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Origine :
http://www.cairn.info/revue-cliniques-mediterraneennes-2007-1-p-91.htm
Dany-Robert Dufour, professeur en sciences de l’éducation
à Paris 8, directeur de programme au Collège international
de philosophie. 6, rue Gibault, 93200 Saint-Denis.
Résumé de l'article
L’hypothèse est que la généralisation
de l’économie de marché, qui soutient le processus
de mondialisation en cours, contribue à la fabrication d’un
nouvel homme. L’article vise à l’analyse des
effets de cette économie de marché généralisée
sur les autres grandes économies humaines (économie
politique, économie sémiotique, économie psychique
et économie symbolique). L’enjeu est de montrer que
ces effets congruents modifient radicalement les conditions mêmes
de la subjectivation, de l’individuation et de la transmission.
• Le rapport à soi
• Le rapport à l’autre comme figure de l’altérité
intersubjective
• Le rapport à l’Autre, comme figure de l’altérité
transcendante
• La transformation du rapport au transcendantal tel qu’il
était établi depuis les Lumières comme rapport
à la Raison
• Le rapport au politique (avec la mutation de l’État-nation
en une simple société civile généralisée)
• Le rapport à la langue
• Le rapport au savoir
• Le rapport à la Loi (avec l’abandon graduel
de la lex au profit du décret, du droit au profit de la procédure,
du principe au profit de la négociation)
• Le rapport à l’Art (avec le passage d’un
travail du beau et du sublime à une supposée authenticité
immédiate de l’expression)
• Enfin, il faut bien comprendre en quoi toutes ces mutations
sont contemporaines et sont en grande partie commandées par
le passage du capitalisme industriel à un capitalisme financier
et d’une extension sans précédent du modèle
de l’échange marchand
**********************
Nous allons donc nous réunir ici pendant trois jours. Pourquoi
? Pour répondre à une question vive. Laquelle ? Très
précisément la suivante : est-ce qu’un nouvel
homme ne serait pas, aujourd’hui, en fabrication, sous l’égide
de l’économie de marché ? Chacun, bien sûr,
instruira à sa guise la question et finira par l’entériner
ou par la récuser.
Si j’ai accepté de prononcer ce discours d’ouverture,
c’est parce que je crois qu’il y a au moins dix bonnes
raisons de se poser cette question. Ce que je vais essayer de montrer
en tentant d’établir un relevé sismographique,
en dix points, des lignes d’effondrement du sujet moderne
et de surgissement d’un sujet que, par commodité, j’appellerai
postmoderne. Ce qui me guidera dans ce relevé, c’est
l’hypothèse qu’une reconfiguration subjective
de grande ampleur est en cours qui modifie profondément les
conditions de la subjectivation et de la transmission. Ces dix lieux
sont les suivants :
* le rapport à soi ;
* le rapport à l’autre comme figure de l’altérité
intersubjective ;
* le rapport à l’Autre, comme figure de l’altérité
transcendante ;
* le rapport au transcendantal tel qu’il est établi
depuis les Lumières comme rapport à la Raison ;
* le rapport au politique ;
* le rapport à la langue ;
* le rapport au savoir ;
* le rapport à la Loi ;
* le rapport à l’Art ;
* enfin, j’essaierai de montrer que toutes ces mutations sont
concomitantes du passage du capitalisme industriel à un capitalisme
financier correspondant à une extension sans précédent
du modèle de l’échange marchand (soit ce nouvel
état du capitalisme qu’on nomme communément
le « néo- » ou l’« ultralibéralisme
»).
Le rapport à soi
Il y a mutation de la réflexivité moderne en un individualisme
et en un narcissisme postmodernes. Du moins, c’est ce qu’on
dit. Beaucoup d’auteurs parlent en effet de la montée
de l’individualisme, comme contemporaine de la montée
de la forme démocratique et de la société des
égaux (écrivez égaux comme cela vous convient,
avec /a/u/ ou avec un /o/) – pensez par exemple et, entre
autres, à l’ex-ministre et néanmoins philosophe
Ferry qui, dans sa Lettre à ceux qui aiment l’école,
voyait la cause de tous les maux dans l’individualisme. Mais,
quand on y réfléchit un instant, si c’est vraiment
vers l’individualisme que l’on va, il n’y aurait
pas à s’en désoler, ce serait en effet le mieux
qui puisse nous arriver, de s’individualiser, d’accéder
enfin à une certaine autonomie et de parler enfin à
la première personne. Or, manifestement, on est loin du compte.
Donc, il y a quelque chose qui manque dans le diagnostic très
courant célébrant ou stigmatisant – c’est
selon – l’individualisme postmoderne. Mais quoi ? Je
crois que ce n’est pas l’individualisme qui monte, mais
c’est l’égoïsme, ce qui n’est pas
pareil (c’est pourquoi je parlais de sociétés
des ego avec un /o/). La différence, c’est que l’individualisme
impose de sortir des exigences du petit moi tyrannique alors l’égoïsme
ne procède que d’une défense absolue du moi.
De ce petit moi, « cet infirme errant, déduit d’imbécillités,
d’abdications, de renonciations et d’obtuses rencontres
», que stigmatisait déjà, après Pascal,
Antonin Artaud. Je pense donc que nous sommes plutôt dans
une époque de promotion de l’égoïsme, de
production d’ego d’ailleurs aussi aveugles ou aveuglés,
qu’ils ne s’aperçoivent pas combien ils peuvent
être aujourd’hui enrôlés dans des ensembles
massifiés. Autrement dit, nous voyons des égo, c’est-à-dire
des gens qui se croient égaux, et qui, en réalité,
sont passés sous le contrôle du « troupeau ».
