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Origine : http://acontretemps.org/spip.php?article85
Pour quiconque a suivi la déjà longue existence de
ce bulletin, l’intérêt critique qu’il a
manifesté pour les écrits de Daniel Colson - Petit
lexique philosophique de l’anarchisme (2001) et Trois essais
de philosophie anar-chiste (2004) - devrait suffire à justifier
la publication, dans ses colonnes, de cette étude sur «
Nietzsche et l’anarchisme », dont une version - très
abrégée par rapport à celle-ci - a déjà
paru dans le numéro 7 (février 2002) de la revue Lignes
(Editions Léo Scheer, Paris). Il y a davantage, cepen-dant,
dans ce choix. Ce texte illustre à merveille, nous semble-t-il,
la par-faite originalité d’une démarche philosophique
s’attachant à traquer des « affinités
secrètes » éclairant, comme autant de fulgurances
collatérales insoupçonnées, la pensée
et la pratique libertaires proprement dites. Au lecteur de juger.-
A contretemps. par David Levine
L’ŒUVRE de Nietzsche, parce qu’elle est cohérente
avec elle-même, avec ses figures provocatrices et ses éclats
contradictoires, autorise un grand nombre de lectures et d’interprétations
: une lecture d’extrême droite par exemple, la plus
grossière et la plus connue ; mais aussi, très tôt
et de façon apparemment plus surprenante, une lecture et
une interprétation ouvrière, anarchiste et révolutionnaire.
Le Nietzsche des anarchistes a longtemps été interprété
- aux côtés de Stirner - sur le modèle de l’individualisme
contemporain. Comme si le moi anarchiste et stirnérien, vécu
et pensé à partir d’une « singularité
irréductible, toujours différent des autres et toujours
renvoyé à lui-même dans son commerce (...) avec
les autres » ( [1]) pouvait, ne serait-ce qu’un instant,
être confondu avec les individus uniformes et sans qualités
de la modernité, ces individus des stades, des jours d’élection,
des grandes surfaces, des voyages aux Seychelles et des lotissements
de banlieue, ces « boules de billard pathétiques »
dont parle Gilles Châtelet, « que chaque effort pour
se différencier enlise encore plus dans une grande équivalence
» ( [2]). Il est vrai que cette interprétation étroitement
individualiste du Nietzsche des libertaires pouvait, pour la France
tout au moins, au début du XXe siècle, se prévaloir
d’un certain nombre de figures apparemment sans grand rapport
avec la dimension collective et sociale de l’anarchisme et
de l’histoire ouvrière : Libertad et son journal l’Anarchie,
par exemple, avec leur violente dénonciation du syndicalisme,
des grèves et des mouvements ouvriers, mais aussi le philosophe
Georges Palante, ou plus largement encore tout un courant artiste,
bohème et dandy que l’on aurait tort pourtant de réduire
trop facilement aux manipulations et aux leurres dérisoires
mais efficaces de l’individualisme moderne ( [3]). A défaut
de lire attentivement les textes ou de saisir la nature de cet étrange
mélange esthétique et politique du Paris de la fin
du XIXe siècle, l’interprétation malveillante
de l’anarchisme nietzschéen, aurait pu tout au moins
s’étonner de la façon dont les écrits
de Nietzsche - sous leur double dimension amorale et barbare - traversaient
également l’ensemble des pratiques et des mouvements
ouvriers libertaires de l’époque, leur faisaient écho
et étaient repris par eux. Elle aurait pu s’étonner
de voir Louise Michel associer la figure du surhomme aux idées
de justice sociale et de révolution ( [4]), le socialiste
allemaniste Charles Andler percevoir dans la classe ouvrière
une « classe de maîtres » ( [5]), mais aussi Fernand
Pelloutier, le secrétaire des Bourses du travail, se penser
à la fois comme « révolutionnaire », «
partisan de la suppression de la propriété individuelle
», et comme « amant passionné de la culture de
soi-même » ( [6]), ou encore, un peu partout dans le
monde, un certain nombre de militants ouvriers, les plus engagés
dans l’action collective, se reconnaître aussitôt
dans les écrits de Nietzsche et, avec la force de l’évidence,
exhorter les révolutionnaires à promouvoir l’apparition
de « sur-hommes », d’ « hommes-dieux »
capables de sortir le peuple de sa léthargie, de libérer
les puissances révolutionnaires dont il est porteur ( [7]).
Mais cette rencontre effectivement surprenante entre révolte
ouvrière et élitisme nietzschéen, désir
de justice et refus de l’humanisme, haine de l’autorité
et hiérarchisation des êtres, mouvements collectifs
et mépris de la foule et de la masse, était sans doute
trop improbable pour montrer qu’elle avait eu lieu. Comment,
en effet, imaginer un seul instant que des anarchistes et des syndicalistes
révolutionnaires puissent se reconnaître dans des textes
qui n’hésitent pas à dénoncer violemment
revendications sociales et grèves ouvrières, socialisme
et anarchisme, et, à travers eux, tout mouvement collectif
ou individuel prétendant lutter pour l’égalité
et la justice sociale ? Comment supposer que des anarchistes et
des syndicalistes puissent faire leurs des formulations où,
contre les interprétations morales et populistes les plus
convenues, Nietzsche prend sans cesse le parti des « forts
» et des « maîtres » contre les «
faibles » et les « esclaves », qui, selon lui
et contre toute évidence, l’auraient (de tout temps
?) emporté sur les « maîtres » ? ( [8])
Comment, face au caractère aveuglant de ses imprécations
politiques, ne pas réduire à un étroit individualisme
la solitude de Nietzsche et sa vision aristocratique du monde ?
Seul, sans doute, l’anarchisme d’alors aurait pu dire
lui-même pourquoi autant d’ouvriers et de syndicalistes
se sont reconnus aussitôt, et contre toute vraisemblance,
dans les écrits et la personne de Nietzsche, en quoi celui-ci
répétait à leurs yeux, autrement et avec une
nouvelle intensité, l’Idée pratique et théorique
inventée cinquante ans plus tôt par Proudhon et Bakounine,
de quelle façon les uns et les autres - malgré de
si nombreuses différences et incompatibilités apparentes
- participaient d’un même mouvement de déconstruction
des distinctions modernes - entre individu et collectif, théorie
et pratique, dominants et dominés, etc. - au profit d’une
nouvelle et commune perception de ce qui est. Ce ne fut pas le cas,
pour trois principales raisons :
1.- La première, la plus précoce, tient aux écrits
de Nietzsche et à l’histoire de leur première
réception. Connus très tôt, ils ont fait l’objet
de nombreux commentaires, en liaison avec la redécouverte
de Stirner ( [9]). Mais cet accueil a été essentiellement
d’ordre littéraire, esthétique et moral. Leur
forme provocatrice et poétique se prêtait mal, dans
un premier temps, à une lecture politique et philosophique.
Et c’est seulement de façon relativement tardive, à
partir de l’entre-deux guerres - au moment de l’effondrement
des mouvements ouvriers libertaires, et avec les travaux de Jaspers,
Löwith, Heidegger en Allemagne, par exemple, ou l’interprétation
de Bataille en France - qu’une lecture philosophique devait
voir le jour, une lecture capable de produire une interprétation
plus large, et plus particulièrement de dépasser une
approche strictement et immédiatement individualiste.
2.- La seconde tient à l’histoire de l’anarchisme
lui-même, à la façon dont il a pu exprimer son
projet. Sans doute, rétrospectivement et comme le montre
Claude Harmel, les principaux théoriciens, précurseurs
ou fondateurs de l’anarchisme - Stirner, Proudhon, Dejacque,
Cœurderoy, Bakounine - sont-ils infiniment plus proches de
Nietzsche que de toute autre philosophie de leur temps ( [10]).
Mais, forcément, ils ignoraient tout d’une œuvre
encore à naître. A l’inverse, les intellectuels
anarchistes ultérieurs - Kropotkine, Reclus ou Guillaume,
par exemple - ont eu la possibilité de lire Nietzsche, et
une analyse plus fine de leurs écrits et de leurs centres
d’intérêt ne manquerait pas, par ailleurs, de
montrer la façon dont, implicitement, ils lui font écho
et s’inscrivent eux aussi dans une démarche et une
perception communes de l’homme, de la nature et du monde.
