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« Au début on regarde le monde et on se dit zut alors.
Ca va vraiment pas. Ca pue même. Ca pue, cette croissance
sans sens, ça pue cette consommation morbide, ça pue
cette grande comédie télévisée qu’est
notre « démocratie », ça pue de partout
parce que la Terre est polluée jusqu’à la moëlle,
il pue ce Sud que le Nord tient en laisse et conduit à sa
décomposition, ça pue ce culte du travail, de la compétition,
de la productivité, ça pue ces discriminations qui
distinguent encore les couleurs de peau, les sexes, les sexualités…
Ca pue ces millions de tristes routines soumises à la hiérarchie
et à la rentabilité, ça pue cette sécurité
policière dont on ne cesse de vanter les mérites,
ça pue ces guerres atroces qu’on ose condamner tout
en les alimentant d’armes… l’argent, pas d’odeur
? Foutaises. L’argent roi pue la mort. Ca empeste, c’est
dégoûtant. « Mais qu’est-ce que tu veux
faire ? On changera pas le monde. » Voilà ce qui sent
le plus mauvais. La résignation. »
Vous avez dit démocratie participative ?
A l’heure où des centaines de milliers de personnes,
se réclamant d’une « altermondialisation »,
se retrouvent sur le Larzac ou dans un autre contre-sommet, on ose
pourtant tout juste parler de participation. Porto-Alegre et sa
démocratie participative sont présentés comme
la panacée en matière de changement social. Pourtant,
ses habitant-e-s ne participent qu’à une faible partie
de la gestion du budget culturel et éducatif de la ville.
Peut-on vraiment parler de « démocratie participative
» ? Peut-on se contenter de se prononcer lorsqu’on veut
bien nous laisser la parole, sur des terrains balisés, avec
un travail prémâché ? N’est-ce pas une
manière de donner un visage un peu plus humain au système
capitaliste et étatique qui nous broie ?
Pour une démocratie directe
Il nous semble que ces pratiques, tout comme notre soi-disant «
démocratie » parlementaire, restent dans la logique
de la délégation de pouvoir, cette idée que
des « expert-e-s », qu’illes soient politicien-ne-s
ou sociologues, seraient plus à même de prendre les
décisions nous concernant. Ce fonctionnement nous semble
avoir fait largement preuve de ses limites, et c’est bien
en cela qu’à la démocratie participative, nous
préférons la démocratie directe, qu’à
la délégation de pouvoir, nous répondons auto-gestion.
La base d’un tel projet est bien la prise en main de l’ensemble
de la vie sociale et économique par les premier-e-s concerné-e-s,
là où illes se trouvent. Cela implique un réel
processus de discussion, notamment au travers d’assemblées
où chaque individu puisse réellement être entendu,
pris en compte dans sa spécificité. C’est dans
cette idée qu’il nous semble fondamental de réfléchir
à nos modes de discussion et de prise de décision
collective, afin de tendre réellement vers un changement
radical de société.
Débats, discussions : quels enjeux politiques ?
La cohérence entre théories et pratiques
En théorie, on critique assez facilement les rapports de
force, l’oppression exercée sur certaines catégories
de personnes, les attitudes excluantes, sexistes… En pratique,
et notamment dans nos modes de discussion, ces critiques ne sont
pas traduites en actes. Elles n’induisent tout simplement
pas de changement dans notre façon de communiquer. Ainsi
on est, en théorie pour le développement de rapports
réellement égalitaires. Mais au quotidien, lorsqu’on
discute en groupe on écrase autrui pour peu que l’on
ait des facilités à s’exprimer de par son éducation,
son sexe…
Il est facile d’attendre un « Grand Soir » qui
effacerait comme par magie cette éducation aux rapports d’oppression,
cela permet de remettre à plus tard les remises en question
dans nos actes. Il nous semble urgent d’abolir la séparation
entre théorie et pratique, tout comme celle entre «
théoricien-ne-s » et « activistes ». Révolutionner
nos rapports sociaux, notre façon d’échanger,
ne peut passer que par la recherche d’une réelle praxis.
C’est dans ce processus que nous voulons expérimenter
des modes de discussion réellement égalitaires favorisant
l’expression de tou-te-s.
Les rapports de consommation
Certains débats pourraient s’appeler conférences…
On y vient en réalité pour écouter la bonne
parole d’un-e invité-e vedette ou de plusieurs personnalités
qui sont censées détenir une « vérité
» et ce faisant monopolisent la parole. Dans ces situations,
rien n’est conçu pour nous sortir de la passivité
et de la consommation d’idées : il est plus facile
de ne rien dire plutôt que d’oser s’exprimer devant
des personnes qui ont l’air tellement « intelligentes
»… Le fait d’être simple récepteur/trice
n’aiguise pas notre esprit critique et bien souvent ce qui
pourrait être un moment de construction collective se résume
à une succession d’idées brillantes émises
par quelques émetteurs/trices plus ou moins ennuyeux-ses.
Les rapports de pouvoir et les rapports de genre
Parce qu’elles sont le lieu de prise de décisions
mais aussi d’élaboration de réflexions ou d’actions,
les discussions collectives recouvrent des enjeux de pouvoir qui
se manifestent de manière plus ou moins explicites. Cela
paraît évident lorsqu’en réunion des «
grandes gueules » s’affrontent pour rallier à
elles le plus de gens. Mais même lors d’un simple débat
d’idées, qui a priori n’a pas d’enjeux
décisionnels, des rapports de pouvoir peuvent s’instaurer,
de manière plus subtile peut-être.
Les mêmes « grandes gueules » exercent un pouvoir
manifeste en monopolisant la parole, mais par exemple les personnes
qui introduisent le débat, et donc l’orientent, ou
le concluent, exercent une autre forme de pouvoir.
Quoi qu’il en soit, la forme adoptée par l’intervenant-e
est une manière de s’inscrire dans des rapports de
pouvoir, et ceci de plusieurs manières :
- par le moment choisi.
En effet, ce qu’on retrouve le plus couramment, c’est
le fait de couper la parole, ce qui peut-être perçu comme
un accident, mais qui bien souvent révèle à la
fois le peu d’attention qu’on accorde aux autres et la
volonté d’imposer sa parole. Par ailleurs, intervenir
systématiquement après d’autres interventions
peut aussi être une manière d’avoir le mot de la
fin, de ramener les choses à soi.
- par le ton.
Ainsi le fait de parler fort est une manière de capter l’attention
des autres, mais aussi parfois de s’imposer par la force. De
même, en général plus le ton adopté est
affirmatif, plus les idées énoncées vont apparaître
comme des vérités et laisser peu de place à la
remise en question.
- par la posture physique.
La manière dont on occupe l’espace n’est pas anodine
; se mettre en avant physiquement est une manière de montrer
sa confiance en soi, de renforcer ses propos, parfois de s’imposer.
- par la rhétorique.