C’est d’ailleurs l’avis de quelqu’un qui
écrit beaucoup en ce moment, Bernard Stiegler qui, dans un
de ses livres à propos de la misère symbolique, indique
que « [les industries culturelles aujourd’hui] engendrent
des comportements grégaires et non, contrairement à
une légende, des comportements individuels. Dire que nous
vivons dans une société individualiste est un mensonge
patent, un leurre extraordinairement faux […]. Nous vivons
dans une société-troupeau, comme le comprit et l’anticipa
Nietzsche [1] ». Ce serait bien sûr un « troupeau
» d’un nouveau type, qu’il ne s’agirait
plus que de conduire là où l’on veut qu’il
aille s’abreuver, c’est-à-dire vers des sources
clairement désignées (et l’on sait ce que sont
ces sources pour le pdg de tf1, ce sont des sources de Coca-Cola).
Stiegler évoque Nietzsche, il aurait pu citer Tocqueville
puisque la notion de « troupeau » se trouve déjà
chez le grand penseur de la démocratie lorsque celui-ci indique
que la passion démocratique de l’égalité
peut « réduire, je cite, chaque nation à n’être
plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux
», délivrés du « trouble de penser [2]
». En tout cas, ce mélange inédit d’égoïsme
et de grégarité devrait nous inciter à réfléchir
aux nouveaux types d’agrégats sociaux qui se mettent
en place, bien différents de ceux que Freud nous a appris
à reconnaître sous le nom de foules conventionnelles,
comme l’armée et l’église. J’ai
proposé d’appeler égo-grégaires ces nouveaux
types d’agrégats postmodernes, se présentant
la plupart du temps sous forme de troupeau virtuel à qui
est promise la jouissance de l’objet à condition de
sans cesse consommer.
Le rapport à l’autre comme figure de l’altérité
intersubjective
On était, de tout temps, situé par rapport à
deux différences : la différence sexuelle et la différence
générationnelle. Bref, on naissait homme ou femme,
et quand on naissait, on était jeune, « nouveaux venus
» comme disent Kant et H. Arendt, par rapport à des
vieux. Ce qui ne veut pas dire qu’on pouvait supporter cela.
Rien en effet n’empêche de croire que, quand on est
homme, on pourrait être mieux de l’autre côté.
Mais bref il fallait s’arranger avec cela, avec le réel
du sexe. Or, aujourd’hui, on prétend non pas seulement
s’arranger avec cela, mais on prétend intervenir dans
le réel du sexe et dans le réel de la génération,
non pas seulement en se prenant pour une femme ou un homme, mais
en étant une femme ou un homme, au moyen par exemple d’hormones
et de chirurgie. Ainsi s’annule aujourd’hui, en ces
temps postmodernes, la différence philosophique princeps
entre l’être et le paraître.
De même prétend-on intervenir dans le réel de
la génération en faisant des enfants avec des hommes
conservés dans des petits pots au froid à des grands-mères
largement ménopausées. Bref, nous vivons un temps
nouveau, un temps de déni des différences sexuelles
et générationnelles, nous vivons un temps qui promeut
un sujet neutre, « angélique » illusoirement
autodéterminé, autonome, où chacun pourrait
choisir à sa guise d’être homme ou femme, et
jeune plutôt que vieux.
C’est ainsi que le droit au choix du sexe en vient progressivement
à faire partie des droits de l’homme. On n’est
plus obligé de composer symboliquement et imaginairement
avec son sexe biologique. On imagine pouvoir se déterminer
librement. De même qu’on n’est plus obligé
de composer avec la différence générationnelle
qui me fait être jeune pour des vieux ou vieux pour des jeunes,
avec toutes les obligations correspondantes.
Le rapport à l’Autre, comme figure de l’altérité
transcendante
On rencontre là la question de l’Autre, de l’instance
terminale ou initiale de garantie. Or, si, comme on le dit, nous
sortons de la religion, de toutes les formes de religion, alors
l’Autre, l’Autre dans sa face sociale, change. Il pâlit.
Et si l’Autre pâlit, s’il y a un fading de l’Autre,
alors, moi, qui suis son sujet, je change aussi. Dans la mesure
où je suis, où je ne suis, comme sujet, que sujet
de l’Autre. Situation insupportable au demeurant, qui me met
en situation de devoir quelque chose à l’Autre. Quelque
chose dont je ne peux m’acquitter, mais que je dois bien reconnaître,
c’est ce qu’on appelle une dette symbolique, qui m’oblige
à payer comme je peux – c’est exactement pour
cette raison que nous sommes névrosés. Je devrais
dire que nous étions névrosés puisque si d’Autre,
il n’y a plus ou plus vraiment, alors je ne dois plus rien.
Certains s’en réjouissent beaucoup en pensant qu’il
y a là toute latitude pour explorer de nouveaux modes de
subjectivation.
Quelques autres ont plutôt tendance à penser qu’on
se trouve, s’il n’y a plus d’Autre social, dans
la situation d’une forclusion de fait du Nom-du-Père,
c’est-à-dire dans une situation psychotisante. Ce qui
ne veut pas dire qu’on file tous tout droit gentiment vers
la folie, puisqu’il existe encore des moyens de combattre
ce penchant. Deux essentiellement : 1) partout où il existe
des institutions qui tiennent encore, cela peut être contenu,
c’est-à-dire contenu dans les limites de la névrose.
Et 2) là où il n’y a plus d’institutions,
alors la perversion se présente comme un moyen possible de
vivre en prévenant la psychose. En tout cas, cela veut probablement
dire qu’on n’est déjà plus dans la situation
classique, je devrais dire moderne, freudienne, de la névrose.
Avec ce nouveau positionnement subjectif naissent toute une série
de nouveaux symptômes. S’il n’y a plus vraiment
d’Autre, ce n’est pas vers l’autonomie du sujet
qu’on se dirige, c’est vers une condition subjective
définie par l’emmêlement intérieur obligé
de se fonder sur lui-même pour advenir (position bancale puisqu’alors,
je dois m’appuyer sur un moi-même qui n’existe
pas encore pour advenir [3]). Faute de cet appui, c’est vers
une sorte d’état-limite entre névrose et psychose
que se définit désormais le sujet postmoderne, de
plus en plus pris entre, d’un côté, mélancolie
latente (la fameuse dépression), et, de l’autre, illusion
de toute-puissance et fuite en avant dans des faux self, dans des
personnalités d’emprunt, voire multiples, offertes
à profusion par le Marché. Bref, on se retrouve moins
que soi ou plus que soi.
