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Origine : http://www.decroissance.info/Sortir-de-l-economie-ca-veut-dire
Patrick Viveret pose une question fondamentale à mon sens,
et sur laquelle j’aimerais rebondir pour commencer : «
Pourquoi ne pourrions-nous pas émettre l’hypothèse
que les crises dites économiques que nous vivons sont en
fait des crises culturelles liées à la sortie de l’économique
? » [1]. Très vaste question qui montre l’ampleur
de la déconstruction à mettre en œuvre. Explicitation...
« Sortir de l’économie » ça veut
dire quoi ? La décroissance racontée et expliquée
au candidat écologiste Vincent Cheynet.
L’Economie est un paradigme, c’est un ensemble de représentations
formant autant d’abstractions réelles, qui mises en
relation forment un système. Ainsi quand j’utilise
le mot « économie », je l’utilise au sens
de S. Latouche, c’est-à-dire comme système ou
ensemble auto-référentiel de représentations
[2]. « L’histoire de la pensée économique
est surtout l’histoire de la construction de l’économique
comme pratique et comme pensée, autrement dit la construction
de l’économie et de l’économie politique
» [3]. Si donc on se place dans cette acception du terme «
économie », « d’emblée l’économie
fait problème, elle n’est pas là comme ça,
naturellement, que ce soit comme domaine ou comme logique de comportement,
autrement dit, il n’y a pas de substance ou d’essence
de l’économie » [4], et donc l’économie
n’existe pas de tout temps et en tout lieu. Pour donner un
seul exemple, il faut donc si l’on concentre notre focus sur
un seul des " allants de soi " de la religion économique,
« réfuter la conception selon laquelle c’est
un fait naturel, commun à toutes les sociétés,
que le travail crée de la valeur » [5]. Mais ce sont
aussi plus précisément l’ensemble « des
opérations économiques de production, consommation,
épargne, investissement, achats, ventes, etc., [qui] ne sont
ni naturelles, ni universelles, ni éternelles, ni rationnelles
(en elles-mêmes) » [6]. C’est-à-dire, pour
expliciter que l’économie n’est pas une substance
transhistorique, « la réflexion économique selon
notre approche, ne se développe pas à un moment historique
sur une pratique transhistorique (autrement dit naturelle), elle
surgit dans le prolongement de l’émergence d’une
pratique qui prend et constitue un sens économique progressivement
à travers une théorie qu’elle contribue à
supporter et susciter. Chacun des niveaux a besoin de l’autre
pour s’y fonder » [7]. Serge Latouche donne alors une
estimation de datation de cette invention de l’économie,
qui bien sûr n’est là que pour donner un ordre
d’idée, une fourchette vague : « entre 1671-1871
» [8].
George Segal, Ordinary lonely people, 1979.
Il n’y a donc pas transhistoricité mais historicité
de l’économie et de la vie saisit comme « vie
économique ». Et cette mise en économie du monde,
c’est-à-dire l’invention de l’économie,
l’ « économicisation du monde », consiste
comme l’écrit Raoul Vaneigem en « une alchimie
transformant en un savoir de plomb l’or de la richesse existentielle
» [9] : C’est-à-dire que « les opérations
que nous considérons comme économiques, d’évidence,
ne peuvent apparaître qu’avec l’existence et donc
la production antérieure d’un discours et de concepts
qui nous les donnent à voir comme économiques »
[10]. C’est là, dans cette visée de la conscience
qui dans son intentionnalité saisit son objet comme «
économique » en tant que tel et de façon séparé,
ce que Michel Henry appelle si justement la « genèse
transcendantale de l’économie » ce que le philosophe
Charles Marx aura été le premier à mettre en
évidence [11]. Genèse transcendantale de l’économie,
c’est-à-dire l’auto-institution d’une croyance
dans l’évidence d’une réalité économique.
Il n’y a donc pas en soi (selon cette thèse) de «
réalité économique » : c’est une
construction de l’imaginaire qui affirme que telle et telle
opération (se nourrir, se loger, dormir...) est « économique
» et le constitue comme tel. Il faut donc (affirme cette thèse)
sortir de cet imaginaire économiciste : « l’erreur
de la plupart des commentateurs de Marx a été de faire
de l’économie la réalité alors que Marx
n’a cessé d’affirmer que celle-ci n’était
qu’une abstraction » (M. Henry). Disons donc que l’économie
apparaît quelque-part entre le XVII et le XIXe siècle.