En effet, le vocabulaire qu’on va choisir par exemple, aura
plus ou moins d’impact auprès de notre auditoire mais
surtout lui permettra ou non de se réapproprier notre discours
et de rebondir dessus. D’autre part, des études linguistiques
ont montré qu’en général, dans la langue
française, notre manière de structurer nos phrases fait
qu’on peut rajouter un nombre impressionnant de propositions
subordonnées et qu’il est ainsi très difficile
pour notre entourage de nous interrompre.
Dans notre société patriarcale, ces rapports de pouvoir
sont très souvent genrés, c'est-à-dire conditionnés
par le sexe des personnes. Ainsi les hommes ont souvent une place
prédominante alors que les femmes sont en retrait voire absentes
physiquement des débats collectifs. Cet état de fait
n’est pas lié à une quelconque nature qui ferait
des hommes des êtres plus motivés par la réflexion
collective, plus à l’aise en public ou des femmes des
personnes moins militantes, plus timides… Il s’agit
bien d’une construction sociale qui dès la naissance
conditionne les individuEs à adopter des comportements normés
par rapport à leur sexe biologique. Ainsi les petites filles
seront plus éduquées à l’écoute,
à être patientes, à rester sages, alors qu’on
encouragera les petits garçons à se dépenser,
à se confronter aux autres, à s’affirmer…
Et cela ne va pas s’arranger en grandissant puisque, selon
notre sexe, on va attendre de nous de plus en plus de comportements
prédéterminés.
C’est donc ces comportements genrés que l’on
va retrouver lors des débats, là encore de manière
plus ou moins explicite.
On a tou-te-s assisté-e-s à des débats où
seuls des hommes s’exprimaient, en se coupant la parole, en
empêchant ainsi quiconque de plus réservé-e
de s’exprimer. Mais ces rapports de pouvoir sont parfois plus
subtils. Des études très intéressantes, comme
celle de Corinne Monnet (cf bibliographie) sur les rôles genrés
dans la discussion, montre par exemple que dans des débats
mixtes, 99% des interruptions de parole sont effectuées par
des hommes. Elle montre aussi que ce sont le plus majoritairement
les thèmes proposés par les hommes qui seront retenus
au détriment de ceux proposés par les femmes. Enfin
elle explique en quoi les femmes qui tentent de sortir de ces rôles
sont mal perçues voir carrément réprimées
sur des terrains personnels par le collectif.
En résumé, il nous semble illusoire de croire que
la spontanéité dans les discussions collectives permettrait
une répartition équitable de la parole. Alors, loin
de vouloir faire une séance d’auto-flagellation collective,
il nous semble important de clairement décoder les mécanismes
de ces rapports de pouvoir pour les combattre efficacement, en tout
premier lieu en notre sein.
Contre les opinions privatisées, contre l’opinion
publique
Pour prospérer, le capitalisme a intérêt à
ce que la société soit atomisée, marquée
par des peurs, par la solitude, par la logique du chacun-e pour
soi. Il a intérêt à ne proposer, pour souder
cette société atomisée, que des principes et
des moteurs vagues, lointains, consensuels, creux au possible (la
nation, le football, Claude François, la croissance…).
Il en va de même dans les débats : notre société
encourage la privatisation des opinions, et leur somme impuissante
s’échoue dans une opinion publique pleine de généralités
et complètement inoffensive pour le système en place.
L’élaboration de positions collectives nous paraît
essentielle. Chacun-e de celle/celui qui a participé à
cette élaboration a conquis grâce aux discussions une
perspective meilleure que celles qu’ille avait pu jusqu’alors
bricoler dans son coin. Cette perspective est partagée, chacun-e
peut s’y reconnaître.
L’absence de réelle élaboration collective
est masquée par les leaders qui produisent des positions-miroirs
où tout le monde est censé se retrouver mais qui en
réalité occulte les individualités. Ceci se
rapproche du consensus de type familial qui soude un groupe de façon
répressive.
Pour entamer ce processus d’élaboration collective,
il faut tout d’abord briser les consensus présupposés
mais jamais réellement discutés. Ces faux consensus
se repèrent par leur caractère vague et général.
Les idées n’ont pas besoin d’être précises,
il faut surtout qu’on ne précise pas leur contenu,
car alors leurs différences se font valoir et le faux consensus
se brise. C’est sur ce modèle que fonctionnent actuellement
nos démocraties occidentales.
Le consensus, une prise de décision ensemble
Le processus de prise de décision par consensus est une
méthode permettant de prendre une décision qui inclut
l’opinion de tou-te-s les membres d’un groupe. Cette
pratique est née d’une réflexion critique sur
les modes de prise de décision habituels tels que le vote,
qui concentre le pouvoir dans les mains de quelques-un-e-s, habiles
à discourir et à convaincre, et qui ne tient pas compte
des minorités.
Beaucoup s’imaginent que le consensus implique forcément
des discussions aussi interminables qu’inefficaces. En réalité,
quand elle est bien appliquée, la prise de décision
par consensus est l’une des meilleures méthodes pour
arriver à prendre des décisions que tou-te-s les membres
d’un groupe pourront revendiquer et mettre en application.
De plus l’expérience a montré que par l’expression
d’une diversité de points de vue, le consensus permet
une plus grande richesse dans les décisions prises. Et c’est
bien cette possibilité d’exprimer son point de vue
propre qui permet une implication réelle de chacun-e dans
ce processus.
Pour travailler en « consensus », il faut que le groupe
ait un objectif commun et la volonté de travailler ensemble
à résoudre les problèmes au fur et à
mesure. Voici donc un schéma du processus d’élaboration
du consensus :
Problématique. Qu’est-ce que nous voulons décider
?
Collectage d’informations. Faits et opinions qui peuvent
aider à résoudre le problème.
Propositions. Inventaire des options pertinentes par rapport au
problème.
Contre-propositions. Modifications des propositions pour y inclure
les objections.
Récapitulation. On examine les propositions soumises au
consensus. Tout le monde peut-il vivre avec cette décision
?
Après ces étapes, il y a deux solutions possibles
:
- Refus. On doit réexaminer la proposition.
OU
- Consensus. Large accord, pas de véto. On a une décision.
Le processus de prise de décision par consensus repose sur
l’idée selon laquelle le chemin suivi pour trouver
une décision est une partie importante de la décision
en elle-même. Une démarche réussie donne à
tou-te-s la possibilité de contribuer à la décision.
En résumé, le consensus repose sur 3 principes clés
:
le respect des sentiments.
Chacun-e peut exprimer ses sentiments, et le groupe, par l’intermédiaire
du modérateur/trice, doit en tenir compte. On ne peut dès
lors plus dire : « si tu ne peux pas expliquer pourquoi tu ressens
les choses ainsi, ce n’est pas important », car chaque
personne à son importance, et c’est au groupe de comprendre,
de respecter cette spécificité tout en essayant collectivement
de dépasser le problème soulevé.
La motivation des personnes.