Pour obvier à ce défaut de l’Autre, on observe
dans toutes les sociétés de nombreuses recherches
de substitut d’Autre. Pensez aux sectes (locales ou internationales),
pensez aux intégrismes et fondamentalismes, où l’on
cherche à se donner une figure de l’Autre plus forte
que toutes les autres. En ce sens, ce qu’on prend souvent
pour un « retour du religieux » serait plutôt
à analyser comme une tentative exacerbée de masquage,
de camouflage de la chute de l’Autre. Mais il y a d’autres
moyens d’obvier à la chute de l’Autre. Pensez
aux addictions où l’on en vient à substituer
à l’Autre symbolique, un Autre réel, c’est-à-dire
le produit recherché dont on deviendra enfin l’esclave.
Pensez aux bandes où on cherche à faire face à
plusieurs au défaut de l’Autre. Pensez à la
prolifération des petits récits et au développement
des références communautaires. Pensez à tous
ces actes-limites où le sujet cherche à se faire l’Autre
à la place de l’Autre en se donnant droit de vie et
de mort sur ses congénères (je pense à Colombine
High School aux États-Unis, à la tuerie d’Erfurt
en Allemagne, au cas Richard Durn en France…). On repère
aussi, allant dans le même sens, visant à pallier au
défaut de l’Autre, le développement de quêtes
de rituels compulsifs destinés à fixer l’errance.
Et enfin, comme plus rien n’incarne vraiment la limite, on
voit apparaître des troubles de l’intégration
de la limite dans les comportements les plus quotidiens (comme l’anorexie
ou la boulimie, par exemple, où le sujet ne perçoit
plus le signal de la limite donné par son corps). En d’autres
termes, il faudrait se demander si la postmodernité ne verrait
pas le déclin des névroses de transfert au profit
de ce que Freud appelait les psychonévroses narcissiques,
contre lesquelles l’ultime rempart reste d’autant plus
facilement la perversion que celle-ci est bien adaptée à
l’utilitarisme ultralibéral de règle aujourd’hui
où les vices privés sont réputés se
transfigurer en vertus publiques, par la grâce du marché.
Ceci ne signifie pas que les névroses classiques ont disparu
; elles perdurent bien sûr, mais en occupant moins le devant
de la scène et en se combinant à d’autres formes.
Le déclin de l’Autre, on sait ce que cela engendre.
Cela produit de la forclusion. Des forclusions, devrais-je dire.
Pas seulement de la forclusion du nom du père comme on le
croyait, mais aussi de la forclusion de fait du nom du père,
de la forclusion de l’inconscient, de la forclusion de la
castration, de la forclusion du phallus, de la forclusion de la
rencontre avec le nom du père (c’est-à-dire
qu’il est là, mais il n’est jamais rencontré
pour cause de clivage), etc. Il y a là toute une nouvelle
clinique qui s’engage, absolument liée à l’émergence
des sociétés libérales. Et quand on y réfléchit
un instant, on est bien obligé de convenir qu’il s’agit
d’une clinique des états dits « limites »,
qu’on veuille ou non les appeler ainsi – je veux dire
par là qu’on n’est déjà plus dans
les névroses classiques, mais qu’on n’est pas
non plus dans la psychose, je veux dire la belle psychose irréductible,
inexpugnable, telle qu’on croyait l’avoir repérée,
il y a une génération.
La transformation du rapport au transcendantal tel qu’il
était établi depuis les Lumières comme rapport
à la Raison
Cette profonde transformation, on la voit monter avec la désuétude
actuelle du sujet critique. Celui-ci ne constitue plus l’idéal
éducatif. On veut aujourd’hui des individus qui se
situent dans la perspective d’un développement personnel.
On trouve cela démocratique puisque la démocratie
vise – apparemment – à la production de l’individu.
Or, qu’est-ce que cela veut dire, développement personnel
? Cela veut dire qu’il ne s’agit plus de se quitter
sans cesse soi-même pour tenter de se trouver ailleurs, cet
ailleurs étant, si possible, la vérité, mais
il s’agit d’adhérer à soi-même.
Soit un programme anti-kantien, anti-freudien, anti-moderne s’il
en est puisque l’autonomie est d’emblée conférée
au sujet sans qu’il ait à la construire dans une relation
exigeante, à travers une ascèse.
Pour le dire rapidement, avant, nous étions dans la période
moderne des sujets critiques et névrotiques. Je reprends
rapidement ces trois termes. Sujet, cela vient du latin subjectus/m
qui signifie soumis. Et, de fait, nous avons été au
long de l’histoire soumis, dans l’Antiquité,
aux dieux (c’est la physis des grecs), nous avons été
soumis au Dieu unique des monothéismes dans tous ses états
(le judaïsme, le catholicisme, les protestantismes, l’islam…),
au roi, à la République, au peuple, enfin au prolétariat…
Soit autant de figures de l’Autre que les arts avaient vocation
de construire. Tant que nous dépendions d’une figure
de l’Autre, nous étions dans des sociétés
traditionnelles. Lorsque nous sommes devenus dépendants de
plusieurs figures de l’Autre concomitantes, nous sommes entrés
dans les sociétés modernes caractérisées
par ce que Kant appelait le cosmopolitisme. Et il est alors apparu
que le fait d’être multiplement soumis pouvait paradoxalement
nous donner quelque liberté. J’évoque là
ce passage trop souvent mal repéré du transcendant
au transcendantal. Montage décisif qui est très précisément
celui des Lumières et qui se caractérise par la sortie
des onto-théologies classiques et par une refondation de
la métaphysique. En un mot, en quoi cette refondation tient-elle
? À la découverte du fait qu’il n’y a
pas de vérité ultime et que nous ne pouvons guère
faire mieux que courir d’une forme de transcendance à
l’autre jusqu’à finir par ne jamais laisser la
raison en repos. C’est fondamentalement cet affrontement d’idéologies
distinctes, caractéristique d’une modernité
fondée sur le cosmopolitisme, qui laisse la raison sans repos
et l’institue, ainsi que l’établit Kant, comme
« loi pratique universelle », comme loi morale, qui
pousse le sujet à l’obligation de l’imagination
transcendantale.
