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origine : http://raforum.info/spip.php?article4258
En résumé, et pour ce qui concerne cette première
séquence de la violence propre à l’anarchisme
ouvrier on pourrait donc dire ceci :
Comme toute chose, comme tout être, la violence propre à
l’anarchisme ouvrier est une violence originaire ou générique,
une nouveauté radicale, qui ne s’autorise que d’elle-même
dirait Lacan.
C’est pourquoi la violence qui caractérise les mouvements
ouvriers à caractère libertaire est toujours une violence
entièrement assumée. L’anarchisme ouvrier ne
dit jamais "c’est de ta faute si je te frappe ou si je
te tue". Il assume entièrement sa propre liberté,
l’affirmation de sa propre volonté.
A charge pour lui, du même coup, sans la moindre excuse possible,
parce qu’il refuse toute excuse, de montrer comment ses actes,
même les plus violents ou les plus étranges sont porteurs
ou non d’émancipation, en quoi ils sont porteurs ou
non de davantage de joie et de liberté. C’est ce que
nous examinerons plus tard : la valeur intrinsèque, la valeur
propre, en bon comme en mauvais, sans justification extérieure,
des pratiques libertaires, y compris dans les moments de la plus
extrême des violences.
Mais il y a ici un point délicat à considérer
: la violence de l’anarchisme ouvrier est une violence entièrement
assumée, sans restes, sans excuses ou justifications, mais
cette violence n’est pas pour autant un acte volontaire ou
conscient, un acte calculé.
Voilà ce qui est dur de comprendre, un point où se
noue toute l’originalité de l’anarchisme, en
particulier dans son rapport à la violence. Ce point on pourrait
le résumer ainsi en trois propositions apparemment contradictoires
ou paradoxales et sur lesquelles nous pourrons revenir dans la discussion
si vous le souhaitez :
1) l’anarchisme assume entièrement ses actes, sans
reste, sans préalables ni justifications ; je ne reviens
pas sur ce point
2) Mais ces actes il ne les vit pas comme la conséquence
d’une prise de décision consciente, volontaire ou voulue,
calculée. Il les vit comme un événement, une
situation imprévue et imprévisible, inconsciente.
Il les vit comme un autre, comme un autre que soi. Un peu comme
lorsque vous vous précipitez au secours de quelqu’un,
au péril de votre vie et que l’on vous félicite
ensuite, alors que vous expliquez que vous ne savez pas pourquoi
vous avez fait cela, que vous n’avez pas réfléchi,
que justement, si vous aviez réfléchi vous ne l’auriez
pas fait, que vous avez foncé, que ça été
plus fort que vous, etc. On peut noter cette autre très belle
expression ordinaire : "c’est plus fort que moi"
ou, pour ce dont il est question ici, "ça a été
plus fort que moi", il fallait que j’y aille, que je
fonce, au risque de mourir.
Cet énoncé "ça a été plus
fort que moi" est un énoncé philosophique d’une
très grande importance, qui vise à dire une idée
philosophique essentielle difficile à saisir, et sur laquelle
vous allez trouver que j’insiste trop, que je me répète,
mais justement parce que c’est une idée difficile et
très importante qu’il ne faut pas évacuer tout
de suite, sur laquelle, comme beaucoup d’autres idées
il faut sans cesse revenir. Revenir sur un idée importante
ce n’est pas répéter du même, c’est
répéter du différent, voilà ce qu’il
faut comprendre, avec Deleuze entre autres, mais aussi avec Manet
peignant inlassablement de nouveaux nymphéas. Ici réside
la grande idée de Deleuze sur l’éternel retour
nietzschéen, pas le retour du même, mais le retour
du différent, d’un même qui est sans cesse différent,
comme les nénuphars de Manet.
