfaitement arbitraire
par rapport à ces termes et la valeur générique
n'est pas associée au masculin. On pourrait fort bien trouver
« la bande entière partit le lendemain... nous laissant
seuls avec les femmes...». Ce qui est intéressant,
c'est que du point de vue sémantique, un terme désignant
un ensemble d'humains, en principe composé de femmes et d'hommes,
quel que soit son genre formel, se comporte du point de vue de sa
référenciation intra-discursive aux sexes, exactement
de la même façon que les masculins désignant
des ensembles d'humains ou l'humain en général.
11 Linguistiquement parlant, c'est l'agentivité qui sépare
la notion d'humain de celle d'animal. Pour un exposé détaillé
des tests objectivant la notion d'agent, voir Michard & Ribéry
(1982 : 22-31).
12 Parmi une foule d'exemples de l'énonciation des femmes
en tant que sexe, opposée à celle des hommes en tant
qu'acteurs sociaux, en voici quelques-uns extraits de discours variés
: « Le violoncelliste Mtislav Rostropovitch et sa femme sont
privés de la citoyenneté soviétique »
(Le Monde, 17 mars 1978). « Sa femme » est la cantatrice
Galina Vichnevskaïa. « Les cadres supérieurs,
les petits patrons, les agriculteurs et les femmes », énoncé
canonique en sociologie. « Francis Poulenc et Wanda »
(émission à France Musique au début des années
80). « Wanda » est Wanda Landowska. L'utilisation du
prénom, opposée à celle du nom patronymique
a le même effet d'immersion des femmes dans la classe des
femelles (les animaux domestiques n'ont pas jusqu'à présent
de nom patronymique mais un appellatif, qui peut d'ailleurs être
un prénom). Tandis que le nom patronymique individualise
juridiquement, il détermine la personne en tant que personne
sociale. Outre le mépris, la pratique du prénom pour
les seules femmes est très efficace pour qu'elles ne laissent
pas de trace dans le monde social, en particulier intellectuel,
artistique, politique : savez-vous qui sont Jacques, Alain, Pierre,
Paul, Maurice...? (Sur la transparence des femmes, voir Guillaumin
1978c).
13 Catherine Viollet (1987, 1988, 1991), à partir d'un terrain
d'analyse très différent du mien, des conversations
entre adolescents des deux sexes, met en évidence le fonctionnement
hétérogène de la notion travail : un premier
domaine référant au travail rémunéré,
à l'extérieur, est construit comme relevant de la
notion travail à part entière, tandis que le deuxième
domaine, référant au travail non-rémunéré,
à domicile, est construit comme instable, tantôt relevant
et tantôt ne relevant pas de la notion. Elle observe également
l'énonciation obsessionnelle de la notion femme en tant que
sexe, liée à l'énonciation de la notion homme
par des termes de métier.
14 Je rappelle que ce sont les femmes qui cultivent les tubercules
et élèvent les cochons.
15 Pour une analyse détaillée de cette deuxième
manipulation de l'agentivité, voir Michard (1988).
16 Colette Guillaumin argumente contre la définition du
racisme par la péjoration dans l'ensemble de son travail
; pour un article centré sur cette question, voir Guillaumin
(1983).
17 Sur la question de l'effet sur la pensée des auteurs
de la structure sociale de sexe de leur société et/ou
des sociétés autres décrites, voir Mathieu
(1971, 1985, 1987).
18 Pour une analyse détaillée, voir Michard (à
paraître, 2000).
19 Voir, par exemple, Brunot (1965), Corbett (1991), Culioli (1968),
Dubois (1965), Hjelmslev (1956), Jespersen (1964, 1971), Joly (1975),
Leeman (1989), Meillet (1948), Violi (1987).
20 Le concept de marque vient de la phonologie : une série
marquée et une série non-marquée opposent des
phonèmes possédant les mêmes caractéristiques
articulatoires sauf une. Par exemple, seul le voisement (la vibration
des cordes vocales) oppose b à p, d à t, g à
k. Dans certains contextes phonétiques, l'opposition est
neutralisée et seul le phonème ne possédant
pas le trait pertinent (le phonème non-marqué) apparaît.
Cela entraîne une plus grande fréquence du phonème
non-marqué que du phonème marqué. Du point
de vue du genre, la corrélation de marque est fondée
sur la dérivation morphologique des féminins à
partir des masculins (un élément morphologique en
plus) et, syntaxiquement, sur la neutralisation de l'opposition
dans certains contextes : accord au masculin pluriel de termes féminins
et masculins.