Cette obligation critique où se trouvait le sujet a donc
été découverte aux alentours de 1800, avec
Kant.
Vers 1900, nous avons découvert que nous étions critiques
peut-être, mais, avec Freud, grand kantien, que nous étions
aussi névrosés. L’homme est en effet névrosé
puisque qu’il fait dépendre son existence de l’existence
de ces figures de l’Autre, symbolisées par le Père
pour Freud, autour desquelles se forme un nœud indémêlable
de conflits, de rivalité, de séduction, de dette impayable
qui caractérise la névrose [4].
Or, au tournant 2000, c’est précisément ce
sujet critique et névrotique qui est en train de s’effondrer
au cours du passage à la postmodernité. Qu’est-ce
que la postmodernité ? C’est la fin des grands récits
de salvation, de salut, d’émancipation qui soutenaient
une figure possible de l’Autre. Or, cette privation de l’Autre
entraîne à des remaniements considérables. Notamment
celui-ci : on ne peut plus former les sujets en fonction d’un
idéal, le criticisme, qui n’existe plus. Sans référence
à ce cadre critique transcendantal, le sujet se trouve contraint
de vivre sans les repères où se fondaient une antériorité
et une extériorité symboliques. Il reste englué
dans un présent dilaté où tout se joue. Ce
qui détermine aussi, à mon sens, une condition postnévrotique.
Le rapport au politique (avec la mutation de l’État-nation
en une simple société civile généralisée)
La gouvernance néolibérale actuelle est construite
sur l’idée qu’à un minimum de gouvernement
politique correspond un maximum de rendement économique.
Il ne peut en résulter qu’un étiolement volontaire
du pouvoir. Le pouvoir actuel ne « veut » plus rien,
rien que la meilleure adaptation possible à une conjoncture
et à une évolution qui le dépassent. La «
modernisation » (des entreprises, de l’école,
des institutions [5]…) se présente ainsi comme une
irrésistible tendance mondiale, un trope planétaire
appelé mondialisation. Cela apparaît comme une poussée
naturelle et irrépressible de l’évolution. Ce
serait la « force des choses » qui exige soumission
et adaptation vitales. Ce qui se solde par la désuétude
d’un gouvernement véritable, c’est-à-dire
d’une institution dont la légitimité serait
nécessairement extérieure aux intérêts
économiques. Il ne faut plus de gouvernement, mais de la
gouvernance, sauf quand il s’agit d’imposer par la force
les lois économiques. L’autorité disparaît
cependant que la puissance devient occulte, anonyme, informe et
non localisable : « Nous sommes, comme le disait Hannah Arendt,
devant une tyrannie sans tyran [6]. » Nous assistons ouvertement
à la promotion de l’anomie, à la levée
des interdits et de tout ce qui peut en imposer à la pure
impétuosité des appétits. S’il est en
effet un impératif postmoderne, c’est celui de la transgression
des interdits – voilà pourquoi cette tyrannie sans
tyran se veut révolutionnaire et diffuse un parfum libertaire
fondé sur la proclamation de l’autonomie de chacun
et sur l’extension indéfinie de la tolérance
dans tous les domaines (pensez à cette pub pour MacDo qui
montrait des petits enfants emmenant leurs grands-parents chez MacDo
pour leur apprendre à manger avec les doigts). Et si la mesure
est dépassée, on injecte alors quelques doses de populisme
pour rassurer les populations déboussolées.
Mais quels que soient les sursauts de fausse morale, le fonds avoué
de l’ultralibéralisme, c’est le démantèlement
des institutions. La très grande nouveauté de l’ultralibéralisme
par rapport aux systèmes de domination antérieure
tient à ce que ces derniers fonctionnaient au contrôle,
au renforcement et à la répression institutionnels,
alors que le nouveau capitalisme fonctionne à la désinstitutionnalisation
[7]. En somme, le nouveau capitalisme a découvert et imposé
une façon beaucoup moins contraignante et moins onéreuse
d’assurer sa fortune : non plus continuer à renforcer
la domination institutionnelle qui produisait des sujets soumis,
mais désagréger les institutions et en finir ainsi
avec l’institutionnalisation des individus, produisant ainsi
des individus sans limite, n’ayant pas introjecté la
nécessité de céder une partie de leur jouissance
au profit du collectif. Or la désinstitutionnalisation produit
une désymbolisation des individus, c’est-à-dire
des individus mouvants à la subjectivation souple et néanmoins
précaire, susceptibles de tout vouloir et son contraire,
mais adaptés à toutes les variations du marché.
Dans l’anthropologie ultralibérale, l’humanité
se trouve réduite à une collection d’individus
calculateurs mus par leurs seuls intérêts rationnels,
en concurrence sauvage les uns avec les autres.
Le rapport à la langue
On est en train de passer d’une conception littéraire
de la langue, marquée par le manque et l’absence parfaitement
exprimée par un Mallarmé (pensez aux fameuses lignes
des Divagations (1897) : « Je dis : une fleur ! et, […]
musicalement se lève, […], l’absente de tous
bouquets ») à un pragmatisme techniciste de la nomenclature
comme langue pleine et uniquement référentielle. Cette
conception moderne pouvait se condenser ainsi : Je dis, donc je
manque. Je vous rappelle, mais vous devez le savoir que 1897, c’est
aussi l’instant clef de la constitution de la psychanalyse,
le moment où s’impose à Freud la question du
désir, en tant que lié au langage. Parler, c’est
tuer l’objet, et c’est être voué à
le demander dans le discours sans jamais l’atteindre. Ce qui
institue une différence décisive entre le désir
(dans le langage) et la jouissance (dans et par l’objet).
