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Origine :
http://www.monde-diplomatique.fr/2004/05/
Retrouver l’élan du féminisme
Par Christine Delphy
Auteure notamment de Pour sortir du libéralisme (avec Yves
Salesse)
et de L’Ennemi principal. Penser le genre, Syllepse, Paris,
respectivement en 2002 et 2001.
On parle souvent des acquis du mouvement féministe. Mais aucun
progrès social, y compris quand il est inscrit dans la loi, n’est
gravé dans le marbre. L’histoire contemporaine le démontre à l’envi.
Particulièrement fragiles, les acquis féministes sont en butte à
plusieurs types d’obstacles : les attaques « masculinistes »,
le « baquelache (1) »
idéologique et la mauvaise volonté politique ; le matraquage
du mythe de « l’égalité-déjà-là ».
La contre-offensive patriarcale se constate dans tous les pays.
Partout, ce sont en majorité des femmes qu’on envoie en première
ligne pour dire que le féminisme ne passera pas ou n’est pas passé ;
n’est pas ou n’est plus utile ; a toujours été nocif ou l’est
devenu. Parmi elles, d’anciennes féministes ou sympathisantes, dont
la parole est dégustée avec cette gourmandise un peu obscène autrefois
réservée aux « confessions » d’anciens staliniens.
Souvent empruntés aux Etats-Unis, les thèmes sont partout les
mêmes : les féministes exagèrent car l’oppression des femmes,
c’est fini, le harcèlement sexuel ça n’existe pas, le viol entre
conjoints non plus (2). Le tout
est accompagné d’une sauce « cocorico ». Dans le domaine
des mœurs aussi, il existerait une « exception française (3) » :
les rapports entre les sexes seraient idylliques. Le grossier sexisme
étranger laisserait la place à la fine « séduction » gauloise.
On peut se demander comment des gens intelligents par ailleurs arrivent
à croire, en dépit des enquêtes, des chiffres, des faits divers
montrant l’extraordinaire similitude d’un pays à l’autre, que l’oppression
des femmes s’arrête tout net à Annemasse et à Port-Bou comme en
son temps le nuage de Tchernobyl.
Quand les conventions internationales ou les directives européennes
restent lettre morte ; quand les lois internes interdisant
la discrimination sexuelle ne sont pas plus appliquées que celles
interdisant la discrimination raciste, on est obligé de parler d’une
collusion, non dite mais néanmoins réelle, entre tous les acteurs :
employeurs, syndicats, appareil judiciaire, Etat, médias. En France,
la loi de 1983 sur l’égalité dans le travail n’a jamais été mise
en œuvre. Elle était d’ailleurs faite, si l’on peut dire, pour ne
pas l’être car elle ne comporte aucune sanction ; la loi « Génisson »
de 2001 en a introduit quelques-unes, et, à la veille des élections
régionales, le chef de l’Etat a annoncé son intention de la faire
appliquer (4). Une promesse
en forme d’aveu puisqu’il faudrait une intervention présidentielle
pour qu’une loi soit considérée autrement qu’un chiffon de papier.
Celle sur l’avortement est violée matin, midi et soir par les
hôpitaux, les chefs de service, les services sociaux et l’Etat,
qui ne mettent pas en place les centres d’interruption volontaire
de grossesse (IVG) prévus par les décrets d’application. Un
combat constant se révèle nécessaire pour empêcher qu’entre les
« dysfonctionnements » et le travail de sape des lobbies
anti-choix l’IVG ne disparaisse purement et simplement.