Donc, je suis toujours dans le second point, on pourrait dire que
l’anarchisme ouvrier tend sans cesse à assumer des
actes qui lui sont radicalement autres, qui s’imposent à
lui comme une altérité absolue, comme l’acte
de courir au secours de quelqu’un que l’on ne connaît
pas, où l’on se risque entièrement, où
l’on risque sa vie, ce que l’on ne ferait pas si on
réfléchissait une minute, parce qu’il faut agir
dans l’instant et qu’attendre ne serait-ce qu’une
seconde risque de rendre cet acte inutile, mais surtout parce qu’on
réaliserait alors qu’on n’a aucun intérêt,
aucune raison raisonnable de risquer sa vie pour un inconnu, pour
quelque chose qui ne vous concerne pas et qui va éventuellement
entraîner pour vous ses conséquences tout aussi imprévisibles
ou trop prévisibles [exemple téléfilm, cette
femme qui fait rentrer chez elle un enfant juif au moment de la
raffle du Vel d’Iv]. 3)
3) Troisième point, cette altérité absolue
de l’acte, cet événement qui nous sort de nous
mêmes, produit en même temps un autre soi-même.
On devient autre dans cet acte, on découvre en soi des potentialités
et des subjectivités impensables et imprévisibles,
étonnante, en bon comme en mauvais. On devient un autre soi-même.
Cette analyse un peu difficile, est porteuse d’un grand nombre
de conséquences, en particulier sur le terrain de la violence.
Première conséquence. Elle est d’ordre politique,
sur le terrain de la philosophie politique. Les actes de violence
de l’anarchisme ouvrier n’ont rien à voir par
exemple avec les décisions mûrement réfléchies
de la lutte armée de certains mouvements anti-colonialistes
ou révolutionnaires, comme en Algérie, la veille de
la Toussaint 1954 ou à Cuba quelques années plus tard.
Ils ne s’inscrivent pas dans un espace et une analyse politiques,
à l’intérieur d’une stratégie préalable
dont dépendraient ensuite les différentes modalités
tactiques, à la façon des appareils politiques et
militaires par exemple, à travers une chaîne de commandement,
du plus grand au plus petit, du haut vers le bas, du centre vers
la périphérie. Parce qu’elle est liée
à la révolte, la violence anarchiste vient toujours
d’en bas et de partout, de la multitude infinie des situations,
du jeu infini des circonstances qui font la trame du réel.
Elle vient de la base comme on dit, mais une base sans sommets,
à l’intérieur d’une réalité
où il n’existe que des bases, que ce soit dans un bidonville
misérable ou un bureau présidentiel, là où
des secrétaires prennent des notes et des présidents
grattent discrètement des démangeaisons d’eczéma.
Pour l’anarchisme il n’existe pas de sommets, mais un
seul plan de réalité, ou plus précisément
une multitude infinie de plans, de bases donc, qui se chevauchent,
se confondent, s’ignorent et se contredisent.
Seconde conséquence. Nous venons déjà de la
décrire, mais j’y reviens malgré tout. Parce
qu’elle vient d’en bas et de partout et qu’elle
est liée à la révolte, cette violence revêt
toujours les traits de la spontanéité. Elle surgit.
Elle n’est pas déterminée, ni par une cause
extérieure, on l’a vu, mais pas davantage par un acteur
libre qui interviendrait pour poser un acte libre. Elle ne dépend
pas principalement de la volonté et de la conscience, pas
plus qu’elle ne dépend d’une cause ou d’un
déterminisme. La critique anarchiste des causes et du déterminisme
que ces causes impliquent n’est pas une justification du libre
arbitre supposé, des acteurs pris dans une situation. L’anarchisme
récuse toute idée d’agents ou d’acteurs,
qu’ils soient présents ou passés, humains ou
non humains. Et c’est pourquoi, pour l’anarchisme, la
révolte et la violence qui l’accompagne surgissent
uniquement des situations et des circonstances, de façon
imprévue et nouvelle, spontanément. Si je peux me
permettre une formule ordinaire un peu ridicule et réductrice,
mais dont on retrouvera le sens ultérieurement, en particulier
avec Michel Certeau, on pourrait dire que l’anarchisme ouvrier
a pour devise l’idée que "l’occasion fait
le larron".