Pendant la modernité, nous étions dans une conception
littéraire de la langue, poétiquement hantée
par le manque et l’absence mallarméenne. Dans une conception
de la langue où la Vérité gît ou gîte
toujours au mot suivant : « Un peu plus et je culbutais dans
la Vérité, constate ainsi ironiquement Michaux. Dès
lors que nous sommes lancés dans le discours, dès
que l’on a tout dit, il manque toujours un rien, un décisif
petit rien, pour que “je” bascule dans la Vérité.
C’est la mer de toute la langue que, de signifiant en signifiant,
nous devions alors boire. Barthes parlait ainsi du « report
indéfini de la vérité à travers le langage
[8]. » Ce que Lacan reprenait de son côté en
disant que la vérité ne peut que se mi-dire. Dans
cette mesure, chaque mot ne se caractérise que par un manque
à dire incessamment corrigé et reconduit au mot suivant.
On ne saurait donc, dans la conception moderne, penser la langue
comme une nomenclature qui garantirait que chaque mot veut bien
dire ce qu’il veut dire puisqu’il manque de ce qu’il
reste encore à dire. La signification, en ce sens, ne procède
pas d’un renvoi du signe au référent, toujours
raté, mais au grand jeu de la différence entre les
signifiants. La découverte saussurienne est sur ce point
catégorique : « Dans la langue, il n’y a que
des différences [9]. »
À cette conception de la langue où le jeu différentiel
des signifiants découpe la matière à signifier
sans jamais atteindre l’objet, s’oppose aujourd’hui
un pragmatisme techniciste de la nomenclature qui exige une langue
pleine et uniquement référentielle. Lorsque le lien
social était organisé autour de valeurs transcendantales,
la langue était aussi le lieu où une communauté
se cherchait. Pensez au xixe à la langue de Michelet. Pensez
à l’efficace, spécifiquement moderne du poème,
que celle-ci s’exprime dans la rime, dans le vers libre, ou
dans l’invention d’un dire. Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé,
Proust, Joyce, Beckett, Artaud représentaient des lieux où
ce forçage dudit usuel avait lieu, parfois en payant un prix
lourd. Ce qui explique aussi la puissance du modèle du poème
sur les jeunes gens de l’époque où on se voyait
très volontiers comme le sujet du poème.
C’est fini. Le poème n’est plus de mise. Le
désir doit se taire cependant que la jouissance doit s’exhiber.
Nous ne sommes plus dans la représentation, mais dans la
monstration, dans la présentification (pensez aux débats
du dernier festival d’Avignon de l’été
2005). En fait, c’est au fond la même chose une conception
référentielle de la langue et le passage à
un monde de la jouissance. C’est la saisie assurée
de l’objet. De sorte que la langue devient le lieu où
doivent s’échanger des valeurs sémiotiques aussi
répertoriées et calculables que des valeurs marchandes
ou monétaires. Ce n’est plus l’organisation verticale
dirigée vers ce centre inatteignable autour de quoi se construit
une communauté. La forme actuelle, c’est celle, horizontale,
du réseau. Elle est devenue dominante et elle dicte alors
une forme souhaitable de la langue qui doit satisfaire à
des données computationnelles telles que tout ce qui est
susceptible de s’échanger dans l’acte linguistique
doit être dûment calculé, faute de quoi l’échange
est rendu impossible. On doit donc toujours s’exprimer clairement,
c’est-à-dire de façon à ce que l’interlocuteur
comprenne tout de suite. Ce qui pèse évidemment très
lourd sur le type d’interlocution qui prévaut dans
les processus d’accès à la vérité.
Ce qui s’en trouve alors exclu, ce sont les nombreux effets
d’après-coup qui, comme dans tous les processus de
savoir (dont la psychanalyse), la parcourent en scandant les moments
d’accès du sujet à la vérité.
Ne faut-il pas en effet d’abord ne pas comprendre pour ensuite
comprendre ? Ne faut-il pas d’abord s’arrêter
sur une question pour la prendre ensuite à bras-le-corps
? Ce que Lacan appelait « le temps pour comprendre »,
avec ses instants de retard et de hâte subits, c’est-à-dire
le temps de construire une nouvelle élaboration, se trouve
tout simplement proscrit. C’est pour cela que la psychanalyse
est aujourd’hui mise à l’index et évaluée.
Ce qui est ici exclu, c’est la part maudite de la langue,
cette part des échanges qui ne parvient jamais à se
dire, et qui fondent la nécessité même de parler.
Or, si l’on exclut cette part mal dite, on exclut peut-être
le malentendu le plus superficiel, mais on exclut en même
temps le mystère qui, comme êtres parlants, nous tient.
Le rapport au savoir
Ce que ne supporte pas la société des ego
– je l’ai déjà évoqué à
propos du déclin de la différence générationnelle
– c’est le dénivelé nécessaire
entre le nouveau venu par naissance et le représentant de
l’ancienne génération. Kant, dans son traité
de pédagogie disait qu’il existe une différence
fondamentale entre les animaux et les hommes : « Un animal
est par son instinct même tout ce qu’il peut être
; une raison étrangère a pris d’avance pour
lui tous les soins indispensables. Mais l’homme a besoin de
sa propre raison. Il n’a pas d’instinct et il faut qu’il
se fasse à lui-même son plan de conduite. Mais, comme
il n’en est pas immédiatement capable, et qu’il
arrive dans le monde à l’état sauvage, il a
besoin du secours des autres. » En somme, l’homme, parce
qu’il est né inachevé à la naissance
a besoin d’un maître [10]. Il a besoin d’un maître
non pas pour s’y assujettir, mais pour accéder à
l’autonomie. C’est en effet lorsque la transmission
a lieu que la génération nouvelle peut critiquer ce
qui lui est transmis et éventuellement inventer autre chose.
Mais si rien n’est transmis, il n’y a rien à
critiquer. Or, aujourd’hui, le maître est devenu l’insupportable.
On voit de très petits s’adresser au prof et leur dire
: « De quel droit que tu me demandes de te réciter
mes leçons ? » On supprime les signes qui marquaient
cette différence. Pensez ainsi à la vogue du coatching,
de l’autoformation, de l’autodidaxie, de l’enseignement
à distance, qui procèdent bel et bien de la négation
de tout dénivelé entre le maître et l’élève.