Mais géographes, éthologues ou pédagogues,
ils n’avaient ni le souci ni les moyens de percevoir la dimension
politique et théorique d’une pensée qui, par
sa nouveauté et l’originalité de sa forme, échappait
également, au même moment, à une philosophie
professionnelle la plus à même, normalement, d’en
expliciter le sens. Quant à l’anarchisme militant,
autodidacte et éclectique qui devait suivre, trop souvent
marquée (pour la France) par les pauvretés réductrices
de l’école républicaine de Jules Ferry - cette
école où, suivant la formule du syndicaliste Pierre
Monatte, « en apprenant à lire le peuple avait désappris
à penser » -, il devait durablement, y compris dans
sa dimension la plus individualiste, s’en tenir à une
vision étroitement rationaliste et scientiste, aussi éloignée
de Nietzsche qu’elle l’était de Stirner, de Bakounine
et de Proudhon, ou bien sûr des multiples mouvements de révolte
et d’émancipation qui se développaient alors
un peu partout dans le monde. Dans ces cercles restreints, l’anarchisme
s’était peu à peu limité, et pour longtemps,
à un idéal utopique et humanitaire, une morale politique
sèche et aride, un projet doctrinaire, abstrait et intemporel,
qu’il s’agissait seulement d’appliquer à
soi-même et aux autres, à la façon des antiques
et persistantes prescriptions morales, religieuses ou civiques,
en privilégiant sans cesse l’explication, l’éducation,
l’adhésion, la conformité idéologique
et comportementale, et, plus tard, l’organisation ; sur le
modèle des sectes et des partis religieux ou marxistes (
[11]).
3.- A ces deux premières raisons de la difficulté
de l’anarchisme à rendre compte de ses affinités
de fait avec l’œuvre de Nietzsche, à dire ce qu’il
était le seul à pouvoir dire, on peut joindre une
troisième, plus tardive, qui tient cette fois aux massacres
de masse du premier conflit mondial, à l’autodestruction
physique et éthique qu’ils devaient produire, et, tout
au long de l’entre-deux guerres, à la transformation
en machines de mort (rouge et brune) des espérances émancipatrices.
Incapables d’expliciter, théoriquement et politiquement,
la façon dont ils avaient pu se reconnaître dans la
violence nietzschéenne, dans le surhomme, les maîtres,
les aristocrates, l’éternel retour, la volonté
de puissance et, à travers eux, dans le jeu infini et émancipateur
des compositions de forces et de volontés, les anarchistes
se trouvaient de surcroît dépossédés
des figures littéraires et esthétiques qui, dans leur
nouveauté, avaient d’abord permis cette rencontre et
cette reconnaissance. Transformées en slogans, en poses et
en boursouflures de théâtre, rabattues sur la mise
en scène et les trompettes des opéras de Wagner, rapportées
à la multitude indifférenciée des tranchées,
puis aux foules vociférantes et impuissantes des meetings
et des manifestations de masse, les concepts et les personnages
de Nietzsche n’étaient plus que des dépouilles
mensongères, les drapeaux d’une logique de domination
et d’autodestruction qui - fasciste ou national-socialiste
- prétendait bien, contre le cynisme petit-bourgeois et non
moins meurtrier du communisme russe, se substituer définitivement
à la violence émancipatrice des mouvements ouvriers
antérieurs, leur faire oublier comment et pourquoi cette
violence émancipatrice avait été un jour possible.
* * *
C’est seulement beaucoup plus tard, avec le renouveau de
la pensée libertaire de la fin du XXe siècle, qu’il
est enfin devenu possible non seulement de libérer Nietzsche
des détournements et des travestissement dont il avait été
l’objet, mais surtout de comprendre la portée philosophique
et émancipatrice de ses écrits et ainsi de saisir
pourquoi, intuitivement, ils avaient pu aussitôt être
compris par autant d’anarchistes et d’ouvriers révolutionnaires.
Avec des auteurs comme Gilles Deleuze, Michel Foucault ou Sarah
Kofman, par exemple, sur-homme, volonté de puissance ou éternel
retour pouvaient de nouveau déployer leur force et répéter
leur inspiration première, exprimer leur charge explosive
et émancipatrice. Après les inventeurs de l’anarchisme
et dans des termes très proches, il devenait enfin possible
de comprendre comment la dimension individualiste de la pensée
de Nietzsche ne prenait sens que dans une approche radicalement
plurielle de la réalité, dans une appréhension
des choses où, comme l’avait montré Proudhon,
toute « personne est un groupe », un « composé
de puissances », où tout groupe, tout collectif, aussi
vaste ou éphémère qu’il puisse être,
est également une « personne », un « moi
», une subjectivité, une volonté. Là
où, pour Nietzsche cette fois et comme l’explique Michel
Haar, « toute force, toute énergie, quelle qu’elle
soit, est volonté de puissance, dans le monde organique (pulsions,
instincts, besoins), dans le monde psychique et moral (désirs,
motivations, idéaux) et dans le monde inorganique lui-même
dans la mesure où la vie n’est qu’un cas particulier
de la volonté de puissance » ( [12]). Avec le renouveau
de la pensée libertaire, l’affinité entre Nietzsche
et les mouvements ouvriers libertaires cessait de dépendre
de la seule et supposée originalité de quelques militants
autodidactes et révoltés, ou du malentendu de formules
mal comprises. Il n’était plus interdit de percevoir
comment, au-delà de la fugacité de leur rencontre,
cette affinité étonnante tenait à la nature
historique d’une pensée et de mouvements émancipateurs
que les situations et les événements de la fin du
XXe siècle permettaient enfin de percevoir, de répéter
et donc de comprendre.
La pensée de Nietzsche et le mouvement ouvrier libertaire
L’anarcho-syndicalisme et le syndicalisme révolutionnaire
ont très peu théorisé leurs pratiques et, a
fortiori, fait appel à des références philosophiques
dont leurs militants étaient très éloignés.
Mais malgré l’indifférence ou les incompréhensions
qui les ont si longtemps accompagnés, ils ont laissé
suffisamment de traces dans les archives officielles, ou sous la
forme d’un grand nombre de paroles et de textes éclatés
et circonstanciels (affiches, articles, brochures, proclamations,
discours de meeting, motions de congrès), pour rendre perceptible
ce que l’on ne voyait pas, pour entrer une nouvelle fois en
résonance avec un Nietzsche redécouvert par ailleurs,
pour faire écho, près d’un siècle plus
tard, au sens que les événements présents donnaient
à leur rencontre.
« Il faut protéger les forts contre les faibles »,
dit Nietzsche. C’est sans doute avec cette formule paradoxale,
et en raison même du scandale qu’elle constitue pour
l’humanisme et la vision « sociale » du monde,
mais aussi et surtout en raison du paradoxe de son renversement
(les « forts » sont vulnérables, ils doivent
être protégés !), que l’on peut le mieux
saisir où se joue l’affinité entre Nietzsche
et les mouvements ouvriers libertaires, là où justement
la distance semble la plus grande, le divorce le plus évident.
On perçoit mieux aujourd’hui, et non sans de récurrentes
polémiques, comment, pour Nietzsche, maîtres et esclaves
constituent à la fois des types et des modes d’être
plus ou moins fugitifs, applicables à un grand nombre de
situations, et exigeant chaque fois et à chaque instant une
grande finesse d’évaluation et d’interprétation.
Pour Nietzsche, maîtres et esclaves ne sont que rarement où
l’on croit les trouver ; et leur être ne doit rien aux
signes, aux places, aux rôles et aux représentations
qui prétendent habituellement les fixer et les travestir.
Leur perception exige une appréciation, un jugement et un
sens pratique aigus et subtils, toujours en éveil, capables
de saisir la réalité sans cesse changeante des relations,
des alliances et des affrontements, des équilibres et des
compositions de forces, des révoltes et des hiérarchies
qui les produisent et les transforment, dans telle ou telle situation,
à propos de tel ou tel problème. Il est vrai cependant
que, pour Nietzsche, le peuple, la foule et les masses, qu’il
associe à la démocratie et à l’égalitarisme
des urnes, sont une expression particulièrement éclatante
de la figure négative et moderne de l’esclave, de la
force du nombre, réactive et envieuse, le plus souvent soumise
à la haine et au ressentiment. Mais comme la connaissance
même la plus superficielle des mouvements libertaires permet
de le percevoir, ce jugement politique et polémique non seulement
n’a rien qui puisse choquer les anarchistes, mais fait directement
écho à leur propre vision du monde et à leur
façon de concevoir et de mettre en œuvre les relations
humaines qu’ils souhaitent faire advenir. Cette rencontre
et cette communauté de points de vue, qu’il convient
maintenant d’établir, pourraient se formuler ainsi.