Une formule très intéressante qui renverse l’ordre
habituel des choses. Ce n’est pas le larron, le voleur, l’acteur
donc, le sujet habituel, le sujet humain, qui fait l’occasion,
qui fait la situation. C’est l’inverse. C’est
l’occasion qui fait le larron. Le terme "faire"
étant à prendre dans toute sa signification. L’identité
du larron est "faite" par l’occasion ou la situation
où il vole. Si l’occasion fait le larron nous sommes
tous des larrons en puissance, et bien sûr une multitude d’autres
choses ou d’autres êtres encore, des lâches, de
courageux, des calculateurs et des profiteurs, des voyeurs et des
jouisseurs du malheur des autres, etc..
Cette occasion, de révolte en l’occurrence, qui fait
donc le révolté, cette occasion peut être longtemps
désirée, recherchée, mais autrement et par
ailleurs, dans d’autres situations, dans les petits groupes
affinitaires par exemple, ou dans des syndicats exsangues qui survivent
tant bien que mal, à la façon d’espions dormants,
en attendant la prochaine grève. Désirée ou
non la révolte reste toujours une occasion, c’est à
dire, au sens premier du mot occasion, quelque chose qui "advient",
un très beau mot aussi riche et donc obscur que le mot révolte.
Quelque chose qui "advient" c’est quelque chose
qui à la fois "surgit" et "devient",
une naissance ex-nihilo en quelque sorte, un point sur lequel nous
pouvons nous arrêter un instant.
Pour l’anarchisme ouvrier, la révolte, comme toute
réalité, naît donc toujours du milieu des choses,
mais sous la forme d’une nouveauté absolue. "Je
suis un autre homme" dira notre amoureux, dans sa décision
d’arrêter de boire, d’aller travailler et de prendre
une douche tous les soirs ; ou encore Proudhon au lendemain des
affrontements de février 1848, lorsqu’il prend la décision
de dire oui aux événements, de se laisser emporter
par eux, de se laisser faire par cette occasion révolutionnaire,
si contraire à tout une dimension de sa personnalité
mais qui justement le façonne autrement, quelque temps tout
au moins, à partir d’autres ressources enfouies en
lui, qui expliquaient sa pensée sinon sa vie et qui viennent
brusquement, en se réagençant, en se recomposant autrement,
transformer et cette pensée et cette vie, un soir de février
1848.
Nous pouvons maintenant revenir à l’histoire et à
la nature particulière de la violence anarchiste dont je
n’ai presque rien dit. Originaire, cette violence, dans ses
multiples manifestations singulières, peut être rapportée
à deux pôles contradictoires.
Dans sa plus grande extension, la violence anarchiste s’inscrit
dans une longue tradition d’insurrections et de soulèvements
ouvriers et populaires que connaît toute l’Europe, mais
dont la France est un bon exemple avec six grands soulèvements
armés au cours du XIXe siècle et en seulement quarante
ans :
- en juillet 1830 à Paris,
- en novembre 1831 à Lyon (la première révolte
des canuts),
- en avril 1834 toujours à Lyon (la seconde révolte
des canuts),
- en février 1848 à Paris,
- en juin de la même année,
- et enfin en 1871 avec la Commune de Paris.
Un point important à noter, tout aussi contradictoire mais
déterminant pour comprendre la violence de l’anarchisme
ouvrier. Ces insurrections sont extrêmement meurtrières,
600 morts du côté des seuls insurgés pour la
première révolte des canuts à Lyon, 1000 quatre
ans plus tard, 5000 morts à Paris en juin 1848. 30 000 morts
en 1871 et pour le seul camp des communards. Ces soulèvements
sont donc très meurtriers et ce qui est vrai de la France
l’est également de l’Italie ou de l’Espagne
par exemple. Mais paradoxalement ce caractère meurtrier va
de pair avec l’absence de ce que l’on pourrait appeler
provisoirement la férocité ou, de façon volontairement
naïve, la méchanceté et le caractère haineux
et impitoyable de ce qui deviendra ultérieurement des guerres
civiles.
