"Nouveau millénaire, Défis libertaires"
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INTRODUCTION AU DETERMINISME UNIVERSEL
Gilbert GUSTINE


Origine : échange mail
Texte publé en 2007 à la demande de l'auteur, Gilbert GUSTINE, qui n'a pas trouvé d'éditeur. Il est daté du 2007-02-24 .
Maintenant, ce texte est accessible sous plusieurs formats => : http://atheism.davidrand.ca/repertoire/gustine_gilbert/resume_IDU_fr.html
Ph C



L'Homme naît, vit et meurt et, durant les années qu'il passe sur cette terre, il ne connaîtra que quelques rares instants de bonheur, qui illumineront sa vie sans jamais parvenir à compenser les soucis, les désillusions, l'anxiété et les maux qui l'accableront le reste de son existence.

Ceux qui souffrent éprouvent un profond sentiment d'injustice :

"Qu'ai-je fait pour mériter le malheur qui me frappe, qu'ai-je fait pour justifier la rigueur avec laquelle le destin s'acharne contre moi ?"

Les pages qui suivent voudraient répondre à cette question et leur apporter, sinon une consolation, du moins une conception de la destinée humaine leur permettant de mieux supporter leur sort.

Durant des siècles, l'Humanité, dans son besoin désespéré de protecteurs contre les maux de l'existence, a créé à l'image de l'homme les dieux qui peuplèrent les panthéons égyptien, grec et romain, le Dieu des religions juive, chrétienne et musulmane.

C'est eux qui régissaient le monde, c'est eux qui régissaient la destinée humaine, c'est eux seuls qui pouvaient nous protéger du malheur.

L'esprit humain se dégage lentement de cette illusion et nous vivons actuellement LE CREPUSCULE DES DIEUX.

Si la Nature a horreur du vide, l'esprit humain l'a davantage encore et l'Homme, ayant besoin de croire en quelque chose, se raccroche toujours à l'illusion qui le berça si longtemps.

D'où la lente agonie des religions existantes, la montée de l'intégrisme, la floraison des sectes.

Et pourtant, L’'Etre Suprême est là, devant nous.

Ce n'est pas Dieu, création de l'esprit humain, que nul n'a vu, ne voit et ne verra jamais.

Ce n'est pas Dieu, à l'esprit trop humain, capable, comme le dernier d'entre nous, de colère et de rancune.

Ce n'est pas Dieu, bien fatigué par le long usage qu'en on fait les Eglises pour tenter de régenter le Monde en son nom, car celui qui le créa, le submergea, fit s'ouvrir la mer, n'est plus capable aujourd'hui d'empêcher la ruine de son sanctuaire ou la maladie de celui qui se prétend son représentant sur Terre.

Cet Etre suprême, nous n'aurons jamais à croire en lui, car il existe, car nous le voyons à chaque instant de notre vie, car nous en faisons partie.

C'est L'UNIVERS, éternel et infini, dont les lois régissent tout ce qui est, fut et sera, dont les lois régissent à chaque instant notre vie, nos actions, notre destinée.

Quand, tentant de comprendre l'Univers, nous suivons le déroulement de ses phénomènes, nous découvrons immédiatement sa vérité première : par l'enchaînement des causes et des effets, chaque phénomène est la conséquence nécessaire d'un phénomène précédent et détermine aussi rigoureusement le phénomène suivant.

C'est LE DETERMINISME UNIVERSEL, qui régit tout ce qui est, fut et sera.

A l'instant où je frappe ces lignes, je ne pouvais être ailleurs que là où je suis, je ne pouvais avoir d'autres pensées que celles que m'impose mon cerveau à cette seconde précise, je ne pouvais trouver d'autres mots pour les exprimer que ceux que vous lisez actuellement.

Ce déterminisme absolu, c'est lui qui régit LA DESTINEE HUMAINE, non pour notre bonheur ou notre malheur, dont l'Univers n'a cure, mais pour que chacun de nous concourre, comme chaque goutte d'eau de la mer, comme chaque grain de sable du désert, à l'Harmonie Universelle.


Telles sont les idées que nous développerons maintenant selon le plan suivant :

LE CREPUSCULE DES DIEUX
Le phénomène religieux
La peur humaine
L'ère du sorcier
La naissance des dieux
Les religions de la Terre
Le polythéisme
Le monothéisme
La religion du Ciel
Nul n'est prophète en son pays
Le triomphe du Christianisme
La trahison du Christianisme
Survivance des religions
Echec de l'athéisme négatif
L'Etre suprême
L'UNIVERS
L'Univers, être suprême
Nature de l'Univers
L'Univers est éternel
- La conservation de la matière
- La soi-disant expansion de l'Univers
- Le Big bang
- Succès de la théorie du Big bang
- L'illusion de l'expansion de l'Univers
- L'Univers est éternel
L'Univers est infini
- L'Univers des philosophes
- Les observations astronomiques
- Le paradoxe d'Oberts
- La courbure de l'espace
- L'Univers est infini
L'Univers est régi par des lois immuables
LE DETERMINISME UNIVERSEL
L'enchaînement nécessaire des causes et des effets
Les deux principes d'organisation de l'Univers
Apparition de la Vie
Vie et Déterminisme
Négation du Libre Arbitre
Déterminisme et Fatalisme
LA DESTINEE HUMAINE
L'Homme n'est que matière
Les deux mondes de la vie
Le monde des actions
- Nos actions sont déterminées
- L'irresponsabilité humaine
- Acta est fabula
- La fraternité retrouvée
Le monde des sensations
- Les sensations physiques
- Les sensations intellectuelles
- Les sensations du passé
- Les sensations du futur
- L'espoir
- Le désespoir
- La peur du lendemain
- L'illusion des stoïciens
- L'erreur de Montaigne
- Le pire n'est pas toujours sûr
- Bonheur et malheur
L'Idéal
- Vivre pour un idéal
- Idéal et évolution
- Idéal et révolution
- Idéal et bonheur
La Mort
CONCLUSION


LE CREPUSCULE DES DIEUX

Le phénomène religieux

Le poète latin Stace a, dans un vers fameux, donné avec la concision propre au génie romain l'explication du phénomène religieux :

PRIMUS IN ORBE DEOS FECIT TIMOR

(Dans le monde, c'est la peur qui créa la première les dieux)

La peur humaine

Depuis qu'il est apparu sur Terre, l'Homme a peur. Il sait qu'à tout moment le malheur peut fondre sur lui.

Le progrès et la civilisation ont changé l'objet de cette peur, mais n'ont pu et ne pourront jamais la faire disparaître.

L'Homme primitif avait peur, peur des bêtes féroces qui l'entouraient, peur du tonnerre, peur de la maladie, peur de la mort.

L'Homme d'aujourd'hui a peur, peur du chômage, peur de l'avenir, peur du cancer, peur de la mort.

De même que l'enfant, lorsqu'il a peur, se réfugie dans les bras de ses parents, l'Homme chercha désespérément une force qui put le protéger du malheur, comme le père protège son enfant.

L'ère du sorcier

Il se trouva, dans la tribu primitive, quelqu'un qui comprit ce besoin et sut en profiter : le sorcier.

Il vendit aux plus crédules des fétiches, des talismans, des porte-bonheur, dont la puissance surnaturelle protégerait du malheur ceux qui les posséderaient.

Ainsi naquit la première forme de superstition, qui traversa les siècles.

Aujourd'hui encore, des commerçants sans scrupules proposent, dans la Presse de bas étage, des croix miraculeuses et des bijoux soi-disant magnétiques censés apporter le bonheur à ceux qui les portent.

La naissance des dieux

Le porte-bonheur perd toute crédibilité quand celui qui le porte voit néanmoins survenir les maux dont il était censé le protéger.

L'esprit humain substitua donc à la protection d'un objet qu'on achète celle d'un être tout-puissant dont on achète la protection.

Si l'on a acheté celle-ci et que le mal que l'on craignait survient néanmoins, l'on pourra toujours se dire qu'on ne l'a pas payée assez cher, qu'on n'a pas satisfait suffisamment à ses exigences.

Au sorcier et au porte-bonheur du premier âge se substituèrent ainsi le prêtre et le dieu, celui-ci n'étant que la forme immatérielle du porte-bonheur.

Les religions de la Terre

A l'origine, les religions eurent donc seulement pour but de promettre à l'Homme une protection contre les maux dont il avait peur, en contrepartie de sacrifices offerts au dieu protecteur, c'est-à-dire, dans la pratique, de dons faits au prêtre qui prétendait parler en son nom.

Nous les appellerons donc les religions de la Terre, car c'est sur cette Terre, dans la vie terrestre, que le dieu apportait au fidèle sa protection et, pourquoi pas, le bonheur.

Telles furent les religions chaldéenne, phénicienne, grecque, romaine.

Telle fut la religion égyptienne, car la momie n'était qu'une façon de se cramponner à la vie le jour où celle-ci devait prendre fin, la vie d'outre-tombe qu'un simple prolongement de l'existence terrestre.

Le polythéisme

La protection du dieu étant imaginaire et donc totalement inefficace, le polythéisme fournissait à ses échecs un alibi commode.

Comme il était matériellement impossible de sacrifier également à tous les dieux du panthéon égyptien, chaldéen, grec ou romain, il était toujours possible, quand la protection d'un dieu s'avérait inefficace et que, malgré les sacrifices faits sur ses autels, le malheur survenait, d'imputer celui-ci à la jalousie d'un autre dieu, mécontent d'avoir été oublié.

C'est ainsi que, durant des siècles, le paganisme permit aux hommes d'obtenir de la religion ce qu'ils en attendaient - et qui est d'ailleurs tout ce qu'elle peut leur donner - l'illusion d'une protection contre les maux de l'existence.

Le monothéisme

Le monothéisme - qui faillit triompher en Egypte quand Aménophis IV tenta de substituer aux dieux du panthéon égyptien Aton, personnification du Soleil - triompha en Palestine quand le peuple juif finit par adorer Jéhovah comme dieu unique.

Le monothéisme bouleversa toutes les conceptions religieuses.

Au départ, le principe est le même : on adore Jéhovah, on sacrifie sur ses autels et, en contrepartie, on attend de lui sa protection contre les maux de l'existence, le bonheur terrestre.

A l'arrivée, le résultat est très différent.

Le romain qui, malgré un sacrifice fait à Neptune, voyait sa famille décimée par la peste ou se retrouvait ruiné, pouvait toujours imputer son malheur à Mercure ou à Mars, auquel il n'avait pas suffisamment sacrifié, ou qu'il avait offensé d'une façon qu'il ignorait encore, mais que le prêtre saurait parfaitement lui expliquer.

Pour le juif qui adorait Jéhovah et avait observé tous les commandements de la Loi, le malheur devenait inexplicable.

Jéhovah n'était-il pas tout puissant ? Ne lui avait-il pas adressé toutes les prières qu'il était tenu de lui faire, ne lui avait-il pas obéi scrupuleusement ?

Si les historiens s'accordent à voir dans le monothéisme un progrès sur le polythéisme, il faut reconnaître qu'il résout beaucoup moins bien le problème du malheur de l'Homme.

La religion du Ciel

C'est ici qu'apparaît le Christianisme qui ouvrit une nouvelle phase dans l'histoire religieuse de l'Humanité.

Jésus fut le plus grand et le plus humain de tous les prophètes qui crurent apporter en Palestine la parole de Dieu.

Il ne fut qu'un prophète - comme le sera après lui Mahomet - et les derniers mots qu'il prononça sur la croix, rapportés textuellement dans les Evangiles de Matthieu et de Marc :

ELI, ELI, LAMMA SABACTHANI

(Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?)

sont bien ceux d'un homme qui croyait apporter aux hommes la parole de Dieu et ne comprend pas que celui-ci l'ait laissé crucIfier.

Dans son amour, dans sa pitié pour les hommes, il ne parvint pas à concilier la toute-puissance de Dieu et le malheur humain.

Il crut alors en un autre monde, un monde invisible, immatériel, un monde de joie et de félicité où les justes entreraient après leur mort : le Royaume des Cieux.

C'est là, non dans notre monde, que Dieu donnerait, après leur mort, le bonheur à ceux qui auraient observé ses commandements.

La religion du Ciel se substitua ainsi aux religions de la Terre.

Nul n'est prophète en son pays

La vie de Jésus vérifia ce proverbe.

La religion juive était la religion d'un peuple, la religion des enfants d'Abraham.

C'est à eux - et à eux seuls - que Jéhovah avait promis le royaume de la Terre.

Jésus ouvrait le royaume des Cieux à tous les hommes, fussent-ils samaritains, grecs ou romains.

Aux yeux des pharisiens, il apparut comme un renégat, un peu comme aurait été considéré le français qui, à la veille de 1914, se serait déclaré citoyen du monde.