Contrairement aux apparences, si les masses de la modernité,
indifférentes et passives, soumises aux politiciens et trop
souvent fascinées par les chefs charismatiques (de Mussolini
à Mao Tsé-toung), relèvent indiscutablement
de ce que Nietzsche appelle les « esclaves », les mouvements
ouvriers dits anarcho-syndicalistes, syndicalistes révolutionnaires
ou « d’action directe », comme d’ailleurs
ce que la sociologie et l’histoire montrent des valeurs et
du genre de vie des classes ou des milieux professionnels qui les
ont vu naître, relèvent tout aussi indiscutablement
du type des « maîtres » et des « aristocrates
» tels que les conçoit Nietzsche. Pour étayer
cette thèse, on pourrait multiplier les points de convergence
; du côté du proudhonisme et de Proudhon, bien sûr,
dans la façon dont ce dernier pense la force et les faiblesses
du « peuple » ( [13]) ; mais aussi à travers
l’approche historique et sociologique d’un certain nombre
de secteurs professionnels ouvriers du XIXe et du XXe siècles,
des valeurs qu’ils développent, de leur rapport au
monde et aux autres ; ou encore, à propos des mouvements
ouvriers dits anarcho-syndicalistes, des « minorités
agissantes » si décriées, du mélange
d’individualisme et d’action collective qui les caractérise,
en passant par leur conception tout aussi mal comprise de la «
grève » comme affirmation de la force et de la volonté
ouvrières. Sans prétendre développer une analyse
exhaustive, nous pouvons souligner ici trois grands points de convergence
entre la pensée de Nietzsche et les mouvements ouvriers libertaires.
Le séparatisme et la lutte des classes
Rappelons rapidement un point important des positions nietzschéennes.
Lorsque Nietzsche distingue les maîtres et les esclaves, c’est
aussi une manière de s’opposer à Hegel, à
sa façon d’unir dialectiquement les deux termes. Pour
Nietzsche, l’antagonisme entre maîtres et esclaves n’est
que l’effet second d’une différenciation première,
ou (sinon) un simple point de vue d’esclave. Leurs relations
n’ont rien de dialectique, dans un rapport où le principe
actif serait du côté de la négation, de celui
qui nie pour s’affirmer. Comment une affirmation pourrait-elle
naître d’une négation, du néant ? Pour
Nietzsche, il s’agit bien là d’une pensée
d’esclave. Pour lui, il convient à l’inverse
d’adopter le point de vue des maîtres (au sens qu’il
donne à ce mot), de saisir comment ce qui les distingue des
esclaves est justement une séparation, une différenciation.
L’antagonisme entre les maîtres et les esclaves suppose
d’abord un rapport de différenciation des maîtres,
non comme une lutte qui relie et rattache, mais comme une séparation
qui détache et distingue. Mais c’est justement ici,
et de ce point de vue, que l’on peut comprendre pourquoi les
mouvements ouvriers libertaires ont toujours été aussi
radicalement étrangers au marxisme (une variante de l’hégélianisme)
et de sa conception de la lutte des classes, dans la mesure même
où ils obéissent au mouvement de différenciation
des forts et des maîtres.
En effet, dans la conception anarcho-syndicaliste ou syndicaliste
révolutionnaire, et contrairement à ce que l’on
affirme souvent, la classe ouvrière, considérée
du point de vue de son émancipation, n’est pas d’abord
ou principalement définie par la lutte des classes, par l’exploitation,
l’oppression et la misère physique et morale que celles-ci
ne manquent pas de provoquer ; avec tout leur cortège répugnant
d’humanisme, de misérabilisme et de philanthropie intéressée.
Sa puissance émancipatrice dépend essentiellement
de sa capacité, historiquement et localement produite, à
se constituer en force autonome, indépendante et affirmative,
fondée sur la fierté et la dignité, et disposant
de tous les services, de toutes les valeurs, de toutes les raisons
et de toutes les institutions nécessaires à son indépendance,
qui ne dépendent que d’elle et de ce qu’elle
devient ainsi, de sa capacité à faire naître
un autre monde. Cette conception n’est pas d’abord d’ordre
théorique. Elle est l’expression d’un grand nombre
d’attitudes et de pratiques effectives, prenant sens de leur
convergence, de l’immédiateté et de l’évidence
de ce qui les produit, comme le montre par exemple, pour la France,
l’étude de la moindre Bourse du travail un peu conséquente
( [14]). Pour l’anarcho-syndicalisme et le syndicalisme révolutionnaire,
la classe ouvrière doit d’abord faire sécession
de façon radicale, ne plus rien avoir en commun avec le reste
de la société, y compris et surtout avec tous ceux
qui, « socialistes », « humanitaires » et
« philanthropes », se penchent sur son sort et prétendent
défendre et représenter ses intérêts.
Dans le discours propre à cette composante libertaire du
mouvement ouvrier, mais qui déborde largement des frontières
idéologiques souvent incertaines, ce mouvement de différenciation
porte le nom tout à fait limpide, d’un point de vue
nietzschéen, de « séparatisme ouvrier ».
Le mouvement ouvrier doit se « séparer » du reste
de la société. Ce que Proudhon explique ainsi : «
La séparation que je recommande est la condition même
de la vie. Se distinguer, se définir, c’est être
; de même que se confondre et s’absorber, c’est
se perdre. Faire scission, une scission légitime, est le
seul moyen que nous ayons d’affirmer notre droit (...). Que
la classe ouvrière, si elle se prend au sérieux, si
elle poursuit autre chose qu’une fantaisie, se le tienne pour
dit : il faut avant tout qu’elle sorte de tutelle, et (...)
qu’elle agisse désormais et exclusivement par elle-même
et pour elle-même » ( [15]).
Dans cette manière de voir, la lutte des classes n’est
évidemment pas absente, mais elle n’a plus rien de
dialectique, dans un rapport où « la société
mourante » risque sans cesse d’entraîner les mouvements
ouvriers dans une étreinte mortelle et anesthésiante,
en les obligeant à accepter des règles communes de
combat, à adopter des formes de luttes et de négociations
appartenant à l’ordre qu’ils prétendent
abolir. Pour les syndicalistes révolutionnaires et les anarcho-syndicalistes,
la grève, expression privilégiée de la lutte
des classes, est d’abord un acte fondateur intempestif et
sans cesse répété, un « conflit »
toujours singulier et circonstanciel, une déchirure du temps,
une rupture des liens et des entraves antérieurs qui, à
travers la multitude des conflits partiels et son mouvement même,
contribue de façon décisive à transformer l’être
de l’ouvrier ( [16]). Elle est la façon dont les ouvriers
« s’éduquent », « s’aguerrissent
» et se préparent à des « mouvements »
de plus en plus « généraux », jusqu’à
l’explosion finale de la grève générale
( [17]). Dans cette répétition incessante de la grève,
les organisations ouvrières ne manquent pas de se donner
des objectifs immédiats, de passer des accords. Mais ces
objectifs sont toujours secondaires et ces accords toujours provisoires.
Pour ce qui les constitue comme forces révolutionnaires,
les mouvements ouvriers ne visent à aucun compromis raisonnable
parce que défini par le cadre où il est passé,
à aucune « satisfaction » qui viendrait de l’ordre
économique et social dont ils l’obtiennent, qui dépendrait
de ce qu’il peut lui-même. Même et surtout lorsqu’ils
signent des conventions, les ouvriers ne sont pas en situation de
demande. Ils se contentent d’obtenir une partie de leur «
droit », provisoirement, en attendant de l’obtenir tout
entier, librement, sans autres « répondants »
qu’eux-mêmes ( [18]). Si les ouvriers ne demandent rien,
c’est parce qu’ils n’éprouvent aucune envie
pour le vieux monde qu’ils méprisent et qu’ils
ignorent. Leur révolte est une pure affirmation des forces
et du mouvement qui les constituent, et c’est seulement de
façon dérivée qu’ils sont contraints
de combattre les forces réactives et réactionnaires
qui s’opposent à cette affirmation. Ils ne demandent
rien à personne, mais tout à eux-mêmes, à
leur capacité à exprimer et à développer
la puissance dont ils sont porteurs. Leur rapport avec le monde
extérieur est un triple rapport, de sélection, de
prétention (au sens premier et physique du terme) et de recomposition
de ce qui est :
1.- Une sélection, dans l’ordre existant, à
partir de ce qui le constitue, des moyens nécessaires à
l’affirmation de cette puissance nouvelle ;
2.- La prétention d’occuper un jour la totalité
de l’espace social, à travers une transformation radicale
de l’ordre bourgeois comme valeurs, morale, système
économique et politique ;
3.- Une recomposition nouvelle de la totalité de ce qui
est.
