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Origine : Conférence à Cerisy
http://questionmarx.typepad.fr/files/conf%C3%A9rence-de-cerisy.pdf
Comment penser la « production de l’homme » ?
Comment, plus précisément penser la genèse
des formes subjectives dans l’histoire, c’est-à-dire
la transformation des manières de se rapporter à soi-même,
et comment, plus précisément encore, les penser à
partir des processus d’objectivation dont sont porteurs les
discours à prétention scientifique, ce que l’on
nomme les « sciences de l’homme ». Sur ces questions
Foucault a proposé un certain nombre d’aperçus
qui méritent d’être rappelés et discutés.
Ces rappels par lesquels je commencerai me serviront d’introduction
à une question que je voudrais vous présenter évidemment
très succinctement et donc aussi trop schématiquement
et qui peut se formuler ainsi : l’homme économique
qui s’invente à partir du XVIIe , peut-être un
peu avant, et qui va trouver dans l’utilitarisme classique
et l’économie politique sa formule quasi canonique,
est-il bien encore la figure de l’homme qui domine aujourd’hui
dans l’ensemble des discours sociaux, dans les dispositifs
qui modèlent les pratiques et façonnent les rapports
des individus entre eux ? Ou bien ne sommes-nous pas en face de
nouvelles formes subjectives qui laissent derrière nous la
figure de l’homme économique comme une forme déjà
dépassée de la subjectivité ?
Cette question, c’est l’actualité qui la pose,
qui l’impose, et en particulier la conjoncture des réflexions
et des mobilisations de ces derniers mois.
Je ne mentionnerai ici que le débat qui a lieu aujourd’hui
dans le milieu de la psychanalyse sur la question des nouvelles
formes de subjectivité, sur la question du « néosujet
» dont parlent certains psychanalystes et qui serait affecté
de pathologies inédites. Je me garderai bien d’entrer
dans des considérations cliniques et théoriques dont
je ne maîtrise ni les données ni les termes, mais ce
débat est pour moi le témoignage ou l’écho
d’un problème qui est celui de ce que l’on peut
appeler la question ou le problème de la subjectivité
néolibérale.
Ne sommes-nous pas face à de nouvelles formes subjectives
qui sont étroitement liées aux transformations des
rapports de pouvoir, aux nouveaux systèmes de normes, à
de nouvelles techniques d’assujettissement , en particulièrement
dans le monde du travail ?
I- L’homme produit l’homme
Mais d’abord, il me semble que l’on pourrait utilement
prendre notre départ, puisqu’il s’agit des transformations
de l’homme, de ce socle de réflexions et de problématiques
que nous a légués un certain ensemble de travaux théoriques
entre les années 1950 et 1970 et que l’on a très
improprement qualifié de « structuralisme ».
Très improprement car ce terme était conçu
et employé pour désigner une opposition de la «
structure » à « l’histoire ». Or
c’est très précisément dans ce moment
des « sciences humaines », que le sujet comme histoire
a pu commencer à être pensé contre les philosophies
du sujet et contre les vestiges d’un humanisme traditionnel
au sein des sciences de l’homme.
Depuis lors, on sait que l’histoire humaine n’est pas
l’histoire de l’Homme identique à luimême
dans un monde changeant, elle n’est pas non plus l’histoire
d’une réalisation ou d’une émancipation
liée à une origine et à une essence, c’est
l’histoire des transformations, des mutations de l’homme.
C’est sans doute Michel Foucault qui a le mieux exprimé
ce virage dans de nombreux textes et en particulier dans un entretien
de 1978 où il revient sur son parcours et celui de sa génération
théorique :
« Au cours de leur histoire, les hommes n’ont jamais
cessé de se construire eux-mêmes, c’est-à-dire
de déplacer continuellement leur subjectivité, de
se constituer dans une série infinie et multiple de subjectivités
différentes et qui n’auront jamais de fin et ne nous
placeront jamais face à quelque chose qui serait l’homme
»1.
Cette idée telle qu’elle est formulée par Foucault
est partagée par nombre de chercheurs et d’auteurs
qui remettent en question le caractère supposée intouchable
du sujet ou, comme le dit ailleurs Foucault, son caractère
à la fois fondateur, fondamental et originaire. La grande
question qui a traversé alors la philosophie et la théorie
sociale dans son ensemble a porté sur les processus multiples,
historiques, langagiers, pulsionnels qui produisent le sujet, ou
tout 1 Michel Foucault, « entretien avec Michel Foucault,
(1978 ) publié dans Il Contributo, 4e année, n°1,
janvier-mars 1980, repris in Dits et Écrits, II, 1976-1988,
Quarto, pp.860-914.
au moins les différentes formes de subjectivités
dans l’histoire comme à l’intérieur d’un
même ensemble social. L’homme s’écrit au
pluriel, sans doute, parce qu’il se transforme, parce qu’il
se produit.
Foucault a, comme l’on sait, beaucoup choqué avec
sa formule qui conclut Les mots et les choses sur la « mort
de l’homme » en 1966. Formule qui est parfois retenue
devenue comme le résumé de ces années-là.