Comme chaque personne a son mot à dire, elle ne peut pas se
sentir extérieure à une décision, elle y met
de sa motivation pour faire avancer le collectif. De plus le processus
de discussion va empêcher celleux qui parlent bien ou fort de
monopoliser la parole.
Le partage des pouvoirs.
Et oui, normalement, fini les chef-fe-s, nous sommes tou-te-s impliqué-e-s
par les décisions qui nous concernent. Au lieu de se demander
comment nous allons « gagner », nous devons désormais
nous interroger sur ce que nous pensons et désirons en tant
que groupe qui se répartit en son sein les pouvoirs.
L’ art de discuter : quel processus d’élaboration
théorique ?
Pour qu’il y ait discussion, il faut obligatoirement pour
commencer que quelqu’un-e se lance à prononcer des
mots. Ca a l’air banal, mais c’est une erreur : dire
quelque chose est un acte risqué, déjà «
passe-moi le beurre » met notre vie en jeu. Il y en a qui
trouvent moins dangereux la politique, mais illes se trompent, bien
sûr : chaque fois qu’on s’exprime avec des mots
on entre à tâtons dans un monde invisible et très
difficilement contrôlable.
N’est-ce pas ce qui fait rire les enfants quand ils s’amusent
à dire « caca » et « pipi » ? Le
frisson de l’indicible nous saisit précisément
à ce moment, où l’on dit ouvertement une parole,
que son destinataire a d’ailleurs très souvent deviné.
Le processus d’élaboration théorique est fait
d’un va-et-vient, comment éviter de le saboter sans
arrêt sans s’en rendre compte ? Je me hasarde à
distinguer trois étapes, présentes dans toute discussion
et très souvent confondues :
1- l’expression
2- la confrontation
3- le retour.
L’expression
Dire son expérience et formuler les question irrésolues
qu’elle charrie, ça veut dire raconter et écouter
ce qui est dit, non pas dans l’optique de répondre
tout de suite aux contradictions (style « oui mais…
»), mais au contraire de les creuser, d’ouvrir des trous,
comme dans un chantier avant de construire une maison, de radicaliser
les contradictions.
Ainsi l’étape qui consiste à formuler des questions
est souvent court-circuitée dans les conversations de bistrots,
parce qu’on se précipite vers d’es réponses
toutes faites, celles propres au milieu auquel on appartient, au
lieu d’être véritablement à l’écoute
de l’interrogation contenue dans l’expérience
dont on parle. Bref : saisir la chance d’une discussion pour
émerger hors du ghetto, que ce soit le ghetto social (toujours
les mêmes têtes !) ou le ghetto conceptuel (toujours
les mêmes rengaines !).
Souvent une personne qui se lance à dire son expérience
et ses questions se voit coupée dans son élan par
« oui, mais… », au lieu d’être encouragée
à aller jusqu’au bout de ce qu’elle a à
dire, et même plus : que celleeux qui l’écoutent
en profitent pour formuler avec elle les questions qu’elle
cherche à poser ! Une étape donc, où l’on
« suspend » les réponses qu’on pense avoir
pour se rendre disponible à l’écoute de ce qu’il
peut y avoir d’original dans l’expérience, et
qui justement demande à être conceptualisé,
pensé, remarqué, mis en relation avec d’autres
expériences…
Ca veut dire vider les verres avant de pouvoir les remplir.
La confrontation
Elle concerne ce qui vient d’ailleurs : soit des récits
de luttes et leurs leçons, soit des théorisations
audacieuses. Le but de cette deuxième étape est de
se décentrer, d’ouvrir la fenêtre, de se rafraîchir
avec d’autres langages et conceptualisations, de jouer avec
d’autres projecteurs pour découvrir d’autres
éclairages. Par exemple faire apparaître qu’on
est en train de continuer une histoire, ou que d’autres luttes
ailleurs se confrontent à des questions semblables.
Cette étape est souvent sautée par celleux qui se
contentent trop de leur ghetto. Ou pire, elle est accaparée
par le savoir dans ses formes traditionnelles : livres, meetings
avec conférencier-e et sage public, bref : consommation d’informations
qui ne deviennent pas in-formations parce qu’elles ne sont
pas vraiment confrontées à l’expérience
des gens dans un débat.
Cette deuxième étape implique une démarche
conviviale qui va dans le sens contraire de la deuxième étape
: lecture de texte, rester dans le sujet proposé, discipline
donc ? Elle est assez différente de la première étape
qui peut se faire sous forme de brainstorming et autre tour de parole.
Ces deux processus ne devraient donc pas être trop mélangés,
car ils se gênent l’un-l’autre. Le terrorisme
scolaire nous a rendu trop réfractaire à la discipline,
et il faut redécouvrir le plaisir de cette attention donnée
ensemble à des réflexions théoriques extérieures.
Cette seconde étape devrait aboutir, comme la première,
à une formulation : des thèses qui montrent ce qu’on
est d’accord de retenir comme acquis, ou au contraire ce qui
nous semble mériter plus d’enquête, pour pouvoir
être éclairci.
le retour
Il s’agit de revenir aux questions de la première
étape, pour voir en quoi les thèses plus générales
qu’on a formulées éclairent autrement le vécu
: qu’est-ce qu’on a gagné en prenant du recul
? Ce retour s’étend ensuite vers les autres «
secteurs » : en quoi ce qu’on a gagné nous-mêmes
permet aussi aux autres groupes d’éclairer leur action,
de quoi avons-nous omis de tenir compte afin que nous enrichissions
notre vision ?
C’est ainsi, me semble-t-il, que peut se développer
piano piano un processus d’élaboration stratégique
qui permet de favoriser réellement la convergence des secteurs.
Cette élaboration n’est pas donnée par la simple
convergence pratique sur des objectifs : le processus de discussion
doit être vu dans sa spécificité, valorisé
pour lui-même, et il est trop souvent noyé dans un
primat dogmatique accordé à la pratique. En même
temps, cette théorisation ne peut qu’être un
préalable à l’action commune, sinon on retombe
dans la division propre au capitalisme entre management du travail
et travail instrumentalisé.
Des OUTILS à diffuser
Dans ce processus de discussion, d’élaboration d’une
réflexion collective, notamment afin de déboucher
sur de réelles décisions collectives, des outils existent,
trop peu connus, dont on peut s’aider. Il nous semble que
les outils dont on se dote ne sont pas neutres, qu’ils ont
bien un sens, et que si l’on tend vers une société
où chaque individu-e serait responsable et partie prenante
des décisions et des actes qui la ou le concernent, il faut
penser des outils anti-autoritaires que chacun-e puisse se réapproprier.
C’est dans ce sens qu’il nous semble fondamental de
transmettre le plus largement possible ces outils, dans notre quartier,
dans notre boulot, dans nos associations… à tous les
niveaux, là où nous cherchons à vivre ensemble.
Si déjà nous arrivions à faire vivre ces pratiques,
à les partager, ce serait un pas énorme dans la réappropriation
de nos vies.