C’est là la date de « l’autonomisation
de l’économique », c’est-à-dire
de la formalisation de la séparation d’avec la vie
concrète, d’un objet désormais qualifié
d’ « économique », et de sa mise en représentation
dont l’irréalité détermine désormais
ce qu’est la « réalité » perçue
dès lors elle aussi comme économique. Le bluff du
discours économiciste qui fonde l’économie comme
système de la valeur objective, est alors l’affirmation
de « la vie économique comme réalité
et l’économie politique comme savoir de cette ‘‘
réalité ’’ » [12]. La croyance que
la réalité est une réalité économique
qui existe de tout tant et en tout lieu, est alors le résultat
de ce processus historique.
Un des pères de la décroissance, le fondateur
de la phénoménologie matérielle, Michel Henry.
Qu’avons nous avant « l’invention de l’économie
», c’est-à-dire ce vaste discours formant une
abstraction réelle qui identifie, sépare et classifie
la réalité en de jolis bocaux déposés
sur des étagères ? « Avant Platon et Aristote
écrit Serge Latouche, nulle trace de réflexion économique.
Il y a à cela une bonne raison que l’on avance rarement
: peu de traces aussi, auparavant d’économie. Scandale
pour l’esprit. Est-ce à dire que depuis l’apparition
des premières sociétés humaines, il n’y
ait pas des pratiques matérielles ? Sans aucun doute, ces
pratiques existent. On peut même en chaussant certaines lunettes
voir de telles pratiques dans les sociétés animales.
Toutefois, tant que la survie matérielle de l’espèce
ou la reproduction des groupes sociaux n’est pas autonomisée,
pensée comme une sphère à part, il n’y
a pas de vie économique, il n’y a que la vie tout court
» [13]. Avant l’invention de cette sphère de
représentations économiques qui norme, mesure, biffe
et dissèque, c’est à dire avant la « vie
économique », il y a la vie tout court... La vie des
individus sans la médiation de la représentativité,
la vie tels qu’ils l’éprouvent et la vivent immédiatement,
c’est-à-dire non pas le procès économique,
mais le procès réel. C’est-à-dire que
« le fondement méta-économique de l’économie
est la réalité réelle de la praxis concrète
et vivante » (M. Henry). Bien entendu « les usages fondamentaux
[dormir, se nourrir, se loger, se protéger...] sont éternels
et universels, mais leur qualification comme économiques
repose sur une construction imaginaire datée » [14].
Avant la saisie de ces opérations (se nourrir, dormir, se
protéger...) comme autant de « réalités
économiques » identifiées comme telle, ces opérations
ne sont l’objet d’aucune médiation, que celle-ci
soit la valeur d’échange ou tout type de représentativité
(argent, salaire...). Ces différentes opérations sont
« enchâssées » dans la vie individuelle
et la vie sociale et symbolique, dans la joie de vivre et d’être
encore en vie. Elles sont vécues sans distance possible entre
elles et la conscience, dans l’immédiateté d’un
éternel présent vivant, ici et maintenant (hic et
nunc). C’est-à-dire que ces opérations et la
praxis ne font qu’un. Le procès réel de production
est une activité de la vie, issue de son besoin et visant
à rendre toute chose homogène à celui-ci. Ce
procès réel de production existe depuis l’origine
des histoires des individus vivants, il est le fondement méta-économique
de l’économie (le système de la valeur), et
donc du système de la valeur en elle-même et pour elle-même
(la plus-value) : le capitalisme. « Mais si le procès
réel de production est présent au sein du capitalisme,
celui-ci ne se réduit nullement à celui-là,
il en diffère plutôt, et cela de manière essentielle,
en tant qu’il superpose à ce premier procès
tout autre chose, un procès économique. Le procès
réel produit des objets réels, des valeurs d’usage.
Le procès économique produit des valeurs d’échange,
il produit la valeur en tant que telle et pour elle-même »
[15].