Cette formule a semblé mieux qu’une autre exprimer
à la fois la réfutation de l’humanisme et une
nouvelle manière de concevoir l’homme comme un a priori
historique, constitué à une certaine époque,
un a priori historique qui serait d’ailleurs en voie de disparition
du fait de l’émergence tout aussi historique de ces
« contre sciences » que sont pour Foucault l’ethnologie
et la psychanalyse pour autant qu’elles font apparaître
les processus et les structures inconscientes qui constituent les
figures subjectives variables d’une société
à une autre, d’une époque à l’autre.
La « mort de l’homme », c’est donc très
précisément la mise en question de l’a priori
historique de l’homme des sciences de l’homme.
Il y aurait beaucoup à dire et à redire naturellement
sur la « naissance de l’homme » à la charnière
du XVIIIe et du XIXe siècle telle que l’analyse Foucault
dans on livre de 1966, mais l’important est l’affirmation
bruyante et brillante de l’historicité radicale du
sujet humain.
Foucault est revenu plus tard sur cette formule de « la mort
de l’homme » dans l’entretien que je citais à
l’instant de 1978. Ce n’est pas tant de « mort
de l’homme » dont il aurait fallu parler, dit en substance
Foucault, que de « production de l’homme ». Parler
de « mort de l’homme » c’était contester
aux sciences humaines la prétention et l’illusion de
considérer l’homme comme le grand oublié des
sciences, ou pour reprendre le titre d’Alexis Carrel, comme
l’« inconnu » dont on découvrirait tous
les jours un peu plus les secrets cachés2. Le retour critique
de Foucault sur sa formule est précieuse. En parlant de «
mort de l’homme », il voulait dire qu’au bout
des sciences de l’homme, on ne constate pas la découverte
d’une essence de l’homme, au terme du parcours, on ne
trouve jamais l’homme originaire, l’homme essentiel,
on ne trouve jamais que ce que l’on y a mis, on n’y
découvre jamais que l’a priori historique que l’on
ne cesse de construire en faisant semblant de le découvrir.
C’est par cette objectivation continue que se constitue le
sujet historique, que procède la subjectivation.
2 A.Carrel, L’homme cet inconnu, Livre de poche, (première
édition 1935).
C’est sans doute là que Foucault rejoint Marx, et
c’est bien là qu’il reconnaît d’ailleurs
son accord profond avec l’inspiration de Marx pour qui «
l’homme produit l’homme ».3 Marx n’a certainement
pas été le premier a pensé que l’homme
se faisait en agissant. On trouverait dans la filiation des empiristes
et des sensualistes un nombre d’assertions qui disent que
l’homme est fait et se fait par son expérience corporelle
et sensorielle, qu’il se produit par ses rencontres, par l’expérience
des objets du monde, par son éducation, par la vie comme
la grande éducatrice des hommes. Et je ne citerai ici qu’Adam
Ferguson, dans son Histoire de la société civile :
« l’homme est jusqu’à un certain point
l’artisan de ses façons d’être aussi bien
que de sa fortune ». C’est bien de cela que Marx a hérité,
et ce que Foucault à sa manière a retrouvé.
Parmi les circonstances dans lesquelles nous agissons il y a ce
qui pèse dit Marx au début du 18 Brumaire sur le cerveau
des vivants. Il y a même plus encore : les hommes agissent
depuis ce qu’ils sont, en tant que sujets qui n’ont
pas choisi ce qu’ils sont, leur façon qu’ils
ont de se rapporter à eux-mêmes et aux autres, mais
qui en agissant comme acteurs historiques travaillent à leur
propre transformation sans savoir par avance ce qu’ils deviendront
du fait de leur action, ce que leur propre action fera d’eux-mêmes.
D’où l’importance de revenir sur l’histoire
non pas des mentalités mais des subjectivités , des
manières dont les hommes se conçoivent, de leurs pratiques
et de leurs rapports qui sont liés à ses conceptions.
D’où l’importance surtout des normes de pensée
et de conduite qui façonnent les subjectivités historiques
de l’homme.
II - La naissance de l’homme économique
J’en viens maintenant à ce qui constitue le fond
de notre expérience historique en Occident, à ce qui
est, je crois, une « mutation anthropologique » très
profonde, pour reprendre une formule de Marcel Gauchet. Cette mutation
consiste non pas en quelques variations dans les représentations
que l’homme a de lui-même mais dans un changement dans
le fondement même du système des normes de pensée
et de conduite. Cette mutation renvoie à la naissance de
l’homme économique.
3 Foucault,op.cit., p. 893.
L’homme économique est une invention historique qui
s’est élaborée bien avant que l’expression
n’ait été forgée sous sa forme latine
d’homo oeconomicus par des auteurs allemands et italiens au
XIXe siècle. Bien avant également l’utilitarisme
classique d’un Jeremy Bentham, qui en a donné la formule
la plus nette, et en a tiré des conséquences impressionnantes
quant aux arrangements politiques, sociaux, philosophiques, linguistiques
même qui lui correspondaient.