Ce qu’il faut bien voir c’est que les soulèvements
populaires et insurrectionnels du XIXe siècle dont toute
une dimension, certainement la plus importante de la violence anarchiste
est issue, ne sont pas des guerres civiles. En gros et principalement,
ils opposent l’Etat et le "peuple" (le peuple entre
guillemets), c’est à dire pour être plus précis,
le peuple des villes, c’est à dire la grande masse
des non privilégiés, un peuple qui va des commerçants
et des petits bourgeois aux mendiants, en passant par un nombre
croissant d’ouvriers. Les guerres civiles, très différentes,
viendront plus tard, au cours de la première moitié
du XXe siècle et après une scission au sein du peuple
que l’on peut observer en France dès la fin du XIXe
siècle, avec l’apparition du boulangisme, du nom de
ce général qui rallie derrière lui une grande
partie de cet ancien peuple révolutionnaire. Le peuple révolutionnaire
se coupe alors en deux, en annonçant ainsi, - mais après
les prémices du Second Empire français il est vrai
-, le développement invraisemblable jusqu’ici, de ce
qui allait devenir le fascisme, de Mussolini à Péron
en Argentine, en passant par Franco, le nazisme hitlérien
et un grand nombre d’autres régimes autoritaires soutenus
par une fraction non négligeable du peuple, un peuple de
droite et d’extrême droite donc, prêt à
se mettre en uniforme et en découdre lui-même dans
la rue à travers des affrontements qui se transforment alors
en guerre civile.
La violence de l’anarchisme ouvrier s’inscrit donc
dans une configuration plus ancienne des conflits au sein d’une
même société, non pas la guerre civile, mais
la révolution, c’est à dire le soulèvement
du peuple contre l’Etat. Ces soulèvements sont effectivement
meurtriers. En quelques heures ils font souvent des milliers de
morts. Mais en dehors de la répression qui les suit, ces
affrontements sont le plus souvent très brefs, quelques jours,
on parle alors pour les désigner non pas seulement d’"événements",
un terme assez significatif, mais surtout de "journées",
les "journées de juin" par exemple pour le second
soulèvement de 1848, le plus meurtrier.
Les nombreux morts sont donc le résultat d’une séquence
très brève, d’un moment d’exception qui
ne laisse pas le temps à une violence extrême ou routinière
de s’installer durablement.
Très nombreuses, les victimes de ces soulèvements
ont également pour principale caractéristique d’être
le résultat de combats de rue et d’un face à
face entre le peuple et l’armée, d’une sorte
de duel, finalement assez ritualisé au fil du temps et dans
son exception même. Un duel relativement égalitaire
au regard de l’armement de l’époque (trois ou
quatre généraux sont tués au combat au cours
des seuls soulèvements de 1848) ; un duel qui tend à
exclure en grande partie la violence sordide du plus fort sur le
plus faible, des gens armés sur les gens désarmés.
Il faudrait sans aucun doute nuancer et spécifier les circonstances
de chaque insurrection, mais aussi de leur moment. La Commune de
Paris par exemple annonce sans doute par bien des points en particulier
du côté des forces répressives, la cruauté
des guerres civiles à venir. Mais en gros, la violence insurrectionnelle
dont est issu l’anarchisme ouvrier peut se caractériser
ainsi : une violence intense mais très brève et qui,
par sa brièveté et ses conditions tend à exclure
le caractère dégradant des guerres civiles à
venir, s’identifie au seul moment de la révolte, ce
moment où aux yeux de tous, le bien et la justice sont toujours
du côté des révoltés. Comme le disait
très justement un slogan des maoistes au début des
années soixante-dix, pendant leur brève phase anarchiste
: "on a toujours raison de se révolter !".
A cette première caractéristique insurrectionnelle,
du côté du plus grand donc, à l’échelle
d’une ville, d’une région ou d’un pays,
et sur laquelle nous pourrons revenir dans la discussion, il faut
joindre une autre caractéristique beaucoup plus nouvelle,
du côté du plus petit cette fois, et qui constitue
sans doute la spécificité de l’anarchisme ouvrier,
son invention propre, mais aussi l’élément déclencheur
des violences ultérieures, la première séquence
des cycles de violences qui accompagnent les différentes
expériences des mouvements ouvriers à caractère
libertaire. Comme la révolte insurrectionnelles, il s’agit
également d’une violence originaire ou première,
mais le plus souvent minuscule et insignifiante du point de vue
des actes, un peu à la façon de l’élément
déclencheur de la révolte du cuirassé russe
Potemkine, la protestation, les cris et le refus de consommer de
la viande avariée, mais aussi l’élément
déclencheur de la plupart des conflits sociaux en France
avant 1914 par exemple. Par chance, et parce qu’ils étaient
très inquiets, les pouvoirs publics français tenaient,
via les préfets et les services de police, une comptabilité
et un descriptif très précis des conflits sociaux,
de leurs causes, du nombre d’ouvriers concernés, etc..