Ce triple mouvement de sélection, de prétention et
de recomposition, Victor Griffuelhes, secrétaire de la CGT
française de 1901 à 1910, le formule ainsi : «
La classe ouvrière ne devant rien attendre de ses dirigeants
et de ses maîtres, niant leur droit de gouverner, poursuivant
la fin de leur règne et de leur domination, s’organise,
se groupe, se donne des associations, fixe les conditions de leur
développement et, par elles, étudie, réfléchit,
travaille à préparer et à établir la
somme des garanties et des droits à conquérir, puis
arrête les moyens d’assurer cette conquête en
les empruntant au milieu social, en utilisant les modes d’activité
que ce milieu social porte en lui, en rejetant tout ce qui tend
à faire du travailleur un asservi et un gouverné,
en restant toujours le maître de ses actes et de ses actions
et l’arbitre de ses destinées. » ( [19])
D’une autre façon, on retrouve ainsi, dans cette volonté
de sécession et de recomposition de ce qui est, la démarche
de Nietzsche, perceptible dès Zarathoustra et plus tard dans
sa volonté de renverser les valeurs (non au sens de les retourner
en leur contraire mais au sens d’une destruction des tables
de la loi), de couper l’histoire en deux et d’instaurer
un monde entièrement nouveau. Comme chez Nietzsche, le projet
libertaire, affirmatif et différentiel, s’inscrit dans
une démarche de type messianique que l’on retrouve
un peu partout dans les sociétés en voie d’industrialisation,
de l’anarchisme espagnol au messianisme libertaire de la pensée
juive d’Europe centrale que décrit Michael Löwy
( [20]). Le thème de la grève générale,
ou de son expression populaire du « Grand Soir », illustre
bien cette conception radicale de la lutte révolutionnaire
du mouvement ouvrier libertaire. Avec la grève « générale
» qui donne son sens à la répétition
des grèves « partielles », la classe ouvrière
arrête tout, en se croisant les bras. Comme les trompettes
de Jéricho, c’est sa façon à elle de
faire tomber les murailles de l’ordre existant, en montrant
la force immense des travailleurs. Dans cette conception de la Révolution,
la classe ouvrière n’a effectivement rien à
demander, rien à dire à qui que ce soit d’autre
puisqu’elle prétend être tout et, surtout, quelque
chose d’entièrement nouveau que personne ne peut lui
donner puisque c’est elle qui l’apporte ( [21]).
Le fédéralisme
Autre point de rencontre entre Nietzsche et le mouvement ouvrier
libertaire : le fédéralisme. Affirmative, la démarche
de Nietzsche est forcément « multiple », car
« il appartient essentiellement à l’affirmation
d’être elle-même multiple, pluraliste, et à
la négation d’être une, ou lourdement moniste
» ( [22]). La « volonté de puissance »
nietzschéenne ne désigne pas une force unifiée,
ni un principe central d’où tout émanerait (
[23]). Comme le montre Michel Haar, elle renvoie « à
une pluralité latente de pulsions, ou à des complexes
de forces en train de s’unir ou de se repousser, de s’associer
ou de se dissocier » ( [24]). En se déterminant, la
volonté de puissance tend à unir et hiérarchiser
les multiples forces du chaos. Elle ne les détruit pas, ne
les réduit pas, ne résout pas leur différence
ou leurs antagonismes à la façon de la dialectique
hégélienne. « Affirmative et forte, la volonté
de puissance assumera la variété, la différence
et la pluralité. » ( [25]) Cette conception de la volonté
de puissance est particulièrement éclairante pour
comprendre les formes qu’ont revêtues les mouvements
ouvriers de type anarcho-syndicaliste ou syndicaliste révolutionnaire.
En effet, ce serait commettre un grossier contresens que d’interpréter
sur le registre anachronique d’une conception totalitaire
la prétention du syndicalisme révolutionnaire à
« se suffire à lui-même », à n’attendre
de personne d’autre le soin d’assurer l’avènement
d’un monde nouveau dont il estime être seul porteur.
Cette prétention est étroitement liée au fédéralisme
social et ouvrier. Si le syndicalisme prétend être
tout, c’est parce qu’il est multiple, infiniment multiple
et différent dans ses composantes. « L’autre
», il le porte en lui-même, et la « différence
», aussi radicale qu’elle puisse être, il l’expérimente
dans le mouvement même qui le conduit à prétendre
occuper toute la réalité sociale. C’est en ce
sens, entre autres, que le syndicalisme révolutionnaire et
l’anarcho-syndicalisme sont proudhoniens. Proudhon n’est
pas seulement le théoricien socialiste qui insiste le plus
sur la nécessité pour les différentes composantes
de la classe ouvrière de s’autonomiser radicalement
du reste de la société (séparatisme). Il est
sans doute le seul à penser la pluralité des forces
qui composent la classe ouvrière, à concevoir celle-ci
comme une réalité multiple. Contrairement à
Marx, Proudhon parle le plus souvent « des » classes
ouvrières et non de « la » classe ouvrière
ou « du » prolétariat. Alors que, pour Marx,
la classe ouvrière n’est que le moment abstrait, parce
qu’instrumentalisé, d’une raison à l’œuvre
dans l’histoire, pour Proudhon, les forces ouvrières
sont toujours des forces concrètes et vivantes, différentes
et en devenir, qui peuvent toujours disparaître et resurgir
sous d’autres formes, changer de nature, se faire absorber,
dominer d’autres forces ou être dominées par
elles, dans un mouvement incessant de transformation où rien
n’est jamais définitif. Dans la conception du syndicalisme
révolutionnaire et de l’anarcho-syndicalisme, la «
classe ouvrière organisée » est un effet de
composition, une « résultante » disait Proudhon
( [26]), une composition instable de forces multiples, diverses
et autonomes, voire contradictoires, qui se reconnaissent comme
nécessaires les unes aux autres pour donner naissance à
un monde nouveau.
On a souvent mal compris pourquoi le syndicalisme révolutionnaire
tenait tant, dans les votes, à ce que chaque syndicat ait
la même représentation, quelle que soit le nombre de
ses adhérents. La tactique procédurière et
subalterne, au sein des congrès, n’était sans
doute pas absente de cette exigence. Mais cette dernière
renvoyait surtout à une conception révolutionnaire
plus fondamentale, une conception qualitative et non quantitative,
différentielle et non abstraite ou générale
de la réalité. Extrêmement divers, suivant les
régions et les pays, le développement et le fonctionnement
des mouvements ouvriers dits d’action directe correspondent
tout à fait aux analyses de Proudhon et de Nietzsche sur
les modalités d’affirmation de la « puissance
» (Proudhon) ou de la « volonté de puissance
» (Nietzsche). En effet, et pour ne s’en tenir qu’aux
expériences singulières du mouvement ouvrier français
(en particulier dans le cadre des Bourses du travail), le fédéralisme
ouvrier se caractérise toujours par l’union conflictuelle
de forces extrêmement diverses, trop précieuses dans
leur singularité pour que le point de vue d’une seule
d’entre elles soit écrasé par la loi du nombre,
par la fausse évaluation de la quantité et de la mesure.
Associations de mineurs, de musiciens, d’ébénistes,
de typographes, de charpentiers, « d’hommes de peine
», de plombiers-zingueurs, etc., autant de types de groupements
ouvriers porteurs d’un mode d’être singulier,
autant de forces spécifiques luttant pour s’unir et
s’affirmer dans une force plus vaste qui tire elle-même
toute sa puissance de ce qui la constitue ainsi comme combinaison
de forces distinctes.