Pourquoi se donner des règles pour débattre ?
Les discussions que nous pouvons avoir entre ami-e-s ou en groupe
ne sont en général soumises à aucun règlement.
Le débat se déroule librement et chacun-e est amené-e
à intervenir spontanément à tout moment.
Or derrière cette impression se cache souvent un ensemble
de règles implicites qui régissent le rapport entre
chaque individu ou entre l’individu et le groupe. Nous reproduisons
ainsi les comportements sociaux qui conduisent aux rapports de domination,
de genre, de consommation, de manque d’écoute…
Une manière d’essayer de casser ses habitudes est
de formaliser le déroulement du débat. Le groupe va
se choisir un ensemble de règles qu’il va ainsi expliciter
et qui doivent permettre à chacun-e de trouver sa place dans
le débat. Ces règles vont notamment servir à
favoriser l’écoute, la prise en compte des autres opinions,
à éviter les rapports classiques de domination par
exemple en donnant le même temps de parole à chacun-e,
en laissant la personne s’exprimer seule en incitant le groupe
à comprendre sa réflexion ou encore en travaillant
en petit groupe.
Ces règles ne doivent pas représenter une contrainte.
Bien au contraire, elles doivent permettre à chacun-e d’éviter
de se sentir frustré-e et de s’épanouir dans
le débat. Elles peuvent être vues comme autant de règles
d’un jeu. De manière générale les règles
que l’on se donne pour discuter doivent être remises
en cause et adaptées aux différentes situations.
Le tour de parole avec témoin
La parole circule par le biais d’un objet-témoin (bâton
de parole, gant, etc.) : on ne peut intervenir que quand on l’a
en main, et on le passe à qui le demande une fois qu’on
a fini de parler. Cet outil permet de matérialiser les prises
de parole et d’éviter que les gens se coupent.
Il est intéressant à utiliser par exemple à
la fin d’un débat, avant de prendre une décision,
pour recueillir les différents points de vue. Il peut être
utile de faire respecter entre chaque prise de parole un petit temps
de silence pour permettre à chacun-e de prendre du recul
par rapport à la discussion et de se faire sa propre opinion.
La banque de questions
Chaque personne est amenée à rédiger une idée
sous forme de question, puis les questions sont mélangées
et redistribuées au hasard. Chacun-e devra alors, en un temps
limité, s’exprimer sur la question qu’ille a
reçu.
Cette étape peut par exemple servir à dégager
une problématique commune au début d’un débat.
Elle permet également aux gens de se placer dans une autre
perspective que la leur et à en comprendre les enjeux, ce
qui peut être une bonne base d’ouverture pour lancer
une discussion collective.
L’écoute empathique
Soit deux personnes, A et B : A exprime une idée, et une
seule, sur un thème donné, de la manière la
plus claire et la plus concise possible. Puis B reformule avec ses
propres mots cette idée, sans donner son point de vue. A
peut alors repréciser sa pensée s’ille estime
qu’ille ne s’est pas bien fait comprendre. B tente de
nouveau de reformuler , et ainsi de suite jusqu’à ce
que A dise « c’est bon, tu m’as compris-e ».
C’est alors au tour de B de s’exprimer, selon le même
principe, et ainsi de suite.
Le but du jeu est double :
- permettre à chacun-e de préciser sa pensée,
de l’affiner, de la rendre accessible
- travailler son écoute, se concentrer réellement
sur ce qu’exprime son interlocuteurice, afin de mieux se réapproprier
sa pensée, au lieu de chercher immédiatement à
formuler son propre point de vue.
Cet outil peut être intéressant à développer
par exemple lorsqu’il y a conflit dans un groupe et qu’on
reste sur des incompréhensions, tant au niveau de la réflexion
que du ressenti.
Débats en petits groupes
Souvent la perspective de se séparer en petits groupes nous
rebute car on a l’impression de manquer ainsi une partie du
débat. Pourtant, par la pratique, on réalise que le
simple fait d’être moins nombreux-ses dans une discussion
permet à plus de personnes de s’exprimer, ce qui est
une richesse pour le débat.
Il convient cependant de bien se mettre au clair lors du départ
en petits groupes sur les modalités de la mise en commun
avec les autres groupes (par affiche, par compte-rendu écrit,
oral…).
Synthèse en grand groupe
C’est un moment qui peut être une simple étape
intermédiaire : il peut servir à mettre en commun
les réflexions/propositions des différents petits
groupes, par exemple avant de prendre une décision. Mais
il peut également se suffire à lui-même et constituer
la fin du débat. Enfin il peut permettre de lancer un débat
en grand groupe, s’appuyant sur le travail préparatoire
déjà réalisé en petits groupes. Dans
cette dernière hypothèse il risque toutefois de se
reproduire les problèmes précédemment développés
(monopolisation de la parole, rapports de pouvoir…).
Cette étape est fondamentale car elle va permettre ou non
de retirer d’un moment de travail toute sa richesse et sa
complexité. C’est donc une étape délicate
qui demande beaucoup de rigueur.
Voici quelques pistes qu’on a pu expérimenter collectivement
pour une meilleure synthèse possible :
- Se prévoir un temps dès le départ pour la
synthèse, afin de ne pas la bâcler au final.
- Prendre les notes à tour de rôle afin de ne pas s’épuiser
et que tout le monde puisse participer à la discussion.
- Visibiliser les articulations entre les idées énoncées.
- Mettre en avant typographiquement les mots clés.
- Lister ce qui est dit sur un tableau que tout le monde peut regarder,
en même temps qu’une ou plusieurs personnes, selon la
complexité de la discussion, prennent des notes sur papier.
- Regrouper les idées par thèmes récurrents,
si les avis sont divisés, on donne les variantes.
- Elaguer dans la synthèse les récits d¹anecdotes,
on ne rend que l¹idée de fond qu¹elle doit illustrer.
- Construire et valider la synthèse point par point, au fur
et à mesure du débat, particulièrement lorsque
la discussion doit aboutir à une prise de décision.
- Rédiger les questions posées lors de la banque de
questions, des motsclés reprenant les idées des
questions, des mots-clés reprenant les réponses faites
aux questions, une idée sortie de façon prédominante,
et des idées peu sorties.
- Visibiliser d’un côté les pistes et les réserves
(questionnements individuels), et ce qui remporte l¹adhésion
du groupe (construction collective).
- Faire le point sur le fond de la discussion et sur les formes
choisies.
- Reprendre la synthèse collectivement et la compléter.
- Essayer de faire lire la synthèse à chaque participant-e,
pour voir si tout le monde en fait la même interprétation.
Philip 6X6
En considérant par exemple qu’on constitue six petits
groupes de six personnes, on fait tourner une des personnes du groupe
tous les quarts d’heure dans le groupe suivant. Cette personne
va synthétiser ce qui se passait dans son groupe pour faire
rebondir la discussion. Et ainsi de suite jusqu’à ce
que chaque personne du groupe ait tourné.