Et nous disposons ainsi d’un matériel très riche
sur ces conflits, en particulier sur les raisons de leur déclenchement.
Pour ma part je me suis plus particulièrement intéressé
à la métallurgie et à partir d’une région
précise : le bassin industriel de Saint-Etienne. Cet examen
est donc partiel et il exigerait un grand nombre d’autres
investigations. Mais dans ses limites il fournit une précieuse
indication sur la montée en puissance des revendications
ouvrières à la veille de la guerre de 1914, et sur
la nature de cette puissance montante dans tous les pays industrialisé,
une puissance qui devait connaître son zénith quelques
années plus tard, avant d’être détruite
par la crise économique et les différentes réactions
fascistes. Plus des deux tiers des conflits sociaux, dans la métallurgie,
sont des conflits d’autorité, donc des conflits interpersonnels
et très restreint ou minuscules au départ, et qui
concernent généralement les rapports avec les contremaîtres
et les chefs d’équipe. Je ne développerai pas
ce point mais une remarque est nécessaire ici.
Ces conflits d’autorité, à l’origine
de la plupart des grèves dans la métallurgie au cours
des années précédant la guerre de 1914, ne
s’expliquent pas d’abord par de simples problèmes
psychologiques. Dans ce cas, et entre autres raisons, on les trouverait
à toutes les époques et dans tous les secteurs industriels.
Or ce n’est pas le cas.
Ils sont très circonscrits, à une branche industrielle
peut-être, il faudrait vérifier, mais surtout à
un moment précis. Ces conflits d’autorité, on
peut également en trouver les conditions dans l’organisation
de la production, telle qu’elle existait à cette époque.
Mais, avec beaucoup plus de certitudes ils tiennent d’abord
à un rapport de force général entre le mouvement
ouvrier et le patronat et les pouvoirs publics. Chaque incident
aussi minuscule qu’il puisse être est lié à
un rapport de force général qui le rend possible et
qu’il exprime tout entier dans sa singularité et son
caractère minuscule. C’est ce qu’il faut bien
voir : chaque incident, aussi dérisoire qu’il soit,
implique le tout, dans ses conditions de possibilités, je
peux regarder un contre maître dans les yeux parce que je
m’adosse à un vaste mouvement collectif, même
en partie mythique dont le contremaître en question n’ignore
rien, mais aussi parce que cet incident prend aussitôt une
signification symbolique et matérielle disproportionnée
par rapport à ce qu’il est et dont ses risques de contagion
ou de généralisation sont le meilleur signe.
Comme le montre la documentation, le gros problème des services
de police et de la préfecture, c’est d’empêcher
ces conflits initiaux et minuscules, mais très nombreux et
particulièrement contagieux, de s’étendre aussitôt
et d’embraser l’usine toute entière, mais aussi
les usines voisines et finalement l’ensemble du bassin industriel.
Ce que chaque conflit tend alors effectivement à produire,
en raison de la concentration et de la proximités des usines,
de la grande fluidité de la main d’œuvre la plus
qualifiée, par exemple les fraiseurs et les ajusteurs, qui
passent d’une usine à l’autre, et surtout de
l’action très efficace des nombreux syndicats d’alors,
animés dans leur quasi totalité, pour la métallurgie
tout du moins, par une nouvelle et tout aussi nombreuse génération
de militants anarchistes souvent très jeunes.