Tout se passe comme s’il suffisait de se brancher là
où sont entreposées les informations pour avoir accès
au savoir. Cette société des égaux, excluant
la différence générationnelle, ne peut que
ruiner la transmission, et modifier profondément les institutions
qui la soutenait : la famille et l’école.
Je rappellerai ici les études prémonitoires de Hannah
Arendt sur les États-Unis qui furent, bien sûr, à
l’origine du mouvement ! Il y a plus de trente ans, elle avait
déjà prévenu des conséquences dévastatrices
pour l’éducation des enfants de l’acceptation
sans condition, ni examen critique des théories pédagogiques
« modernes » qui mettaient en cause « l’autorité
du maître » (laquelle n’a bien sûr rien
à voir avec une autorité psychologique, tout simplement
parce que le maître lui-même est soumis à une
autorité qui le dépasse, celle du discours).
C’est ainsi qu’au nom de la démocratie à
l’école et de la libération des enfants, on
cherche à passer d’approches propédeutiques
et « ascétiques », centrées sur l’objet,
à des approches pédagogistes, subjectivistes et relativistes
mettant en jeu des modalités d’accès connexionnistes,
communicationnelles et informationnelles. Soit une lutte entre la
forme de savoir critique valant dans l’espace transcendantal
et les formes de savoir paralogiques (déjà repérée
par Lyotard) prévalant dans l’espace postmoderne.
Le rapport à la Loi (avec l’abandon graduel
de la lex au profit du décret, du droit au profit de la procédure,
du principe au profit de la négociation)
Puisque la Loi ne relève plus de catégories transcendantales,
elle est évidemment recherchée dans l’immanence
des relations. Ceci explique la grande diffusion actuelle du modèle
du réseau. Tout aujourd’hui est réseau ou en
réseau. Le « Marché », bien sûr,
qui n’est jamais qu’un réseau, aujourd’hui
mondial, d’échanges de marchandises et de valeurs monétaires.
Mais aussi toutes les autres formes d’échanges. En
effet, aujourd’hui, tout doit se mettre en réseau –
les marchandises, les universités, les informations, les
artistes, les usagers de tel ou tel service et même les autistes.
Or, ce qui disparaît dans le réseau, c’est l’idée
même de Tiers tel qu’il fonctionnait dans les ensembles
symboliques, c’est-à-dire l’un en moins qui permettait
qu’un ensemble homogène se constitue. Tout, dans le
réseau, se trouve au même plan, il n’existe que
des interrelations mettant en rapports des acteurs. Il n’y
a plus d’extériorité, que de l’intériorité.
Plus de transcendance, que de l’immanence. Le ternaire a cédé
la place à la relation duelle. Plus aucun acteur n’a
de comptes à rendre à un Tiers, à la fois très
lointain et infiniment proche (présent en quiconque par exemple
sous la forme du surmoi), mais chacun est pris dans un ensemble
de relations purement duelles. Ce qui, bien sûr, ne peut que
dépolitiser l’ensemble tout en multipliant les conflits.
En ce sens, moins il y aura de Loi, plus il y aura de procédures
.
Le modèle sur lequel cela repose est celui du contrat entre
deux cocontractants, issu du monde de l’échange économique.
Et si un litige survient, on fait intervenir une procédure
ad hoc pour rétablir l’échange. Un bon exemple
de cette évolution est fourni par le « plaider coupable
», récemment introduit dans le droit français,
qui permet d’arrêter la recherche de la vérité
et de négocier sa peine avec le juge. Cette fin du point
de vue tiers engendre tant la multiplication des procédures
duelles que la nécessité de la négociation
ininterrompue des règles au nom de la démocratie,
comme cela s’observe maintenant dans les groupes.
De façon générale, nous sommes dans la généralisation
de la forme du contrat (théorisé par John Rawls),
de préférence à durée déterminée,
y compris dans la sphère privée.
Le rapport à l’Art (avec le passage d’un
travail du beau et du sublime à une supposée authenticité
immédiate de l’expression)
Comme la représentation n’est plus constamment occupée
par les idoles de jadis – la Physis et ses dieux de l’immanence,
Dieu et ses nuées d’anges, le Roi et ses fastes, le
Peuple et ses temples républicains, le Prolétariat
et ses valeureux hommes de fer… –, tout se passe comme
si nous nous retrouvions dans des sociétés extrêmement
ouvertes à la création – aussi bien la création
de soi que la création d’objets artistiques, techniques
et intellectuels… Pour ceux qui peuvent en saisir l’aubaine,
cette période offre probablement une opportunité sans
précédent. On peut tout chercher, tout dire, par toutes
les voies possibles, de sorte qu’en l’absence de grand
Sujet à exposer partout, le pire et le meilleur ont aujourd’hui
également droit de représentation. En ce sens, le
besoin de création, y compris par une création de
pure fuite en avant, ne créant rien, sauf l’idée
qu’il peut et qu’il doit y avoir de la création,
me semble, en tant qu’elle concerne tous les sujets de la
postmodernité, une caractéristique importante de l’espace
politique et esthétique postmoderne [11].
En quelque sorte, ce n’est plus le portrait du grand Sujet
qui se cherche, c’est quelque chose comme le portrait du petit
sujet en individu libéré. Entre les sociétés
à grands Sujets et nos sociétés démocratiques,
le spectacle s’est en somme déplacé du grand
Sujet au petit sujet lui-même. On montrait hier le grand Sujet
dans sa gloire, on ne cesse de montrer aujourd’hui le petit
sujet dans ses œuvres communes, ses exploits ordinaires, voire
ses petites histoires, ses choix sexuels, ses avis – qu’il
n’a d’ailleurs nul besoin de justifier par une exigence
de construction et d’élaboration, puisque ce sont les
siens et que cela suffit amplement à les légitimer.
Le portrait du petit sujet en individu libéré se cherche
partout, depuis ces programmes télévisuels mettant
en scène les vies ordinaires à des recherches artistiques
beaucoup plus élaborées.