Ce procès réel de la valeur subjective de la praxis
[16] est aujourd’hui nié et plongé dans l’obscurité
de l’arrière-cour de l’Economie de croissance
ou de décroissance. Mais il est là présent
à chaque bouffée de vie, dans l’éthique,
l’esthétique, les affinités, l’empathie
et la sympathie (Max Scheler, Nature et formes de la sympathie),
les amours, la « connaissance ordinaire » (M. Maffesoli),
la « socialité primaire » (A. Caillé),
la « common decency » (G. Orwell) et la joie malgré
la tyrannie de la réalité économique, d’être
toujours en vie. La puissance instituante de l’auto-accroissement
de la vie auto-affective qui déborde d’elle-même
dans un « voir plus » ou un « se sentir plus »
vivre, est ce qui, malgré l’intégrisme de l’objectivisme
économique ou encore la spectralité (Marx) et la spectacularité
(Debord) de nos existences réduites à une sur-vie
éternisée, fait que Nous Désirons encore et
toujours sans fin.
Un des pères de la décroissance, le philosophe
Charles Marx.
Le « crépuscule de l’économie »
(titre du dernier chapitre de l’ouvrage de S. Latouche cité),
c’est-à-dire le renversement de l’idole et de
la tyrannie de la « réalité économique
», nous ouvre alors les portes et la ligne d’horizon
du « monde de l’après-économie, de l’après-développement,
une authentique postmodernité » [17]. C’est-à-dire
que « l’histoire qui fait - qui fera - suite à
l’économie marchande, n’en sera pas moins l’histoire
des individus, l’histoire de leur vie : en un sens, c’est
ce qu’elle sera pour la première fois » [18].
C’est-à-dire que l’après-économie
sera ce que Marx appelle très clairement « le libre
développement des individualités » [19], ou
encore le « renversement du renversement » (Debord),
et plus concrètement la substitution de la valeur subjective
du procès réel à la théorie économiciste
de la valeur objective du procès économique. Marx
a déjà brossé les grands traits d’une
critique des catégories de base de la société
capitaliste : la valeur, l’argent, la marchandise, le travail
abstrait, le fétichisme de la marchandise sont autant d’«
abstraction réelles » selon le terme d’Anselm
Jappe, c’est-à-dire autant de fausses évidences
qui ne sont ni naturelles ni transhistoriques comme le croient encore
les prêtres à longues et courtes robes de l’intégrisme
économiciste. C’est-à-dire qu’il nous
faut toujours rester vigilant et se méfier de tous les panoramix
de la marmite économique et autres béats de l’évidence,
qui comme l’écologiste Vincent Cheynet veulent encore
nous perforer de l’idée que finalement « la croissance
n’est pas si négative » [20], ou pire, que «
l’économie est importante » (sic !) [21]. Car
seule cette « critique des catégories de base de la
modernisation capitaliste, et non seulement la critique de leur
distribution ou de leur application » [22] (comme on l’entend
trop souvent dans les rangs altermondialistes, néo-keynésiens,
voire dans de trop nombreux articles parus sous la plume d’écologistes
traditionnels qui ne savent que répéter les fondamentaux
de l’approche bureaucratique du fiscalisme de l’écologisme
économiciste, comme chez Philippe Laporte, Bruno Clémentin
[23] Yves Cochet et son nouvel ami Vincent Cheynet), sera à
même d’« abolir la société économique
» comme le dit si bien le politologue Paul Ariès. Car
finalement « cette critique du centre de la modernité
est aujourd’hui plus actuelle qu’à l’époque
de Marx même, parce que alors ce centre n’existait qu’à
l’état embryonnaire » [24]. C’est ainsi
que dans ce temps de l’après-économie en tant
que vaste et générale sortie des préssuposés
des représentations économiques de base, « l’activité
individuelle, la vie, la praxis n’est point abolie, elle est
rendue à elle-même. Elle n’est plus déterminée
par la production matérielle - cela veut dire : elle ne se
confond plus avec elle et, pour cette raison aussi, elle n’est
plus doublée par un univers économique » [25].
En cela, l’objectivisme et plus généralement
la représentativité doivent être à chaque
instant l’objet d’un soupçon plutôt que
d’une évidence. L’extension du domaine de la
lutte est aussi celle de l’extension de la sphère du
soupçon (Marx, Freud, Nietzsche).