Cette violence ou cette révolte originaires que l’anarchisme
ouvrier théorise et apprend à développer, se
limite donc d’abord et le plus souvent à des incidents
et des actes très réduits mais qui tendent tous à
arrêter ou perturber le jeu apparemment bien huilé
de la reproduction sociale : dire non, se croiser les bras, arrêter
de travailler, réclamer une pause, jeter son marteau sur
le sol ou tout simplement, dans certain cas, regarder dans les yeux
son contremaître, son patron ou son propriétaire.
Je voudrais souligner ici deux points qui me semblent importants.
Le premier porte sur le contraste entre le caractère limité
de cette multitude d’actes de révolte, d’insoumission
ou d’insubordination et l’intensité de la violence
qu’ils impliquent, du côté de ses auteurs comme
du côté des agents de la reproduction des rapports
sociaux. Il faudrait pouvoir mesurer ici la quantité d’énergie
que mobilise le simple fait de dire non dans des interactions qui,
de leur côté, mobilisent également chaque fois
la totalité de la puissance physique et symbolique de l’ordre
existant. Et il faudrait également évaluer non pas
les conditions générales, mais l’effet d’ensemble
de tous les événements qui rendent possible ces minuscules
actes de révolte.
C’est vrai pour chacun d’entre nous, aujourd’hui
dans un contexte différent et qui risque de nous faire oublier
les conditions sans aucun doute beaucoup plus dures des rapports
de travail, des rapports hiérarchiques et des rapports de
classe propres aux débuts de l’industrialisation. Se
révolter, même de façon et pour des choses insignifiantes,
très limitées, dans une usine comme dans une famille,
et quelques soit les conditions favorables, implique soit une immense
violence sur soi-même, soit, lorsque ça explose comme
on dit, une immense violence accumulée au sein même
des relations qui explose. Mais cette violence, du côté
de la révolte et du révolté, se double aussitôt
d’une autre violence tout aussi intense du côté
des agents de l’ordre ou de la reproduction de l’ordre,
le mari, le contremaître, le policier, etc.. : une violence
à la hauteur d’une transgression qui, aux yeux des
tenants de l’autorité et de l’ordre, est vécue
sur un registre aussi intense que le blasphème religieux,
sous la forme d’une remise en cause radicale de l’ordre
du monde.
Le second point que je voudrais souligner est plus général
et d’un autre ordre (si on peut dire). Cette forme de révolte
qu’invente et que théorise l’anarchisme ouvrier
permet de comprendre en partie le concept d’action directe.
Regarder son contremaître droit dans les yeux, rester immobile
au lieu d’exécuter l’ordre qu’il vous donne
où même le tutoyer ou lui dire "je t’emmerde"
par exemple, constitue un acte performatif et de rupture qui exclut
toute négociation immédiate, tout rétablissement
du lien social qu’il vient de rompre et que l’ordre
va immédiatement tenter de rétablir : en faisant intervenir
le délégué syndical, en disant "il faut
discuter", "vous auriez dû en parler avant",
etc. Les actes à l’origine d’un grand nombre
des conflits dans ce secteur et à ce moment là, sont
des actes sans préalable discursif ou formel et, dans le
cas des syndicats d’alors, sans étape ultérieure
tout aussi discursive et formelle, ce que l’on appelle la
"négociation" par exemple. Chaque camp se contente,
le plus souvent sans rencontre ni discussion, d’enregistrer
les résultats du conflit, lorsqu’il prend fin, plus
ou moins vite, d’enregistrer les effets du rapport de forces
qui se traduisent également par un acte : le retrait d’un
blâme ou d’un licenciement, la mise sur la touche du
contremaître, ou, au contraire, la reprise du travail, l’obligation
pour le ou les ouvriers concernés de trouver du travail ailleurs,
etc.. Les actes ou les événements à l’origine
de ces conflits sociaux possèdent certes leur propre justification,
intrinsèque à ce qui c’est passé, dans
l’interaction immédiate : "c’était
la parole ou le regard de trop", mais ils se transforment également
aussitôt, sous leur caractère incongru ou dérisoire
du point de vue de l’ordre et de la continuité sociale,
en une faille dans cet ordre et cette continuité, une faille
où s’engouffre ou d’où surgit, on ne sait
pas bien ce qu’il faut dire, tout ce dont l’anarchisme
ouvrier est alors porteur et qui a rendu possible cet acte de révolte
: le refus radical de ce qui est et donc l’affirmation d’un
autre monde possible dont le syndicat concerné est l’expression
immédiate, avec derrière lui tout un quartier, toute
une ville, avec son opinion publique, sa bourse du travail où
les grévistes se rendent en cortèges, etc.