Courbés sous le joug de Rome, ils ne comprenaient pas qu'un juif puisse ouvrir les portes du royaume des Cieux à un centurion romain.

Cette trahison le cloua sur la croix.

Sa prédication ne pénétra pas le peuple juif.

L'historien Josèphe, quant il écrivit quarante ans après sa mort l'Histoire du peuple juif, ne parle pas de Jésus.

En tant que pharisien, il considère que ses disciples et lui n'avaient pas à figurer dans l'Histoire d'un peuple dont ils s'étaient eux-mêmes exclus.

Le triomphe du Christianisme

Par contre, la nouvelle religion allait se répandre comme une traînée de poudre dans le monde romain.

Au temps des Césars, le monde était devenu le monde du malheur. En haut, le despotisme, parfois la folie. En bas, l'esclavage. Partout, l'oppression, la corruption, la décadence.

Pour tous, de l'esclave peinant sous le fouet au patricien tremblant devant les caprices de Caligula, la religions de la Terre avaient fait faillite en y promettant un bonheur impossible.

La religion du Ciel devint, et devait rester durant des siècles, le grand espoir des hommes en ouvrant après leur mort, dans un monde meilleur, le royaume des Cieux à tous ceux qui auraient été justes et bons ici-bas.

La trahison du Christianisme

Le Christianisme ayant conquis l'empire romain, Constantin s'appuya sur lui quand, en 312, il le disputa à Maxence.

Sous ses successeurs, le Christianisme devint religion d'Etat, l'évêque de Rome le second personnage de l'empire.

Quand l'empire romain s'effondra, l'évêque de Rome, devenu le Pape, profita de la puissante organisation de l'Eglise, calquée sur celle de l'Empire, pour transformer le message de charité et d'amour apporté au monde par Jésus en un système théocratique qui, durant tout le Moyen-Âge, prétendra régenter l'Europe.

Persécutée à l'origine, l'Eglise devint persécutrice, en pourchassant et en faisant livrer aux flammes par le bras séculier tous ceux qui se réclamaient de l'esprit de Jésus pour oser rêver d'un monde meilleur, ou, tout simplement, dénoncer la corruption qui la gangrenait : cathares, vaudois, hussites, protestants connurent, tour à tour, la persécution, l'inquisition, le bûcher.

Elle poursuivit sans merci tous ceux qui, dans la recherche de la vérité s'écartaient des dogmes qu'elle s'était donnée et qui n'avaient rien à voir avec l'enseignement de Jésus.

En 1600, elle brûla Giordano Bruno, père de la philosophie moderne.

En 1633, elle contraignit le grand Galilée à s'agenouiller devant elle pour abjurer "l'erreur et l'hérésie du mouvement de la Terre".

Quand le grand souffle de la Révolution Française apporta au monde les mots "Liberté, Egalité, Fraternité", la Papauté s'identifia à l'Ancien Régime.

Quand, au XIX ème siècle, l'esprit de progrès réclama et obtint la liberté de conscience, la Papauté osa condamner, dans le "Syllabus" et l'encyclique "Quanta cura", ce pour quoi les premiers chrétiens avaient donné leur vie.

Aujourd'hui, fort heureusement, la Papauté ne régente plus le monde, comme elle prétendit si longtemps le faire.

Le Vatican n'est plus que le siège d'une vaste multinationale.

Trônant sous des lambris dorés derrière une haie de gardes déguisés en hallebardiers d'opérette, l'on s'y réclame toujours de celui qui consolait les humbles assis autour de lui sous les oliviers de Judée.

Dans des shows itinérants, le Pape se conduit en messager de Dieu sur la Terre... et montre à tous qu'il n'y croit pas en faisant plus confiance aux vitres blindées de sa "papamobile" qu'à sa toute-puissance pour le protéger d'un éventuel attentat.

Survivance des religions

Avec les progrès de la Science, le triomphe de la Raison, aucune religion ne peut plus naître.

Depuis l'Islam, depuis quatorze siècles, aucune religion n'est née.

Les religions agonisent lentement.

Dès qu'il a atteint un certain stade dans son développement intellectuel, l'Homme se rend compte à quel point l'idée de Dieu est absurde.

SI Dieu existe, pourquoi ne le voit-on pas ?

Si Dieu est tout-puissant, pourquoi le malheur, pourquoi la souffrance, pourquoi la misère ?

Et les hommes montrent bien qu'ils n'y croient plus en se conduisant, en fait, comme s'il n'existait pas.

Rares sont cependant ceux qui osent se dire athées.

Confronté aux maux de la vie, face au malheur qui peut fondre sur lui à tout instant, aujourd'hui comme aux premiers âges de l'humanité, l'Homme n'a pas changé. Il a toujours aussi peur de la vie, aussi peur de la mort.

Il cherche toujours un protecteur, une puissance surnaturelle, dont il puisse acheter la protection par ses prières.

Tel est Dieu, imposture pour la raison, réconfort pour ceux qui ont peur de la vie, réconfort pour ceux qui ont peur de la mort et qui, s'accrochant à la vie, espèrent, tel l'égyptien d'autrefois, la continuer dans l'au-delà.

Ainsi s'explique la survivance de la religion qui, aujourd'hui comme jadis, n'est au fond qu'un remède contre la peur humaine, qu'un tranquillisant, qu'un opium, pour reprendre l'expression de Marx qui n'eut tant de succès que parce qu'elle était si vraie.

Devant la survivance des religions, nous pourrions nous borner à hausser les épaules, en déplorant la crédulité humaine.

Ce faisant, nous manquerions à notre devoir envers les autres hommes, qui souffrent encore aujourd'hui des impostures dont l'Humanité demeure victime

TANTUM POTUIT RELIGIO SUADERE MALORUM

(Tant la religion a pu susciter de maux)

comme disait déjà, il y a plus de vingt siècles, le grand poète latin, le grand philosophe romain Lucrèce, qui sera plus d'une fois notre guide dans la suite de cet exposé.

D'une part, en effet, ceux qui ont conscience de posséder la vérité ont le devoir de la faire partager.

D'autre part, les religions profitent du désarroi de la Société devant les maux qui l'accablent aujourd'hui pour tenter de faire croire aux hommes que leurs malheurs actuels - qui prouvent l'inexistence d'un Dieu soi-disant tout puissant et infiniment bon - sont précisément dus au fait qu'ils ne respectent plus ses commandements.

C'est l'intégrisme, par lequel les religions tentent de ramener la Société, de gré ou de force, sous leur coupe.

Nous avons le devoir de l'en protéger en dénonçant leurs impostures.

Ne le faisant pas, nous aurions sur les mains un peu du sang qu'elles font couler partout où elles opposent les hommes les uns aux autres, partout où le fanatisme de ceux qu'elles égarent prétend imposer par la force des doctrines que la Raison rejette.

Il est donc du devoir des athées de propager la vérité à laquelle ils sont parvenus.

Mais comment ?

Echec de l'athéisme négatif

Les athées ont rédigé, publié, diffusé depuis des années des milliers d'écrits répétant - preuves à l'appui - que Dieu n'existe pas, dénonçant - preuves à l'appui - l'imposture des religions.

Cette forme d’Athéisme - que nous appellerons Athéisme négatif, car il se borne finalement à nier - n'est pas parvenu, malgré tout le talent de ceux qui s'y sont consacrés, à ébranler les religions.

Et c'est normal.

L'Homme a besoin de croire en quelque chose. Il a besoin d'une explication du monde dans lequel il vit, d'une consolation face aux maux de la vie, d'un espoir face à la mort. Les religions les lui fournissent. L'Homme préfère se raccrocher, même s'il doute chaque jour davantage de leurs enseignements, aux illusions par lesquelles elles le bercent que se retrouver soudain sans rien à croire.

La mort des religions, comme la naissance des sectes, le prouvent également.

La mort des religions, d'abord.

Aucune religion n'est morte de sa mort naturelle, si l'on peut dire, ceux qu'elle abusait se rendant compte un jour de l'absurdité de ses dogmes et cessant d'y croire.

Les religions ne meurent que le jour où une autre foi - religion ou philosophie - les remplace, apportant à l'Homme des réponses plus satisfaisantes aux questions que son esprit se pose, un réconfort plus profond face à sa peur de la vie, à sa peur de la mort.

Osiris, Jupiter et Odin ne sont pas morts de vieillesse. Ils sont morts tués par Dieu ou Allah.

Et ceux-ci vivront, pour le malheur des hommes, jusqu'à ce qu'une autre foi vienne, à son tour, apporter à leurs questions, à leur angoisse, des réponses plus satisfaisantes que celles que leur apporte la Bible ou le Coran.

La naissance des sectes, ensuite.

Quand les religions existantes cessent de répondre aux attentes de l'Homme, les sectes naissent, une secte étant une religion en puissance, ou, si l'on préfère, une religion étant une secte qui a réussi.

D'où la prolifération actuelle des sectes, dont beaucoup - sinon toutes - donnent lieu aux plus sordides escroqueries, des gourous sans scrupules abusant de la crédulité des néophytes pour leur soutirer l'argent qu'ils sont prêts à offrir à leur nouvelle Eglise avec la même ferveur que celle des premiers chrétiens au temps où le Christianisme n'était, lui aussi, qu'une secte.

Cette prolifération doit être, pour nous autres athées, la preuve qu'un athéisme purement négatif ne saurait répondre à l'attente de l'Homme.

Ceux qui entrent dans une secte ont été, un instant, des athées comme nous. L'espace d'un instant, ils ont cessé de croire à leur religion, ils ont cessé de croire aux impostures dont leur Eglise les berçaient.

Mais ils n'ont pas trouvé dans cette absence de croyance la réponse aux questions que leur esprit se posait, la sérénité face aux angoisses de l'existence, le réconfort leur permettant de supporter la peur de la vie, la peur de la mort.

Cette réponse, cette sérénité, ce réconfort, ils les ont alors demandés aux sectes, comme il y a vingt siècles nos ancêtres déçus du paganisme les demandaient à Mithra, à Cybèle...ou à Jésus.

Pour tirer notre prochain de l'emprise des religions, pour le tirer des griffes des sectes, il est donc de notre devoir de lui fournir une explication du monde lui permettant de supporter avec sérénité les maux de l'existence, de supporter cette peur de la vie, cette peur de la mort.

Il est de notre devoir de lui apprendre l'Univers.

L'Etre Suprême

Oui, il y a un Etre Suprême, éternel et infini, qui régit toute chose, qui nous a créés, et auquel nous rendrons, à notre mort, tout ce qu'il nous aura donné l'espace de notre vie.

Ce n'est pas Dieu, création de l'esprit humain, que nul n'a vu, ne voit et ne verra jamais... et pour cause.

Ce n'est pas Dieu, créé à notre image, et capable comme le dernier d'entre nous de colère et de rancune.

Ce n'est pas Dieu, bien fatigué par le long usage qu'en ont fait les Eglises pour tenter de régenter le monde en son nom, car celui qui le créa, le submergea, fit s'ouvrir la mer n'est plus capable, aujourd'hui, d'empêcher la ruine d'un sanctuaire ou la maladie de celui qui se prétend son représentant sur Terre.

Cet Etre Suprême, nous n'aurons jamais à croire en lui, car il existe, car nous le voyons à chaque instant de notre vie, car nous en faisons partie.

C'est l'Univers, éternel et infini, dont les lois régissent tout ce qui est, fut et sera, dont les lois régissent à chaque instant notre vie, nos actions, notre destinée.

L'UNIVERS

L'Univers, être suprême

Quand, par une belle nuit d'été, on lève les yeux vers le ciel et que l'on y voit des centaines d'étoiles, les contingences humaines reprennent alors leur place normale. L'on songe en effet que chaque étoile est un soleil comme le nôtre, autour duquel gravitent des planètes.

Sur certaines d'entre elles, la Vie s'est développée, la pensée est apparue, des civilisations sont nées.

Ces mondes, nous ne les voyons pas, nos plus puissants télescopes n'ont pu à ce jour les découvrir.

Et pourtant, nous sentons bien qu'ils existent, comme notre monde, aussi réels, aussi présents que lui.

Vu de ces planètes, notre Soleil n'est plus, à son tour, qu'une imperceptible étoile. Notre Terre n'est plus visible, l'Humanité a disparu.

L'Astronomie nous apprend que les centaines d'étoiles que nous voyons dans le ciel ne sont, à leur tour, qu'un coin perdu parmi les cent milliards d'étoiles constituant notre Galaxie.

Nos plus puissants télescopes ont découvert, à des distances se chiffrant en millions d'années-lumière, des milliers de galaxies comme la nôtre.