Diverses, les formes syndicales ne le sont pas seulement les unes
par rapport aux autres, entre branches d’activité et
fédérations de métiers ou d’industrie,
par exemple (mines, métallurgie, musique, services postaux,
etc.), ou à l’intérieur d’une branche
industrielle donnée ( [27]). Chaque force constitutive du
mouvement ouvrier comme puissance plus grande est elle-même
une composition de forces tout aussi multiples et singulières
: géographie des lieux où elle se déploie,
modalités d’organisation, types de militants, nombre
d’adhérents, rythmes et modalités de fonctionnement,
liens avec le reste de la profession, part relative des syndiqués,
nature des savoir-faire professionnels, types d’outillage,
types d’entreprise, d’organisation du travail, origines
de la main-d’œuvre, etc. Chaque organisation de base
d’une fédération locale ou d’une Bourse
du travail (qui n’en admet qu’une seule par type) n’est
pas seulement une force spécifique, différente de
toutes les autres. Elle est elle-même la « résultante
» toujours en déséquilibre, d’une part,
d’une composition et d’une sélection de forces
tout aussi autonomes, qui peuvent, à des degrés divers,
dans le jeu des relations au sein de la Bourse du travail, se composer
(ou s’opposer) directement avec d’autres composantes
ou composés de composantes de cette Bourse ; d’autre
part, de forces à la fois sociales et techniques, humaines
et non humaines, symboliques et matérielles, qu’avec
Bruno Latour on pourrait qualifier d’ « hybrides »
( [28]), et qui brouillent sans cesse la fausse opposition entre
nature et culture, monde et société, dans un rapport
au monde où le moindre regroupement, parce qu’il fait
chaque fois appel pour exister à la totalité du réel,
est constitutif, comme le dit Proudhon, d’une « société
particulière », là où, suivant la formule
de Nietzsche, « le moindre détail implique le tout
» ( [29]).
Au plus près de Nietzsche et de Leibniz, en effet, une des
caractéristiques essentielles des mouvements libertaires
réside ainsi dans leur capacité à permettre
à toutes les forces qui les constituent de prétendre
elles aussi se suffire à elles-mêmes, posséder,
sous un certain point de vue, la totalité de ce qui est et
fonder ainsi leur droit absolu à l’autonomie. C’est
à cette condition (ontologique) que toutes les forces constitutives
des mouvements ouvriers (individus, sections techniques, syndicats,
unions locales, etc.) sont en droit de s’exprimer, de s’affirmer
et - de façon radicalement égalitaire, quels que soient
leur nature et leur poids - de chercher sans cesse à évaluer
le sens de leur association, d’expérimenter et de lutter
entre elles pour déterminer la hiérarchie des valeurs
dont leur composition est porteuse. D’où, négativement,
c’est-à-dire de l’extérieur, ce sentiment
de chaos, de conflits, et de volte-face continuelles que provoque
l’examen des archives policières et des traces laissées
par la moindre association ouvrière un peu conséquente.
Dans une Bourse du travail comme celle de la ville de Saint-Etienne,
par exemple, tout est objet de discussions, de conflits, de paradoxes,
de scissions et de réconciliations, d’affirmations
différentielles. A propos des problèmes les plus graves,
la question de la guerre et de l’Union sacrée en 1915
par exemple. Mais aussi des problèmes apparemment les plus
futiles, comme en 1902, lorsque le conseil d’administration
discute longuement, et de façon très disputée,
du droit d’un des secrétaires de la Bourse - surpris
en train d’embrasser la concierge - à se livrer ou
non à ses penchants amoureux ( [30]). D’où également,
pour les associations ouvrières à caractère
libertaire, cette impression de chaos, d’agitation, de tensions
et de conflits, de renversements imprévus et continuels des
points de vue exprimés, ou encore, sur le terrain du droit,
la grande difficulté des accords, des pactes et des règlements
à fixer ou à réguler, la multiplicité
et le changement incessant des rapports qui les constituent à
un moment donné, en obligeant, par exemple, aux lendemains
de la Première Guerre mondiale, la Bourse du travail de Saint-Etienne,
à repousser de semaine en semaine, pendant plus de deux ans,
l’impression de son nouveau règlement intérieur,
récusé et modifié avant même qu’une
version n’ait eu le temps d’arriver à l’imprimerie
( [31]).
L’action directe
Pour l’anarcho-syndicalisme et le syndicalisme révolutionnaire,
les forces ouvrières doivent toujours agir directement, sans
intermédiaires, sans « représentants »
et sans « représentation ». La notion de représentation
doit être entendue ici en son sens le plus large. En effet,
du point de vue libertaire, il ne s’agit pas seulement de
refuser la représentation politique, mais toute forme de
représentation -sociale, symbolique ou scientifique - perçue
comme forcément abstraite et manipulatrice, distincte des
forces au nom de qui elle parle, qu’elle ordonne et hiérarchise,
qu’elle s’approprie et coupe de ce qu’elles peuvent.
C’est ainsi que l’on peut comprendre une autre dimension
des mouvements ouvriers libertaires, souvent déroutante parce
que, apparemment, contradictoire : leur anti-intellectua-lisme.
Férus de culture, de lectures, de sciences et de savoirs,
les militants anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires,
parce qu’ils estiment (avec Proudhon) que « l’idée
naît de l’action et non l’action de la réflexion
» ( [32]), tendent sans cesse à refuser toute mise
en forme théorique ou scientifique qui, de l’extérieur,
à partir de ses propres raisons d’être et de
façon logique et unifiée, prétendrait dire
(ou redire à leur place) ce qu’ils sont et ce qu’ils
veulent. Comme le montre le moindre catalogue des bibliothèques
ouvrières ou encore les suppléments littéraires
publiés, au tournant du XIXe et du XXe siècle, par
une revue comme les Temps Nouveaux, le caractère éclaté
des ouvrages réunis ou utilisés, l’absence de
préjugés sur l’origine des auteurs et des courants
de pensée dont ils sont issus, l’hétérogénéité
des domaines abordés (technique, littérature, philosophie,
politique) ne renvoient pas seulement à l’éclectisme
autodidacte et confus dont on crédite trop souvent la culture
des militants anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires.
Analogue à la diversité des identités professionnelles
et des formes qu’elles peuvent prendre à l’intérieur
des différents mouvements ouvriers existant à tel
ou tel moment, dans tel ou tel lieu et dans telle ou telle situation,
le caractère hétérogène et éclaté
de la culture militante ouvrière, comme la diversité
interne et externe des mouvements où elle prend sens, ne
manque jamais, sous l’à-peu-près apparent de
ses tâtonnements et de ses expérimentations, d’opérer
une sélection exigeante que l’on ne peut réduire
aux seules et grossières références au camp
républicain, aux apprentissages de l’école primaire
ou aux thèmes les plus visibles de la pensée libertaire
( [33]). Et c’est bien en ce sens que modalités de
la culture ouvrière révolutionnaire et modalités
du déploiement des mouvements ouvriers peuvent non seulement
- en abîme, du plus grand au plus petit - se répondre
et se répéter, mais aussi se reconnaître, autrement
mais avec la même évidence, dans la forme et le contenu
de l’œuvre de Proudhon ou de Nietzsche, par exemple,
qui chacune à sa façon ne manque pas d’être
également taxée d’hétérogénéité,
de palinodies et de contradictions insurmontables, propres à
décourager toute volonté de mise en ordre univoque
et logique.
En effet, dans la façon dont les pratiques ouvrières
refusent toute extériorité formalisée ou symbolique,
tout représentant (politique, langagier ou scientifique)
prétendant dire et ordonner ce qu’elles sont et ce
qu’elles font, dans leur volonté de traiter de la même
manière formes et contenus, luttes et organisations, pensée
et action, récits et événements, littératures
et passages à l’acte, ces pratiques sont homologues,
non seulement avec la forme des écrits de Nietzsche, mais
aussi avec ce qu’ils disent, avec la pensée que cette
forme exprime, et plus particulièrement, pour ce qui nous
occupe ici, avec la critique nietzschéenne de l’Etat,
de l’Eglise ou de la Connaissance. A travers Nietzsche, les
pratiques des mouvements ouvriers libertaires peuvent mettre à
jour une nouvelle fois le caractère « réactif
» de la science, de la religion et du politique, leur capacité
à « séparer les forces actives de ce qu’elles
peuvent », à les rendre impuissantes, à les
nier en tant que telles en les asservissant à d’autres
fins ( [34]). C’est vrai de la science ou de la connaissance
qui, de « simple moyen subordonné à la vie (...)
s’est érigée en fin, en juge, en instance suprême
» ( [35]). Mais c’est également vrai de la politique
et de la religion, des Etats et des Eglises, ces autres façons
de fixer et de représenter les forces actives pour mieux
les asservir à un agencement réactif mensonger. «
Etat, de tous les monstres froids ainsi se nomme le plus froid et
c’est avec froideur aussi qu’il ment et suinte de sa
bouche ce mensonge : “Moi l’Etat, je suis le peuple”.