C’est d’autant plus important que les lobbies « masculinistes »
sont fortement organisés, en France comme au niveau international,
et très riches. Jour après jour, année après année, ces groupes
de pression déposent sur les bureaux des ministres et des députés
des propositions de remise en cause des lois sur l’avortement, sur
le harcèlement sexuel, sur le divorce. Spectaculaires, leurs actions
à découvert, comme celles des commandos anti-avortement, sont pourtant
des exceptions. Le plus souvent, ces groupes de pression agissent
de façon souterraine, en formant des « experts » qui témoigneront
devant les tribunaux, en écrivant des livres de « psychologie »
où les avocats des hommes violents et des pères incestueux, ainsi
que les auteures d’ouvrages « baquelachiens », puisent
leurs arguments (5). Outre le
droit à l’avortement, ils ciblent les lois sur la pénalisation des
violences masculines contre les femmes et contre les enfants.
Du coup, pousser à l’adoption des lois et ensuite à les faire
appliquer consomme une bonne part de l’énergie du mouvement féministe.
Mais cela ne saurait constituer son seul but. En effet, l’inégalité
flagrante entre femmes et hommes sur le marché du travail s’adosse
à l’exploitation du travail domestique des femmes, qui en assurent
90 %. Cette exploitation fait partie de l’ossature du système
social, comme la division en classes sociales. Or la structure sociale
n’est pas rectifiable par la loi – au contraire, c’en est le
fondement, même s’il demeure caché.
Comment mettre en cause ce volet de l’exploitation économique
des femmes qui semble ne relever que de négociations interindividuelles
dans les couples, alors qu’il s’agit de la base de l’organisation
patriarcale de nos sociétés ? Trouver cet angle d’attaque est
un défi que le mouvement féministe n’a pas encore relevé, même si
quelques pistes ont déjà été suggérées (6).
De plus, deux ou trois générations de jeunes femmes, qui auraient
dû prendre le relais des féministes des années 1970, se sont
tenues à l’écart du mouvement dont la parole et le combat sont restés
confidentiels. Les médias ont fait le choix de l’antiféminisme,
avec des campagnes incluant une présentation négative des féministes
« moches et frustrées », « anti-hommes », « toutes
lesbiennes »... Mais l’arme la plus efficace est le matraquage
de l’idée que « tout est gagné, il n’y a plus rien à faire »...
sauf à retrousser ses manches et à prouver qu’on est digne de cette
égalité (7). Et si les femmes
n’y arrivent pas, c’est leur faute – et non celle de la société.
Elles se culpabilisent.
L’affirmation d’une « égalité-déjà-là » ne représente
pas seulement un mensonge, c’est un poison qui entre dans l’âme
des femmes et détruit leur estime d’elles-mêmes, leur croyance souvent
fragile qu’elles sont des individus à part entière – et pas
à moitié. L’un des enjeux du féminisme actuel consiste donc à éclairer
cette situation, à montrer que dans aucun pays et dans aucun rapport
social les dominants ne renoncent de bon gré à leurs privilèges.
Il faut pousser les femmes à la lutte, et pour cela – c’est
peut-être le plus difficile – les convaincre qu’elles le valent
bien.
Partout se sont mis en place des barrages idéologiques à toute
action en faveur de l’égalité substantielle... au nom de l’égalité
elle-même. En France, la classe politique – gauche et droite
confondues – et une partie de l’intelligentsia s’appuient sur
le concept de république pour s’opposer à toute revendication des
groupes qui se sont constitués en raison d’une oppression partagée
comme les femmes, les homosexuels, les ouvriers, les victimes du
racisme. Toute mention de catégories ou de groupes est réputée contraire
à l’esprit de la république, et donc contraire à l’esprit de l’égalité.
Tel est le syllogisme qui a été opposé à la proposition de quotas
(de 25 %) pour les femmes sur les listes électorales par le
Conseil constitutionnel en 1982.
C’est au nom de l’universalisme républicain que la campagne pour
la parité a été attaquée ; on pouvait certes reprocher à celle-ci
son argumentaire essentialiste, mais pas de vouloir corriger une
discrimination indéniable dans l’accès aux fonctions électives.