Que faut-il entendre par là ? Pour les uns, il faut y voir
le postulat de l’économie politique, celui de l’homme
calculateur et maximisateur, de cette petite « machine à
calculer » dont parlait Marcel Mauss que supposent les raisonnements
économiques ?
Mais ce n’est pas l’économie politique qui au
XVIII ou au XIX e siècle a inventé cet homme.
L’homme économique n’est pas d’abord,
il n’est pas seulement l’homme de la science économique,
il le précède, il le déborde, il en est plutôt
l’une des conditions historiques d’apparition et de
développement.
Mais comment définir cet « homme économique
» ? C’est le support individuel d’une économie
humaine totale, complète et d’une grande simplicité,
quand bien même elle a donné lieu à des élaborations
les plus variées, les raffinées . Il est le corrélat
d’une nouvelle anthropologie normative, la figure individuelle
d’un nouveau régime de normativité dont le principe
est l’intérêt. L’intérêt,
c’est-à-dire un « principe d’action »,
une loi de la conduite humaine posée comme universelle, et
pour cela même un moyen, le seul moyen d’influence de
la conduite d’un sujet. Un intérêt à entendre
de la manière la plus large et la plus diverse possible,
un principe dont toute l’importance tient à sa valeur
différentielle. L’intérêt peut prendre
de multiples définitions, il peut être rapporté
à l’égoïsme, aux passions, aux besoins,
aux désirs de toute sorte. Mais sa valeur différentielle
tient à son opposition aux catégories normatives alors
en usage en Occident chrétien, aux vertus et aux devoirs,
et surtout à ce qui en constituait l’horizon, le fondement
: le péché et le salut. L’homme ne sera plus
défini par le péché, mais par l’intérêt.
Le but qu’il poursuit ne sera plus le salut de l’âme,
mais le bienêtre du corps.
La morale et la politique auront pour corrélat un homme
qui sera défini par la recherche de son intérêt,
par la satisfaction de son amour-propre, par les motivations passionnées
qui le font agir. Le nouvel homme est un être de désir,
enchaîné à ses passions, mû par la recherche
du gain ou les plaisirs de la vanité. L’intérêt,
le besoin, le désir, la passion sont les moteurs de l’action.
L’homme est un actif, un être d’action qui agit
pour satisfaire son désir, qui travaille pour sa conservation,
pour ses besoins, qui commerce avec autrui pour obtenir ce qu’il
n’a pas contre ce qu’il n’utilise pas4.Cet homme
désire, travaille et accumule les connaissances pour les
mêmes raisons : toute connaissance vient de l’intérêt
et le savoir humain n’est jamais que la science d’un
être guidé par son intérêt.
Mais surtout l’homme économique, l’homme de
l’intérêt est appelé à se gouverner
lui-même, à se gouverner selon et à partir de
son propre intérêt et non à partir d’une
conformité vertueuse à un modèle d’excellence
ou selon un chemin du salut que lui aurait enseigné la religion.
Il ne peut même se gouverner et être gouverné
que par le principe qui le fait agir. Le principe d’action
est un principe de régulation interne à la conduite.
Comment reconstruire la normativité sur le principe de l’intérêt
? Par la considération des possibilités de contrainte,
de discipline et de contrôle sur soi qu’impose la satisfaction
elle-même.
Le devoir n’est rien d’autre qu’un intérêt
bien compris, c’est-à-dire qu’un intérêt
qui est calculé suffisamment bien pour prendre en compte
l’ensemble du champ de forces dans lequel il cherche à
se satisfaire. La poursuite de son intérêt est le moyen
d’assurer un pouvoir sur soi-même, de se discipliner,
de se policer pour atteindre la satisfaction raisonnable. Cette
discipline de soi par la poursuite de l’intérêt
et par l’industrie définit le basculement moderne du
régime moral et politique. On ne doit plus rien attendre
des préceptes de la religion, on doit se défier des
caprices du souverain. La droite conduite personnelle et la bonne
politique ne relèvent que de mécanismes humains naturels.
L’intérêt est un principe d’action qui
a sa propre régulation interne. Le gouvernement de soi consiste
à réduire la douleur et accroître le plaisir
selon un juste calcul des conséquences de son action. C’est
cette faculté de calcul qui sera le premier régulateur
de notre conduite, et non plus ces espérances de salut et
ces craintes de l’enfer désormais regardées
comme de moindre efficacité 5. C’est toute la problématique
de « l’intérêt bien entendu », dont
Tocqueville parle si bien dans sa seconde Démocratie en Amérique.
Le nouveau régime normatif ne suppose rien qui transcende
le monde naturel dans lequel nous vivons et, étant donné
notre constitution naturelle, nous sommes parfaitement capables
de nous gouverner nous-mêmes. Et si nous devons quand même
être gouvernés ce ne peut être que par notre
intérêt.