Il existe de multiples variantes à ce petit exercice qu’on
peut adapter au contexte.
Cela peut être utile par exemple avant une prise de décision
pour que chacun-e ait un aperçu global des différents
arguments développés.
Des RÔLES
Différents rôles peuvent être distribués
lors d’un débat, d’une réunion ou d’une
discussion collective afin de faciliter les prises de parole, d’enrichir
les échanges et au final d’être plus efficace.
Mais ces rôles ne doivent conférer aucun pouvoir :
ils sont là au contraire pour limiter les prises de pouvoir
qui peuvent avoir lieu spontanément pour les raisons précédemment
citées. Ils ne font que rappeler au groupe les consignes
qu’idéalement il s’est lui-même donné.
Ils cadrent la forme et non le fond des débats, ils doivent
permettre au fond d’être le plus satisfaisant possible.
Assumer ces différents rôles est une excellente auto-formation
dans l’art de la discussion… Mais les assumer de façon
répétitive, en se spécialisant, peut engendrer
lassitude ou pouvoir d’expert-e. Il est donc important que
ces rôles tournent ! Il est également important que
chaque rôle soit assumé par une personne distincte
: il est très difficile d’en mener correctement deux
de front…
La/le médiateur/ice
C’est en gros le rôle d’arbitre : ille est chargé-e
de faire respecter les règles du jeu, de le dynamiser s’il
le faut. Ille peut prendre les tours de paroles, introduire les
débats, rappeler à une grande gueule qu’elle
ne laisse pas de place aux autres… Ille a tout intérêt
à cultiver son esprit de synthèse : son aide est souvent
précieuse, dans le cours d’une grande discussion, pour
résumer les différentes positions exprimées,
pour recentrer et relancer ainsi le débat. Ille peut prendre
la parole sans l’avoir demandée, mais son intervention
doit alors servir uniquement au bon déroulement du débat,
et jamais à faire primer son point de vue.
La/Le scribe
Ille prend des notes sur ce qui se dit. Ille veille à synthétiser
les débats par écrit, et à noter clairement
les formulations qui remportent le consensus : celles, souvent,
qui concluent la discussion ou ses différentes étapes.
Les notes servent surtout dans la durée : elles sont un outil
de transmission, accessible à qui n’a pas pu être
présent-e au débat, ou un outil de mémoire,
notamment pour le groupe même s’il perdure, qui lui
permet de garder des points de référence, et qui lui
évite de répéter sans cesse les mêmes
discussions.
La/Le porte-parole
C’est un rôle qui apparaît par exemple dans les
débats en petits groupes. La ou le porte-parole raconte les
conclusions de son propre petit groupe à l’ensemble
du collectif. Ille demande à son petit groupe d’élaborer
avec lui le récit qu’il fera, ou au moins de le valider
avant qu’il ne s’en aille le faire. Son récit
sera le plus fidèle possible, la ou le porte-parole n’omettant
pas, quand on lui pose des questions par exemple, les avis qui n’étaient
pas les siens (c’est si vite fait…).
La/Le montre
C’est la personne qui garde constamment un œil sur la
montre, donc, et qui garde en tête le temps que le collectif
s’est lui-même imparti pour débattre (par exemple,
deux heures en tout, ou 15 minutes par point « à l’ordre
du jour »…). Ille intervient sans demander la parole,
très rapidement (« il reste dix minutes ») et
quand ça lui semble utile au groupe, pour lui donner des
repères, pour le mettre en garde s’il prend du retard…
Fluidifier les discussions par un code gestuel
Lorsqu’on discute collectivement la parole est évidemment
le support privilégié, mais notre corps est aussi
vecteur de sens. On peut donc également s’en servir
pour exprimer des choses importantes sans avoir à interrompre
celle/celui qui est en train de parler.
Gain de temps. Prendre la température.
Ainsi au sein de divers collectif on a pu expérimenter un
code gestuel, où selon les besoins on introduit plus ou moins
de signes. En voici quelques exemples :
- main ouverte levée.
Cela signifie « je souhaiterai prendre la parole, je m’inscris
donc sur la liste à la suite des autres ».
- les deux mains forment un T.
Cela signifie « point technique », que ce soit à
propos de la forme (et non pas du fond) de la discussion, lorsqu’on
a une proposition concrète à faire ou pour tout autre
aspect technique qui n’est pas en lien avec la discussion (ex
: le repas est prêt ; il y a une voiture qui part maintenant…).
- agiter les mains vers le haut.
Cela signifie « peux-tu parler plus fort, on ne t’entend
pas ici. »
- agiter les mains vers le bas.
Cela signifie « peux-tu parler plus lentement. »
- agiter les mains levées.
Cela signifie « ça à l’air d’une bonne
idée, je suis en accord avec ça. »
- tourner ses deux mains autour d’elles-mêmes,
à la manière d’un moulin. Cela signifie, «
tu te répètes, viens-en à la conclusion. »
- on forme un L avec deux doigts.
Cela signifie un besoin de traduction. On peut donc utiliser ce signe
lors de rencontres multilingues, mais aussi lorsqu’il y a un
problème de compréhension et qu’on a besoin d’une
reformulation.
Attention aux travers possibles :
ce code est là pour fluidifier les discussions et pour éviter
les interruptions, mais il ne doit pas tomber dans le spectaculaire.
De la même manière qu’applaudir quelqu’un-e
dans une assemblée perturbe la discussion mais aussi crée
souvent une sorte de rapport de pouvoir où la personne qui
intervient peut vite se sentir l’âme d’un-e leader/euse,
le fait d’agiter les mains en l’air peut créer
le même effet. A l’inverse, trop de signes gestuels de
désapprobation peuvent inhiber une personne qui ressent visuellement
une agressivité.
Une expérimentation collective
Fort-e-s de toutes ces réflexions, le 24 mars 2003, à
Grenoble, au Tonneau de Diogène, dans le cadre du Festival
FRAKA, nous avons proposé un moment d’expérimentation
collective et conviviale de différents modes de discussion.
Lors de cette soirée nous avons fonctionné par petits
groupes constitués de manière aléatoire, par
tirage au sort, de manière à casser les groupes affinitaires
et à faire se rencontrer des personnes différentes.
Nous avons expérimenté collectivement différents
outils mentionnés plus haut, en traitant du thème
des débats, de l’enjeu qu’ils comportent, de
comment on les vit…
Au sein de chacun de ces groupes, des notes ont été
prises, lors des différentes étapes, à tour
de rôle, afin de restituer à l’ensemble des participant-e-s
un compte-rendu à la fin de la soirée. C’est
à partir de ces notes qu’une personne de chaque groupe
a rédigé une petite synthèse. Cette diversité
des auteur-e-s explique donc les différentes formes que revêtent
ces synthèses, ce qui est regroupé ici et dont nous
avons essayé de tirer la substance.