Combien de millions, de milliards de galaxies plus lointaines n'ont encore jamais été vues dans nos télescopes, ne le seront sans doute jamais.

Elles n'en existent pas moins, aussi réelles, aussi présentes que l'étaient Uranus, Neptune ou Pluton durant les siècles où les hommes, ne les voyant pas, en ignoraient l'existence.

Parvenu à ce stade, l'esprit humain pénètre alors, et alors seulement, la vérité première : la Terre a disparu, et avec elle l'Homme et ses problèmes, le Soleil a disparu, notre Galaxie même a disparu.

Seule existe l'immensité sans bornes, sans limites, l'Infini, l'Etre Suprême : l'Univers.

Nature de l'Univers

L'Univers est éternel.

L'Univers est infini.

L'Univers est régi par des lois immuables.

La Science constate chaque jour que l'Univers est régi par des lois rigoureuses. Son objet, sa raison d'être, sont de les découvrir.

Lois de la Physique, lois de la Chimie, que la Science a formulées et qui, par leur exactitude, nous démontrent chaque jour que nous vivons dans un monde où règne une harmonie que nous constatons sans pouvoir la comprendre.

La Science, par contre, qui réclame des preuves concrètes à l'appui de ses affirmations, n'ose encore dire si l'Univers est éternel ou non, s'il est ou non infini. Beaucoup d'esprits scientifiques sont encore dépassés par l'idée d'infini dans l'espace, d'infini dans le temps, de même que l'ordinateur s'affole devant une division par zéro.

L'Univers n'en est pas moins éternel et infini, ainsi que nous le montre la Raison.

L'UNIVERS EST ETERNEL

La conservation de la matière

Au XVIII ème siècle, Lavoisier jeta les bases de la Chimie en posant le principe de la conservation de la Matière : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

Dix-huit siècles avant Lavoisier, Lucrèce, dans son "De Natura Rerum", énonçait déjà ce principe, vérité à laquelle Epicure était parvenu par son seul génie :

NIL DE NILO FIERI POSSE

(Rien ne peut sortir du néant)

AUT POSSUNT AD NILUM QUAEQUE REVERTI

(Ni rien ne peut retourner au néant)

OMNIA COMMUTAT NATURA ET VERTERE COGIT

(La Nature transforme tout et l'oblige à se recycler)

Le principe de la conservation de la matière implique nécessairement l'éternité de l'Univers.

Puisque la matière qui le constitue n'a jamais pu être créée de rien, elle a donc toujours existé.

L'Univers est donc éternel.

Vérité simple, évidente, lumineuse, base de toute philosophie.

Vérité dérangeante, vérité hérétique, ruine de toutes les religions.

Si l'Univers est éternel, aucun Dieu, aucune puissance métaphysique ne l'a jamais créé.

Toutes les religions ont toujours fait de leurs dieux les créateurs de l'Univers.

Le principe de la conservation de la matière, en affirmant l'éternité de l'Univers, le nie. La Genèse n'est plus qu'une fable. Toutes les religions s'écroulent comme des châteaux de cartes et il ne reste plus qu'à rouler leurs dieux, avec Renan, dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts

Laplace pourra répondre, à ceux qui lui demandaient quelle place il assignait à Dieu dans sa magistrale "Exposition du Système du Monde" : "Dieu ? ; Je n'ai pas besoin de cette hypothèse !"

La soi-disant expansion de l'Univers

Au siècle dernier, des astronomes remarquèrent que la lumière émise par les galaxies les plus lointaines présente, lors de son analyse spectrographique, les mêmes caractéristiques que celle émise, sur Terre, par les objets s'éloignant de nous à très grande vitesse.

Ils établirent, en outre, une corrélation entre cette anomalie et l'éloignement des galaxies : plus la galaxie était lointaine, plus l'anomalie était importante, et donc plus la galaxie s'éloignait de nous à grande vitesse.

L'Univers cessait d'avoir la majestueuse stabilité qu'admettaient jusque là les astronomes : il était "en expansion".

Ainsi allait naître la théorie du "Big Bang" qui jouit, aujourd'hui encore, d'un succès bien immérité.

Le "Big bang"

Dès l'instant où l'on admet que l'Univers est en expansion, l'on est tenté de rechercher où se trouvaient, il y a cinq, dix ou quinze milliards d'années, les galaxies dont nos télescopes nous indiquent aujourd'hui l'emplacement qu'elles occupaient il y a cinq cent millions d'années - ou davantage - compte tenu du temps mis par leur lumière pour parvenir jusqu'à nous.

De même qu'en remontant les rayons d'une roue de bicyclette en partant de la jante on parvient au moyeu, de même, en parcourant en sens inverse la trajectoire que les galaxie sont supposées avoir parcourue durant les milliards d'années qu'aurait duré leur course dans l'espace, l'on peut déterminer un point central où toutes les galaxies - c'est-à-dire toute la matière de l'Univers - auraient dû se trouver regroupées, sous une forme difficilement imaginable, il y a de cela 15 milliards d'années, âge que cette théorie assigne à l'Univers.

Quant au mécanisme les ayant propulsées à la place où nous les voyons aujourd'hui dans nos télescopes, rien de plus simple : il suffit d'imaginer une gigantesque explosion qui aurait projeté en tous sens la matière originelle, de même que l'explosion d'une bombe projette ses éclats dans toutes les directions.

Cette explosion originelle, nul ne peut, bien entendu, l'expliquer ni l'imaginer.

L'on a seulement pu la désigner sous le nom de "Big bang", dont la traduction française "Grand Boum" permet d'apprécier à sa juste valeur toute la rigueur scientifique.

Succès de la théorie du "Big bang"

Jamais dans l'Histoire de la Science une théorie aussi absurde n'aura connu un tel succès.

Théorie absurde : si toute la matière de l'Univers s'était effectivement trouvée concentrée en un point à l'origine de celui-ci, l'attraction y aurait été telle qu'aucune force n'aurait jamais pu la disperser dans l'espace.

L'Astronomie nous offre, à des échelles incommensurablement plus modestes, l'exemple de telles concentrations de matière : ce sont les "Trous noirs", ainsi nommés parce que l'attraction y est telle que la lumière elle-même ne peut s'en échapper.

Comment expliquer, comment imaginer même, l'explosion qui aurait permis à la matière de s'en échapper et l'aurait projetée à des distances astronomiques (au sens propre du terme) pendant quinze milliards d'années ?

A moins d'admettre, comme le soutiennent certains adeptes du "Big Bang" pour esquiver cette objection, que l'Univers n'avait que la dimension d'un atome à la seconde où il eut lieu, la matière n'étant pas encore "créée".

De qui se moque-t-on ?

Et l'on ne peut que s'étonner qu'une théorie aussi absurde que celle du "Big Bang" soit devenue aujourd'hui la conception "officielle" en Astronomie, au point que celui qui la réfuterait serait vilipendé comme hérétique ou ignoré comme attardé.

Pourquoi ce succès ?

Les Astronomes qui ont échafaudé la théorie du "Big Bang" sont, pour la plupart, des américains.

En Amérique, la Bible demeure le Livre par excellence : celui sur lequel le Président prête serment lors de son investiture, le témoin lors de son audition par le Tribunal. La croyance en Dieu fait partie intégrante du conformisme américain, au point qu'il est difficile de faire la part entre la foi sincère et la dévotion affectée de Tartuffe, dans un pays où elle constitue un certificat de civisme et donc la condition sine qua non de toute réussite sociale.

Y soutenir que l'Univers est éternel, c'est nier la Genèse et donc se proclamer athée. C'est se voir mis à l'index, marginalisé et, il n'y a pas si longtemps encore, suspecté d'être un dangereux communiste.

Croire - ou feindre de croire - au "Big Bang", c'est satisfaire l'opinion publique en reniant Laplace, en avouant "Dieu ? J'ai besoin de cette hypothèse."

Le "Big bang", en effet, ne pourra jamais être une hypothèse scientifique sérieuse : c'est le retour au "Fiat lux !"

Seul un Dieu, en effet, pourrait appuyer sur le détonateur et propulser ainsi tout l'Univers dans l'infini de l'espace. Toutes les Eglises l'ont donc accueilli avec soulagement, ce qui explique son succès dans un pays où elles demeurent exceptionnellement influentes.

L'illusion de l'expansion de l'Univers

Au Moyen-âge, les hommes voyaient les étoiles glisser lentement de l'Est à l'Ouest entre le crépuscule et l'aube.

D'où la conclusion immédiate - et parfaitement logique - que les étoiles tournaient autour de la Terre, centre du Monde.

Combien de siècles et de peine a-t-il fallu pour leur faire comprendre que la Terre n'était qu'un grain de poussière dans l'Univers et que s'est seulement parce qu'elle tournait sur elle-même qu'il semblait tourner autour d'elle.

Huit siècles plus tard, la même illusion recommence.

L'astronome, en braquant son spectrographe sur les galaxies les plus lointaines, constate que la lumière qu'elles émettent présente les mêmes caractéristiques que celle émise sur Terre par les objets s'éloignant de nous à grande vitesse.

Il constate, en outre, que cela est vrai dans toutes les directions, quelque soit la constellation dans laquelle se situent ces galaxies.

Il en déduit, avec la même logique que l'homme du Moyen-âge, que l'Univers est en expansion.

Il ne remarque pas assez, toutefois, que, puisque toutes les galaxies fuient également dans toutes les directions, la Terre - ce grain de poussière perdu dans l'Univers - se retrouve à nouveau au centre de celui-ci, au point où le "Big bang" est supposé lui avoir donné naissance il y a de cela quinze milliards d'années.

La Terre à nouveau centre de l'Univers ?

N'est-ce pas là une raison suffisante pour se demander si l'expansion de l'Univers n'est pas, elle aussi, une illusion, comme le fut autrefois sa rotation autour de la Terre?

En Astronomie, comme en tout autre domaine, les solutions les plus simples sont toujours les meilleures. Le célèbre clown Grock déchaînait le rire en s'efforçant de rapprocher son piano du tabouret sur lequel il était assis...alors qu'il lui aurait été si facile de rapprocher le tabouret du piano.

Plutôt que supposer que l'Univers entier tourne autour de la Terre, il fut plus simple d'admettre que la Terre tourne tout simplement sur elle-même.

Plutôt que supposer l'Univers en expansion, il est beaucoup plus simple d'admettre que la lumière reçue des galaxies les plus lointaines est légèrement différente de celle reçue du Soleil, qu'elle présente le même spectre que celle émise sur Terre par des objets d'éloignant de nous à très grande vitesse.

Dans les deux cas, en effet, sa vitesse est moindre - très légèrement moindre, mais moindre quand même - que sa vitesse normale.

La lumière émise par un objet s'éloignant de nous à très grande vitesse nous parvient à une vitesse diminuée de la vitesse d'éloignement de cet objet.

La lumière reçue d'une galaxie située à deux cent millions d'années-lumière est une lumière fossile, émise au temps où les dinosaures traînaient encore leur masse pesante dans les marécages herbeux, au temps où les ptérodactyles étendaient encore dans le ciel leurs grandes ailes de chauve-souris.

La lumière est, comme toutes choses, matière et, comme telle, soumise à l'attraction universelle, ainsi que le prouve sa capture dans les "Trous noirs", la déviation de la lumière des étoiles lorsqu'elle passe à proximité de la Lune.

Il est donc normal - c'est le contraire qui serait étonnant - que la lumière reçue d'une galaxie située à deux cent millions d'années-lumière nous parvienne, du fait des attractions, si faibles soient-elles, dont elle fut l'objet durant deux cent millions d'années à une vitesse diminuée de l'incidences des innombrables attractions qui la freinèrent durant son voyage jusqu'à nous.

Cela explique que son spectre soit semblable à celui des objets s'éloignant de nous à très grande vitesse.

Certes, la Science exige toujours des preuves, et l'on ne peut prouver cette "fatigue" de la lumière, pour reprendre l'expression des rares astronomes qui soutinrent cette théorie à l'encontre des partisans du "Big bang".

La Raison veut que nous croyons davantage à ce phénomène facilement explicable qu'à une prétendue expansion de l'Univers, supposant à son origine un grand Boum dont la cause et le mécanisme demeureront toujours parfaitement incompréhensibles... sauf, bien entendu, pour les religions, trop heureuses d'y voir un retour à un divin "Fiat lux !"

Le jour où les progrès de l'Astronomie auront permis de démontrer que la soi-disant expansion de l'Univers n'est qu'une illusion dûe à la fatigue de la lumière, la postérité rendra à ceux qui le soutiennent aujourd'hui le même hommage que celui qu'elle rend à Galilée pour le courage avec lequel il soutint la vérité contre les préjugés de son époque.