4 Cf. Christian Laval, L’homme économique, Essai sur
les racines du néolibéralisme, collection Essais,
Gallimard, 2007.
5 Jeremy Bentham réduira la sanction religieuse à
bien peu de choses dans la « déontologie » qui
découle de cette nouvelle économie morale de l’homme.
On voit par là que cet homme de l’intérêt
participe d’une normativité d’un nouveau genre
qui ne repose plus sur la manière dont les sujets doivent
accomplir un certain but fixé à l’avance, se
conformer à certaines lois éternelles du monde, se
plier au respect de commandements qui auraient un Auteur, qui formeraient
une Nature donnée une fois pour toute, qui auraient à
se racheter d’une faute commise à l’origine.
Les règles à suivre ne sont pas des commandements,
ne sont pas des modèles vertueux imposés, ce sont
des principes d’action qui sont inscrits dans un corps individuel
comme ils sont inscrits d’ailleurs dans le corps même
de la société.
La norme n’est plus une loi préalable et extérieure
à l’existence, elle n’est pas léguée
par une tradition, elle n’est pas une parole qui répète
une origine, elle n’est pas située dans un outre-monde,
elle dépend d’un principe propre à l’espèce
humaine implanté dans son fonctionnement individuel et collectif
pour sa propre conservation.
Le fait décisif est qu’à partir de cette constitution,
la morale et la politique s’ordonnent aux « lois naturelles
», lesquelles expriment une nécessité inscrite
dans les choses elles-mêmes.
Morale et politique accompagnent la nature, la respectent, en sont
même une partie intégrante : l’éthique
et l’action gouvernementale imposent même de ne pas
brusquer « le cours naturel des choses », mais de l’orienter,
de le guider6. Dans le fonctionnement de l’homme, il est un
principe régulateur qui peut et qui doit servir de principe
normatif, un mode de fonctionnement connaissable par la science
aussi bien que le mouvement des planètes, et qui sera au
principe de la loi, qui en sera le fondement, qui sera la norme
scientifique de la loi positive. Renversement fondamental : il n’y
a rien d’autre en l’homme comme boussole qu’un
petit principe honni des moralistes et des religieux, l’intérêt.
Et il ne s’agit rien de moins que de reconstruire autour de
ce pivot, de ce principe subjectif élémentaire et
jusque-là tout entièrement négatif, un nouveau
monde, non seulement de nouvelles philosophies, mais une nouvelle
morale, une nouvelle politique. En un mot, une nouvelle anthropologie
aux multiples visages mais qui part d’un même et unique
problème :
comment penser cet homme, son gouvernement, son commerce, ses connaissances,
à partir de ce principe qu’il a en lui, qui le constitue,
le fait mouvoir et que l’on a tôt appelé son
intérêt.
En d’autres termes, l’homme de l’intérêt
intéresse les dites sciences humaines en tant qu’elles
sont des « sciences morales et politiques », c’est-à-dire
des sciences du gouvernement de l’homme. Si cet homme de l’intérêt
est objet de science, cette science a d’abord été
une science relative à la manière dont il faut le
gouverner, la science relative à un art de le gouverner.
Cela veut dire que les sciences de l’homme ont eu à
jouer un rôle normatif essentiel, et surtout deux sciences
, celle du corps individuel, celle du corps collectif , en tant
que si l’on comprend comment un corps individuel ou collectif
fonctionne, on sait du même pas comment il doit être
gouverné. C’est dire la place que joue la science dans
cette redéfinition de la normativité , et en particulier
la médecine et l’économie.
6 Aussi est-ce à bon droit que M. Foucault parle à
ce propos d’un « naturalisme gouvernemental »,
cf. Naissance de la biopolitique, Seuil-Gallimard, p. 63.
Le principe d’intérêt va s’appuyer sur
une détermination physiologique sur le plan individuel de
la conduite morale et sur une détermination économique
(au sens de l’économie politique) au plan collectif.
Le nouveau principe moral et politique va s’incarner doublement
dans un corps individuel et dans un corps collectif. Dans un corps
individuel ? Tout part de là, de ce plan élémentaire
des vibrations nerveuses qui font éprouver plaisir et peine,
qui attirent vers les objets de plaisir et font fuir les objets
de peine. Toute la connaissance, toute la morale, et toute la politique
s’enracine dans ce simple mécanisme du plaisir et de
la peine à quoi l’on parvient lorsqu’on remonte
jusqu’au principe le plus simple de l’action humaine
et que l’on se débarrasse de toutes les fausses connaissances
que l’on en avait jusque-là.
L’un des auteurs les plus significatifs de cette «
fondation physiologique » de l’homme est David Hartley,
dans ses Observations on Man, his Frame, his Duty, and his expectations,
(1748), qui s’efforce de reconstruire l’ensemble du
système normatif à partir de sa théorie des
vibrations et de l’association. Tentative parmi d’autres,
mais particulièrement significative, d’une refondation
de la morale et de la politique à partir du corps humain,
de sa constitution nerveuse.