C’est ainsi qu’on entend sans cesse les injonctions
démocratiques voulant nous faire croire que nous sommes tous
des artistes, qu’il suffit de vouloir pour pouvoir et qu’il
ne se joue dans la représentation rien d’autre qu’une
affirmation de soi.
Enfin, il faut bien comprendre en quoi toutes ces mutations
sont contemporaines et sont en grande partie commandées par
le passage du capitalisme industriel à un capitalisme financier
et d’une extension sans précédent du modèle
de l’échange marchand
Le néo- ou l’ultralibéralisme est en effet en
train de défaire toutes les formes d’échanges
qui subsistaient par référence à un au moins
– un des échanges. Pour aller à la fois vite
et à l’essentiel, on pourrait dire qu’il fallait
un étalon – l’or par exemple – pour garantir
les échanges monétaires [12], comme il fallait un
garant symbolique (la Raison dans l’espace transcendantale,
par exemple) pour permettre les discours philosophiques en évitant
les paralogismes, comme il fallait un État pour éviter
la « guerre de tous contre tous ». Or, on cesse désormais
de se référer à toute valeur transcendantale
pour se livrer aux échanges. Nous avons désormais
affaire à des acteurs qui ne veulent rien au-dessus d’eux
de façon à maximiser leurs entreprises. Les échanges
ne valent plus en tant que garantis par une puissance transcendantale
ayant recueilli ce que chacun a abandonné comme jouissance
pour la mettre au compte du collectif, mais ils valent par ce qu’ils
mettent directement en rapport en tant que marchandises.
Ce triomphe du libéralisme et de l’utilitarisme ne
peut que contester le poids du symbolique dans les échanges
humains. Et, de fait, cette pensée sur le symbolique, qui
a fait les beaux jours de la grande anthropologie du xxe siècle
(de Mauss à Lévi-Strauss, et jusqu’à
Lacan), se trouve de la sorte partout remise en cause.
Ce changement radical dans le jeu des échanges entraîne
en fait à une véritable mutation anthropologique.
Dès lors que tout garant symbolique des échanges entre
les hommes tend à disparaître, c’est la condition
humaine elle-même qui change. En effet, notre être-au-monde
ne peut plus être le même dès lors que l’enjeu
d’une vie humaine ne tient plus à la recherche de l’accord
avec ces valeurs symboliques transcendantales jouant le rôle
de garants, qu’on consomme quelque fois lors de grandes fêtes
maudites – moments de révolution, de carnavalisation,
d’inversion des valeurs –, mais devient liée
à la capacité de s’accorder aux flux toujours
mouvants de la circulation de la marchandise. En un mot, ce n’est
plus le même sujet qui est requis ici et là. C’est
désormais un sujet acritique, post-névrotique exposé
à la forclusion, précaire dans ses personnaisons,
mais souple et flexible. Nous commençons de la sorte à
découvrir que l’ultralibéralisme, comme toutes
les idéologies précédentes qui se sont déchaînées
au cours du xxe siècle (le stalinisme, le nazisme…),
pourrait bien ne rien vouloir d’autre que la fabrication d’un
homme nouveau.
Mais après tout pourquoi ne pas souscrire à ce programme
? Avons-nous d’ailleurs les moyens de ne pas y souscrire,
sans s’en remettre aussitôt à de vieilles lunes
? Après tout, l’ancien sort du sujet, soumis, avec
ses lourdes névroses et son cortège de répressions
en tout genre était-il si enviable ? D’ailleurs, n’entend-on
pas, ça et là, d’incorrigibles optimistes chanter
leurs folles espérances en assurant, sans parfois s’interdire
une certaine délectation devant le malaise ambiant, qu’il
se présente là une belle opportunité pour expérimenter
de nouveaux modes de subjectivation ? Et n’en voit-on pas
d’autres jouer les stoïques et proclamer qu’il
n’y a aucune raison particulière de s’affoler,
aujourd’hui pas plus qu’hier, étant donné
que le sujet, depuis toujours lancé dans l’aventure
historiale, c’est justement ce qui est en crise permanente.
Ils en tirent la conséquence que, si notre état est
bien celui de la crise ininterrompue, alors il n’y a aucune
raison de camper sur un quelconque point de vue normatif consistant
à croire qu’il existe une loi symbolique permanente.
Ils annoncent qu’adopter un tel point de vue normatif revient
en fait à artificiellement fabriquer des mutants en masse.
Pour éviter ce péril d’une stigmatisation vaine,
il n’y aurait qu’une solution : étudier simplement
ce qui arrive, sans avoir à se prononcer sur le fond. Il
faudrait en somme travailler sous epoché, c’est-à-dire
en commençant par suspendre ses jugements sur le monde.
Je dois dire tout net que je ne pense pas cette position tenable
tout simplement parce qu’elle revient à accepter comme
inévitable l’accident historique qui est en train d’arriver.
Et ce qui est en train d’arriver, ce n’est rien d’autre
que la généralisation du capitalisme – ce que
j’ai appelé ailleurs le « capitalisme total ».
Or cette généralisation est pour nous inacceptable
parce qu’elle contrevient très précisément
aux postulats même sur lesquels se fondent nos sciences humaines,
qui sont fort différents de ceux sur lesquels pose l’économie.
Je veux parler de la croyance fondant l’économie, affirmant
que l’individu précède la société.
De sorte que, par de voie de conséquence, l’économie
devrait être la base de la société en fonction
de laquelle il convient de tout organiser. Tout le libéralisme,
tant économique que politique, tient en effet dans l’idée
qu’il convient de laisser faire les individus visant la maximisation
de leurs gains. Il faut en somme laisser faire le marché.
Il agit de lui-même comme une nouvelle Providence divine qui
peut transfigurer les vices privés en vertus publiques, et
le mal en bien. Cette croyance est née au xviiie siècle
avec Mandeville et Adam Smith. Elle est parfaitement rivale et contemporaine
de celle de Kant qui, loin de laisser faire les choses, soutenait
la nécessité morale du transcendantal. Or, cette croyance
de l’économie s’oppose très exactement
à ce que nous nous efforçons de soutenir dans les
sciences humaines : que la vie en société précède
l’émergence des individus. En bref, pour nous, l’économiste
libéral est celui qui commet en effet la grossière
erreur de croire que les humains sont déjà humains
avant qu’ils ne vivent en société – comme
s’il n’avait pas été nécessaire
de les soutenir dans leur existence psychique avant qu’ils
n’entrent dans les échanges marchands.
