"Nouveau millénaire, Défis libertaires"
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Lecture critique de l‘ouvrage de Pierre Dardot et Christian Laval,
La nouvelle raison du monde
(Essai sur la société néolibérale), Ed. La découverte.
Par Jean-françois Bossy, Enseignant dans le secondaire et maître de conférences à sciences-Po.

Origine : http://philosophie.ac-creteil.fr/IMG/pdf/Dardot_Laval.pdf
L’ouvrage de Pierre Dardot et Christian Laval intitulé La nouvelle raison du monde (publié en janvier 2009 aux éditions La découverte) se propose d’identifier et de critiquer de manière radicale la société néo-libérale en son ensemble. Cette identification et cette critique supposent, selon les auteurs, d’élucider la manière spécifique dont l’Etat, dans le contexte du libéralisme contemporain, intervient dans l’ordre marchand et se dissocie alors rigoureusement de la logique du laisser-faire en laquelle continue de s’énoncer la doctrine classique. De ce point de vue, le néolibéralisme se caractérise, au contraire du libéralisme classique d’un Adam Smith, par l’action continue et multiforme des Etats en vue de la constitution d’un nouveau type de société et d’humanité, accompagnée d’une transformation puissante des institutions, qui aboutit précisément à quelque chose qui est la société néo-libérale, et un nouvel ordre du monde.

L’ouvrage combat ainsi la doxa qui méconnaît la logique profonde du phénomène néo-libéral (politiques de Thatcher et Reagan), lorsqu’elle réduit celui-ci à un pur et simple retour à la sacralisation du marché et à la doctrine du laissez-faire, par-delà le moment kéynesien de l’Etat-providence (p.7). Il souligne un double impensé : non seulement l’intense activité de gouvernance publique qui organise aujourd’hui l’ordre (néo) libéral, mais également les prémisses détectables d’un te l’interventionnisme public dès les premières moutures de la doctrine libérale classique.

Il montre comment se constitue un redoutable point mort dans le regard portésur le mode de déploiement contemporain du libéralisme et le prétendu coup d’arrêt donné à la politique néo-libérale sous l’effet de la crise, voire son inversion annoncée en un “retour “ de l’interventionnisme étatique. Le déplacement du regard porté par les auteurs sur ce que l’on nomme néo-libéralisme permet de voir comment l’événement de ce retour de l’Etat est un pseudo-événement et qu’il abrite au contraire les conditions d’une prorogation énergique des mêmes dipositifs et dispositions qui ont conduit à la catastrophe. Ainsi les auteurs signalent comment le mode d’intervention de l’Etat en ces temps de crise prolonge et intensifie le mode d’action qui le définit comme néo-libéral : le sauvetage des banques par l’Etat ne fait que réaffirmer le rôlede “prêteur en dernier ressort” de celui-ci et sa compromission dans une logique marchande où l’essentiel de son action, détricotant peu à peu les missions de service public qui lui avaient été confiées, est d’organiser le marché concurrentiel des activitéset de la finance, et de s’en appliquer les règles et principes chaque jour davantage. De ce point de vue, les “réformes” continueront d’être présentées comme le seul vrai remède aux maux du présent en tant qu’ils permettent d’introduire le principe néo-
libéral de la concurrence dans des domaines auparavant réservés au service public, et l’appel à une régulation de la finance mondiale reconduit lui aussi ce même souci de rendre la concurrence efficace et loyale qui est la marque signalétique de l’habitusnéo-libéral (p 11).

Bref, le prétendu “retour de l’Etat” consécutif à la crise ne fait que relancer le modèle néo-libéral (concurrentiel) de l’activisme étatique qui est au fondement de ladite crise, tout en jouant de l’ambiguïté à entretenir avec le modèle abandonné du Welfare state.