Cette économie humaine fonde l’action politique, elle
lui fournit les fins générales :
l’amélioration du bien-être ; la mesure : l’utilité
des lois ; le moyen d’action : le matériau plastique
des sensations transformées par l’imagination. C’est
en s’adressant directement ou indirectement aux ressorts premiers
de l’action humaine que l’on aura prise sur les hommes
et non en s’adressant à leur piété ou
à leur honneur.
Mais l’essentiel avec ces « lois de l’action
» est sans doute l’affirmation de l’indépendance
relative de l’individu dans ses échanges avec autrui,
dans la conception de son intérêt, dans ses jugements
moraux sur lui et sur les autres. La limite du pouvoir souverain
réside dans la capacité de calcul par chacun de son
propre intérêt, des moyens de le satisfaire, des conséquences
à en attendre. Cette capacité de jugement, on se doute
qu’elle ne s’arrête pas aux seuls intérêts
personnels et qu’elle s’étend aux intérêts
d’autrui et de toute la société. de Smith comme
la logique panoptique de Bentham en sont des formulations particulières.
Cette limitation de la souveraineté se retrouvera dans l’idée
que le système des intérêts constitue un mécanisme
qui a ses propres lois de fonctionnement qu’il ne faut pas
déranger par des interférences politiques, des caprices
et des coups de force arbitraires. L’action gouvernementale
se trouve normée par l’économie politique dans
la considération du corps de la société conçue
comme un espace d’interdépendance des intérêts
doué de certaines
qualités d’équilibre, de mouvement, d’enrichissement,
de moralisation, etc Un corps individuel doté d’un
mécanisme régulateur, un corps collectif doté
lui aussi d’un mécanisme régulateur, voilà
ce qui constituera le socle du libéralisme classique, ou
plus exactement l’un des socles, l’autre étant
le jusnaturalisme.
Une invention morale et politique
D’où est venu cet homme économique ? Il n’est
pas venu de la science économique. Il ne vient pas d’une
science qui aurait enfin découvert l’homme dans sa
vérité nue. Il est né d’un problème
moral et politique posé aux gouvernants confrontés
à des transformations économiques et sociales du capitalisme,
et pris dans les logiques politiques de rivalité de puissances.
Ce ne sont pas les économistes qui ont imposé leur
vision du monde. Ce sont plutôt les gouvernants, les moralistes,
le théologiens, tous ceux qui étaient en prise avec
la question du gouvernement des hommes qui ont mis en question la
manière ancienne de penser l’ordre moral et politique.
L’homme de l’intérêt est d’abord
une maxime pratique, un principe de conduite et de gouvernement,
relevant d’un registre moral et politique. Comme l’ont
montré de nombreux travaux sur la « raison d’état
», sur les « politiques de l’intérêt
» au XVI et XVIIe , la réflexion sur les « arts
de gouverner » a joué en ce domaine un rôle crucial.
Ce gouvernement par l’intérêt individuel n’est
en rien séparable de l’utilité de l’État,
de sa prospérité, du bien-être de la population.
C’est bien un complexe moral et politique, une structure de
pensée cohérente qui se met en place en Europe dès
l’époque de la Renaissance, celle précisément
que les historiens situent comme la grande période de l’Humanisme.
Cet homme de l’intérêt apparaît comme un
problème moral et politique : comment gouverner un tel homme
?
comment peut-il être conduit par un gouvernement s’il
se conduit selon son seul intérêt ?
Toutes les formes de pouvoir dont on a jusqu’alors usé
pour le discipliner, le réprimer, le conduire, doivent être
repensées.
Ce sont également les discours théologico-politiques
de la souveraineté qui se sont mêlés de considérations
d’utilité et qui vont penser le rapport du souverain
aux sujets comme des rapports d’intérêt réciproques
; ce sont les morales qui vont se naturalisent et vont chercher
dans l’anatomie et dans la physiologie, le principe et les
règles des forces qui peuvent orienter les individus. Et
ce sont bien entendu ces grands et ces petits moralistes du XVIIème
siècle qui vont rapporter les vertus à leur fausseté
foncière et analyser les rapports humains, tous les rapports
humains comme faits d’une seule texture, celle de l’intérêt.
C’est ce que dit si bien Jacques Esprit, l’ami et rival
de La Rocherfoucault : « Tout le monde admire cette prodigieuse
diversité des marchands qu’on voit dans toutes les
grandes villes, et l’on ne peut assez s’étonner
que le désir du gain ait mis dans le commerce non seulement
ce qui est nécessaire à la conservation et à
la commodité de la vie, mais aussi ce qui sert au luxe et
à la volupté.
Mais il y a peu de gens qui prennent garde que tous les hommes
sont des marchands, qu’ils exposent tous quelque chose en
vente (…)( La Fausseté des vertus humaines, 1678).
Et pour ces moralistes, ce n’est pas seulement que tous les
hommes, quelles que soient leur occupation, aient quelque chose
à vendre, c’est que, quoiqu’ils fassent, toutes
leurs activités et toutes leurs relations aux autres sont
des rapports marchands, ou peuvent être interprétés
comme tels.
