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Origine : http://www.journaldumauss.net/spip.php?article91
De la thèse d’Antoni Negri et de Michael Hardt, les
auteurs partagent deux idées : d’une part, que le local
n’est plus le lieu privilégié de la lutte contre
le global, et d’autre part, que la classe ouvrière
n’est plus le lieu défensif par excellence. Par contre
ils souhaitent démontrer dans cet ouvrage qu’il n’y
a plus lieu de croire en un dépassement du capitalisme, aussi
devons-nous mettre fin à « cette confiance toute marxienne
dans les pouvoirs du progrès ».
Les auteurs souhaitent aussi démontrer qu’à
vouloir sauver Marx, A. Negri et M. Hardt sont conduits à
en révéler les impasses les plus indépassables.
P. Dardot, tout d’abord, interroge la capacité de
la « multitude » à devenir un sujet politique.
Il relève que ce concept a, chez A. Negri et M. Hardt, une
positivité qu’il n’a pas chez Platon, Hobbes
et même chez Spinoza dont se réclament les auteurs
d’Empire et de Multitudes. Spinoza souligne que la multitude
peut devenir la foule, c’est-à-dire un instrument passif,
manipulé, alors qu’A. Negri et M. Hardt en font d’emblée
un sujet actif. Comment expliquer cela ? A. Negri et M. Hardt en
fournissent l’explication au moyen d’une lecture qui
se veut fidèle et actualisée de Marx. Ils reprennent
la thèse selon laquelle l’exploitation est la privatisation
des résultats de la production commune.
L’exploitation, c’est l’expropriation. Dès
lors le prolétariat désigne, comme classe, l’ensemble
des pauvres, les personnes qui sont dépouillées de
tout. Le prolétariat n’a pas d’intérêt
car il est dans la nudité de la non-propriété,
aussi est-il en acte l’expression du commun. Ce commun est
d’abord local mais c’est le rôle révolutionnaire
du capitalisme que d’étendre peu à peu ce commun
à la planète entière. L’expansion des
marchés conduit à socialiser davantage le travail.
Pour Marx, le communisme présuppose la réalisation
du marché universel. Ce faisant, le capitalisme court à
sa perte car il produit un « devenir-homogène »
des conditions d’existence du prolétariat et constitue
ainsi la force qui le renversera. Comme masse, l’action du
prolétariat est le communisme. Sa tâche est d’abolir
la souveraineté au niveau global. Mais si l’on pouvait
croire au 19ème siècle que le pauvre était
le salarié, ce dernier étant effectivement dénué
de tout, de ses instruments de travail comme de la propriété
des résultats de la production, aujourd’hui tel n’est
plus le cas. Le fordisme a permis au salarié de consommer,
il n’est donc plus exclu de la propriété du
procès de production. Si le pauvre n’est plus le salarié,
alors qui est-il ? Pour le savoir, A. Negri et M. Hardt ont revisité
le procès actuel de la production. Ils ont pris acte de l’hégémonie
nouvelle du travail immatériel, en particulier du fait de
l’émergence et de la généralisation des
technologies de l’information (TIC). Les TIC révèlent
un phénomène plus vaste, qui a seulement été
aperçu par Marx. Le travail immatériel est de la production
de commun, c’est même la source majeure de productivité
collective. Il croît quand on le partage, à l’inverse
des biens et services matériels. Et le travail immatériel
a lieu partout, y compris en-dehors des usines. Si le salarié
est désormais relativement riche, le pauvre, celui qui est
privé des résultats de la production commune, c’est
donc le chômeur, le migrant, qui sont les sources méconnues
de la productivité. L’autorité ne fait que venir
encadrer cette puissance productrice. La lutte est une lutte communicationnelle.
La communication étant désormais globale, la multitude
agit à cette échelle. Son activité communicationnelle
produit de l’être-commun (commonality), de la res communis,
et non de la res publica, de la communauté, du peuple, qui
impliquent de l’unité imposée par en haut.
Mais le pouvoir de la multitude n’est qu’en puissance.
Comment la faire passer à l’acte ? P. Dardot montre
qu’A. Negri et M. Hardt restent très flous sur la capacité
de la multitude à prendre une décision. Ils évoquent
des moments fondateurs, une « émergence ». Il
en conclut qu’A. Negri et M. Hardt se heurtent à un
obstacle indépassable de la théorie de Marx : une
ontologie qui fait obstacle à toute véritable théorie
de la décision politique. La multitude, n’étant
que positivité, ne peut admettre de décision au sens
plein du terme c’est-à-dire l’affirmation d’un
choix entre des options incompatibles qui seraient pourtant toutes
dignes d’un certain intérêt.
C. Laval, de son côté, pose deux questions : y a-t-il
réellement une hégémonie du travail immatériel
dans l’activité humaine ? Et si tel est le cas, cela
a-t-il des chances de faire advenir le communisme ? La première
thèse passe par une relecture de Marx à l’aune
des théories économiques sur les sources immatérielles
de la productivité. Pour A. Negri et M. Hardt, Marx aurait
eu l’intuition de l’origine immatérielle de la
valeur mais il l’aurait négligée car elle était
moins patente à son époque qu’à la nôtre.
Marx affirmait que les infrastructures élaborées par
le capitalisme sont le résultat d’un savoir scientifique,
la valeur venant de l’application de la science à la
production, d’où augmentation de la productivité
et élargissement du nombre de travailleurs mis en coopération.
