|
Origine : http://refractions.plusloin.org/spip.php?article249
Je partirai des points d’accord avec le texte de Tomás
Ibañez (ils sont nombreux), en incluant dans mon commentaire les raisons
de mon désaccord final sur ce qu’il est possible d’attendre
de l’anarchisme, sa portée et donc son importance pour
l’avenir.
L’anarchisme aujourd’hui
Le premier point d’accord est le plus immédiat. Il
porte sur la partie que Tomás intitule « l’anarchisme
aujourd’hui ». Une partie qui explicite très
bien, mieux que je ne le ferais ici, ce que je ressens très
fortement depuis pas mal de temps : à savoir un divorce de
plus en plus profond (et qui ne date pas d’aujourd’hui)
entre d’une part l’anarchisme officiel, les organisations
anarchistes, l’idéologie anarchiste, l’identité
anarchiste, et d’autre part des mouvements sans étiquettes
précises que les pouvoirs publics (auxquels il arrive de
ne pas se tromper) désignent parfois – pour leurs franges
les plus radicales – du beau terme « d’anarcho-
autonomes ».
Le renouveau libertaire de la fin du siècle précédent
a permis la cristallisation (mais aussi la sédimentation
identitaire) d’un nombre appréciable de militants se
réclamant de l’anarchisme. Le plus souvent vieillissant,
ces militants ont redonné vie aux organisations traditionnelles
(principalement à travers la CNT, l’AL, l’OCL,
la FA et ses différentes dissidences), mais pas forcément
à la dynamique et à la logique libertaires. C’est
ainsi qu’à des mouvements effectifs, anti- autoritaires,
et souvent très riches et très complexes dans leurs
composantes, leurs pratiques et leurs visions du monde, se juxtapose
un anarchisme en partie ossifié, institué (comme le
souligne Tomás) qui, dans le meilleur des cas, vient doubler
ce qui reste d’organisations d’extrême gauche,
et dont la seule pratique un peu conséquente (en dehors du
fonctionnement de l’orga- nisation) se limite le plus souvent
à une présence tout aussi traditionnelle dans un mouvement
syndical bureaucratisé, sans véritable souffle émancipateur,
à l’intérieur d’une démarche où
le projet libertaire tend à se réduire à une
simple rhétorique, une langue de bois n’ayant pour
toute réalité que les mots et les symboles d’un
passé transformé en références plus
ou moins sentimentales et creuses [1].
La sévérité de mon jugement ne vient pas de
Sirius. Elle s’appuie sur ma participation aux différents
mouvements de ces dernières années ; des mouve- ments
où les anarcho-autonomes et les « non organisés
spécifiquement » comme on disait à La Gryffe,
ont joué un rôle important. Par chance, la librairie
la Gryffe entretient des relations avec les « anarcho-autonomes
» de Lyon, ville où ce courant est actif, en particulier
à travers le mouvement squatt [2]. Autre chance, je fais
partie d’un syndicat CNT de l’éducation (Saint-Etienne)
peut-être en partie atypique (hélas !), qui, dans le
cadre de la fac (entre autres) a toujours fonctionné en lien
étroit avec les courants dits « autonomes » ;
mais, faut-il le préciser, en récusant des pratiques
syndicales bureaucratisées que les anarcho-autonomes (pour
nous à Saint- Etienne, et pour d’autres ailleurs j’espère)
ont entièrement raison de dénoncer. Pour illustrer
le problème que soulève Tomás, – entre
un anarchisme de la représen- tation et du souvenir qui,
comme le Canada-dry pour l’alcool n’a plus grand- chose
d’anarchiste, et un anarchisme de fait où l’on
retrouve une grande partie des positions et pratiques du projet
libertaire –, je voudrais raconter deux histoires : l’une
anecdotique et personnelle ; l’autre, beaucoup plus déterminante
dans ses conséquences effectives.
Une anecdote personnelle
J’ai participé (il y a quelque temps), en marge d’un
congrès de la CNT éducation, à une réunion
de militants des universités. Un des points de discussion,
dérisoire selon moi, mais caractéristique de ce à
quoi les congrès perdent leur temps (et avec lui toute inspiration
libertaire) était de savoir si des sections étudiantes
avaient ou non le droit de s’appeler FAU et de signer des
tracts de ce sigle. Pour nous, à Saint-Etienne, pour qui
les tracts (CNT ou non) sont à géométrie et
intitulé variables, mais justement à condition de
toujours indiquer quels collectifs précis en est l’auteur
(collectif de site le plus souvent, mais qui pourrait aussi bien
être un collectif de catégories d’usagers de
l’université, voir d’années de telle ou
telle discipline, « les filles de seconde année de
licence d’anglais » par exemple), ce problème
semblait absurde et typiquement bureaucratique. La moitié
des présents (une vingtaine de militants et de militantes)
partageait notre point de vue, et le ton a monté assez vite,
les tenants de la discipline organisationnelle s’accrochant
vivement à leur position d’autorité (les décisions
de ces sortes de conciles que sont les congrès)3. Brusquement
j’ai compris comment la CNT espagnole avait pu se bureaucratiser aussi vite à l’automne 1936, et devenir en
quelques jours un appareil d’État, cet État
que le mouvement anarchiste espagnol dénonçait quelques
jours auparavant, alors qu’il le portait déjà
en lui-même (comme beaucoup d’autres choses). Soixante-dix
ans plus tard une organisation aussi minuscule que la CNT française
produisait à son tour des comportements bureaucratiques comparables,
se trouvait en affinité avec des tempéraments individuels
capables, dans un verre d’eau et une minuscule réunion,
de fabriquer de nouveau, en toute bonne foi, cette logique d’État
qu’ils prétendent combattre. Entre le sectarisme idéologique
et impuissant des uns et l’insertion dans un syndicalisme
bureaucratisé des autres, les pratiques et les prises de
position des anarcho-autonomes n’ont pas seulement raison
d’un point de vue libertaire. Faute de toucher son cerveau,
elles devraient tout du moins faire vibrer ou émouvoir le
cœur de l’anarchisme le plus formaliste. Je ne suis pas
sûr que ce soit le cas.
[1] L’expérience calamiteuse de la CNT espagnole en
exil aurait dû pourtant nous vacciner définitivement
contre la possibilité permanente de voir l’anarchisme
se transformer en son contraire, un contraire que Tomás décrit
très bien dans son texte. Ce contre-exemple anarchiste de
la CNT en exil, comme l’extrême rapidité de la
bureaucratisation et de l’étatisation de cette même
CNT en 1936, n’ont pas encore fait l’objet d’une
analyse satisfaisante.
[2] Il s’agit d’une longue histoire qui remonte à
la renaissance du mouvement libertaire à Lyon (dans les années
soixante-dix), avant que les organisations traditionnelles ne refleurissent
sur les décombres et l’épuisement des mouvements
sociaux des années précédentes. Une histoire
qui se poursuit au début des années quatre-vingt-
dix, avec un puissant mouvement squatt (à la Croix-Rousse)
auquel la Gryffe était liée.
|
|