» « L’Etat (...) est un chien hypocrite (...)
il aime discourir - pour faire croire que sort sa voix (...) du
ventre des choses. » Quant à l’Eglise, «
c’est une espèce d’Etat et c’est la plus
mensongère » ( [36]). Science, Eglise, Etat, il s’agit
toujours d’asservir le réel au mensonge des signes
et de la représentation, le « mouvement » à
la « substance », les forces actives aux forces réactives
( [37]). Comme le dit Deleuze à propos du caractère
hégélien et utilitariste des sciences de l’homme
: « (...) dans ce rapport abstrait quel qu’il soit,
on est toujours amené à remplacer les activités
réelles (créer, parler, aimer, etc.), par le point
de vue d’un tiers sur ces activités : on confond l’essence
de l’activité avec le bénéfice d’un
tiers, dont on prétend qu’il doit en tirer profit ou
qu’il a le droit d’en recueillir les effets (Dieu, l’esprit
objectif, l’humanité, la culture, ou même le
prolétariat) » ( [38]). Allusive chez Deleuze, mais
virulente chez Nietzsche lui-même (dans sa critique du socialisme
et de l’anarchisme), cette référence au caractère
mystificateur du « prolétariat » ou de la «
classe ouvrière » n’a rien (de ce point de vue
tout du moins) qui puisse surprendre un lecteur de Proudhon et,
avec lui, les nombreux militants qui, dans le feu de l’action,
ont essayé de penser l’anarcho-syndicalisme et le syndicalisme
révolutionnaire. Au contraire, pourrait-on dire, car d’une
certaine façon et pour peu que l’on s’attache
de manière moyennement attentive à ce que disent les
uns et les autres, elle fournit justement, contre toute évidence
apparente, une ultime indication de ce qui a pu les rapprocher.
Pour le Nietzsche de Deleuze, la « culture » est une
« activité générique », une «
préhistoire » de l’homme qui lui permet de «
parler » et non plus de « répondre », d’être
son propre « maître », son propre « droit
», mais qui, historiquement, a été « capturée
par des forces étrangères d’une toute autre
nature » ( [39]). « A la place de l’activité
générique, l’histoire nous présente des
races, des peuples, des classes, des Eglises et des Etats. Sur l’activité
générique se greffent des organisations sociales,
des associations, des communautés de caractère réactif,
parasites qui viennent la recouvrir et l’absorber. »
( [40]) Cette « activité générique »,
cette « activité de l’homme comme être
générique » ( [41]) que races, peuples, classes,
Eglises, Etats et autres formes individuantes et identitaires parviennent
si bien à recouvrir et à absorber, Deleuze la rapporte
ailleurs, de façon plus large et surtout beaucoup plus offensive,
à ce qu’il appelle « l’être univoque
». « Puissance » irréductible aux formes
sociales et aux individus qu’elle contribue à produire,
« l’être univoque » « agit en eux
comme principe transcendantal, comme principe plastique, anarchique
et nomade, contemporain du processus d’individuation et qui
n’est pas moins capable de dissoudre et de détruire
les individus que de les constituer temporairement » ( [42]).
Deleuze a raison de souligner la dimension « anarchique »
de cette conception de l’être comme puissance, de penser
« l’être univoque » sous le signe «
plastique » d’une « anarchie des êtres »,
et, à la suite d’Artaud, d’une « anarchie
couronnée », là où dans l’affirmation
de son existence chaque être singulier est « l’égal
» de tous, parce que « immédiatement présent
à toutes choses, sans intermédiaire ni médiation
» ( [43]). En effet, chez Proudhon, c’est presque dans
des termes identiques que l’on retrouve cette distinction.
D’un côté, il y a « l’action »,
origine de toute « idée » et de toute «
réflexion » et qui revêt le double visage de
la guerre et du travail : 1) la « guerre », sans qui
l’homme « aurait perdu (...) sa faculté révolutionnaire
» et réduit sa vie à une « communauté
pure », à une « civilisation d’étable
» ( [44]) ; 2) le « travail », « force plastique
de la société », « un et identique dans
son plan » et « infini dans ses applications, comme
la création elle-même » ( [45]). D’un autre
côté, il y a l’appropriation des forces collectives
et de la puissance d’action des êtres humains par une
succession de formes d’individuations sociales se posant comme
« absolu », une appropriation que Proudhon décrit
ainsi : « Incarné dans la personne, l’absolu,
avec une autocratie croissante, va se développer dans la
race, dans la cité, la corporation, l’Etat, l’Eglise
; il s’établit roi de la collectivité humanitaire
et de l’université des créatures. Parvenu à
cette hauteur, l’absolu devient Dieu. » ( [46])
Mais cette opposition entre l’action, « force plastique
» « infinie dans ses applications », et les multiples
formes d’absolu qui cherchent à la fixer et à
l’asservir, n’est propre ni à Nietzsche ni à
Proudhon. On la retrouve de façon tout aussi tranchée
sous la plume des leaders du syndicalisme révolutionnaire,
dans des textes écrits pourtant à la va-vite et pour
le plus grand nombre, et dans un contexte où toutes les raisons
étaient apparemment réunies pour qu’ils magnifient
et absolutisent la « classe ouvrière », le «
prolétariat », le « syndicalisme ». Ecoutons
Victor Griffuelhes, lorsqu’il s’essaie à un exercice
périlleux (du point de vue de Nietzsche et de Proudhon) :
définir le « syndicalisme ». Que dit Griffuelhes
? « Le syndicalisme est le mouvement de la classe ouvrière
qui veut parvenir à la pleine possession de ses droits sur
l’usine et sur l’atelier ; il affirme que cette conquête
en vue de réaliser l’émancipation du travail
sera le produit de l’effort personnel et direct exercé
par le travailleur. » ( [47]) Phrase étonnante sous
l’usure des mots et du regard, qui, en deux propositions,
parvient à condenser un grand nombre de caractéristiques
du syndicalisme révolutionnaire et de l’anarcho-syndicalisme
sans jamais les asservir à une identité, une représentation
ou une organisation. « Effort personnel et direct »,
« conquête », « émancipation »,
« affirmation », tension vers « la pleine possession
de ses droits » : « l’activité générique
» dont parlait Deleuze à propos de Nietzsche trouve
ici un contenu et une formulation qui déterminent aussitôt
la définition du syndicalisme. Pour Griffuelhes le syndicalisme
n’est ni une chose, ni, a fortiori, un représentant
ou une organisation (de la classe ouvrière en l’occurrence).
Le syndicalisme, c’est un « mouvement », le «
mouvement » de la classe ouvrière.
Sous la plume de Griffuelhes, cette formulation n’a rien
de convenu, ni de machinal, comme le montre la suite immédiate
du texte. De façon très proudhonienne (et toujours
aussi étonnante), Griffuelhes enchaîne aussitôt,
non sur le capitalisme, les patrons ou les bourgeois, contrepoint
dialectique apparemment obligé des objectifs que se donne
le syndicalisme, mais sur la question de « Dieu » et
du « Pouvoir ». « A la confiance dans le Dieu
du prêtre, à la confiance dans le Pouvoir des politiciens
inculquées au prolétaire moderne, le syndicalisme
substitue la confiance en soi, à l’action étiquetée
tutélaire de Dieu et du Pouvoir, il substitue l’action
directe (...). » ( [48]). Le mouvement de la classe ouvrière
c’est d’abord, en préalable et en écho
à ce que nous avons déjà dit sur le séparatisme
ouvrier, la force qui permet de se mettre en mouvement, la «
confiance en soi » opposée à la confiance envers
une force autre, celle du Dieu des prêtres et du Pouvoir des
politiciens. Mais le mouvement de la classe ouvrière c’est
aussi « l’action directe » que Griffuelhes, de
façon un peu obscure, oppose à un autre type d’action,
une action « étiquetée tutélaire de Dieu
et du Pouvoir », ou (autre signification possible) «
étiquetée » parce que « tutélaire
de Dieu et du Pouvoir », parce que soumise à leur ombre
et à leur domination.