Le sémiologue François Flahault vient de publier
un remarquable livre sur la question où, entre autre, on
peut lire ceci : « Pour qu’une personne puisse s’engager
dans des échanges avec ses contemporains, il est nécessaire
que, préalablement, elle existe, qu’elle soit en possession
d’elle-même, c’est-à-dire d’un bien
qui ne s’acquiert pas par échange, mais par l’effet
d’une transmission. C’est-à-dire d’un don
sans retour : l’existence que m’ont donnée mes
parents […], je peux peut-être à mon tour la
donner à mes enfants, mais non pas la redonner à la
génération qui m’a précédée
[13]. »
Flahault nous montre qu’il convient de distinguer avec le
plus grand soin deux économies ; l’économie
marchande des biens matériels et l’économie
dite des personnes. Il s’agit là de deux économies
différentes, de sorte qu’aucune ne peut se substituer
à l’autre. L’une est en effet marquée
par l’échange, par le gain, par le marché et
par le profit – et il faut bien le dire qu’ici le capitalisme
est imbattable. Et l’autre économie, celle des personnes,
est marquée par la transmission, c’est-à-dire
par l’échange impossible, par la dette, la dette de
vie, la dette d’être, la dette de parlêtre, c’est-à-dire
encore la dette symbolique.
Or, nous vivons dans un monde qui considère que le développement
économique suffit à établir une vie bonne,
une vie individuelle et sociale bonne. Nous vivons dans un monde
qui sous-estime dangereusement la dette d’être et l’économie
des personnes. Et quand il y consent, il oblige à penser
ce monde sur le modèle du contrat. Je dis simplement à
ceux qui ne veulent rien savoir des conséquences psychiques
de la soumission de l’économie des personnes à
l’économie des biens qu’ils y réfléchissent
à deux fois. Ce que cela produit et ce qu’un vieux
« réactionnaire » comme moi y voit, c’est
la généralisation du syndrome de Bartleby, le héros
de la nouvelle d’Herman Melville, qui opposait invariablement
à toute demande, cette formule polie, solennelle, laconique,
mais sans appel et infiniment ravageuse I would prefer not to [14],
« J’aimerais mieux ne pas. » Ceci permettrait
peut-être de donner une réponse possible à la
question de ce colloque : la dépression, en tant que trouble
le plus répandu de la post-modernité, pourrait bien
être une des marques flagrantes de la résistance du
sujet à l’économie de marché généralisée.
Bien sûr, il faut agir. Mais pour agir, il faut comprendre
la passe où l’on se trouve. Sinon, c’est l’impasse.
Une impasse telle que les « psy » risquent de se retrouver
comme les supplétifs de l’économie de marché
généralisé, bien encadrés (je fais bien
sûr allusion aux projets de réglementation en cours),
et délégués aux missions humanitaires d’assistance
aux populations en désarroi.
NOTES
[*]Ces dix points seront largement développés dans
un livre à paraître chez Denoël en septembre 2007.
[1]Bernard Stiegler, Aimer, s’aimer, nous aimer – du
11 septembre au 21 avril, Paris, Galilée, 2003, p. 30.
[2]Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique
[1840], Œuvres II, Paris, Gallimard, Bibliothèque de
la Pléiade, 1991 ; cf. « Quelle espèce de despotisme
les nations démocratiques ont à craindre »,
p. 840.
[3]Je me permets de renvoyer à mon livre, L’art de
réduire les têtes, Paris, Denoël, 2003.
[4]Je développe ces questions dans mes deux derniers livres,
L’art de réduire les têtes, op. cit., et On achève
bien les hommes, Paris, Denoël, 2005.
[5]Voir sur ce point, Jean-Pierre Le Goff, La barbarie douce, la
modernisation aveugle des entreprises et de l’école,
Paris, La Découverte, 1999.
[6]Hannah Arendt, Du mensonge à la violence, Paris, Calmann-Lévy,
1972, p. 181.
[7]Il est remarquable que ce soit par les institutions asilaires,
là où l’encadrement était le plus fort,
que cette désinstitutionnalisation ait commencé. Ce
qu’avait parfaitement repéré Robert Castel dans
ses études, notamment dans F. Castel, R. Castel, A. Lovell,
La société psychiatrique avancée, le modèle
américain, Paris, Grasset, 1979.
[8]Barthes était particulièrement bien placé
pour trouver cette formule puisqu’il l’a produite dans
la circonstance hautement éloquente où Barthes s’est
fait le critique du Roland Barthes par Roland Barthes – voir
La quinzaine littéraire n° 205. 1/15 mars 1975.
[9]Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale,
Paris, Payot, 1965, p. 166.
[10]Je développe longuement ceci dans mon dernier livre,
On achève bien les hommes.
[11]Lire, à cet égard, le jubilatoire pamphlet de
Annie Le Brun, Du trop de réalité (Paris, Stock, 2000)
où l’auteur dénonce dans le tout culturel contemporain
le fait de systématiquement mettre sur le même plan
« productions mineures et gestes essentiels ». Ce qui
se solde par l’exclusion de toute « négativité
» et par l’apparition d’un « totalitarisme
de l’inconsistance où tout n’est pas seulement
l’équivalent de tout mais où rien n’existe
s’il n’est l’équivalent de tout et réciproquement
», cf. p. 134.
[12]Cf. Jean-Joseph Goux, Frivolité de la valeur, essai
sur l’imaginaire du capitalisme, Paris, Blusson, 2001.
[13]François Flahault, Pourquoi limiter l’expansion
du capitalisme, Paris, Descartes & Cie, 2003.
[14]H. Melville, Bartleby Le Scribe, Paris, Gallimard, 1996.
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