21 L'identification privilégiée des humains de sexe
femelle par le sexe et des humains de sexe mâle par des caractéristiques
individuelles est également démontrée par les
résultats d'expériences en psychologie cognitive ;
voir à ce sujet Hurtig & Pichevin (1991). Par contre,
les travaux très à la mode sur les catégorisations
cognitives, initiés aux États-Unis par Eleanor Rosch,
et leurs prolongements en sémantique, non seulement sont
muets sur la structuration cognitive de la catégorie «
humain » (alors que de nombreux travaux critiques sur les
groupes d'humains catégorisés comme moins humains
que d'autres existent...) mais redoublent la naturalisation des
processus symboliques : la catégorisation cognitive étant
pensée comme le produit de l'interaction entre propriétés
intrinsèques des objets et systèmes perceptifs naturels
des humains, le tout éventuellement assaisonné de
sauces culturelles, postulant toujours l'homogénéité
sociale des groupes de sexe dans chaque culture. Une analyse statistique
sur le Trésor de la langue française (Olsen 1991)
confirme la thèse du sexe comme caractérisant les
seules femmes, thèse argumentée depuis plus de vingt
ans par Colette Guillaumin et Nicole-Claude Mathieu. À partir
du balayage d'un gros corpus de littérature du xviie au xxe
siècle, l'auteur conclut que le sexe est un phénomène
essentiellement femelle et que l'on est en présence d'un
seul genre défini culturellement.
22 Si cette loi est contestable d'un point de vue formel en synchronie
(comment justifier la dérivation du féminin par rapport
au masculin de : lectrice/lecteur, par exemple ?), elle est vraie
statistiquement en diachronie. Voir Khaznadar (1989) au sujet de
la remise en cause de la dérivation du féminin à
partir du masculin.
23 C'est le point de vue de Roman Jakobson (1939, 1959) à
propos de la définition de la marque sémantique du
genre. Je n'ai pas signalé cette conception parce qu'elle
n'est pas reprise dans la linguistique contemporaine. L'intérêt
de l'analyse de Jakobson réside dans la qualité de
l'argumentation, sa parfaite cohérence entre définition
sémantique et définition formelle de la marque, ainsi
que dans la séparation que cette analyse effectue entre classification
de sciences naturelles et classification de langue. Pour une analyse
détaillée, voir Michard (1996).
24 D'autres arguments linguistiques soutenant la thèse du
masculin comme genre général (humain) et du féminin
comme genre spécifique (femelle) sont donnés dans
Michard (1996).
25 Pour une bibliographie commentée des travaux critiques
aux États-Unis et en République fédérale
allemande, voir Michard & Viollet (1991).
26 «...lorsqu'une classe appropriée est constituée
et cohérente -- et donc caractérisée par un
signe symbolique constant -- l'idée de nature se développe
et se précise, accompagnant la classe dans son ensemble et
chacun de ses individus de la naissance à la mort »,
écrit C. Guillaumin (1978b : 12), et elle précise
qu'un signe symbolique constant est « une marque arbitraire
revouvelée qui assigne sa place à chacun des individus
comme membre de la classe », cela peut être la forme
du sexe, la couleur de la peau... Voir également Guillaumin
(1977).
27 Pour ce que j'appelle la « phallobsession », comme
conséquence et non pas comme cause de la position sociale
des hommes, voir Plaza (1977, 1984) et Guillaumin (1984).
28 Le repérage de ces systèmes de pensée doit
beaucoup à Guillaumin 1979, 1981a et 1981b ; à Mathieu
1985, 1989 ; à Pheterson 1995, 1996 ; à Plaza 1984
; et à Wittig 1980a, 1982.
29 Que la notion de sexe soit vue comme notion physique interprétée
par les cultures (une notion « physico-culturelle »)
ne change rien au fond de mon propos : la représentation
sémantique symétrisée du genre grammatical
est toujours la même.
30 Sur le racisme, voir Guillaumin (1972a, 1972b, 1977, 1981c,
1983).
31 Je renvoie aux travaux de Colette Capitan (1987, 1988, 1993,
1996) qui montrent que la Révolution française n'ayant
été que sectorielle, il convient de la poursuivre.
L'abolition de la condition servile par les révolutionnaires
a en effet fait accéder un grand nombre d'hommes (mâles)
à la propriété d'eux-mêmes, à
la liberté et par conséquent à l'humanité
politique dont ils étaient exclus dans l'Ancien Régime.
Par contre, les hommes qui ont fait ce travail révolutionnaire
de penser la séparation des droits de propriété
sur les choses des droits de propriété sur les personnes,
en ont gardé les bénéfices pour eux-mêmes
et en même temps ont accaparé les bénéfices
du système féodal en y enfermant les femmes. Au nom
de la Nature, ils les ont interdites de toute activité de
citoyen et ont décrété leur statut de mineur
entre 1792 et 1794. La mise en acte politique de cette idée
de Nature, née des Lumières, a consolidé l'oppression
des femmes en cherchant à en dissimuler la violence.
Pour citer cet article
Claire Michard, Sexe et humanité en français contemporain.
La production sémantique dominante,
L'Homme, 153 - Observer Nommer Classer, 2000
Origine http://lhomme.revues.org/document8.html
|