Banque de questions
Contexte social
· En quoi dès le départ, au niveau familial,
les "normes" du "non-débat" s'instaurent-elles
?
· Le manque de vocabulaire est-il un frein au débat
?
· Pourquoi n’y a-t-il pratiquement jamais de débat
sur les formes de débats de notre société ?
· Pourquoi le débat oral est-il présenté
comme la forme aboutie du débat ? Que dire des personnes qui
ne souhaitent pas s’exprimer de cette manière-là
(lettre ouverte, tag…) ? Est-ce une réduction de l’espace
de communication ?
Rapports de pouvoirs
· Pourquoi y a-t-il, la plupart du temps, des meneurs et meneuses
de débat ?
· Quels sont les aspects négatifs du débat d’idées,
de la contradiction ? Où est le rapport de domination ?
· Quels sont les moyens de gérer les rapports dominant-e-s
/dominé-e-s au sein d’un débat ?
· Comment s’affirmer sans écraser les autres ?
· Est-il possible de ne pas faire intervenir nos forces d’argumentation
(sexe, position du corps, niveau d’éducation ) dans un
débat qu’on veut égalitaire ?
· Comment préparer un débat sur un thème
précis pour réduire une possible domination dûe
à l’expérience, la connaissance, la notoriété
?
· Le modérateur/ice (médiateur/ice) n’exerce-t-ille
pas une pression sur les débats ?
Questions de genre
· « Les hommes ont toujours dominé les femmes.
C’est comme ça, c’est dans la nature des choses
; je trouve ça normal que ça reste comme ça,
sinon ça serait le chaos. » Comment répondre à
quelqu’un-e qui dit ça pour lui faire comprendre notre
profond désaccord ?
· Pourquoi ne pas prendre chaque interlocuteur/interlocutrice
comme humain-e et non pas comme homme ou femme ? Comment dépasser
les clivages aujourd’hui ? Faut-il mettre des masques ? Cacher
les voix ?
Avec qui débattre ?
· A quel point est-on sûr-e de comprendre la personne
avec qui on parle ?
· Est-il mieux de parler avec les gens qu’on aime ou
avec les gens qu’on n’aime pas ?
· Pourquoi est-il si difficile de parler avec des gens qui
pensent très différemment ? Ou pourquoi refusons-nous
de parler à des gens qui ont des idées opposées
aux nôtres ?
· Faut-il une certaine dose de tendresse pour se mettre à
marcher avec tou-te-s celles/ceux qui s’opposent ?
Prises de parole
· La certitude d’avoir raison est-il le moteur indispensable
à la participation active au débat ?
· Est-ce qu’il est opportun dans un débat «
d’imposer » à tou-te-s de prendre la parole ? De
faire des tours de table ? Comment faire en sorte que personne ne
soit privé du droit de s’exprimer sans forcer cette prise
de parole ?
· Un désaccord de fond rend-il plus difficile une réelle
prise en compte de l’opinion d’autrui et une forme respectueuse
dans le débat ?
· Le temps de parole n’inhibe-t-il pas l’évolution
de la discussion (nécessité de réagir sur l’instant
pour pouvoir prendre la parole) ?
Questions de nombre
· Quelles sont les limites et les intérêts d’un
débat avec de nombreuses personnes ?
· Peut-on encore débattre au-delà de 10 personnes
?
Perspectives
· Comment mutualiser les réflexions abouties lors de
différents débats afin qu’elles génèrent
d’autres réflexions en respectant chaque opinion ?
· Ceux et celles qui auront appris à débattre
de manière moins oppressante ce soir pourront-elles débattre
avec des personnes qui n'y ont pas réfléchi ?
Objectifs de la discussion : interrogations et constats collectifs
Quel est l’objectif de la discussion ? Convaincre ? Affirmer
une idée ? Informer... Réfléchir ensemble,
élargir son champ de vision ?
L’espace du débat ressemble parfois à un ring.
Parfois le rythme est vraiment très soutenu, il faut se battre
pour placer sa parole.
Parfois certain-e-s débarquent dans les débats avec
des attitudes particulièrement fermées. Par exemple,
illes partent du principe que les autres sont en désaccord
avec elleux, donc ne les écoutent pas. Ou illes arrivent
en voulant imposer leurs idées, pas les partager. Ou illes
répondent à leurs propres questions. Ou illes viennent
pour s’écouter parler. Illes sont dans le débit
plus que dans le débat. Les gens qui font des grands discours,
qui recrachent leur idéologie, ne peuvent que susciter des
réactions de suivisme, ou de rejet, mais pas d’initiatives
créatives. C’est en prenant les gens pour des imbéciles
qu’on suscite des réactions imbéciles.
La conversation devient souvent un jeu de pouvoir : on veut gagner,
on a peur de perdre. L’autre est un-e adversaire et pas un-e
collaborateurice. On ne pense qu’en termes gagnant-e/perdant-e,
et pas en termes gagnant-e/gagnant-e. Qu’y a-t-il donc à
gagner ou à perdre ? Dans les schémas gagnant-e/perdant-e,
ce sont les gagnant-e-s, en réalité, qui ont perdu
: illes sont resté-e-s immobiles dans leurs idées,
et ne se sont pas enrichi-e-s.
Ces schémas apparaissent très fortement dans les
situations de débat où se dessine une majorité
claire. Quand on appartient à cette majorité, à
cette partie gagnante, on fait moins l’effort d’écouter
les autres. Il est essentiel que les minorités ne soient
pas gommées, mais, au contraire, présentes et entendues.
Toute une étape d’un débat avec quelqu’un-e
en désaccord, c’est d’arriver à comprendre
si le désaccord est réel ou s’il est le fruit
d’un malentendu (mots, etc.). Il faut arriver à comprendre
les modes de pensée des autres. Souvent on n’écoute
pas l’idée de l’autre jusqu’au bout. On
bloque sur un mot, on reste focalisé-e-s dessus et on oublie
ce qui l’entoure. Comment remettre en cause ce qui donne de
la force à notre discours (expérience, construction
genrée…), pour arriver à réellement écouter
? Comment arriver à écouter quand on n’est pas
d’accord ?
Les réels débats sont ceux où l’on peut
se sentir en désaccord sans perdre la confiance en nos interlocuteurices.
Alors, est-il indispensable d’arriver à un consensus
? Sans doute pas, l’important étant que puisse s’exprimer
la différence des points de vue. Par contre il faut nécessairement
une certaine sympathie dans un débat pour accueillir la parole
d’autrui.
Peut-être le présupposé de base devrait-il être
une volonté collective de tendre vers le consensus, même
si au final on ne l’atteint jamais ?
Ou peut-être le plus important est-il de se mettre d’accord
sur la forme du débat pour pouvoir aborder le fond de manière
sereine ?
Paramètres
- Le temps. Le rythme qu’on donne à un débat
influe sur son contenu. Par exemple, lorsqu’il y a traduction,
cela peut permettre de se reposer et de régler les problèmes
de réactions trop immédiates en obligeant à
prendre du recul.