Ce que veut dire jeter le bébé avec l’eau
du bain : la décolonisation de l’imaginaire.
Il faudra donc pour engager l’impérieuse nécessité
d’une décroissance de l’empreinte écologique
de nos sociétés, décoloniser préalablement
notre imaginaire en sortant des présupposés des catégories
de base de l’économie (valeur et valeur d’échange
; travail abstrait car objectif ; l’idéologie travailliste
; les supports de l’échange des équivalents
comme l’argent, la monnaie, le salaire, le “ revenu
” ; le fétichisme de la marchandise, le “ besoin
”, la “ rareté ”, etc.), c’est-à-dire
sortir de l’économie tout court. L’un ne peut
pas aller sans l’autre, à moins de verser dans le capitalisme
écologiste à visage humain [26]. Il ne suffit donc
pas de rentrer dans la décroissance par le biaid des questions
écologiques. C’est nécessaire, important, mais
pas suffisant. C’est ainsi que reprendre pour seul programme
politicien (mais la décroissance est-elle seulement un programme
?), le moralisme traditionnel de l’écologisme économiciste
qui ne sait nous parler que de limites écologiques, de «
limitation », d’« auto-limitation », de
« simplicité volontaire », de « sobriété
», de « rationnement », d’ « éco-taxes
», n’est en rien intéressant pour sortir réellement
de la société de croissance. Car l’objection
de croissance est bien la décroissance de l’empreinte
écologique, mais au travers de la remise en question générale
des présupposés des représentations économiques
non-interrogées. La perspective du replâtrage réformiste
propre à l’écologicisation de l’économie
(l’économiste Georgescu-Roegen) est déjà
sous nos yeux une impasse [27], il ne fait donc aucun doute que
pour sortir de la société de croissance, il faille
sortir de l’écologie politique traditionnelle qui par
ses solutions fiscalistes ne mettent nullement en cause les catégories
de base de l’économie mais les éternisent ad
nauseam (En effet pour ces écologistes du vieux monde qui
se meurt avec eux, « l’économie est importante
»). Cette articulation entre la décroissance de l’empreinte
écologique et la décolonisation de l’imaginaire
économiciste et progressiste, est finalement le principal
sujet de réflexion des objecteurs de croissance pour sortir
réellement de la société de croissance.
[1] P. Viveret, Reconsidérer la richesse, p. 96
[2] S. Latouche, L’invention de l’économie,
Albin Michel, 2005, p.8.
[3] Ibid., p. 12.
[4] Ibid., p. 13.
[5] Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise, Pour une nouvelle
critique de la valeur, Denoël, 2003, p. 47
[6] S. Latouche, op.cit., p. 16.
[7] Ibid. p. 16.
[8] Ibid., p. 18.
[9] Raoul Vaneigem, Eloge de la paresse affinée, p.3 de
cette brochure
[10] Ibid., p. 17.
[11] Cf. Michel Henry, Marx, tome 2, Tel, Gallimard, 1976, chapitre
du même nom, p. 138. Michel Henry est le fondateur de la phénoménologie
matéielle. Pour lui « les marxismes sont l’ensemble
des contre-sens qui ont été faits sur Marx ».
On peut retrouver une analyse des deux tomes de son Marx, ici http://www.michelhenry.com/marx.htm
Debord répondait ceci à la question qu’est-ce
que le situationisme ? : « Notre temps va remplacer la frontière
fixe des situations limites que la phénoménologie
s’est complue à décrire, par la création
pratique des situations ; va déplacer en permanence cette
frontière avec le mouvement de l’histoire de notre
réalisation. Nous voulons une phénoménopraxis.