De même, les homosexuels ou les descendants d’immigrés sont parfois
soupçonnés de comploter contre les principes républicains, alors
que, réunis par une communauté d’exclusion, ils ne demandent qu’à
y entrer, dans cette république ! Ainsi, entretenant la confusion
entre l’égalité proclamée et l’égalité réelle, certains finissent
par transformer la république en arme contre l’égalité réelle. Rappeler
que l’égalité constitue un idéal à construire contre une réalité
faite d’inégalités demeure un enjeu majeur du féminisme.
Un mouvement ne consiste pas seulement à avancer sur une route
mais à la tracer, la cartographie de l’oppression et le dessin de
la libération ne sont jamais terminés. Plus interne au mouvement
féministe, l’un des objectifs cruciaux vise à retrouver l’élan lié
à la spécificité de ses principes de non-mixité. Ceux-ci font du
mouvement féministe un modèle d’auto-émancipation où les opprimé-e-s
non seulement luttent pour leur libération, mais la définissent.
Les luttes féministes sont plurielles (pour l’avortement, les
droits des lesbiennes, contre les violences, etc.), diverses
dans leurs formes d’organisation (groupes locaux, fédérations nationales
comme Solidarité-femmes, coalitions comme le Collectif national
pour le droit des femmes [CNDF], commissions dans des ligues ou
des organisations non gouvernementales [ONG] internationales). Une
grande partie de l’action féministe se fait dans des groupes composés
de femmes et d’hommes : qu’il s’agisse de groupes mixtes par
choix – comme MixCité, le Collectif contre le publisexisme,
la Meute – ou de fait, comme les commissions femmes dans les
syndicats ou dans les ONG, dans les groupes ou les partis.
Cette mixité est nécessaire au rayonnement de l’action féministe,
à sa présence dans un grand nombre de lieux tant militants qu’institutionnels
– les études féministes par exemple se développent dans la
recherche et l’université. Ces relais mixtes sont à la fois le signe
de la capacité de l’action féministe à gagner une large audience,
et la condition de sa réussite à exercer une influence.
La non-mixité n’est pas pour autant obsolète. Tant s’en faut.
Quand elle a été inventée en 1970, celle du Mouvement de libération
des femmes (MLF) a choqué l’ensemble de la société, y compris
les féministes de la génération précédente. Car la non-mixité est
née d’une rupture théorique qui remet en cause les analyses antérieures
sur la subordination des femmes : il n’est plus question d’une
« condition féminine » dont tous, femmes et hommes confondus,
nous pâtirions également, mais de l’oppression des femmes.
Obtenir des lois n’était pas la préoccupation majeure du MLF.
Son but était autrement ambitieux, autrement utopique. Les lois
ont été le sous-produit bienvenu d’un travail gratuit – sans
finalité concrète immédiate, comme la recherche fondamentale. Et
si ce sous-produit a vu le jour, c’est aussi parce qu’il ne constituait
pas le but ultime, ou plutôt parce que la barre était placée plus
haut. Cette ambition « irréaliste » – se permettant
de mettre entre parenthèses l’efficacité immédiate – a finalement
donné un élan tel que des choses ont été gagnées dans la réalité.
La campagne d’alors pour recriminaliser le viol est issue de la
réflexion des groupes dits de « prise de conscience ».
Avec la mise en commun et le partage de leurs expériences, les femmes
découvraient ainsi que leurs problèmes n’étaient pas particuliers,
et n’avaient donc pas de solution individuelle.
De même, la critique de la sexualité a permis la campagne pour
le droit à l’avortement, pour la recriminalisation du viol, contre
la violence masculine dans les couples. Elle prenait à bras-le-corps
les théories savantes et de vulgarisation sur la sexualité, et les
déclarait nulles et non avenues, comme autant de rationalisations
de la domination masculine. Actuellement, cette critique est devenue
quasi inaudible devant le retour vengeur d’un érotisme patriarcal
avec la banalisation de la prostitution, de la pornographie, et
du sado-masochisme, qui est leur substrat commun.