Dans leur souci d’éclairer l’impensé constructiviste de la doctrine et de la pratique libérale, source de tous les malentendus, Dardot et Laval invoquent ou convoquent la référence Foucault. Ils contournent ainsi la référence marxiste en ce qu’elle pourrait rater (malgré les avertissements de Marx) le rôle actif et constructif des pouvoirs publics néo-libéraux, en posant les discours et les techniques du pouvoir libéral contemporain comme de simples superstructures destinées à masquer la réalité nue du capitalisme sauvage. (p 17). Cette vision conforme à la vulgate marxiste se fait complice involontaire des partisans du marché et de la croyance à son fonctionnement naturel ou spontané, en pensant que le politique pourrait ainsi simplement se rajouter à un tel fonctionnement comme un simple reflet. (p 17)

En invoquant Foucault, les auteurs veulent se donner les moyens de déjouer les apories auxquelles conduisent les controverses purement doctrinales, notamment celle, centrale dans ses enjeux, qui joue de l’opposition entre le libéralisme économique et le libéralisme politique, et qui connaît aujourd’hui un retour en force, dès lors que, déclin du marxisme aidant, le libéralisme politique se re-présente comme un instrument critique pour lire le libéralisme économique.

Les auteurs préfèrent suivre la suggestion foucaldienne d’analyser les dispositifs concrets où se lit l’articulation fine du savoir et du pouvoir, au lieu d’envisager l’analyse de discours séparés des pratiques, et de pratiques séparés des discours. Les auteurs mobilisent le concept de gouvernementalité pour regarder “l’ensemble des techniques et procédures destinées à régir la conduite des hommes” (p 14), lesquelles convergent elles-mêmes dans des techniques permettant l’auto-gouvernement de soi des individus également atteints au plus intime d’eux-mêmes et sommés de se penser comme entrepreneurs d’eux-mêmes. Ils mobilisent aussi le concept de discipline (p299) au prix d’une évolution et d’un élargissement de son sens à une direction indirecte des conduites, parfois éloignée d’une action directe sur les corps, comme lorsqu’il s’agit d’organiser les conditions d’une pseudo-liberté de choisir, et de
situations de marché.

Cette référence foucaldienne est ce qui les autorise à envisager le néolibéralisme comme porteur d’une nouvelle modalité de l’organisation de la vie, et d’une nouvelle figure de l’humanité ou de l’individualisme : celle impulsée par une action de gouvernement ralliée au credo concurrentiel qui définit le néo-libéralisme et le disssocie du libéralisme classique.

On aura été séduits par cette réflexion en ce qu’elle rejoint avec justesse le sentiment des individus contemporains d’être gagnés dans toutes les sphères de leu rvie par quelque chose qui ne saurait se réduire à une doctrine ou à une idéologie ambiante, mais bien à une rationalité au sens foucaldien, c’est-à-dire à un certain nombre de dispositifs très concrets de savoir-pouvoir capable d’organiser la vie de tous. On aura apprécié également la capacité des analyses à prendre le contre-pied de la vulgate récente autour d’un retour kéynésien de la régulation étatique face à la crise mondialisée, “retour kéynésien” dans lequel les auteurs préfèrent voir, à juste titre sans doute, une prorogation et réactivation mal dissimulées de cette dynamique désormais bien lancée de “réformisme” néo-libéral consistant, dans les faits, à étendre le principe de l’entrée sur le marché et de concurrence généralisée aux activités naguère réservées à la puissance publique, et à faire que celle-ci se plie elle-même aux règles de ce principe libéral.

On aura été davantage surpris par le relatif manque d’engagement philosophique et politique venu s’articuler à ce qui se veut tout de même une très radicale lecture critique de la société libérale contemporaine. Le souci de l’objectivité et de la rigueur de l’analyse ne suffisent pas à rendre compte, à notre sens, d’une certaine pratique assidue de la suspension du jugement sur les réalités démontées par nos deux auteurs.
Une si radicale analyse critique laisse un peu désarmé lorsqu’elle s’achève sur unetelle absence de jugement sur les enjeux ou les finalités fondamentales qui apparaissent dans le fonctionnement néo-libéral de nos sociétés. De ce point de vue,l’ouvrage laisse la sensation qu’un dernier pas dans l’analyse n’a pas été franchi, un pas supplémentaire qui s’engagerait à expliquer au lecteur au nom de quelles autres finalités philosophiques, politiques, économiques,