A l'éternel de la Bible - que nul n'a jamais vu ... et pour cause - la Raison substitue le seul et véritable Eternel, l'Univers, que chacun de nous peut contempler chaque soir en levant les yeux vers le ciel étoilé.

L'UNIVERS EST INFINI

L'Univers des philosophes

Dès l'Antiquité, alors que les hommes n'apercevaient encore dans le ciel nocturne que les astres visibles à l'oeil nu, les philosophes étaient parvenus à la conception que le Monde que nous connaissons n'était pas unique, mais qu'il y en avait d'autres dans l'Univers, en quantité innombrable.

Lucrèce résuma cette conception dans deux vers célèbres du "De Natura Rerum" :

TERRAMQUE ET SOLEM, LUNAM, MARE, COETERA QUAE SUNT

(La Terre, le Soleil, la Mer et toutes les autres choses qui existent)

NON ESSE UNICA, SED NUMERO MAGIS INNUMERABILI

(Ne sont pas uniques, mais existent en quantité innombrable)

Au XVII ème siècle, Pascal reprendra cette conception d'un Univers infini dans cette splendide définition :

Le Monde est une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part.

Cette conception d'un Univers infini est confirmée tant par les observations astronomiques que par la notion même d'Espace.

Les observations astronomiques

Depuis Galilée, depuis l'invention de la première lunette, l'Homme dispose d'instruments de plus en plus puissants pour observer le ciel.

Depuis quatre cents ans, le grossissement de nos lunettes, de nos télescopes, ne cesse d'augmenter.

Depuis quatre cents ans, le nombre d'étoiles et de galaxies que nous découvrons grâce à eux s'accroît dans la même proportion.

En se basant sur cette constatation, rien n'indique que l'Univers ait une limite.

Tout laisse penser qu'il est infini.

La notion d’Espace

L'Univers occupe tout l'Espace, lequel est, par définition, infini. Si l'on veut fixer une limite à l'Univers, il faut nécessairement que quelque chose le limite.

Ce quelque chose, s'il existait, ferait encore partie de l'Univers.

Le paradoxe d'Oberts

Au XIX ème siècle, l'astronome Oberts contesta que l'Univers soit infini en se basant sur l'aspect du ciel nocturne.

Si l'Univers est infini, disait-il, pas un seul point du ciel devrait demeurer noir, puisque de chaque point de la voûte céleste devrait nous parvenir la lumière d'une galaxie.

Le ciel nocturne devrait être éblouissant, ce qui n'est manifestement pas le cas. Cette conception, excusable à l'époque, est, bien entendu, complètement fausse.

Les étoiles sont séparées les unes des autres par des distances sans commune mesure avec leur diamètre.

On l'a illustré par l'exemple suivant : si on donnait à une étoile la taille d'une prune, l'étoile la plus proche d'elle se situerait à une distance moyenne de 1.000 km.

Qu' y a-t-il, maintenant, dans l'espace séparant nos deux prunes, dans l'espace interstellaire ?

Le vide, certes, mais pas tout à fait le vide.

Chaque mètre cube de cet espace renferme quelques molécules, qui, malgré cette raréfaction extrême de la matière, n'en représentent pas moins, au niveau de l'Univers, une masse considérable, équivalant approximativement à la masse totale des étoiles.

Cette masse obscure, car n'émettant aucune lumière, trouble déjà la lumière reçue des étoiles de notre Galaxie.

Quant à la lumière reçue des galaxies les plus lointaines, elle ne nous parvient plus, étant totalement occultée par cette matière qui finit par former, sur des distances se chiffrant en millions d'années-lumière, un véritable écran.

Un jour viendra où, malgré de nouveaux progrès dans la puissance de nos télescopes, des zones de l'espace demeureront perpétuellement obscures.

Ce jour-là, nous n'aurons pas atteint la limite de l'Univers. Nous aurons atteint la limite de la vision terrestre.

La courbure de l'Espace

L'esprit scientifique n'aime pas l'infini, qui le dépasse et le dérange.

Aussi, puisque l'Univers occupe tout l'Espace, a-t-il cherché à ce que l'Espace lui-même soit fini.

Il suffit pour cela d'admettre une "courbure de l'Espace" qui, finalement, le réduit à une immense sphère, comme dans la définition de Pascal.

En ce cas, l'Univers serait fini, limité de toutes parts par la courbure de l'Espace.

En même temps, il demeurerait infini, car nous pourrions le parcourir éternellement sans rencontrer ses limites, de même qu'un avion pourrait faire indéfiniment le tour de la Terre.

Seulement, nous repasserions par les mêmes points et retrouverions, à des milliards d'années-lumière, la Terre que nous croirions avoir quittée à jamais.

C'est possible, mais ce n'est qu'une hypothèse.

L'Univers est infini

En attendant qu'on puisse prouver le contraire, nous admettrons donc que l'Univers est infini.

Sur le plan philosophique, l'infini de l'Univers n'est pas aussi primordial que son éternité.

Si l'Univers n'était pas éternel, il faudrait expliquer sa création, ce qui nous replongerait en pleine métaphysique et nous entraînerait dans des hypothèses aussi invérifiables qu'irrationnelles.

Si l'Espace est effectivement courbe, sa courbure ne nous pose pas le moindre problème métaphysique.

L'UNIVERS EST REGI PAR DES LOIS IMMUABLES

La Science n'étant pas encore en mesure de prouver que l'Univers est éternel et infini, nous avons dû le faire pour elle, en substituant à la vérité scientifique, basée sur l'expérience, la vérité philosophique, basée sur la raison.

Que l'Univers soit régi par des lois, voila qui est certes beaucoup plus surprenant, en impliquant l'organisation de la Matière, en supposant avec Virgile que

MENS AGITAT MOLEM

(L'esprit anime la matière)

Et pourtant nous n'aurons pas même à tenter de le prouver, car la Science l'a fait depuis des siècles : c'est là l'objet de la Physique, de la Chimie, de la Biologie et chacun connaît aujourd'hui grâce à elles les lois qui régissent l'Univers pour assurer son harmonie permanente.

Nous n'en dirons donc rien

*

LE DETERMINISME UNIVERSEL

L'enchaînement nécessaire des causes et des effets

Notre esprit ne peut comprendre l'organisation de l'Univers, qui le dépasse et le dépassera toujours par son infinie complexité.

Il peut toutefois la reconnaître chaque jour dans l'enchaînement nécessaire des causes et des effets, qui régit tous les phénomènes conformément aux lois physiques et chimiques.

Chaque phénomène a nécessairement une cause. Aucun phénomène ne se produit fortuitement. Il résulte toujours d'un phénomène qui le précède.

Prenons pour exemple une pierre qui se détache du sommet d'une montagne.

Jamais aucune pierre ne s'est détachée "par hasard" du sommet d'une montagne.

Ce phénomène a toujours une cause.

Le froid de la nuit a transformé en glace l'eau de pluie qui s'était infiltrée la veille dans une fissure du rocher. En se dilatant, la glace a fait éclater le rocher et en a détaché un fragment.

Dans la journée, la chaleur du soleil a fait fondre la glace. La pierre, n'étant plus soudée au rocher par celle-ci, tombe dans le vide conformément aux lois de la pesanteur.

Cet enchaînement de trois phénomènes :

- le froid a transformé l'eau de pluie en glace

- la dilatation de la glace a fait éclater la roche

- le soleil a fait fondre la glace constitue la cause nécessaire du quatrième : la chute de la pierre.

Réciproquement, ce quatrième phénomène est la conséquence nécessaire des trois premiers : ceux-ci s'étant produits, la pierre ne pouvait pas ne pas se détacher de la montagne.

Le terme "hasard" n'a pas de sens et ne dissimule que notre ignorance des causes des phénomènes. Tout ce qui se produit devait nécessairement se produire.

Si l'on nous demande maintenant où la pierre va tomber, nous répondrons que nous n'en savons rien.

Si nous connaissions avec précision le poids de la pierre, sa forme, son centre de gravité, le relief de la montagne, la direction et la force du vent, etc... Nous pourrions calculer avec une précision absolue le point précis où s'arrêtera sa chute.

Les lois de la Physique, reflet de l'organisation de l'Univers, le détermine inéluctablement.

Les deux principes d'organisation de l'Univers

Cet exemple nous permet de poser ainsi les deux principes d'organisation de l'Univers :

Premier principe : tout phénomène a une cause, dont il est lui-même la conséquence nécessaire. Il ne pouvait pas ne pas se produire.

Deuxième principe : tout phénomène se produit conformément aux lois physiques et chimiques qui régissent la Matière. S'il ne pouvait pas ne pas se produire, il ne pouvait pas non plus se produire autrement qu'il s'est produit.

Le déterminisme de l'Univers

Parvenus à ce stade, nous découvrons soudain - comme le voyageur qui, parvenu à un col, voit s'ouvrir devant lui un nouvel horizon - une vérité qui constituera, avec l'éternité de l'Univers, les deux bases de notre philosophie : le Déterminisme Universel.

Tout ce qui se produit dans l'Univers devait nécessairement se produire, et se produire exactement comme il s'est produit.

L'organisation de l'Univers, c'est le déterminisme absolu.

Apparition de la Vie

Avec la pierre qui se détache du sommet de la montagne, nous restons dans le domaine de la Matière.

Supposons maintenant que la pierre ait une volonté, une possibilité d'action, qu'elle se cramponne à la montagne, qu'elle tente de freiner sa chute en s'agrippant aux aspérités de la parois... En un mot, qu'elle devienne vivante.

Ainsi se pose le problème de la Vie, qui constitue et constituera toujours la grande interrogation de la philosophie.

S'il n'y avait dans l'Univers que la matière inanimée, rien n'empêcherait de le concevoir, comme nous le faisons, comme un engrenage infini soumis inexorablement aux lois physiques et où tout se produit nécessairement comme il devait se produire. Mais voici qu'apparaît maintenant la Vie, c'est-à-dire une petite partie de matière, certes, mais mue par une volonté propre, qu'elle provienne des simples réactions biologiques du protozoaire ou, à l'autre extrémité de l'échelle, de l'intelligence humaine.

Vie et déterminisme

Un déterminisme absolu nous est apparu comme le principe d'organisation de l'Univers.

Chaque phénomène résulte d'un enchaînement nécessaire de causes et d'effets. Il ne pouvait pas ne pas se produire, ni se produire autrement qu'il s'est produit.

En va-t-il autrement pour les êtres vivants ?

Prenons ceux-ci dans leur plus haute expression : l'Homme.

A chaque instant, il nous semble que nous décidons librement de nos actions et que notre existence échappe ainsi au déterminisme qui régit la matière inanimée.

Pure illusion.

Nos actions sont, certes, commandées par notre cerveau, mais comment celui-ci fonctionne-t-il ?

Le fonctionnement de notre cerveau est conditionné par trois facteurs :

- la conformation de ses lobes, facteur congénital

- les données de notre mémoire

- le sang qui l'irrigue et lui apporte, comme à tout autre organe de notre corps, les éléments indispensables à son fonctionnement.

La conformation des lobes de notre cerveau est déterminée par notre hérédité et notre développement physique.

Les données de notre mémoire sont déterminées par notre existence passée.

Quant au sang qui l'irrigue, sa composition est déterminée par notre alimentation et notre métabolisme.

A chaque instant, nos pensées, que nous croyons libres, sont donc déterminées par des facteurs matériels qui les conditionnent, les orientent, les dirigent, nous les imposent telles qu'ils les ont déterminées.

Nos décisions, fruits de nos pensées, sont donc, elles aussi, déterminées.

Nos actions - et plus généralement les actions de tous les êtres vivants - sont donc déterminées aussi rigoureusement que la chute d'une pierre qui se détache du sommet d'une montagne.

Ainsi s'explique que la Vie ait sa place dans l'organisation de l'Univers, régie par un déterminisme absolu.

A l'instant où je frappe ces lignes, je ne pouvais être ailleurs que là où je suis. Je ne pouvais pas avoir une autre conception des choses que celle que j'ai en ce moment.

Je ne pouvais trouver d'autres mots pour l'exprimer que ceux que vous lisez actuellement.

Négation du Libre Arbitre

Nombreux sont ceux qui soutiennent que l'Homme décide de ses actes en toute liberté, selon ce qu'on est convenu d'appeler le "Libre Arbitre", conception selon laquelle l'Homme, pleinement maître de sa pensée, décide souverainement de ses actions et en porte donc la responsabilité.

C'est la conception des Eglises et des philosophies, et cela s'explique facilement.

Les unes comme les autres prétendent donner des leçons à l'Homme sur la façon dont il doit se conduire.