Nous ne doutons pas que ceci sera la banalité première
du mouvement de libération possible de notre temps »,
in « Questionnaire », G. Debord, Œuvres complètes,
Gallimard, Quarto, 2006, p. 1057-1058. Il me semble depuis maintenant
un bon moment, que le projet situationniste exprimé ici s’illustre
parfaitement dans la proposition faite par la « phénoménologie
matérielle » de Michel Henry, qui place la vie de la
praxis au centre de toute sa réflexion. Les deux volumineux
tomes de son Marx, sont la réflexion même sur cette
phénoménopraxis qu’Henry appellera plutôt
« phénoménologie matérielle » (voir
Phénoménologie matérielle, Puf, 1991). Il faut
reconnaître qu’à part les éditions Sulliver
(qui ont un gros catalogue situationniste/libertaire) qui ont véritablement
saisi l’enjeu fondamental de l’œuvre de Michel
Henry pour la critique radicale - en publiant en 2005 un recueil
d’entretiens de ce philosophe pour le présenter enfin
( !) aux milieux libertaires -, son accueil au sein de l’ultra-gauche
brille encore par son absence total ou alors il est réduit
à des cercles très restreints. Et pourtant Anne Henry
a bien raison de souligner ce que Jean-Marie Brohm et Magalie Uhl
ont décrit comme une façon de « philosopher
en un sens radical » : « Quant à de jeunes insurgés
qui défilaient un jour sur un boulevard, ils avaient brisé
la vitrine d’une librairie pour n’y piller que les exemplaires
de son Marx. Michel Henry avait raison de faire confiance à
l’avenir ! », in Auto-donation, Entretiens, Beauchesne,
2006, p. 202. Ne vous laissez plus bâillonner, pillez Michel
Henry !
[12] S. Latouche, ibid., p. 13.
[13] S. Latouche, ibid., p. 14-15
[14] S.Latouche, Ibid., p. 26.
[15] M. Henry, ibid., p. 190.
[16] La « subjectivité » chez M. Henry comme
chez Marx échappe évidemment au domaine de l’intellect
conscientiel kantien. La critique heideggérienne de la «
métaphysique de la subjectivité » est donc ici
inopérante. Henry va interpréter la praxis chez Marx
à partir de sa lecture de Maine de Biran dont il tire sa
thèse sur le corps subjectif. Voir notamment M. Henry, Philosophie
et phénoménologie du corps, Puf, Epiméthée,
2003 (1965).
[17] S. Latouche, Ibid., p. 228.
[18] M. Henry, ibid., p. 465.
[19] Charles Marx, Grundrisse, II, p. 222. Sur Charles Marx comme
père de la décroissance, on peut lire l’intéressant
article de Denis Baba, dans le journal La Décroissance, n°33,
p. 10
[20] Editorial de Vincent Cheynet dans son journal La Décroissance,
juin-juillet 2006, p. 3
[21] Voir ce magnifique prêche qu’auraient pu faire
un Alain Madelin autant qu’un Francis Fukuyama, Vincent Cheynet,
« L’universalisme, raison de l’engagement de Vincent
Cheynet pour la décroissance »
[22] Anselm Jappe, op.cit., p. 11
[23] La phrase de B. Clémentin qui suit est caractéristique
des prises de positions de l’écologisme économiciste
qui ne fait qu’éterniser (toujours plus) les catégories
de base de l’économie : « La politique économique
pour l’altermondialisme doit utiliser nécessairement
la législation et la réglementation. Ce n’est
pas la peine de finasser. La réglementation est le moyen
le plus efficace pour lutter contre le gaspillage et les pollutions.
Les rentes du mode de production capitaliste naissent de l’absence
d’une réglementation qui forcerait le capitalisme à
ne pas externaliser ses coûts négatifs », in
Antiproductivisme, altermondialisme, décroissance, sous dir.
Latouche et Guibert, Parangon, 2006, p. 101. Non seulement comme
dit Jappe, M. Clémentin reprend la tarte à la crème
des ultra-libéraux consistant en l’opposition entre
le politique et l’économique, mais on voit bien aussi
comment M. Clementin reste comme les néo-marxistes et les
altermondialistes à une critique de ce qui flotte à
la surface du Spectacle : le capitalisme de la plus-value. L’anti-capitalisme
béat, c’est-à-dire la critique de la valeur
d’échange en elle-même et pour elle-même
(A-M.A’), ne prend jamais en compte on le sait la condition
de possibilité même du capitalisme, c’est-à-dire
les catégories de base de l’économie (et c’est
là le drame du mouvement ouvrier qui est depuis le XIXe siècle
l’allié objectif de l’économicisation
du monde). L’anti-capitalisme primaire (car économiciste)
est donc déjà malgré toute ses prétentions
pseudo-révolutionnaires et ses pseudo-luttes spectaculaires,
le grand allié objectif du Léviathan techno-économique.