- Le vocabulaire. Il est important que chacun-e puisse apporter
ses propres nuances sur les mots qu’on utilise et préciser
le sens qu’on leur donne. Les mots sont également outils
de manipulation, d’où la nécessité d’avoir
une vigilance collective sur l’idéologie qu’ils
peuvent cacher. Parfois pourtant, le flou d’une définition
permet à un consensus de se former autour de cette définition.
Les différences de sens que chacun met dans ses mots nous
paraît à la fois source de diversité constructive,
mais aussi une énorme source d’incompréhension.
Toute parole est un massacre pour la pensée. Il est non seulement
difficile de trouver les bons mots pour exprimer sa propre pensée,
mais il est aussi difficile de se faire comprendre comme nous le
souhaitons.
- Le nombre. Quelles sont les limites numéraires
à un tel débat dit « démocratique »
? Nous avons le sentiment qu’à 1000 ou 10 000 personnes
il serait très difficile de s’organiser comme nous
l’avons fait au Tonneau de Diogène ce soir-là.
- L’organisation sociale (école, travail, famille,
médias, etc.) va à contre-sens de ce type d’initiative
et pèse lourd sur nos inconscients et nos actes. Nous avons
donc l’impression d’être à contre-pente.
Or être à contre-pente demande une grosse énergie.
L’éducation nous semble être totalement primordiale
pour créer une véritable relation d’échange.
Ecoute, concentration, vocabulaire sont les conditions pour être
des humain-e-s sachant débattre de manière constructive.
Où est cette éducation aujourd’hui ?
N’est-il pas possible de créer des transmissions de savoir
permettant une émancipation des interlocuteurs/ices et non
pas une domination ? Nous pensons par exemple au « théâtre
de l’opprimé » d’Augusto Boal. L’éducation
populaire passe aussi par la gestuelle, le dessin, les photos, l’écriture
! Si chaque mot a des significations différentes selon chacun-e,
faut-il créer un nouveau langage pour chaque relation entre
deux humain-e-s ?
Commentaires sur les outils
Il semble très important de prendre le temps d’identifier
les mécanismes de prise de parole, de rapports de pouvoir…
qui opèrent lors de nos débats pour pouvoir ensuite
déconstruire nos pratiques et reconstruire quelque chose
de réellement innovant.
Au niveau de la présentation du débat, le point théorique
réalisé par plusieurs personnes a permis une mise
à niveau collective et une expression plurielle. Pour permettre
que tout le monde ait le même niveau d’information en
démarrant une discussion, il semble également intéressant
de faire circuler au préalable des textes.
A propos de ce moment d’expérimentation, il faut toutefois
se rendre compte que les participant-e-s à la réunion
étaient là dans une démarche consciente et
volontaire, ce qui facilitait les choses et qui est rarement le
cas dans d’autres cadres.
Toutes ces règles et petits jeux permettent une meilleure
participation de chacun-e, une fluidité et une sérénité
que l’on ne trouve pas forcément dans d’autres
formes de débat et montre certaines faiblesses des débats
habituels (jeux de pouvoir, diverses dominations, participation
limitée à certain-e-s) mais elles engendrent aussi
un certain manque de spontanéité, expression qui peut
être enrichissante.
Ces expérimentations sont plus faciles à introduire
et à gérer quand il n’y a pas de rancoeurs,
de conflits entre les gens, mais dans une vie collective par exemple,
il en va autrement, alors comment utiliser ces différents
outils ?
Concernant la banque de questions, le fait de ne pas pouvoir s’exprimer
sur les questions tirées par les autres et de voir sa propre
question interprétée peut être frustrant mais
montre bien la nécessité d’un travail d’écoute
de l’autre et permet de se mettre à sa place. La compréhension
de la question et donc la réponse nous apparaît parfois
surprenante.
Par contre, le fait de passer par l’écrit pour formuler
des questionnements permet une égalité dans la parole
de par l’anonymat et le temps dont on dispose pour réfléchir.
L’étape suivante de l’écoute empathique
permet en partie de répondre à cette frustration et
de palper la nécessité permanente d’être
à l’écoute dans un débat ou une discussion.
Tout ceci met en évidence les problèmes de compréhension
de l’autre : expériences différentes, contextes
sociaux, culturels… divers, différents sens des mots
pour chacun-e… Le risque, et c’est ce qui s’est
souvent produit, c’est de tomber rapidement dans un consensus
de surface. C’est donc plutôt un outil à utiliser
dans une situation conflictuelle, ou tout au moins d’incompréhension.
Le fait d’être en petits groupes pour le débat
qui a suivi a permis une bonne écoute. Cette initiative nous
a semblé plus constructive, conviviale et efficace qu’un
café-philo par exemple. Enfin ce n’est pas la loi du
« plus autoritaire » ou du « plus à l’aise
» qui l’emporte.
Persistent cependant certains problèmes, notamment liés
aux personnes avec qui tu te retrouves. Par exemple, lorsque tu
connais les gens de ton groupe, il arrive souvent d’être
catalogué-e et donc pas réellement écouté-e.
Enjeux au niveau personnel
Au niveau de l'impression générale, certaines personnes
ont été rassurées de cette expérience
qui leur a permis de s'exprimer et les a valorisées en leur
permettant de se rendre compte que leurs idées ou interventions
ont un intérêt (contrairement aux idées reçues
de leurs précédentes expériences de débat).
Certain-e-s participant-e-s ont au contraire admis leur plus grande
facilité à s'exprimer en public et leur connaissance
d'artifices pour captiver leur auditoire et ont fait l'effort de
ne pas s'en servir pour le bien de la discussion.
Notre qualité d’écoute est plus grande quand
nous sommes calmes. Nous sommes plus calmes quand nous sommes sûr-e-s
de nous. Peut-on manquer d’assurance et bien débattre
quand même ? Le débat doit se faire dans un climat
de sécurité : nous ne venons pas jouer notre peau.
Peut-être que cette sécurité, quand elle n’est
pas intérieure, peut être garantie par l’atmosphère
générale du débat.
Que met-on en jeu de nous-mêmes, de notre identité,
pour être à ce point affecté-e-s dans des débats
contradictoires ? Pour ne pas arriver à se sentir en sécurité,
pour que la peur marque nos discussions ? Identifions-nous des personnes
entières à leurs idées ? Faisons-nous la même
chose avec nous-mêmes ? Nous incarnons-nous dans les idées
que nous exprimons ? Les combats d’idées nous blessent-ils
nous-mêmes plus profondément que ce qu’on croit
? Renforcer nos idées dans un débat revient-il à
nous renforcer nous-mêmes, est-ce qu’on cherche en fait
à se rassurer ? Peut-on tenir à une idée et
ne pas se sentir blessé quand elle est mise à mal
?