La suite est tout aussi intéressante. Pendant quatre paragraphes,
Griffuelhes continue de dénoncer Dieu et l’Eglise,
le Pouvoir et l’Etat. Et puis, brusquement, il s’interrompt,
confronté à une difficulté apparemment mineure
parce que concrète et pratique. Quelle doit être l’attitude
du syndicalisme face aux « travailleurs imbus d’idées
religieuses ou confiant dans la valeur réformatrice des dirigeants
? » ( [49]) En d’autres termes, que faire des travailleurs
étiquetés chrétiens ou réformistes ?
Là encore une réponse évidente semble s’imposer,
celle que popularisera l’hymne célèbre du Komintern
: « Tu est un ouvrier, oui ? Viens avec nous n’aie pas
peur ! ». A l’identité et l’étiquette
chrétiennes il faut opposer une autre identité et
une autre étiquette, l’identité et l’étiquette
ouvrière. Il faut faire valoir l’antériorité
et la supériorité (du point de vue de l’histoire
et des déterminations économiques) de la condition
d’ouvrier. Pourtant Griffuelhes ne choisit pas cette réponse,
évidente et rassurante,mais dansl’ordrepassifdes choses,
des identités et des représentations. Mieux ou pire,
il la refuse résolument comme contraire au but cherché
et surtout à ce que peut le syndicalisme révolutionnaire.
Si le syndicalisme n’a pas à repousser les ouvriers
chrétiens et réformistes, ce n’est pas d’abord
parce qu’ils sont « ouvriers », mais, au contraire
ou de façon différente, parce qu’il convient
de soigneusement distinguer entre « mouvement, action d’une
part, classe ouvrière d’autre part » ( [50]).
L’appartenance à la classe ouvrière ne garantit
rien puisque, justement, des ouvriers peuvent être «
chrétiens, ou « socialistes », puisque identités
et étiquettes peuvent se superposer en cherchant seulement
à imposer leur préséance, leur plus grande
profondeur ou essentialité. La différence se joue
ailleurs et autrement. Elle porte sur « l’action »
et le « mouvement », seuls capables d’agir sur
les choses et les étiquettes, de brouiller leurs repères
et leurs limites, d’entraîner « ouvriers »,
« chrétiens », « socialistes », «
anarchistes », mais aussi « maçons », «
fondeurs » et « pâtissiers », ou encore
« grecs », « allemands » et « espagnols
», mais aussi « ouvriers », « employés
», « intellectuels » ou « policiers »
dans un processus qui se donne des objectifs autrement difficiles
puisqu’il prétend transformer l’atelier, l’usine,
les bureaux, les commissariats et la société tout
entière. Et comme s’il fallait marteler cette idée
essentielle - non seulement la supériorité du mouvement
et de l’action propres au syndicalisme sur l’identité
ouvrière et ses représentations, mais leur différence
de nature -, Griffuelhes revient aussitôt à la charge
: « Le syndicalisme, répétons-le, est le mouvement,
l’action de la classe ouvrière ; il n’est pas
la classe ouvrière elle-même. » ( [51])
Griffuelhes, dans ce texte, ne définit pas ce qu’il
entend par « action directe », ce « mouvement
» et cette « action » qui diffèrent si
nettement de toutes les identités, qu’elles soient
de classe, de métier, de nationalité ou de conviction
religieuse. Mais un autre leader de la CGT, Emile Pouget, en donne
une définition qui confirme en tout point l’affinité
qui la lie à la « force plastique » de Proudhon
et de Deleuze, à « l’être univoque »
de Deleuze, à « l’activité générique
» de Nietzsche. Qu’est-ce que l’action directe
pour Pouget ? « L’action directe, manifestation de la
force et de la volonté ouvrière, se matérialise,
suivant les circonstances et le milieu, par des actes qui peuvent
être très anodins, comme aussi ils peuvent être
très violents. (...) Il n’y a (...) pas de forme spécifique
à l’action directe. » ( [52]) « Manifestation
de la force et de la volonté ouvrière », l’action
directe n’a pas de « forme spécifique ».
Sa seule « matérialité » ce sont des «
actes », aussi changeants que les « circonstances et
le milieu ». A proprement parler, et comme « l’être
univoque » de Deleuze ou « l’activité générique
» de Nietzsche, elle est inassignable, doublement inassignable
: spatialement, dans telle ou telle pratique, telle ou telle forme
organisationnelle, tel ou tel groupe s’en réclamant
; mais du point de vue du temps également, en échappant
à l’ordre et aux limites des horloges et des calendriers,
des stratégies et des actions planifiées, des distinctions
entre présent et avenir, entre ce qui est possible et ce
qui ne l’est pas. Comme l’écrit encore Pouget
: « La supériorité tactique de l’action
directe est justement son incomparable plasticité ; les organisations
que vivifie sa pratique n’ont garde de se confiner dans l’attente,
en pose hiératique, de la transformation sociale. Elles vivifient
l’heure qui passe avec toute la combativité possible,
ne sacrifiant ni le présent à l’avenir, ni l’avenir
au présent. » ( [53])
La mise en évidence d’une grande proximité
entre Nietzsche et l’anarchisme n’est pas nouvelle.
Dès 1906, Franz Overbeck, un ami intime de Nietzsche, pouvait
expliquer comment ce dernier avait lu Stirner, et comment il en
avait tiré une impression « forte et tout à
fait singulière », confirmant ainsi la rencontre entre
Nietzsche et la dimension la plus individualiste de l’anarchisme.
Mais il pouvait également, de façon apparemment plus
étonnante, souligner « la grande affinité »
existant entre Nietzsche et Proudhon, dans la mesure même
où « l’aristocratisme et l’antisocialisme
» très particuliers du premier n’étaient
en rien un « signe de divergence » avec le second dont
« le démocratisme et le socialisme étaient eux-mêmes
très particuliers » ( [54]). Sans doute aura-t-il fallu
attendre la fin du XXe siècle pour que cette rencontre acquière
sa véritable signification. Il aura fallu attendre que le
nietzschéisme de Foucault ou de Deleuze, la relecture de
Spinoza ou de Leibniz qu’il autorise, mais aussi la redécouverte
de Tarde, de Simondon ou encore de Whitehead, mettent enfin à
jour la signification et l’ampleur d’un projet politique
et philosophique longtemps ignoré et méprisé,
et qui, par ses implications pratiques et philosophiques, débordent
largement les limites historiques de l’anarchisme proprement
dit.
Daniel Colson
[1] Eugène Fleischmann, « Le rôle de l’individu
dans la société pré-révolutionnaire
: Stirner, Marx, Hegel », dans Max Stirner, Lausanne, L’Âge
d’homme, 1979, p. 172.
[2] Gilles Châtelet, Vivre et penser comme des porcs. De
l’incitation à l’envie et à l’ennui
dans les démocraties-marchés, Exils, 1998, p. 135.
[3] De Libertad, voir le recueil d’articles, le Culte de
la charogne, textes choisis et annotés par Roger Langlais,
éditions Galilée, 1976. De Georges Palante voir la
Sensibilité individualiste, préface et notes de Michel
Onfray, Editions Folle Avoine, 1990.
[4] « Nous voulons la conquête du pain, la conquête
du logement et des habits pour tout le monde... Alors le rêve
superbe de Nietzsche, qui prophétisait l’avènement
du surhomme, se réalisera. » Cité par Xavière
Gauthier, dans Louise Michel, Je vous écris de ma nuit. Correspondance
générale 1850-1904, Les Editions de Paris Max Chaleil,
1999, p. 668.
[5] Cité dans Jacques Le Rider, Nietzsche en France, de
la fin du XIXe siècle au temps présent, PUF, 1999,
p. 88.
[6] Sur la formation « individualiste » de Pelloutier,
en particulier au moment de sa collaboration à la revue internationale
la Société nouvelle, éditée à
Bruxelles, voir Jacques Julliard, Fernand Pelloutier et les origines
du syndicalisme d’action directe, Seuil, 1971, p. 98.
