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Origine : http://lmsi.net/article.php3?id_article=186
Débat sur le voile au Collectif Droits des femmes, par Christine
Delphy
Un point de vue féministe contre l’exclusion des élèves
voilées
Ce texte est la version définitive, revue par l’auteure,
d’un texte adressé d’abord au Collectif Droit
des femmes. Ce texte ayant circulé sur internet avec diverses
"étiquettes", Christine Delphy nous demande de
préciser qu’il s’agit d’une position personnelle.
Je trouve très dommage que sur la question du foulard islamique
le collectif national des droits des femmes ne parvienne pas à
trouver une position commune, et que la somme des interventions
tende vers l’appui de l’interdiction. On ne peut qu’être
d’accord avec l’analyse selon laquelle le foulard islamique
est un signe de l’infériorité des femmes. Mais
a-t-on tout dit quand on a dit ça ? Que de jeunes françaises
le revendiquent aujourd’hui montre qu’il n’est
pas que cela, qu’il a de multiples significations. Et que
c’est à cette multiplicité qu’il faut
s’adresser, avant de prendre des mesures aussi radicales qu’une
loi, qui, sous couvert de rétablir la laïcité
menacée, exclura ces jeunes filles de l’école.
Cette mesure est d’une grande violence vis-à-vis des
jeunes filles. Et on peut craindre qu’en sus de punir des
individus, elle aura les effets inverses de ceux escomptés.
Il me semble qu’il faut d’abord se demander pourquoi
on en est à la troisième affaire du foulard. Pourquoi
tant de passion là-dessus, plus que sur les viols collectifs,
plus surtout que sur la discrimination, et ses effets sur les jeunes
descendant-es d’immigré-e-s maghrébin-e-s ?
N’est-ce pas une façon de déplacer le problème
? Pourquoi la société française est-elle toujours
plus préoccupée par les signes que par ce qu’ils
signifient Si on observe vraiment ce qui se passe, on s’aperçoit
que le foulard, comme l’islam "néo-communautaire"
(expression de Khosrokhavar, chercheur CNRS, dont le livre, L’Islam
des jeunes est une lecture indispensable), est une réaction
française - de jeunes Français - à une situation
également française : l’exclusion , le rejet
matériel et social d’une partie des jeunes Français
par la société française. Parler de l’Algérie,
de l’Iran, etc. c’est hors-sujet. Le foulard n’a
pas la même signification dans des contextes différents.
Et rapporter le foulard islamique français ou plus largement
européen, au foulard islamique dans les pays musulmans, c’est
bien encore une fois, voir ces jeunes d’abord comme étrangers.
Ce rejet met ces jeunes dans une situation de souffrance sociale
et psychologique. C’est une génération qui a
pris acte de l’échec de sa revendication d’égalité.
Renvoyée en dépit de son intégration - sa maîtrise
de la langue, ses diplômes, ses façons de vivre françaises
- à sa "différence", elle a pris le parti
de revendiquer sa différence. Mais elle n’en accepte
pas la définition dominante : elle refuse que cette différence
soit une infériorité. Qui peut vivre dans l’acceptation
de son infériorité ? Nous féministes, devrions
le comprendre mieux que les autres. Cette génération,
mise dans l’incapacité de se défaire de cette
différence imposée comme un stigmate, en retourne
le sens. On leur dénie le droit d’être français
à part entière - tout en leur enjoignant de chercher
indéfiniment à l’être. Aux prises avec
ce qui est " double bind " - avec une situation "
perdant-perdant " - les jeunes descendant-es de Maghrébins
n’ont qu’une sortie " par le haut " : positiver
leur différence, que celle-ci soit la délinquance
(mais mépriser les " caves " est une attitude classique
des délinquants), ou l’islam. Ces deux sorties sont
également défensives, mais ne sont pas équivalentes
: la délinquance confine les individus dans la marginalité
et la haine ; la revendication d’une identité musulmane,
en permettant aux individu-e-s d’investir d’un contenu
choisi et valorisant une différence qui leur est de toutes
façons imposée, est, contrairement à ce que
pensent la majorité des " Français de souche
", une façon de pouvoir être aussi français
: français musulmans.
Condamner les expressions de ce qui est une rébellion mais
aussi, comme toute rébellion, une stratégie de survie
en dépit du racisme, les réprimer, c’est accentuer
le ressentiment légitime des ces jeunes vis-à-vis
de la société. Leur parler de laïcité
et de république, alors que pour eux la république
est une menteuse, qui dit une chose et en fait une autre, quel effet
cela peut-il avoir sur ces jeunes qui savent et expérimentent
tous les jours que, non, les chances ne sont pas égales,
qui sont traités d’"Arabes" comme si cela
justifiait le traitement discriminatoire, tous les jours ? Sinon
de les confirmer dans leur perception de la société
française comme hypocrite en sus d’être raciste
?