Avec Jacques Esprit on aura reconnu l’écho du coup
de tonnerre du jansénisme, par trop négligé
par les historiens et sociologues, en particulier par Max Weber,
dans cette extraordinaire mise à jour et mise à l’ordre
du jour de la façon dont une société capitaliste
tournée vers l’enrichissement, le profit, le bien-être,
donc par l’égoïsme peut tenir, et non seulement
peut tenir mais même « mimer la charité »
selon la parole de Pierre Nicole. Un ordre de la concupiscence est
possible, et non seulement il est possible mais il entraîne
la prospérité. C’est avec la boue que l’on
construit l’édifice humain, ce sont les vices qui trament
les rapports sociaux, et non point les vertus. C’est avec
le mal qu’on peut faire le bien. On a là une proposition
majeure, d’abord négative, d’abord critique qui
sape l’ordre normatif ancien, et qui vient le miner de l’intérieur.
L’augustinisme janséniste et calviniste se conjoindront
dans cet extraordinaire provocation de Mandeville en 1714 dans sa
Fable des abeilles : les vices privés font la vertu publique.
Le retournement du principe normatif est ici parfaitement formulé
sous forme scandaleuse :
ce qui était vice, l’enrichissement pour lui-même,
l’égoïsme, la vanité, enfin tout ce qui
relève de ce principe de l’intérêt devient
le principe de l’action individuelle et le moyen de la régulation
collective. Comme l’a souligné le juriste janséniste
Jean Domat, c’est le poison du péché qui est
le remède dans la cité terrestre, c’est l’égoïsme
qui fonde le lien social.
Avec ce nouveau régime normatif on entre progressivement
dans un ensemble de problèmes pratiques, institutionnels,
qui sont liés à un certain nombre d’exigences
: quelle politique, quelle législation, quelle action gouvernementale
sont nécessaires pour gouverner un tel homme économique
? Si nous avions plus de temps il faudrait évidemment présenter
un peu longuement un moment charnière, un moment essentiel
qui est le « moment benthamien ».
Bentham comprend que si l’homme est un être gouverné
par le plaisir et la peine, c’est tout le système normatif
qui doit être changé de fond en comble. Il saisit que
depuis longtemps déjà, dans la pratique des gouvernements,
il était question d’une politique qui cherchait non
à imposer des modèles de conduite vertueuse, qui ne
visait plus au « salut de l’âme », mais
à influencer les intérêts, qui cherchait à
les éduquer, les canaliser, les modérer, qui cherchait
surtout à fixer les termes et les chiffres du calcul individuel
par lequel chacun déterminait sa conduite. Pour le dire autrement,
Bentham essaie de penser le mode de gouvernement moderne comme «
conduite des conduites », comme « conduction »
: si l’homme doit se gouverner lui-même, le gouvernement
des hommes n’est pas tant un commandement direct qu’un
guidage indirect, un pilotage à distance, un ensemble de
dispositifs incitatifs et dissuasifs, éducatifs et rééducatifs
qui favorisent l’individualisation maximale de la conduite
souhaitable selon « l’intérêt bien entendu
».
Cette présentation est évidemment scandaleusement
rapide. Il faudrait dire toutes les complexités, toutes les
contradictions, tous les refus qu’elle a impliqués.
Il faudrait dire combien la modernité morale et politique
est aussi celle des droits de l’homme, de la sympathie, de
la solidarité, de la reconnaissance, et l’on pourrait
faire aussi bien l’histoire de toutes les oppositions et de
toutes les tensions que cette anthropologie a rencontrées.
Je voudrais terminer cette brève présentation de
l’homme économique en soulignant la profonde ambivalence
de ce nouveau régime de l’intérêt, une
ambivalence qui trouve justement en Bentham sa meilleure illustration.
Si le principe de l’intérêt est un principe de
limitation de l’exercice de la souveraineté sur les
individus et sur les sociétés, précisément
en ce qu’ils sont régis par des mécanismes,
il invite aussi à un gouvernement indéfini des intérêts
eux-mêmes. Autrement dit, puisque l’homme est gouverné
par l’intérêt, cet intérêt est ce
par quoi il est possible de conduire l’homme partout en tout
instant, sans même qu’ils s’en aperçoivent.
Et cet intérêt dépendant bien sûr de tous
les objets, conditions, circonstances dont l’individu fait
l’expérience, il y a là un champ immense à
la « gouvernementalité », c’est-à-dire
à la conduite des individus et des sociétés.
A commencer par l’éducation. Il suffit, dit Bentham,
de savoir utiliser le registre de l’intérêt,
de comprendre les ressorts de l’action, pour être pleinement
maître des hommes. Principe de limite qui arrête le
souverain, principe de gouvernement sans limites des intérêts.
Ce qui nous amène à une question centrale aujourd’hui.