Que deviendraient leurs leçons si l'Homme pouvait leur répondre :

"Tout ce que vous dites est très beau et peut-être très vrai, mais j'agis conformément à ce que mon cerveau m'ordonne de faire, celui-ci étant régi par les lois physiques et chimiques qui conditionnent, à chaque seconde, les ondes qu'il émet et que vous appelez pensée."

Les Eglises proclament donc le Libre Arbitre de l'Homme et Bossuet écrivit, en réponse aux Jansénistes, un "Traité du Libre Arbitre" qui demeure une de ses formulations les plus fameuses.

Sans Libre Arbitre, en effet, comment condamner le pécheur ?

Les philosophes en font le postulat de leurs systèmes, car, si l'Homme n'a pas la liberté de choisir sa conduite, que deviennent les leçons de Platon ou les impératifs catégoriques de Kant ?

Le Déterminisme nie cette prétendue liberté de choix.

Les lois physiques et chimiques de l'Univers régissant le fonctionnement du cerveau humain avec la même rigueur qu"elles régissent le fonctionnement de notre coeur ou de notre foie, nos pensées, ondes émises par notre cerveau, sont déterminées aussi rigoureusement que notre rythme cardiaque ou la sécrétion de notre bile.

Nos pensées étant déterminées, nos décisions et donc nos actions le sont également.

Revenons à cette belle nuit d'été où, levant les yeux vers le ciel, nous avons compris dans le scintillement vertigineux des étoiles que l'Univers est tout et que l'Homme n'est rien, rien qu'une particule infime de celui-ci, obéissant aux lois qui le régissent éternellement, comme leur obéissent la course des galaxies, l'orbite des planètes, la dérive des continents, l'évolution des espèces, la floraison des végétaux.

Dans un tel Univers, serait-il logique, serait-il rationnel que l'Homme - cette infime partie d'un Tout dont nous percevons l'harmonie éternelle sans pouvoir la comprendre - puisse seul agir à sa guise ?

Déterminisme et Fatalisme

Le Déterminisme aboutit à la même conclusion que le Fatalisme : tout, dans l'Univers, se déroule nécessairement comme il devait se dérouler. Chaque évènement se produit à l'instant et au lieu où il devait se produire et se produit tel qu'il devait se produire.

Le Déterminisme est donc un Fatalisme, mais il est beaucoup plus que lui.

Le Fatalisme n'explique pas pourquoi il en est ainsi. Il attribue le fait que les choses sont ce qu'elles sont et ne pourraient être autrement à une entité aussi vague qu'imaginaire : le Destin.

Mais qu'est-ce que le Destin ?

Dans la pensée antique, le Destin n'était que la volonté des dieux, et cette conception est passée dans le Christianisme sous le nom de Providence divine.

L'Islam est si profondément teinté de fatalisme, toute chose se déroulant selon la volonté d'Allah, qu'on ne peut prononcer son nom sans que l'écho réponde :

C'était écrit !"

Le Déterminisme explique rationnellement, par l'enchaînement nécessaire des causes et des effets que chacun vérifie chaque jour, pourquoi les choses se produisent comme elles se produisent et n'auraient pu se produire autrement.

Le Fatalisme - et c'est là le seul grief que les moralistes aient jamais pu lui faire - nous endormirait dans l'inaction, l'Homme se disant : "Réflexion faite, je ne ferai rien aujourd'hui et me recouche, les choses devant nécessairement se dérouler comme elles se dérouleront, que j'y participe ou non !"

Une telle décision suppose le Libre Arbitre, la liberté de choix entre agir ou ne pas agir.

Le Déterminisme n'admet pas le Libre Arbitre, le fonctionnement de notre cerveau nous dictant chacune de nos actions, comme il dicta jadis, à Alexandre, César ou Napoléon, chacune des leurs.

Si vous l'appelez Fatalisme, il sera difficile de dire, après ces trois exemples, qu'il engendre l'inaction !

LA DESTINEE HUMAINE

L'Homme n'est que matière

Tout en l'Homme est matière, et la pensée, dont nous sommes si fiers, n'est qu'une onde cérébrale créée par la combustion de la matière.

La combustion est le phénomène primordial de l'Univers, transformant la matière en ondes.

Frottez sur le grattoir une allumette, assemblage de phosphore, de soufre et de bois. Une flamme jaillit, transformant la matière inerte qui constituait l'allumette en ondes lumineuses. Le phosphore, le soufre et le bois sont devenus soleil, émettant comme lui lumière et chaleur.

Alors que la combustion de la matière inanimée est accidentelle, la combustion de la matière animée est permanente, continue. Cette lente combustion constitue à proprement parler la Vie, transformation incessante de la matière inanimée - les aliments - en matière animée, les cellules végétales, animales, humaines.

Cette combustion crée des ondes. Les combustions cellulaires de notre cerveau donnent naissance aux ondes cérébrales. Ainsi naît la pensée, ultime transformation de la matière.

Certains ont cru pouvoir isoler la pensée de la matière, en ont fait une entité à part, l'ont même opposé, sous le nom d'esprit, à la matière.

Partant de là, ils sont même allés plus loin, en en faisant une abstraction immatérielle, l'âme, qui, prisonnière du corps durant l'existence, se séparerait de lui au jour de la mort pour continuer, dans un "au-delà" imaginaire, sa propre existence.

Autant vouloir séparer la lumière et la chaleur d'une flamme de la matière qu'elle consume, la musique qui charme nos oreilles des vibrations de l'air dues aux cuivres et aux cordes.

Le jour de notre mort, tout disparaît en nous, dans la dissociation des atomes éternels dont nous ne sommes que l'assemblage éphémère.

Avec la mort, nous devenons poussière. En s'exprimant ainsi, les religions entendaient humilier l'Homme, en opposant à la prétendue éternité de leurs dieux la vanité précaire de l'existence humaine.

Avec la mort, nous ne redevenons pas matière, car nous ne pouvons redevenir ce que nous n'avons jamais cessé d'être. Ce qui fut notre corps reprend seulement sa place dans le cycle éternel de l'Univers auquel chaque atome de notre être a appartenu, appartient et appartiendra.

Ouvrons notre main, regardons sa paume, demandons nous où se trouvait, il y a deux mille ans, chacun des atomes qui la constituent.

Cet atome de carbone appartenait à un chêne de la grande forêt hercynienne. Cet atome de sodium, à la mer brumeuse baignant les côtes de Bretagne. Cet atome d'azote, à un épi de blé balancé par le vent sous le ciel bleu de Sicile...

Assemblage éphémère d'atomes éternels, nous les rendons au jour de notre mort à l'Univers auquel ils appartiennent, auquel ils n'ont jamais cessé d'appartenir.

Ils continueront alors leur cycle éternel, passant d'un corps à l'autre conformément aux lois physiques et chimiques, dans l'enchaînement sans fin des causes et des effets.

Un jour, dans cinq ou dix milliards d'années - demain à l'échelle de l'Univers - la matière de notre système solaire, désintégrée dans l'explosion finale de celui-ci, tourbillonnera à nouveau dans l'espace infini.

Un jour, un nouveau Soleil renaîtra de ce tourbillon.

Ce jour-là, la matière de notre corps actuel deviendra Soleil. Ce jour-là, nous deviendrons Soleil.

En attendant, il faut vivre.

Les deux mondes de la vie

Notre vie se déroule dans deux mondes parallèles que nous ne distinguons pas l'un de l'autre, tant ils sont intimement mêlés : le monde des actions et le monde des sensations.

Le monde des actions

Le monde des actions est un monde réel et continu.

A chaque instant, nous agissons, même quand nous dormons, car dormir, c'est encore agir.

Comme la révolution des planètes autour du Soleil, comme la mer qui ronge le pied de la falaise, comme le vent qui soulève le sable du désert, nos actions contribuent en permanence, sans que nous en ayons conscience, à l'Harmonie Universelle.

C'est pourquoi elles obéissent nécessairement aux mêmes lois que celles qui régissent la course des planètes, le mouvement des vagues, la direction des vents. C'est pourquoi elles sont ce qu'elles sont et n'auraient pu être autrement, étant inexorablement régies par l'enchaînement des causes et des effets.

Le monde des actions ne connaît qu'un temps : le présent. Quand nous agissons, nous n'agissons pas hier ou demain. Nous agissons aujourd'hui, à l'instant présent.

Le monde des sensations

Le monde des sensations est un monde imaginaire et discontinu.

Monde imaginaire, il n'existe que dans notre esprit.

Un homme vient de mourir. Son coeur a cessé de battre, son cerveau de penser.

Dans la réalité des choses, il n'y a désormais qu'un corps inerte, dont la décomposition rendra à l'Univers les atomes dont il n'était que l'assemblage éphémère.

Le défunt laisse un fils, une épouse, un père.

Leur douleur, leur chagrin, n'existe que dans leur pensée, dans leur imagination.

Le monde des sensations est un monde discontinu.

Quand nous dormons, il disparaît Quand nous agissons, il s'estompe et peut même finir par disparaître.

Cet homme vient de perdre son enfant.

Donnez lui un problème à résoudre, un travail délicat ou difficile à exécuter.

Celui-ci absorbera toute sa pensée. Il en oubliera, dans la tension d'esprit nécessaire pour résoudre le problème ou effectuer le travail, le chagrin qui le rongeait.

La douleur physique elle-même s'estompe et pourra disparaître dans le feu de l'action : chacun connaît l'histoire véridique du soldat qui, blessé durant un combat, ne s'en rendit compte que celui-ci fini.

Alors que le monde des actions ne connaît qu'un temps, le présent, le monde des sensations connaît non seulement le présent - par le plaisir et la douleur - mais également le passé - par le souvenir, le regret ou le remord - et le futur - par l'espoir et la peur.

LE MONDE DES ACTIONS

Nos actions sont déterminées

L'Homme n'étant que matière, ses pensées, ses décisions, ses actions sont, à chaque instant, déterminées par les lois physiques et chimiques qui régissent l'Univers dans l'enchaînement nécessaire des causes et des effets.

Beaucoup n'accepteront jamais cette idée, persuadés qu'ils en sont maîtres, et l'expérience quotidienne semble leur donner raison.

Celui qui joue au Loto et coche les chiffres 34, 48, 4, 12, 23 et 9 à l'impression d'être pleinement libre dans le choix de ces chiffres.

Si ce choix lui apporte une fortune qui changera sa vie, il aura la conviction d'en avoir, lui et lui seul, changé le cours.

Qu'en est-il réellement ?

La sortie lors du tirage des boules portant ces numéros sont, nul ne le contestera, régie exclusivement par les lois de la Physique.

Compte tenu de leurs positions initiales lorsqu'elles furent introduites dans l'appareil, de l'impulsion qu'elles reçurent, des trajectoires qui en résultèrent, ce sont les boules portant ces numéros - et elles seules - qui devaient nécessairement sortir lors du tirage.

Par contre, le choix de ceux-ci par le parieur parait libre. Mais l'était-il vraiment ?

A la seconde précise où il cochait chaque numéro, son choix était déterminé par le jeu des neurones de son cerveau, déterminé lui même par les lois de la Biologie.

Pour qu'il coche le 47 au lieu de cocher le 48, il eut fallu que ce jeu fût différent. Pouvait-il l'être ? Non, car l'enchaînement des causes et des effets voulait que les neurones de son cerveau, à l'instant où il cochait le numéro 48, fonctionnent nécessairement comme ils le firent.

Le choix des numéros par la parieur et la sortie de ces mêmes numéros lors du tirage sont donc déterminés aussi rigoureusement l'un que l'autre, l'un par les lois de la Biologie, l'autre par les lois de la Physique, tous deux par l'enchaînement nécessaire des causes et des effets.

Ces deux phénomènes distincts se produisent séparément dans deux domaines différents. C'est leur conjonction qui changera la vie du parieur en lui apportant la fortune.

Certains introduisent ici la notion de hasard, en disant que c'est un hasard si les numéros qui sortent lors du tirage sont ceux que l'on a choisis. D'où le nom de jeux de hasard donné aux loteries.

D'autres, plus rigoureux, préfèrent parler de probabilité et calculeront que l'on a une chance sur quatorze millions de voir sortir au Loto les six numéros que l'on a cochés.

En réalité, il n'y a ni hasard, ni probabilité.

Le même déterminisme, qui régit le choix des numéros par le parieur et la sortie des boules lors du tirage, régit la conjonction des deux phénomènes. Le gagnant devait nécessairement gagner, les perdants devaient nécessairement perdre.

Le Déterminisme Universel régit la destinée humaine aussi rigoureusement que la rotation de la Terre ou les mouvements de la mer.

L'Homme n'est pas maître de ses décisions, celles-ci étant la résultante de ses pensées, elles-mêmes conditionnées par le fonctionnement de son cerveau, régi, comme toute matière, par les lois de l'Univers et l'enchaînement nécessaire des causes et des effets.