[7] Voir par exemple, au sein du mouvement ouvrier brésilien,
E. Carvalho, Asgarda, n° 1, 18 mars 1902, cité dans J.
A. de Seixas, Mémoire et oubli. Anarchisme et syndicalisme
révolutionnaire au Brésil, Editions de la Maison des
sciences de l’homme, 1989, p. 66.
[8] Sans parler des violentes attaques de Nietzsche contre «
l’anarchisme » assimilé à une simple variante
du « socialisme ». Sur ce point voir plus loin.
[9] Sur la réception de Nietzsche en France, dès
le début des années 1890, voir Jacques Le Rider, op.
cit. Pour Max Stirner, voir Roger Caratini, « Max Stirner
et son temps », dans Max Stirner, op. cit., pp. 73 et sq.
[10] Claude Harmel, Histoire de l’anarchie, des origines
à 1880, Champ libre, 1984, pp. 159 et 435 (seconde édition).
[11] Sur le caractère « sectaire » et les limites
des groupements anarchistes d’alors, tels que pouvaient les
percevoir les militants des mouvements ouvriers, voir le texte de
la Charte d’Amiens. Ce mode d’être idéologique
n’est évidemment pas propre à l’anarchisme
spécifique qui n’a jamais manqué, par ailleurs,
et suivant les circonstances, de se laisser entraîner par
les vents de l’histoire et la folie réaliste et déstabilisante
de ses idées. Paradoxe apparent, on retrouve surtout et durablement
cette rigidité sectaire dans des courants annexes et particuliers,
mais très proches des cercles anarchistes spécifiques
(pacifisme, végétarisme, végétalisme,
antispécisme, naturisme, etc.), sous la forme des idéomanies
(ou des si bien dites « idées fixes ») que dénonçait
Proudhon dès le milieu du XIXe siècle.
[12] Michel Haar, Nietzsche et la métaphysique, Gallimard,
1993.
[13] Sur ce point, cf. Alain Pessin, « Proudhon et les contradictions
du peuple » dans Peuple, mythe et histoire, PUM, 1997.
[14] Cf. Daniel Colson, Anarcho-syndicalisme et communisme, Saint-Etienne
1920-1925, CEF-ACL, Publications de l’Université de
Saint-Etienne, 1986.
[15] Pierre-Joseph Proudhon, De la capacité politique des
classes ouvrières, O.C., 1924, pp. 237 et 244. Une formule
qui fait directement écho à ce que Deleuze dit de
la « distinction » chez Nietzsche : « Ce que Nietzsche
appelle souvent la distinction est le caractère interne de
ce qu’on affirme (on n’a pas à le chercher),
de ce qu’on met en action (on ne le trouve pas), de ce dont
on jouit (on ne peut pas le perdre) » (op. cit., p. 137).
[16] Victor Griffuelhes, le Syndicalisme révolutionnaire,
Editions CNT-AIT, s. d. (1909), p. 11.
[17] Ibid., p. 13 et G. Yvetot, A.B.C. syndicaliste, Editions CNT-AIT,
s.d. (1908) p. 40. « La grève partielle est un entraînement,
une gymnastique salutaire qui aguerrit le prolétariat en
vue d’une lutte suprême qui sera la grève générale
révolutionnaire. »
[18] Sur l’opposition entre le droit ouvrier, interne à
l’action ouvrière, expression consciente des forces
qui le constituent, et le droit de l’Etat et de la société
bourgeoise, extérieur à la vie ouvrière, transcendant,
cf., pour ce qui concerne la pensée de Proudhon, Pierre Ansart,
Naissance de l’anarchisme, PUF, 1970, pp. 128 et sq., et,
du même, Marx et l’anarchisme, PUF, 1969, pp. 314 et
sq.
[19] V. Griffuelhes, op. cit., pp. 19-20.
[20] Michael Löwy, Rédemption et utopie. Le judaïsme
libertaire en Europe centrale, PUF, 1988.
[21] « En présence de toute usurpation de droits,
qui est le propre de l’Etat, se dresse le syndicalisme qui
proclame pour le prolétaire le droit absolu de penser, d’agir,
de lutter selon les règles établies par lui, et de
ne tenir compte de celles édictées par l’Etat
que dans la mesure où ces règles légales le
favorisent et l’aident. » (V. Griffuelhes, op. cit.,
p. 8.)
[22] Gilles Deleuze, Nietzsche, PUF, 1965, p. 25.
[23] Sur ce point, cf. également Wolfgang Müller-Lauter.
[24] M. Haar, op. cit., p. 12.
[25] Ibid., p. 29.
[26] Sur la notion proudhonienne de « résultante »,
cf. P.-J. Proudhon De la Justice dans la Révolution et dans
l’Eglise, Rivière, 1932, t. III, pp. 409 et sq.
[27] C’est ainsi que, dans un bassin industriel de taille
moyenne comme celui de Saint-Etienne, on peut, de 1880 à
1914 et pour la seule métallurgie, recenser plus de quarante
formes syndicales spécifiques, éphémères
ou durables, distinctes ou impliquées les unes dans les autres,
adhérentes ou non (suivant les moments) à la Bourse
de la ville, et chacune porteuse de modes d’être et
de logiques revendicatives et de fonctionnement propres.
[28] Bruno Latour, Nous n’avons jamais été
modernes. Essai d’anthropologie symétrique, La Découverte,
1997.
[29] Pour Proudhon, cf. Jean Bancal, Proudhon, pluralisme et autogestion,
Aubier-Montaigne, 1970, t. II, p. 41. Et pour Nietzsche, M. Haar,
op. cit., p. 186. Une position que l’on retrouve sans surprise
chez Gabriel Tarde, lorsqu’il explique « que toute chose
est une société, que tout phénomène
est un fait social » (Monadologie et sociologie, Les Empêcheurs
de penser en rond, 1999, p. 58).
[30] Circonstances aggravantes, le mari de la concierge, un mineur,
était alors soigné dans un sanatorium géré
par le syndicat de cette corporation. C’est pourtant à
une courte majorité que le secrétaire est finalement
démis de ses fonctions.
[31] En deux ans, six versions successives, chaque fois sur le
point d’obtenir leur bon à tirer, sont âprement
remises en chantier sans qu’un consensus et une stabilisation
de la situation intérieure et extérieure ne parviennent
à autoriser une version suffisamment fixée pour seulement
avoir le temps d’être apportée à l’imprimerie.
[32] P.-J. Proudhon, De la Justice, t. III, p. 71.
[33] Sur cette analyse à faire, voir cependant Yves Lequin,
« Classe ouvrière et idéologie dans la région
lyonnaise à la fin du XIXe siècle », le Mouvement
Social, n° 6, 1969.
[34] G. Deleuze, op. cit., p. 98.
[35] Ibid., p. 114.
[36] F. Nietzsche, Zarathoustra, OPC, t. IV, pp. 61 et 152.
[37] « Partout la pensée introduit frauduleusement
l’Etre en tant que cause. Elle ne voit partout qu’actions
et êtres agissants, elle croit à la volonté
comme cause ; elle croit au “moi”, au “moi”
en tant qu’Etre, au “moi” en tant que substance
(...). » (F. Nietzsche, le Crépuscule des idoles, op.
cit., p. 78).
[38] G. Deleuze, op. cit., p. 84.
[39] Ibid., pp. 157-158.
[40] Ibid.
[41] Ibid. p. 153.
[42] G. Deleuze, Différence et répétition,
PUF, 1968, p. 56.
[43] Ibid., p. 55.
[44] P.-J. Proudhon, la Guerre et la Paix, O.C., op. cit., p. 32.
[45] P.-J. Proudhon, De la création de l’Ordre, op.
cit., p. 421 ; et De la Justice, t. III, p. 89.
[46] Ibid., p. 175.
[47] V. Griffuelhes, op. cit., p. 2.
[48] Ibid.
[49] Ibid., p. 3.
[50] Ibid. « S’il les repoussait, il serait la confusion
de facteurs différents : mouvement, action d’une part,
classe ouvrière d’autre part ».
[51] Ibid.
[52] [Souligné par nous]. Emile Pouget, l’Action directe,
Editions CNT-AIT, s.d., p. 23. (1910).
[53] [Souligné par nous]. Ibid., p. 11.
[54] Franz Overbeck, Souvenirs sur Nietzsche, Allia, 1999, pp.
64-65 et 60-61.
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