Sommes-nous confrontés à « un monde sans limites
» , à des subjectivités sans limites, ou encore,
à une norme de l’illimitation aux effets subjectifs
originaux. Cette question, c’est celle du néolibéralisme.
III- Y a-t-il un sujet néolibéral ?
En quoi le néolibéralisme se distingue–t-il
de la figure de l’homme économique ? en quoi le prolonge-t-il,
en quoi le modifie-t-il ?
La question est complexe et dépend de ce que l’on
entend par néolibéralisme. Si, comme nous le faisons
avec Pierre Dardot, nous le définissons comme une logique
normative qui fait de la concurrence généralisée
le principe d’action et l’entreprise le modèle
de conduite, on peut percevoir des éléments de continuité
et des éléments d’inflexion.
Plus précisément, le néolibéralisme
doit être compris comme un ensemble de discours, de dispositifs,
de disciplines conduisant à la transformation du mode de
gouvernement des hommes, des relations sociales et des subjectivités
avec pour norme la concurrence généralisée.
Le néolibéralisme, c’est pour le dire en bref,
la construction d’un individu-entreprise, autocentré,
maximisateur, cherchant à capitaliser les ressources pour
accroître son pouvoir et ses biens personnels.
La rationalité néolibérale a pour originalité
d’étendre la logique du marché à toutes
les sphères de l’existence humaine, y compris la sphère
politique. Une telle extension affecte profondément la relative
autonomie jusque là reconnue à la sphère politique.
Or la démocratie libérale reposait sur une séparation
plus ou moins nette entre le politique et l’économique.
Soumettre l’action de l’Etat aux impératifs
de la « performance » et du « résultat
» ainsi qu’à la logique comptable qu’ils
imposent, c’est justement effacer cette séparation.
Tout découle de là. La démocratie libérale
faisait prévaloir dans le champ de l’action étatique
la norme du droit public, la rationalité néolibérale
tend à transformer l’Etat en une entreprise soumise
comme toutes les autres aux règles du droit privé.
L’exigence d’une universalisation de la norme de la
concurrence excède largement les frontières de l’État,
elle atteint directement jusqu’aux individus considérés
dans le rapport qu’ils entretiennent avec eux-mêmes.
La « gouvernementalité entrepreunariale » qui
doit prévaloir au plan de l’action de l’État
trouve en effet une manière de prolongement dans le gouvernement
de soi de l’« individuentreprise », ou, plus exactement,
l’État entrepreneur doit conduire indirectement les
individus à se conduire eux-mêmes comme des entrepreneurs.
Le mode de gouvernementalité propre au néolibéralisme
recouvre donc l’« ensemble des techniques de gouvernement
qui excèdent la stricte action étatique et orchestrent
la façon dont les sujets se conduisent pour eux-mêmes7
». L’entreprise est bien promue au rang de modèle
de subjectivation.
Quelle inflexion peut-on repérer par rapport à l’homme
économique « classique ? Si l’intérêt
permettait une totalisation de l’action et de la conduite,
comme on le voit bien dans la doctrine benthamienne, dans les faits,
les démocraties libérales ont fonctionné selon
un principe de séparation effective des sphères et
des univers sociaux et politiques. Avec le néolibéralisme,
et en particulier avec la redéfinition de l’action
publique ordonnée au principe de compétitivité,
on assiste à une nouvelle forme de totalisation autour de
la pression à la performance et du modèle de l’entreprise
comme forme d’expérience, d’activité et
de vie généralisable.
Mais ce qui est beaucoup plus nouveau, c’est la manière
dont le néolibéralisme n’est plus comme le libéralisme
classique un principe de limitation, mais un principe d’illimitation.
Le principe d’action du néolibéralisme n’est
plus fondé sur un postulat d’équilibre. La petite
machine homéostatique des plaisirs et des peines inscrits
dans le corps humain déterminait une conduite guidée
par « l’intérêt bien entendu ». La
rationalité consistait à s’arrêter quand
le mal excédait le plaisir. De la même manière,
le gouvernement s’arrêtait quand son intervention créait
plus de problèmes qu’elle n’en résolvait,
quand son interférence gênait l’action spontanée
des individus. Le grand problème moral et politique du libéralisme
était celui de la limite.
Cette problématique de la limite, que l’on retrouvait
dans le libéralisme comme réflexion sur la séparation
des sphères, comme équilibre des pouvoirs, était
en particulier fondé « naturellement » dans le
fonctionnement des machines physiologiques du corps humain, et dans
le fonctionnement de la machine économique du marché,
c’est-à-dire dans le système des intérêts
interdépendants, du fait de la division du travail. L’homme
économique avait un cadre corporel fixe, un ancrage dans
un corps de même que le monde économique était
d’abord la production d’objets plaisants ou déplaisants.
Nous étions alors dans un capitalisme matériel qui
pouvait se décrire très naïvement comme la production
par un individu sensible, habile et actif d’objets satisfaisant
des besoins. Un monde de marchandises qui avaient , comme chez Marx
encore une valeur d’usage.