N'étant pas maître de ses décisions, il n'est pas maître de ses actions.

L'on ne pourra jamais le prouver scientifiquement et beaucoup continueront à le nier. Seule, ici encore, la Raison nous en convainc. Dans un monde où la matière inanimée est régie par des lois immuables, serait-il rationnel que la matière animée - animal ou Homme - agisse seule à sa guise ?

N'est-il pas plus logique de la croire soumise aux mêmes lois, régie par le même déterminisme, concourant de la même façon à l'Harmonie Universelle ?

L'irresponsabilité humaine

Un nuage noir apparaît à l'horizon. Il crève sur nos têtes en précipitant des milliers de grêlons.

La loi de la pesanteur régit leur chute, l'enchaînement des causes et des effets détermine leur point d'impact. Beaucoup roulent dans l'herbe. Certains coupent des fleurs, détruisent des treilles, cassent des carreaux.

Dira-t-on qu'il y a des "bons" grêlons, des "méchants" grêlons ? Non, car ce serait absurde, nul d'entre eux n'étant responsable de sa trajectoire, de son point de chute.

Les grêlons, ce sont les hommes. Leurs points de chute, leurs actions.

De même qu'il n'y a ni "bons" grêlons, ni "méchants" grêlons, il n'y a ni bons, ni méchants. Il n'y a que des hommes qui agissent chacun comme le fonctionnement de son cerveau le contraint d'agir et ne sont pas plus responsables de leurs actes que les grêlons n'étaient responsables, pris individuellement, des dégâts qu'ils causaient.

A chaque instant, chacun agit comme il estime devoir agir, car, sinon, il n'agirait pas ainsi. Et s'il estime devoir agir comme il le fait, c'est que les neurones de son cerveau en décident ainsi. Nul n'est donc responsable de ses actes.

Un extrémiste, pour affirmer ses idées, pose une bombe qui tue dix passants.

Il crut devoir le faire et a donc agi selon sa conscience, si l'on entend par ce terme la pensée qui nous dicte une action. Il se considère comme un soldat qui combat pour une juste cause.

Pour ceux qui la soutiennent comme lui, c'est un héros. Pour le Pouvoir, c'est un terroriste, un criminel. Pour l'opinion publique, c'est quarante cinq secondes aux Informations télévisées. Pour la postérité, s'il est arrêté et condamné, et que la cause qu'il défendait triomphe, ce sera un martyr.

Pour nous, ce n'est que l'agent d'un acte devant nécessairement se produire au lieu et à l'heure où il s'est produit. Ce n'est, comme nous, qu'un acteur de cette grande pièce que nous sommes contraints de jouer notre vie durant, non pour notre plaisir, mais parce que nos actions, toutes nos actions, quelles qu'elles soient, sont nécessaires à l'Harmonie Universelle pour une raison que nous ne comprendrons jamais.

Acta est fabula

Les derniers mots de l'empereur Auguste sur son lit de mort furent :

ACTA EST FABULA

(La pièce est terminée)

Comparant sa vie à une pièce de théâtre où il tenait seulement un rôle, celui d'un empereur.

Aucune comparaison n'est plus vraie, plus profonde.

Nous sommes tous, en réalité, de simples acteurs d'une pièce éternelle, dans laquelle chacun de nous tient un rôle qui lui est assigné par l'enchaînement des causes et des effets, qui fait que chacun de nous est comme il est - et ne pouvait être autrement - et veut que chacun de nous agisse comme il agit - et ne pourrait agir autrement.

A la différence toutefois de vrais acteurs, personne ne nous a distribué le texte de la pièce, dont nous ignorerons toujours le dénouement.

Ce n'est pas même une improvisation, car nous ne sommes maîtres ni de ce que nous ferons, ni de ce que nous dirons.

Seul un souffleur, le Déterminisme Universel, nous dicte à chaque instant ce que nous devons dire, ce que nous devons faire, jusqu'au jour où nous pourrons dire, comme Auguste, que la pièce est terminée pour nous.

Dans cette pièce, il y a, comme dans toute pièce, des bons et des méchants, des riches et des pauvres, des rois et des mendiants.

Le Déterminisme Universel a distribué les rôles, chacun tenant nécessairement celui qu'il devait tenir et ne pouvant en tenir un autre. Le roi ne pouvait pas ne pas être roi, le mendiant ne pouvait pas ne pas être mendiant.

Nul n'a à s'enorgueillir du rôle qui lui a été attribué, nul n'a à en avoir honte.

Chacune de leurs actions est également nécessaire à l'Harmonie de l'Univers.

La fraternité retrouvée

Ainsi naît entre tous les hommes une compréhension, nous dirions même une camaraderie semblable à celle des acteurs faisant partie d'une même troupe.

Le Déterminisme Universel recrée, dès que l'on en prend conscience, cette fraternité humaine, irrémédiablement détruite si, chacun étant responsable de ses actes, l'Humanité se divisait en bons et en méchants, en justes et en moins justes, en amis et en ennemis, en croyants et en incroyants, toutes divisions parfaitement subjectives d'ailleurs. Comme le disait si bien un humoriste, l'ennemi est bête, car il croit que l'ennemi c'est nous, alors que l'ennemi, c'est lui.

Avec le Déterminisme Universel, les hommes redeviennent ce qu'ils sont réellement : les gouttes d'eau d'un même océan, les grains de sable d'un même désert, les arbres d'une même forêt.

Il n'y a plus ni bons ni méchants, ni justes ni moins justes, ni amis ni ennemis.

Il n'y a plus que des semblables.

Le Déterminisme rapproche ainsi les hommes, alors que les religions ne savent que dresser des barrières entre eux.

C'est le ciment d'une véritable solidarité humaine

LE MONDE DES SENSATIONS

Les sensations physiques

²L'Homme a, de par sa nature même, des besoins physiques à satisfaire. Sa nature le lui signale par deux sensations physiques : le plaisir et la douleur.

Nous commençons par la douleur, car c'est la sensation de base, lui permettant de prendre conscience des dangers que court son corps, des besoins de celui-ci.

Des dangers, d'abord. La douleur est un signal d'alarme, nous avertissant qu'une réaction est nécessaire pour assurer notre intégrité corporelle.

Sans la douleur, nous laisserions notre main dans le feu, nous laisserions notre pied se geler.

Au temps où il n'y avait pas encore de chirurgien, c'est la douleur qui en tenait lieu. Celui qui s'était cassé la jambe éprouvait une telle souffrance à chaque mouvement de celle-ci qu'il était obligé de la garder immobile. Ainsi pouvait s'effectuer la lente réfection du tissu osseux, permettant aux os de se ressouder.

Des besoins, ensuite. La faim, la soif, la fatigue sont des douleurs nous avertissant que nous devons manger, boire, nous reposer. Sans elles, nous risquerions de mourir de faim, de soif ou d'épuisement sans même nous en rendre compte.

Le plaisir physique est la sensation que nous procure la satisfaction d'un besoin.

Douleur et plaisir sont des sensations éphémères. La douleur disparaît sitôt le besoin satisfait, et il en va de même du plaisir qui accompagne la satisfaction du besoin. Dès que nous mangeons, la douleur causée par la faim disparaît pour faire place au plaisir de manger. Dès que nous sommes repus, le plaisir de manger disparaît à son tour.

A la douleur normale, simple signal d'alarme, s'ajoute malheureusement la douleur provenant d'une altération de nos nerfs lorsqu'une grave maladie ronge notre corps ; telle la douleur du malade atteint de certains cancers, que seule la morphine permet d'atténuer. Une telle douleur suffit à prouver, s'il en était encore besoin, l'imposture des religions qui voudraient nous faire croire en un Dieu tortionnaire.

Les sensations intellectuelles

L'Homme n'a pas seulement des sensations physiques. Il a également des sensations que nous appellerons intellectuelles, car causées non par les exigences de son corps, mais par la seul travail de son esprit.

Les sensations intellectuelles, comme les sensations physiques, appartiennent nécessairement au présent, car nous ne ressentons plus ce que nous ressentions hier et nous ne ressentons pas encore ce que nous ressentirons demain.

A la différence des sensations physiques, dont la cause est toujours un phénomène présent, les sensations intellectuelles peuvent avoir pour cause un évènement passé, présent ou futur.

Le présent est nécessairement éphémère, car il n'est que la frontière entre le passé et le futur. On pourrait même soutenir qu'il n'existe pas, car il est, comme toute frontière, une ligne imaginaire et donc sans épaisseur.

Ce qui s'est passé il y a une seconde, c'est déjà le passé. Ce qui se passera dans une seconde, c'est encore le futur.

En réalité, le présent existe, car l'esprit humain lui donne une épaisseur de quelques heures. Plus qu'une frontière, c'est un "no man's land", un espace flou n'appartenant déjà plus au futur, mais pas encore au passé.

Les sensations ayant pour cause un phénomène présent sont donc toujours éphémères. Ce sont celles causées par un évènement passé ou futur qui nous retiendront, car ce sont elles qui ont une durée et qui marquent notre vie.

Les sensations du passé

Le passé ne vit que dans notre mémoire. Les souffrances que nous y avons connues, les plaisirs que nous y avons éprouvés, s'estompent lentement et ne hantent notre esprit que comme des fantômes inconsistants, aussi inconsistants que le paysage que nous avions tant admiré et dont notre esprit ne nous offre plus qu'un bien vague souvenir.

Les sensations causées par un évènement passé sont donc causées, en réalité, par le lien que nous faisons entre celui-ci et le présent.

Deux sensations pénibles viendront ainsi torturer notre esprit notre vie durant : le regret de ce que nous n'avons pas fait et aurions dû faire, le remord de ce que nous avons fait et n'aurions pas dû faire.

Ces deux sensations paraissent bien prouver la responsabilité humaine, notre liberté dans les décisions que nous prenons, dans les actions que nous accomplissons. N'est-ce pas la preuve que le Déterminisme Universel, qui régit la Matière, ne s'applique pas à l'Homme ?

Prenons un exemple pratique.

Un père conduit son enfant en voiture. Il roule trop vite et perd le contrôle du véhicule dans un virage. Celui-ci s'écrase dans un ravin. L'enfant demeure infirme. Chaque fois qu'il regarde son enfant, il est dévoré par le chagrin qui le ronge à l'idée d'en avoir fait le malheur. En est-il pour autant responsable ?

Reprenons le même exemple, en le modifiant légèrement.

Un père conduit son enfant en voiture. Atteint d'un malaise, il est victime d'une syncope et perd le contrôle du véhicule. Celui-ci s'écrase dans un ravin.

L'enfant demeure infirme.

Chaque fois qu'il regarde son enfant, il est dévoré par le même chagrin que précédemment à l'idée d'en avoir fait le malheur. Et pourtant, il ne saurait en être tenu pour responsable, étant évanoui lors de l'accident.

Le remord et le regret ne sont pas la preuve de notre responsabilité. Ils naissent seulement du rapprochement que nous faisons entre une de nos actions - en l'occurrence le fait d'avoir conduit ce jour là son enfant en voiture - et un malheur qui en est résulté.

Ils n'impliquent nullement que nous ayons pu agir différemment que nous avons agi, car nous avons agi comme nous devions nécessairement agir, comme nous ne pouvions pas ne pas agir ce jour là, nos actions étant régies, ce jour là comme chaque jour de notre vie, par le Déterminisme Universel.

Les sensations du futur

Le passé ne nous lègue donc, avec le remord et le regret, que deux sensations pénibles qui nous rongeront notre vie durant, même si la raison nous convainc que nous ne portons pas la responsabilité de nos actes.

Le futur nous apporte, lui aussi, deux sensations : l'une agréable, l'espoir, l'autre pénible, la crainte.

Ce sont elles qui, avec le remord et le regret, marquent notre vie et la rendront heureuse ou malheureuse selon que nous vivrons dans l'espoir ou dans la peur du lendemain.

Espoir et crainte constituent un même phénomène. Dans les deux cas, notre imagination suppose un évènement survenant dans le futur. Dans les deux cas, elle crée un lien entre cet évènement et nous.

Si cet évènement est heureux, c'est l'espoir ; s'il est malheureux, c'est la crainte, la peur du lendemain.

L'espoir

Sa vie durant, l'Homme se berce d'espoir. L'espoir, c'est le remède à tous les maux actuels, en nous faisant imaginer qu'ils se termineront un jour et que nous connaîtrons des jours meilleurs.

La survenance ou non de l'évènement attendu est déterminée par l'enchaînement nécessaire des causes et des effets.

L'expérience nous apprendra vite que le plupart des évènements heureux que nous attendons ne se réalisent jamais. A l'espoir succède la désillusion.