Cette société a créé ce problème
et sur des années. Elle ne peut pas le résoudre par
un coup de baguette magique. Elle ne peut que commencer à
lutter contre la discrimination, et d’abord, accepter, reconnaître
qu’elle la pratique et que c’est mal. Ensuite, prendre
la mesure exacte du problème et cesser de discriminer. Ensuite,
si elle réintègre la jeunesse qu’elle a exclue,
et continue d’exclure, peut-être au bout de quelques
années cette jeunesse se sentira inclue. On ne peut pas exiger
des gens qu’ils nient la réalité, qu’ils
prétendent ne pas voir le rejet dont ils sont l’objet.
On ne peut pas non plus, encore moins, leur dire qu’ils ont
des devoirs et que cela : des devoirs sans droits. On peut aussi
prendre la voie de la surenchère : réagir à
ce qui est une réaction par la répression (vous avez
des devoirs et pas de droits), et continuer à créer
ainsi en France une société de castes ; qui sera de
surcroît de plus en plus violente, car le risque est de transformer
les islamistes néo-communautaires, ou les jeunes filles qui
portent le foulard aujourd’hui (et ne le portaient pas hier),
en islamistes radicaux et radicales.
L’enjeu pour les jeunes qui se revendiquent musulman-e-s,
c’est de faire reconnaître l’islam comme une religion
française, en France. Que la société le voie
comme une provocation, c’est dans le droit fil de son rejet
des populations d’origine maghrébine. Qu’elle
le traite par la répression marche bien dans la perception
qu’ont ces jeunes de la république comme une machine
à persécuter l’Arabe et le/la musulman-e. Qu’on
continue et on leur donnera raison. Oui, c’est une provocation
: ces jeunes veulent mettre la société devant son
propre racisme - son rejet non pas des religions mais de cette religion-là
précise. Le thème de la laïcité ne peut
plus faire illusion. Si elle est si chérie, pourquoi le fait
que de nombreuses communes en Bretagne n’ont qu’une
école - la catholique - n’est-il pas dénoncé
? Cette absence de choix - cette obligation matérielle faite
aux parents de mettre leurs enfants dans une école confessionnelle
n’est-elle pas une pire menace pour la laïcité
? Combien de ceux qui demandent une loi demandent aussi la révision
du statut d’exception de l’Alsace-Moselle où
le Concordat de Napoléon prévaut encore, avec prières
à l’école, cours religieux catholiques, protestants
et juifs - mais pas musulmans - obligatoires ? L’église
catholique elle-même sait que ce qui est visé, c’est
l’islam : " Ce qui nous a été accordé
ne doit-il pas nous être retiré parce qu’autrement
il faudrait le donner aussi à l’islam " (Mgr Doré,
archevêque de Strasbourg (Le Monde, 11.11.03) ? La vérité
sort de la bouche des prélats.
Cet antagonisme à l’islam, qui est le substrat jamais
dit parce que consensuel de toutes ces affaires, il faudra bien
un jour le regarder en face : regarder sa consubstantialité
avec le racisme lié à notre histoire coloniale, à
la guerre d’Algérie, à l’exploitation
du travail immigré en France. C’est ce racisme qui
a créé en France le sentiment - fondé - d’exclusion
des descendants d’immigrants maghrébins.
Il existe certes des parallèles entre la situation en France
et la détestation consensuelle qu’éprouve la
" communauté internationale " occidentale envers
l’islam, désigné, en dépit des protestations,
comme l’ennemi dans la " guerre contre le terrorisme
". Mais ce n’est pas cette situation qui a créé
le racisme français, bien antérieur, ni l’exclusion.
Il nous faut faire la généalogie de ce racisme ; il
nous faut démonter et corriger les mécanismes d’une
discrimination systémique (de tout le système) à
l’encontre d’une partie de notre population. S’arracher
les cheveux sur la " montée de l’intégrisme
musulman " - les autres intégrismes ne semblent pas
nous inquiéter-sur le " fascisme vert ", voir les
foulards français comme le signal de l’Armageddon,
c’est à la fois conforter la théorie réactionnaire,
qui arrange les fauteurs de guerre, du " clash des civilisations
" et se mettre la tête dans le sable. C’est se
réfugier dans une explication par l’Apocalypse, qui
est une explication fondamentalement religieuse, pour éviter
de regarder en face, et de façon rationnelle, les problèmes
sociaux.
Christine Delphy est chercheuse au CNRS, directrice de la revue
Nouvelles Questions féministes et coprésidente de
la Fondation Copernic
Elle a publié notamment L’ennemi principal (deux volumes),
aux éditions Syllepses.
Ces éléments d’information sont le fait du
collectif Les mots sont importants. Christine Delphy s’est
pour sa part exprimée à titre personnel, sans engager
la responsabilité des divers groupes auxquels elle appartient.
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