7 W. Brown, Les habits neufs de la politique mondiale, Néolibéralisme
et néo- conservatisme, Les prairies ordinaires, 2007, p.
56.
Si toutes les institutions, à commencer par l’État,
sont des entreprises, si toutes les lois ne se réfèrent
ultimement qu’à la loi de la concurrence, la subjectivité
en ce qu’elle dépend d’un système de normes
n’en peut être qu’affecté.
Il semble que nous soyons passés à autre chose. Non
plus le monde des limites inscrites dans des fonctionnements corporels,
matériels, mais un monde de l’illimitation, qui correspond
d’ailleurs assez bien à la logique d’accumulation
indéfinie du capital sous sa forme financière.
Un monde non d’équilibre, mais un monde de performance
indéfinie pressée par la concurrence sans repos et
sans fin. En un certain sens, un univers social et mental beaucoup
plus en phase avec la logique du « toujours plus » du
capital qu’avec les lois supposées de la complémentarité
et de l’harmonie, fût elle artificielle, des marchés.
De ce point de vue, la norme sociale de l’entrepreneunariat
en dit long sur les nouveaux modes subjectifs . La question morale
et politique telle que l’utilitarisme la posait restait dans
les termes anciens du bonheur. Il n’en est plus question car
elle supposait la référence à un équilibre,
à un repos. La question est celle de la performance, de l’intensification,
de la marche forcée. En d’autres termes, le système
normatif dominant obéit à un principe de dépassement
continu des limites. Toujours plus loin, plus haut, plus vite, plus
fort, comme dans le sport de « haute compétition ».
Le néolibéralisme se donne un principe de dépassement
des possibilités de corps, un principe qui oblige à
faire toujours plus, à être toujours plus. Dépassement
indéfini, dans la jouissance et la performance, ce que nous
avons appelé l’ultrasubjectivation, soit un mode de
formation de la subjectivité fondée sur le principe
du dépassement indéfini des résultats, des
bénéfices, de la productivité, et surtout un
dépassement de soi-même. La subjectivité néolibérale
c’est un rapport à soi comme dépassement indéfini
de soi-même.
La normativité prend alors un nouveau tour : celle de l’absence
de limite, ou plutôt du déni de toute limite. Toute
norme ne peut être que moyen de performance supplémentaire.
Si l’on suppose, en sociologue classique ou en freudien, que
les institutions ont pour principe de distribuer et de fixer des
places, de fixer des identités, de limiter des pulsions,
on doit s’interroger sur les effets que peut avoir la transformation
de toutes les institutions en entreprises soumises au principe suprême
de la compétitivité, l’injonction faite à
chacun de devenir une entreprise, de fonctionner comme une entreprise
toujours en quête de performance accrue. Peut-on donc se faire
les sujets de cette course à la performance et de ses récompenses
imaginaires et avec quelles conséquences ? Le « nouvel
homme » est-il en mesure de s’imposer longtemps à
lui-même les contraintes de la performance, dans l’espérance
de la « réussite » ?
En tout cas, la question de l’homme se pose aujourd’hui
de manière bien différente que dans les années
1950 ou 1960. Nous ne sommes plus en train de combattre les idéologies
humanistes et les philosophies du sujet. Le néolibéralisme
s’affranchit allègrement de l’origine, de la
nature, du corps, ou plus exactement , et de façon risquée,
suppose que tout dans l’homme est transformable. Il assume
en quelque sorte à sa façon, et de façon radicale,
l’historicité du sujet, sa malléabilité,
sa modélisation, sa normalisation. Il suffit de le mettre
dans les conditions de compétition, de l’exposer aux
risques, de le soumettre aux menaces « objectives »
du marché pour obtenir de lui ce « toujours plus »
nécessaire à la plus-value généralisée.
La réflexion sur l’homme prend nécessairement
un tour nouveau quand se profilent les perspectives de la transhumanisation
dans la figure fantasmatique du cyborg, du posthumain biotech ayant
dépassé les limites de son corps, ayant aboli ses
limitations biologiques. Nous ne sommes plus à l’heure
où il s’agirait de combattre les vieilles philosophies
humanistes faisant de l’homme un point fixe, mais plutôt
au moment où l’on peut constater que le sujet est conduit
par les dispositifs du pouvoir à une nouvelle forme de subjectivation
ordonnée au principe de l’illimitation. Il n’est
peut-être plus temps de s’en prendre à l’homme
fixe de l’humanisme, à l’homme et à la
société des homéostases et des équilibres.
Avec le néolibéralisme, nous avons affaire au système
des excès obligés, du sans limite contraint. Ce n’est
plus le calcul qui est autodisciplinant, c’est la pression
de la concurrence, l’exigence du toujours plus. Si la nouvelle
norme néolibérale ne se réduit donc pas à
l’utilitarisme classique, il ne suffit pas à la science
sociale de se poser comme un anti-utilitarisme. Il convient, qu’avec
la psychanalyse, elle s’interroge sur le devenir de l’homme
dans le régime normatif mutant qui porte le nom de néolibéralisme.
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