Les désillusions de la vie atrophient bientôt notre faculté d'espérer. Nous n'espérons plus, convaincus que l'espoir est vain, et nous vaccinons ainsi contre de nouvelles désillusions.

Notre esprit imagine encore des évènements heureux changeant le cours de notre existence. Notre raison ne nous permet plus de penser qu'ils puissent se réaliser.

A l'espoir succède ainsi le rêve. Chaque parieur rêve de gagner au Loto. Combien l'espèrent-ils vraiment ?

Le désespoir

Un dicton veut que, tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir. Il serait aussi juste de dire que tant qu'il y a de l'espoir, il y a de la vie.

Le jour où les déceptions accumulées ne lui permettent plus d'espérer, ce jour là l'Homme sombre dans le désespoir. Il a fini de vivre et ce n'est pas sans raison que l'on appelle désespéré celui qui a mis fin à ses jours.

Nul ne peut mettre librement fin à ses jours, car le suicide, comme toute action, est déterminé par le fonctionnement de notre cerveau. Même le jour où nous sommes désespérés, notre accoutumance aux maux qui nous frappent, même si elle ne nous réconcilie pas avec la vie, qui demeure pour nous un fardeau, nous fait différer l'instant d'y mettre fin.

Cette accoutumance nous fait dire, chaque fois que nous envisageons la mort : "Pourquoi aujourd'hui, plutôt qu'hier, plutôt que demain ?"

Nous rêvons alors de l'occasion qui s'offrirait à nous, héros à bon compte, de faire l'admiration des autres en sacrifiant pour une belle cause ou un beau principe une vie sans valeur pour nous. Nous voudrions être le capitaine d'un navire en perdition, pour nous enfoncer sous les eaux avec lui. Nous rêvons d'une révolution, pour nous faire tuer sur une barricade en donnant notre vie pour un monde meilleur.

Ce ne sont malheureusement que des rêves, les seuls qui nous restent encore.

Nous nous prenons même à espérer ces maux que nous redoutions jadis, en pensant que l'un d'eux sera la goutte d'eau qui fera déborder le vase, que l'un d'eux nous fera sauter le pas, enjamber le parapet.

Mais, même s'ils répondaient à notre appel, nous ne serions pas pour autant maître de notre mort, de même que nous ne l'étions pas de notre naissance.

L'une comme l'autre sont régies par le Déterminisme Universel, qui nous fait paraître sur le grand théâtre de la Vie et nous y retient tant que nous n'avons pas fini d'y jouer le rôle qui nous a été distribué.

La peur du lendemain

Le malheur du père que nous avions pris comme exemple, c'est l'image du malheur qui nous frappera nécessairement le jour où l'enchaînement inexorable des causes et des effets nous en rendra inéluctablement victime.

Comme nous ignorons la date où il nous frappera, comme nous ignorons quel malheur nous frappera, nous vivons nécessairement dans l'anxiété, la peur du lendemain, la peur de la vie, cette peur qui a créé les dieux auprès desquels l'Homme a cherché, des siècles durant, une protection illusoire. Primus in orbe deos fecit timor.

Comment l'Homme d'aujourd'hui peut-il s'en affranchir, s'affranchir de cette anxiété constante, pire que le mal lui-même que nous redoutons ?

Non, certes, en adressant ses prières à l'Univers, en implorant sa mansuétude, en faisant appel à sa compassion.

L'Univers n'est pas un dieu conçu à notre image, avec qui on peut dialoguer et s'entendre. Il suffit d'avoir levé les yeux vers lui par une belle nuit d'été pour avoir compris, dans le scintillement vertigineux des étoiles, à quel point il nous dépasse et nous ignore, nous, nos problèmes, notre anxiété, notre peur de la vie.

Ses lois n'ont pour but que de rétablir à tout moment l'Harmonie Universelle. Elles ne sont pas faites pour le bonheur de l'Homme et tournent indifféremment à son avantage ou à son détriment.

La Loi de la pesanteur garantit la sécurité de l'alpiniste qui gravit une paroi... ou le précipite dans le vide.

Le temps où l'on conjurait sa peur du lendemain en sacrifiant un bélier à Jupiter ou en brûlant un cierge devant l'autel de la Vierge Marie est révolu à tout jamais.

L'Homme se trouve donc seul face au malheur qui peut fondre sur lui à tout instant.

Comment peut-il surmonter la peur qu'il en éprouve, cette anxiété, cette angoisse qui le rongera sa vie durant ?

Dans l'Antiquité, le jour vint où l'on cessa de croire à la protection des dieux, où l'on cessa de croire qu'un sacrifice fait sur l'autel de Zeus ou de Jupiter pouvait nous protéger des maux de l'existence. Des philosophes crurent avoir trouvé la solution du problème. Ce furent les stoïciens, et l'on continue à employer l'adjectif "stoïque" pour qualifier celui qui surmonte le malheur qui le frappe avec une indifférence qui surprend.

A la Renaissance, l'on cessa de même de croire que la Providence divine pouvait nous en protéger. Montaigne crut alors avoir trouvé, lui aussi, le remède à la peur de la vie.

L'illusion des stoïciens

Les stoïciens plaçaient le bonheur dans la pratique de la vertu, comme si l'Homme pouvait choisir librement entre le vice et la vertu, alors que le Déterminisme Universel régit à chaque seconde le fonctionnement de notre cerveau, nous dicte nos pensées, nos décisions, nos actions, le vice et la vertu n'étant - comme l'a si bien dit Taine - que des produits comme le vitriol et le sucre.

Les stoïciens crurent trouver dans cette conception la sérénité de l'esprit face aux maux de l'existence. Ceux-ci ne peuvent nous empêcher de pratiquer la vertu, et donc d'être heureux, puisque la pratique de la vertu suffit à nous donner le bonheur. Comme disait Marc-Aurèle dans ses "Pensées" :

"Ce n'est pas un malheur d'éprouver des accidents, car les supporter avec courage, c'est un bonheur."

Cette conception serait vraie - même reposant sur un postulat erroné - si le malheur que nous redoutons ne frappait que notre personne. Mais tel n'est pas le cas : les maux que nous redoutons, la peur qui nous ronge, concernent davantage notre famille, nos enfants, que nous-mêmes.

Et dans la pratique, nul ne pourrait voir avec indifférence sa femme atteinte d'un cancer ou son fils au chômage sous prétexte que cela ne l'empêche pas de pratiquer la vertu !

Il y a là des liens affectifs, plus forts que toutes les philosophies du monde, contre lesquels le stoïcisme se brise.

L'erreur de Montaigne

A la Renaissance, l'esprit humain, sortant des ténèbres du Moyen-âge, cessa de croire en une Providence divine et se mit à nouveau à craindre les maux de la vie, contre lesquels aucune prière ne pouvait plus lui assurer l'illusion d'une protection.

Fils spirituel de grands hommes de l'Antiquité, qui n'hésitaient pas à mettre fin à leurs jours quand la vie ne leur paraissait plus digne d'être vécue, Montaigne vit dans la mort une garantie contre tous les malheurs de l'existence, auxquels elle nous permettra toujours d'échapper le jour où nous nous refuserons à les supporter plus longtemps :

"Au pis aller, la mort peut mettre fin, quand il nous plaira, et couper broche à tous autres inconvénients. La mort est la recette à tous maux ; c'est un port très assuré, qui n'est jamais à craindre et souvent à rechercher."

Cette conception serait vraie - même reposant sur le postulat erroné que nous pouvons mettre fin à nos jours quand nous le désirons, alors que nos décisions nous sont dictées par le Déterminisme Universel et que nous ne sommes pas plus maître de notre mort que nous ne l'étions de notre naissance - si le malheur que nous redoutons ne frappait que notre personne.

Mais tel n'est pas le cas. Les maux que nous redoutons, la peur qui nous ronge, concernent davantage notre famille, nos enfants, que nous-mêmes.

Et dans la pratique, nul ne songerait à se suicider pour ne plus voir sa femme atteinte d'un cancer ou son fils au chômage.

Il y a là des liens affectifs plus forts que toutes les philosophies du monde, qui l'empêcheront d'ajouter au malheur qui les frappe la douleur d'un deuil cruel et les problèmes matériels qui en résulteraient pour eux.

Sauf, bien évidemment, si notre mort pouvait faire disparaître les difficultés matérielles de notre famille en la faisant bénéficier, par exemple, d'une assurance décès la mettant à l'abri du besoin. Nous aurions, en ce cas, la joie de mettre fin, à la fois, à nos souffrances morales et aux problèmes financiers de ceux qui nous sont chers.

Nous aurions... Ce conditionnel est doublement justifié, car nous ne serons jamais libres de mettre fin à nos jours, de même que nous ne serons jamais libres d'aucune de nos décisions, d'aucune de nos actions.

Le pire n'est pas toujours sûr

Ni le stoïcisme, ni la fuite dans la mort ne peuvent donc nous guérir de l'anxiété, de l'angoisse, de cette peur de la vie qui nous ronge, celle-ci durant, à la pensée des maux qui peuvent fondre sur nous à chaque instant.

Puisque aucune religion, qu'aucune philosophie ne peut nous en affranchir, c'est dans l'expérience quotidienne que nous devons rechercher maintenant comment atténuer une peur que nous ne pourrons jamais supprimer.

Au siècle dernier, un auteur écrivit une pièce au titre de laquelle il ajouta, renouant avec la mode d'autrefois résumant dans un deuxième titre l'idée maîtresse de l'ouvrage :

Où le pire n'est pas toujours sûr

Cette petite phrase, qui se grave facilement dans la mémoire, vaut à son auteur notre reconnaissance et notre gratitude.

Elle atténue en effet notre peur de la vie en nous rappelant que les maux qui la motivent sont et demeureront le plus souvent purement imaginaires.

Notre esprit est aussi prompt à s'effrayer de malheurs hypothétiques qu'à se bercer d'espérances chimériques.

Celles-ci donnent lieu à des déceptions souvent cruelles. Par un juste retour des choses, il est normal que nos anxiétés et nos angoisses soient atténuées à l'idée que les maux que nous redoutons ne se produiront peut-être, ne se produiront sans doute, ne se produiront vraisemblablement jamais.

Le pire n'est pas toujours sûr.

Bonheur et malheur

Douleurs et plaisirs, remords, regrets, espoirs et craintes tissent ainsi notre vie de deux fils : un fil noir, un fil blanc et, celle-ci devenant un mélange de noir et de blanc, le terme "grisaille" souvent utilisé pour décrire d'un mot notre vie est très juste.

De ce tissu toujours gris, les uns distinguent mieux les fils blancs que les fils noirs. D'autres, mieux les fils noirs que les fils blancs.

Chacun connaît l'histoire, si amusante et si vraie, des deux clochards assis sur un banc, une bouteille à demi remplie entre eux. L'un sourit béatement en se disant qu'elle est encore à moitié pleine, l'autre soupire en songeant qu'elle est déjà à moitié vide.

Le premier, c'est l'optimiste, le deuxième, le pessimiste.

Cette petite histoire résume, mieux que bien des savants traités, la nature du bonheur et du malheur.

A l'origine, un phénomène extérieur, une bouteille à demi remplie.

Ce phénomène est la base de notre sensation. Si la bouteille était pleine, nos deux clochards seraient également heureux. Si elle était vide, également malheureux. Mais ce qui détermine notre bonheur ou notre malheur, ce n'est pas seulement l'évènement.

C'est également, c'est surtout l'idée que nous nous en faisons.

Nous ne pouvons rien sur les évènements, ceux-ci, qu'ils résultent des phénomènes physiques ou de nos propres actions, étant déterminés par les lois qui régissent l'Univers et l'enchaînement nécessaire des causes et des effets.

Pouvons nous quelque chose sur l'idée que nous nous en faisons et qui, comme cette histoire le montre, est aussi importante que l'évènement lui-même ?

Certains le prétendirent, et le stoïcisme repose sur la conception que, ne pouvant changer les évènements eux-mêmes, nous pouvons néanmoins trouver le bonheur en toutes circonstances en modifiant l'idée que nous nous en faisons.

Cette conception, si elle était exacte, nous permettrait d'être heureux à bon compte. Elle ne l'est malheureusement pas.

La conception que nous avons des choses dépend du fonctionnement de notre cerveau, fonction de la structure des neurones qui le composent. On est optimiste ou pessimiste par nature, comme on est gros ou maigre, grand ou petit, et nous ne pouvons pas plus modifier notre morphologie cérébrale que notre morphologie physique.

L' IDEAL

Vivre pour un idéal

Les stoïciens voulaient que nous vivions dans le présent, conformément à ce conseil de Marc-Aurèle :

" Si tu parviens à écarter les idées de l'avenir et les souvenirs du passé, si tu ne songes à vivre que ce que tu vis, je veux dire le moment présent, tu seras en mesure de passer le reste de tes jours sans aucun trouble, dans une noble indépendance et en parfait accord avec le génie qui est en toi."