Trente-trois ans après, le mouvement féministe vit toujours sur
les renversements de perspective accomplis dans les premières années
grâce à la pratique non mixte. Celle-ci se révèle nécessaire parce
que les hommes n’ont pas le même intérêt – ni objectif ni subjectif –
à lutter pour la libération des femmes. Mais surtout parce que les
opprimé-e-s doivent définir leur oppression et donc leur libération
elles/eux-mêmes, sous peine de voir d’autres les définir à leur
place (8). Et il est impossible
de le faire en présence de personnes qui, d’une part, appartiennent
au groupe objectivement oppresseur et, d’autre part, ne savent pas,
et ne peuvent pas savoir, sauf circonstances exceptionnelles, ce
que c’est que d’être traitée comme une femme – comme un-e Noir-e,
comme un pédé, comme un-e Arabe, comme une lesbienne – tous
les jours de leur vie. Aucun degré d’empathie ne peut remplacer
l’expérience. Compatir n’est pas pâtir.
Bien sûr, les hommes ont un rôle dans le mouvement féministe,
mais il ne peut pas être le même que celui des femmes. Or la non-mixité
est déconsidérée, parfois même vue comme un stade archaïque du mouvement,
qui serait dépassé. Même dans les groupes non mixtes, on n’en tire
pas forcément parti, et le respect de l’ordre du jour prend le pas
sur la mise en commun des expériences. Résultat, beaucoup de femmes
tiennent sur leur propre oppression un discours désincarné. Or,
si elle n’est pas alimentée par la conscience vécue, quasi charnelle,
de la réalité de l’oppression, la lutte politique devient un combat
philanthropique.
Quand des femmes deviennent les philanthropes d’elles-mêmes, ne
se souviennent plus ou veulent oublier qu’elles sont les
humiliées et les offensées dont elles parlent, la force n’est plus
avec elles. Garder, retrouver les sources de cette force représente
aussi l’un des défis du nouveau siècle pour le mouvement féministe.
Et pour tous les mouvements d’opprimés.
Christine Delphy
(1) Le retour de bâton identifié
exploré dans le fameux Backlash de Susan Faludi, livre paru
en 1991 aux Etats-Unis. Traduction française, Backlash. La guerre
froide contre les femmes, Edition des femmes, Paris, 1993.
(2) Interview d’Elisabeth Badinter
dans L’Express, 24 avril 2003, et Marcella Iacub et
Hervé Le Bras, dans Les Temps modernes, Paris, 1er
trimestre 2003. En réponse à ces thèses, lire Gisèle Halimi,
« Le
« complot » féministe http://www.monde-diplomatique.fr/2003/08/HALIMI/10360 »,
Le Monde diplomatique, août 2003.
(3) Dossier « Femmes :
une spécificité française », Le Débat, n° 87,
novembre-décembre 1995.
(4) « Chirac se penche
sur l’inégalité homme-femme au travail », Le Monde,
27 février 2004.
(5) Ils argumentent volontiers
sur de « fausses allégations » des enfants ou encore sur
le « syndrome des faux souvenirs ». Autant d’expressions
popularisées dans les tribunaux et les écoles de magistrature par
les « experts » Hubert Van Gijseghem et Paul Bensoussan,
notamment.
(6) Voir « A
contresens de l’égalité » http://www2.unil.ch/liege/nqf/sommairesNQF/som223.html,
et notamment « Par où attaquer le partage inégal du travail
ménager ? », Nouvelles Questions féministes, vol. 22,
n° 3, 2003.
(7) Marianne Bellens, « Deuxième
Sexe et féminisme... et la génération montante ? », dans
Christine Delphy et Sylvie Chaperon Cinquantenaire
du “Deuxième Sexe”, Syllepse, Paris, 2002.
(8) « Nos amis et nous :
fondements cachés de quelques discours pseudo-féministes »,
dans L’Ennemi principal, tome I, Economie politique
du patriarcat, Syllepse, Paris, 1998.
LE MONDE DIPLOMATIQUE mai 2004 http://www.monde-diplomatique.fr/2004/05/DELPHY/11173
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