La critique de la valeur d’échange en elle-même
et pour elle-même est au contraire réellement conséquente
qu’au travers de la critique de sa condition de possibilité,
c’est-à-dire la critique de la valeur d’échange
et de la valeur en elles-mêmes. L’imaginaire économiciste
de la gauche et de quelques “ objecteurs de croissance ”
sevrés depuis leur enfance par l’écologisme
traditionnel, reste donc largement à décoloniser.
[24] Anselm Jappe, op. cit., p. 15
[25] M. Henry, ibid., p. 465.
[26] Certains mettent également dans la besace de leur projet
politique prémâché, la lune du capitalisme à
visage humain de « l’allocation universelle inconditionnelle
», qui repose comme tous les discours de la « fin du
travail » ou de « l’économie immatérielle
», sur l’idée d’un développement
technologique permettant une abondance illimitée. L’effet
paradoxal de cette quête eschatologique de l’abondance
matérielle est d’éliminer le problème
de la justice pour la société juste elle-même.
Comme le note ainsi Jean-Claude Michéa, le préssuposé
de telles propositions est « à quoi bon, en effet,
disputer de ce qui est dû à chacun (...) dès
lors que la rareté sera un jour devenue chose passée
? » « Bien des discours sur la “fin du travail”,
le “capitalisme cognitif”, ou l’idée d’une
“allocution universelle de citoyenneté” suffisante
pour tous les habitants de la planète, tirent de ce postulat
une partie de leur curieuse ambiguïté », in J.-C.
Michéa, Orwell éducateur, Climats, 2003, p. 91-92.
[27] On peut ainsi voir comment un Jean-Paul Fitoussi récupère
la bio-économie de Georgescu-Roegen et arrive même
à s’en réclamer, in « L’environnement
de l’économie », Le Monde, 27 septembre 2006.
L’économiste hongrois on le voit bien ici, ne contribue
nullement à décoloniser l’imaginaire économiciste,
il renforce au contraire les grands prêtres de l’économie
dans leur religion du progrès technique, à l’insu
de ce pauvre Georgescu-Roegen qui doit se retourner dix fois dans
sa tombe. Georgescu-Roegen ne fait finalement pas très peur
aux sinistres économistesfait, ainsi hélas, il faut
savoir le reconnaître, l’économiste américano-hongrois
fait à peu près l’effet d’une piqure de
moustique sur le Mammouth techno-économique. Il faut savoir
aussi réfléchir à cela. Le courant de l’après-développement
et la critique sans concessions de tous les économismes,
font finalement beaucoup plus peur aux grands prêtres de l’économie.
La réaction des altermondialistes comme Jean-Marie Harribey
ou Cyril Di Meo, illustre très bien cela.
le samedi 21 octobre 2006
par Clément Homs
Répondre à cet article
Forum
> « Sortir de l’économie » ça
veut dire quoi ? La décroissance racontée et expliquée
au candidat écologiste Vincent Cheynet.1er novembre 2006,
par laurent Le Bouffo
Ce texte est brillament écrit et résume bien les
oppositions entre d’un côté les partisans de
l’après-développement inspirés par Latouche
et Partant et de l’autre Le journal La décroissance,
le parti de la décroissance portés par Ariès,
Cheynet et Clémentin qui sont moins radicaux.
Si les positionnements idéologiques sont d’importance
capitale pour tout engagement politique, ils ne doivent pas, me
semble-t-il, faire l’objet d’une dépense trop
importante d’énergie et entraîner une sape du
moral des militants.
N’oublions surtout pas que les objecteurs de croissance sont
ultra-minoritaires dans notre système et que ce mouvement
est par définition fragile.
Je pense, malgré la sympathie que j’ai pour les idées
de clément Homs, qu’il serait très improductif
d’opposer trop fortement les deux courants précités
: ils sont certes différents quant à la profondeur
de l’analyse mais on peut légitimement penser qu’ils
sont complémentaires ; les idées diffusées
par le Journal de la décroissance sont certainement plus
faciles d’accès pour les personnes en voie de prise
de conscience que les positions plus arides du ROCAde.
Ces débats de fond sont essentiels à un mouvement
mais ils ne doivent pas effacer les points sur lesquels le rassemblement
se fait.
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