Comment exprimer une opinion contraire à celle de l’autre
sans qu’ille ait l’impression d’être lui-même
remis en question ? Peut-être faut-il pour cela que l’antagonisme
soit exprimé clairement.
Vers une meilleure communication des ressentis
(Inspiré de Curarse un@ mism@ sin los peligros de los medicamientos,
brochure de l'association Sumendi, écrite par le docteur
Eneko Landaburu Pitarque)
La base de toute communication passe par l’écoute,
pour qu’un échange puisse être réellement
constructif. Or demander de l’écoute, comme savoir
écouter, n’est pas quelque chose d’inné,
ça peut se travailler. On se retrouve souvent démuni-e-s
dans des situations de crise, alors on peut s’aider de quelques
petites techniques. Voici donc quelques pistes dont on peut s’inspirer.
Tout d’abord, il ne faut pas chercher à occulter ses
ressentis, mais plutôt être à leur écoute.
La tristesse peut ainsi s’évacuer par les larmes et
par les pleurs, la peur par les tremblements et les sueurs froides...
Les traductions physiques de nos sentiments peuvent être une
manière de les gérer, bâiller, se gratter, s'étirer,
libère les tensions musculaires.
Une autre manière d’évacuer, de se décharger
de tensions est bien sûr la parole, et c’est là
qu’intervient l’écoute. On peut solliciter une
personne pour qu’elle nous écoute. Il est alors très
important de sentir que la personne est disponible pour ça,
tout d’abord par respect pour elle, et ses propres fragilités,
mais aussi par souci d’efficacité. Il faut donc trouver
la personne et le moment opportun. On peut aussi écouter
l’autre en premier, ce qui peut être une bonne démonstration
pratique.
Lorsque l’on écoute :
NON… N'interromps PAS le déchargement.
NE donne PAS de conseils ni de solutions.
NE l'interprète PAS ni ne dis ce que tu crois qu'il est en
train de se passer.
N'essaye PAS de raisonner la personne.
N'essaye PAS de lui remonter le moral, de la calmer, ou de lui faire
passer un bon moment.
NE discute PAS ses sentiments et ses pensées.
NE lui enlève PAS d'importance.
N'essaye PAS de satisfaire ta curiosité.
OUI… Parle peu à la personne et aide-la à parler
d'elle-même.
Demande-lui comment elle se sent.
Montre-lui de l'intérêt.
Montre-lui que tu es content-e de l'écouter.
Montre du respect pour ce qu'elle pense et éprouve.
Approuve ses décharges émotionnelles et montre-toi tranquille.
Démontre-lui de l'estime, dis-lui les choses qui te plaisent
en elle, rappelle-lui ses qualités.
On pourrait dire qu’une communication fluide entre personnes
passe par :
1. Moins de reproches et plus de démonstrations d'affection.
Pour être bien nous avons besoin d'être pris-e en compte,
de ne pas être face à l'indifférence des autres.
Mais la plus grande source de mal-être reste souvent le manque
affectif : nous vivons dans une culture qui manque de démonstrations
d'affection, et cela engendre tout un tas de névroses. Nous
devons réapprendre à donner, demander et recevoir des
gestes affectueux : un regard amical, un sourire, un clin d'œil,
une caresse, un baiser, un câlin, un massage, des mots gentils
et valorisants,…
2. Communiquer les ressentiments aussi vite que possible,
sans rendre l'autre responsable de son mal-être. Un "ressentiment"
est un sentiment de mal-être qu'un événement
a déclenché en soi. Ce mal-être nous rend distant-e
par rapport à l'autre. Si on s’habitue à garder
pour soi les choses qui nous blessent, elles finissent par s'accumuler
et la vie en collectivité se change en enfer. Comment faire
?
- Premièrement il faut arrêter de jeter la pierre à
l'autre, et se rendre compte du sentiment qui est né en soi
(UN ADJECTIF : effrayé, triste, rejeté, honteux…)
- Ensuite se rendre compte de l'action qui a déclenché
ce mal-être (UN VERBE : élever la voix, arriver en
retard, rester silencieux-se …)
- Et enfin se rendre compte de comment on pense que l'autre aurait
dû agir. Cette exigence est la cause de la souffrance.
Une fois clair-e avec soi-même, on peut partager le ressentiment
avec l'autre, sans le/la juger ou lui jeter la pierre. "Quand
tu es arrivé-e tard,… je me suis senti-e méprisé-e.".
3. Exprimer ses impressions (ce qu’on pense de l'autre,
ou bien ce qu’on imagine qu'ille pense de soi). Il y a du
vrai dans toute impression, jusqu'à la plus insensée
de toutes (la paranoïa). Une pensée a toujours une cause.
Quand on communique sincèrement ses impressions et quand
elles sont sincèrement contestées, on peut découvrir
la part de vrai. Qu'est-ce qui est certain et qu'est-ce qui ne l'est
pas dans cette pensée qui vient de m'assaillir ?
Pourquoi en suis-je venu à penser ça ?
Bibliographie
- Jo Freeman, La tyrannie de l’absence
de structure, 1970 env.
- Corinne Monnet, La répartition des tâches entre hommes
et femmes dans le travail de la conversation, 1998
- Pratiques anticapitalistes dans la discussion et la transmission
de savoir, 2001
- Pour des collectifs totalitaires, des idées sur l’autogestion
et sa pratique, 2002
- Article sur les réunions dans le bulletin sans-titre numéro
1110, 2003
Féminisation du langage
Mais qu’est-ce dont que cette grammaire fluctuante et farfelue
? Et bien c’est que notre précieux langage n’est
pas neutre : comme tout outil il a un sens, et lorsqu’on dit
que le masculin l’emporte sur le féminin, il faut encore
voir là le reflet d’une société patriarcale.
Les femmes sont réellement invisibilisées puisque
l’on parle au masculin de groupes sociaux composés
d’hommes et de femmes. La féminisation du langage est
donc une manière de casser cette logique et de se réapproprier
un moyen d’expression politique.
Prix libre
Cette brochure est à prix libre : son prix n’est pas
décidé par nous qui la « vendons », mais
par vous qui allez la lire. Alors à vous de voir ce que vous
voulez/pouvez donner. Vous participerez ainsi aux frais de sa diffusion,
vous soutiendrez notre initiative.
Ce que nous demandons en « échange » de cet objet,
ce n’est pas un chiffre rond et trébuchant, mais avant
tout une démarche plus active, plus autonome, que celle d’un
rapport de consommation classique.
Et après ?
Si ces quelques réflexions et récits de pratiques
vous ont interpellés, vous ont donné envie d’expérimenter,
alors n’hésitez pas à nous contacter.
Toutes ces brochures, aisément photocopiables et à
prix libre, sont disponibles à l’infokiosque des 400
couverts, traverse des 400 couverts, près de la gare SNCF
à Grenoble.
Et pour nous contacter, vous pouvez nous écrire à : iosk
at inventati.org.
Le lien d'origine :
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