Selon A. Negri et M. Hardt, c’est le savoir issu de la multitude
qui est à la source de la productivité.
A. Negri et M. Hardt assoient leur thèse à partir
d’un double constat : l’échec du mouvement ouvrier
et le rôle des nouveaux mouvements sociaux culturels des années
70, très critiques envers la science, et l’épuisement
du modèle léniniste. Ces deux éléments,
disent-ils, ont été adéquatement analysés
par Deleuze et Guattari d’une part et par Foucault d’autre
part. Deleuze et Guattari ont montré que le « développement
illimité des forces productives » signifiait en réalité
la « libération de l’énergie désirante
». Ils ont ainsi montré que la productivité
existe en dehors de l’usine. Foucault, de son côté,
a produit une analyse plus fine du pouvoir que ce que Lénine
proposait. Le pouvoir étant partout et non plus au centre,
le modèle léniniste n’a plus de raison d’être.
Le problème réside alors dans le fait que jusqu’ici,
le savoir était parcellisé, faute de pouvoir communiquer.
Le prolétariat ne pouvait pas s’unir. Mais l’émergence
des TIC change la donne, elles permettent l’union, comme annoncé
dans l’analyse de Marx, ce qui explique que le communisme
soit proche.
C. Laval montre que ces interprétations trahissent largement
les thèses sur lesquelles elles s’appuient. A. Negri
et M. Hardt ont recours à une interprétation de la
communication explicitement récusée par Deleuze, qui
ne voyait dans le langage n’est pas fait pour être cru
mais pour obéir et faire obéir, « l’agir
communicationnel » ne pouvant être qu’une opération
de pacification sociale. De son côté Foucault désignait
comme « biopouvoir » un pouvoir répressif, issu
du pouvoir normatif de l’autorité. Les filiations invoquées
par A. Negri et M. Hardt ne permettent de démontrer ni l’hégémonie
du travail immatériel ni son caractère révolutionnaire.
La preuve de l’existence d’une nouvelle subjectivité
révolutionnaire, ayant la communication pour support, reste
à faire. Ceci conduit C. Laval à se demander si A.
Negri et M. Hardt ne sautent pas un peu vite de l’analyse
des formes sociales de lutte des classes au prophétisme utopique.
E. M. Mouhoud cherche à savoir ce qu’il en est du
travail immatériel sur le plan empirique : que se passe-t-il
exactement dans le champ de la production au sens classique du terme
? Les analyses s’accordent autour d’un certain nombre
de mutations : davantage de flexibilité, changements organisationnels
dans les entreprises, prédominance des activités immatérielles
(tertiaire), intensification de la recherche et développement,
du dépôt de brevets. A. Negri et M. Hardt veulent intégrer
la valeur de l’immatériel, en restant fidèles
à Marx. Pour eux la montée en puissance de l’immatériel
correspond à la socialisation croissante du « travail
abstrait » c’est-à-dire de l’organisation
générale de la production, ainsi qu’à
un rejet de la « société usine » caractéristique
des périodes de concentration. L’information permet
la décentralisation mais aussi, de par sa temporalité
immédiate, une socialisation grandissante. L’ensemble
de ces transformations nous conduirait vers un dépassement
du capitalisme.
Le problème, comme le soulignait déjà A. Gorz,
réside dans la confusion entretenue par les analystes de
la « nouvelle économie » entre l’informatisation,
la diffusion de l’information et la connaissance, le savoir.
A. Negri et M. Hardt ne distinguent pas TIC et information, information
et connaissance.
Or ces distinctions sont capitales. K. Arrow avait déjà
montré que la connaissance est un bien public, d’où
ses caractéristiques « communes ». Pourquoi le
travail immatériel échapperait-il aux catégories
clé de l’économie politique ? S. Zizek a montré
la constitution d’une « netocratie ». Par ailleurs
si la connaissance est appropriable, brevetable, le savoir ne l’est
pas, or seul ce dernier permet la production de connaissances. Avoir
accès à la connaissance ne suffit donc pas à
la maîtriser. L’information ne génère
pas automatiquement de la connaissance et de l’apprentissage.
Les activités de production de connaissance (R&D) continuent
de se concentrer. E. M. Mouhoud conclut que le fétichisme
des TIC a conduit A. Negri et M. Hardt à commettre un certain
nombre d’erreurs d’appréciation sur les évolutions
organisationnelles contemporaines.
Chacune des trois analyses présentées dans cet ouvrage
est pertinente et pénétrante. Difficile de ne pas
acquiescer à l’entreprise critique développée
par chacun des auteurs. Les auteurs démontrent chacun à
leur manière que le projet d’A. Negri et de M. Hardt
repose avant tout sur une « confiance toute marxienne dans
les pouvoirs du progrès ». C’est une thèse
qui rencontre de plus en plus d’écho. Il en découle
qu’une rupture avec cette confiance est un préalable
à toute tentative de redéfinition d’un projet
d’émancipation, comme l’affirment les trois auteurs.
Reste à savoir sur quoi ouvrirait une telle rupture. Cela
nous renvoie aux travaux critiques sur le développement,
tels I. Illich dont les œuvres complètes ont récemment
été éditées chez Fayard.
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