Soit, mais qui pourrait ne vivre que dans un présent qui se dérobe continuellement sous nos pas ? Qui pourrait oublier le futur, qui fond sur nous à chaque seconde en nous rappelant que nous vivrons encore demain et qu'il faut nous y préparer ?

Or, qu'est-ce que le futur, sinon la peur du lendemain, la crainte des maux qui nous attendent déjà, l'enchaînement des causes et des effets voulant que les évènement de demain soient déterminés dès aujourd'hui.

Ces maux peuvent nous frapper, frapper ceux qui nous sont chers. Ils ne peuvent atteindre une idée.

La seule façon d'être heureux, c'est donc de ne pas vivre pour nous, ni même pour les nôtres, mais de vivre pour une idée, de consacrer notre vie au triomphe d'une cause que nous croyons juste, de consacrer notre vie à la construction d'un monde meilleur.

C'est de vivre pour un idéal.

Balzac, dans son roman "La peau de chagrin", nous présente un homme qui, grâce à un talisman, commande aux évènements, voyant se réaliser chacun de ses souhaits, ce qui réduit d'autant la durée de son existence.

Foncièrement égoïste, ne formant des souhaits que pour lui, cette homme vivra finalement une vie profondément malheureuse, tourmenté par la peur d'une mort qui s'approche inexorablement de lui.

Que cet homme aurait pu être heureux si, vivant pour un idéal, il n'avait formulé de souhaits que pour sa victoire et si, donnant ainsi sa vie pour lui comme d'autres la donnaient, à la même époque, sur des barricades, ses derniers regards avaient vu triompher, grâce à lui, la cause qu'il portait dans son coeur !

Idéal et évolution

L'idéal n'est pas un phénomène individuel. Nul ne peut se forger un idéal, se donner une raison de vivre extérieure à lui, une idée abstraite, qu'aucun mal ne saurait atteindre et qui, dès lors, libère celui qui ne vit que pour elle de cette peur du lendemain, obstacle infranchissable sur la route du bonheur.

L'idéal est un phénomène collectif, survenant nécessairement lorsque l'Harmonie Universelle exige une mutation de la Société.

Le Déterminisme Universel repose sur l'idée d'une telle Harmonie, d'un équilibre rétabli par les lois régissant l'Univers et l'enchaînement nécessaire des causes et des effets chaque fois qu'il est menacé.

Cette harmonie, cet équilibre, nous ne les comprendrons jamais, "par la raison qui fait que les hannetons ne connaissent pas l'Histoire Naturelle", ajoutait spirituellement Chamfort.

Le spectacle de la Nature nous les fait toutefois concevoir.

Tout ce qui vieillit, tout ce qui ne remplit plus ses fonctions, tout ce qui est devenu inutile - étoile ou homme - est condamné à disparaître, à être remplacé par de nouveaux êtres, remplissant mieux le rôle qui leur est assigné dans l'organisation de l'Univers. Ainsi s'explique l'évolution des espèces, ainsi s'explique l'évolution de l'Homme et de la Société.

Lorsqu'une forme de Société a vieilli, qu'elle ne correspond plus à l'évolution des hommes qui la composent, l'image d'une Société meilleure, l'image d'un monde meilleur hante les esprits.

Dans l'esprit d'un homme, c'est l'utopie, c'est Platon concevant, dans sa "République", une Société répondant aux exigences de la Raison.

Dans l'esprit de millions d'hommes, c'est l'idéal, c'est Rousseau annonçant, dans son "Contrat Social" une Société répondant aux besoins des hommes de son temps.

Idéal et révolution

Une évolution, si nécessaire soit-elle, se heurte à la résistance de l'être destiné à être remplacé.

La mort du vieillard impotent est nécessaire à l'Harmonie Universelle, pour que, dans un monde où rien ne se crée, les atomes qui le composent puissent donner naissance à de nouveaux êtres. Son corps résiste néanmoins, jusqu'à son dernier soupir, contre sa décomposition inéluctable.

De même, la disparition d'une Société vieillie est nécessaire à l'Harmonie Universelle, pour que les hommes qui la composent, libérés de ses liens, puissent reformer une nouvelle Société. Elle résistera néanmoins, aussi longtemps qu'elle le pourra, contre sa disparition inéluctable.

Toute évolution de la Société culmine donc dans une révolution, combat entre deux forces opposées, celle de l'avenir et celle du passé. L'idéal est l'image collective de la nouvelle forme de Société, l'image collective du monde meilleur pour lequel chacun doit lutter. C'est la force qui fait oublier à ceux qui luttent pour son triomphe leur propre existence, pour ne vivre désormais que pour un idéal, que dans un idéal. Aucun mal ne pouvant atteindre une idée, aucun mal ne peut plus atteindre ceux qui ne vivent plus que pour elle.

Idéal et bonheur

Quand nos grands ancêtres de 1793 inscrivaient sur leurs drapeaux " La Liberté ou la mort", ils nous indiquaient sans le savoir les deux seules façons d'être heureux, les deux seules façons de parvenir au réel bonheur en nous mettant hors d'atteinte de tous les maux de l'existence, de toutes les causes de notre malheur.

L'idéal nous transforme en idée, la mort en néant. Les maux de l'existence ne peuvent atteindre ni une idée, ni le néant.

Malheureusement, nous ne pourrons jamais choisir un idéal. C'est l'idéal qui nous choisit, au jour et à l'heure où une révolution est devenue nécessaire et où il est non moins nécessaire que nous y participions.

Le bonheur qu'il nous apporterait - car nous devons parler au conditionnel - ne sera donc jamais qu'aléatoire et, lors même que nous le rencontrions sur notre chemin, qu'éphémère.

Le jour où le changement de Société s'est accompli, l'idéal, moteur du combat pour l'accomplir, perd sa raison d'être. Le rêve d'un monde meilleur qu'il incarnait fait place à la réalité d'une nouvelle Société - meilleure, certes, que celle qui la précédait - mais présentant encore bien des zones d'ombre, bien des imperfections. Les hommes oublieront vite ce qu'elle leur apporte, et qui finit par leur paraître tout naturel, pour ne plus voir ce qu'elle ne leur apporte pas encore, ce qu'elle leur refuse toujours.

L'idéal n'y résiste pas. Il s'atrophie et meurt, et, avec lui, le bonheur qu'il nous apporta.

LA MORT

Sa vie durant, l'Homme poursuit le bonheur sans jamais l'atteindre. Le bonheur est, en effet, la satisfaction de tous nos besoins, la satisfaction de tous nos désirs. Ceux-ci croissent à mesure que nous tentons de les satisfaire, en sorte qu'ils ne peuvent jamais l'être et que l'insatisfaction est le propre de la nature humaine.

Alors même qu'ils seraient satisfaits, le plaisir que nous en éprouvons sera toujours terni par l'idée qu'il prendra fin à plus ou moins brève échéance, alors que

Alle Lust will Ewigkeit

(Tout plaisir veut l'éternité)

Comme le remarquait très justement Nietzsche.

Enfin, il suffit d'une peine ou d'une douleur, physique ou morale, pour ruiner le bonheur que nous croyions enfin avoir atteint. Ceci explique que le bonheur ne soit pas de ce monde, pour reprendre la formule consacrée.

Ce bonheur que la vie nous refuse, la mort nous l'apporte.

N'existant plus, nous ne pouvons plus être malheureux, comme le disait si bien Lucrèce dans ce vers célèbre qui apporte à l'humanité souffrante plus de consolation que tous les Paradis chimériques promis par les religions :

NEC MISERUM FIERI QUI NON EST POSSE

(Celui qui n'existe plus ne peut plus être malheureux)

La mort ne peut mettre fin à un bonheur que la vie nous refusera toujours.

En supprimant définitivement nos besoins, nos désirs, elle supprime cette insatisfaction née d'un désir inassouvi, cette souffrance née d'un besoin insatisfait. Elle nous libère de tous les maux, qui ne peuvent plus nous atteindre, de toutes nos appréhensions, de toutes nos craintes, de tous les fruits amers d'une pensée éteinte pour toujours.

Elle nous apporte le bonheur.

Et puisque la mort est le terme nécessaire de toute vie, chacun de nous voit le bonheur au terme du chemin que l'existence le contraint de parcourir.

Ce bonheur sera le même pour tous, mais son attente sera différente selon que l'Homme est plus ou moins malheureux sur cette Terre, nul n'y étant jamais véritablement heureux.

Pour ceux qui y sont moins malheureux que les autres - pour les optimistes distinguant mieux dans la grisaille de l'existence le blanc que le noir - la mort risque d'apparaître comme un mal. A la peur de la vie - qui étreint tous les hommes - s'ajoutera alors la peur de la mort, la peur la plus injustifiée qu'il soit, puisqu'elle apporte le bonheur, même à ceux qui la redoutent.

Pour ceux qui sont plus malheureux que les autres - pour les pessimistes distinguant mieux dans la grisaille de l'existence le noir que le blanc - la mort apparaîtra par contre comme le souverain bien, comme une merveilleuse délivrance, comme un havre de sérénité où ils seront pour toujours à l'abri des maux dont ils souffrent. Son image atténuera pour eux la peur de la vie, comme la vue du port réconforte le marin dans la tempête.

Ainsi, dès cette vie, la mort, devant qui tous les hommes sont égaux, rétablit entre eux une certaine égalité, en rendant un peu plus malheureux ceux qui le sont peu, beaucoup moins malheureux ceux qui le sont déjà trop.

Quand, levant les yeux par une belle nuit d'été, nous rencontrions l'Etre Suprême, l'Univers éternel et infini, dans le scintillement vertigineux des étoiles, comme les dieux créés par les religions, avec leurs grandes barbes, leurs colères et leurs rancunes nous parurent soudain dérisoires et ridicules !

Quand, maintenant, devant cette conception si réconfortante de la mort qui nous apportera le bonheur que l'existence nous aura refusé notre vie durant, nous songeons aux conceptions des religions, comme elles nous paraissent dérisoires, mesquines et ridicules, avec l'illusion d'une "âme" entrant dans un "au-delà" non moins imaginaire pour y être soumise à un "jugement", être rejetée dans un Enfer - ou un grand méchant diable aura bien du mal à torturer l'immatériel - ou admise dans un Paradis, pour y somnoler l'éternité durant, une palme à la main et des ailes dans le dos !

CONCLUSION

Dès que l'esprit humain parvient à un stade de maturité tel qu'il se refuse à croire en un Dieu que nul n'a vu et ne verra jamais, en un Dieu infiniment bon qui rend les hommes si malheureux, en un Dieu tout puissant qui ne peut empêcher le toit de son église de s'effondrer, ce jour-là l'esprit humain cherche ailleurs le principe éternel et infini nécessaire à la compréhension du monde où nous vivons.

Ce principe, nous n'avons pas longtemps à le chercher. Il suffit de lever les yeux, par une belle nuit d'été, vers le ciel étoilé pour y trouver la réponse à notre attente : ce principe éternel et infini, c'est l'Univers, cet Univers sans limites où les hommes, la Terre, le Soleil, notre Galaxie elle-même, malgré ses cent milliards d'étoiles, se fondent et disparaissent, cet Univers dont le scintillement vertigineux effraya Pascal.

L'Univers est régi par des lois immuables, ces lois physiques et chimiques que la Science découvre chaque jour et qui, à leur tour, régissent la Matière dans un enchaînement nécessaire de causes et d'effets.

L'Homme n'est que matière, et la pensée dont il s'enorgueillit n'est que l'onde émise par la combustion des cellules de notre cerveau, comme l'onde lumineuse est émise par la combustion du phosphore, du soufre et du bois quand nous frottons une allumette.

La pensée humaine n'est donc, elle aussi, que matière, comme la lumière n'est que photons. Elle est donc régie par les lois qui régissent la Matière.

De même que les évènements sont déterminés, nos pensées, et donc nos décisions et nos actions, sont, elles aussi, déterminées.

A chaque instant, nous agissons comme nous devions nécessairement agir et participons ainsi à une Harmonie Universelle que nous pressentons sans la comprendre.

Maîtres ni de nos actions, ni de nos sensations, nous traversons l'existence dans un mélange de plaisirs et de douleurs, de joies et de chagrins, d'espoirs et de craintes, à la poursuite d'un bonheur impossible, dont seul un idéal nous permettra parfois d'approcher.

Ce bonheur, la mort nous l'apportera, en arrêtant l'onde cérébrale, source de tous nos tourments, à l'heure où nous rendrons à l'Univers les atomes dont nous n'aurons été, notre vie durant, qu'un assemblage éphémère.