Du point de vue de la violence, ce qu’il faut bien voir c’est
que dans cette séquence initiale des révoltes minuscules
qui forment la trame de l’action ouvrière à
caractère libertaire, la violence est extrêmement minime
dans son ampleur visible ou ses manifestations physiques ou factuelle,
mais elle constitue une charge explosive extrêmement puissante
sur le terrain symbolique des rapports sociaux et donc sur le terrain
des corps, les rapports sociaux n’existant évidemment
pas seulement dans le ciel symboliques des idées sociologiques,
mais accrochés à des corps, investi dans des corps,
producteurs de corps, heureux, angoissés, euphoriques, intimidés,
à l’aise ou mal à l’aise, etc. Cette charge
explosive des actes initiaux de révolte, sur le terrain à
la fois symbolique et physique des corps est donc le plus souvent
presque invisible, imperceptible comme toute charge explosive, avant
d’exploser justement et jusqu’à son explosion
même, souvent d’abord très limité dans
ses premiers effets. Mais la puissance physique de cette charge
explosive que possèdent les actes de révolte même
les plus minimes est aussitôt perceptible, aveuglante pourrait-on
dire, invraisemblables dans ses effets du point de vue des corps,
des agencements sociaux et des rouages de la puissance publique
: un rapport de police à la préfecture pour un mégot
jeté aux pieds d’un contremaître, suivi d’un
second rapport du préfet au ministre de l’intérieur
sur le même événement, des patrouilles de police
autour de l’usine, puis de proche en proche un élargissement
du conflit qui, dans la vallée de l’Ondaine, en 1910
et 1911, se traduira par plus de trois mois de grève, d’abord
dans une usine, puis dans trois ou quatre autres, puis dans l’ensemble
de la vallée, avec la présence de l’armée,
la pose de bombes et, finalement, l’incendie de la mairie
du Chambon Feugerolle, une des commune de la vallée.
Analogiquement, et pour éviter une analyse trop longue et
trop détaillée des actes de révolte de l’anarchisme
ouvrier, la violence des conflits sociaux à caractère
libertaire pourrait être rapprochée de la situation
dans une famille traditionnelle où le fils, face à
une énième remarque de son père, se contente
de le regarder droit dans les yeux lui aussi, sans rien dire, et
déclenche ainsi une crise épouvantable, les cris,
les coups, les pleurs, les objets brisés, et éventuellement
comme cet été dans la région de Grenoble, le
meurtre du père par le fils ou vice versa. Et à condition
de préciser que dans le cas de l’anarchisme ouvrier
c’est plutôt vice-versa que les choses se passent.
D’où la seconde séquence : la violence invraisemblable
et disproportionnée que provoquent cette transgression ouvrière
à l’ordre établi. Ce qu’il faut bien voir,
et comme le montre ce que nous savons sur les expériences
ouvrières à dimension libertaire ou révolutionnaire,
c’est en quoi le caractère violent des conflits de
classe hier, comme aujourd’hui dans beaucoup de régions
du monde, est le plus souvent dû à la réaction
de l’Etat et des classes privilégiées. Il y
a bien sûr des variantes, suivant les lieux, suivant les moments
et suivant le contexte social et politique de tel ou tel pays. Mais
ces variantes permettent justement de vérifier comment les
formes de violence qui accompagnent le plus souvent l’anarchisme
ouvrier sont en grande partie liées à la réaction,
- au sens propre de ce mot -, des tenants de l’ordre existant.
L’expérience française, de par sa modération
relative, est ici significative, d’autant plus que l’on
peut considérer que cette expérience, dans sa dimension
positive, a servi partiellement de modèle ou plutôt
de matrice à un grand nombre des autres mouvements ouvriers
à caractère libertaire, des mouvements où les
actes de violence ont parfois été beaucoup plus nombreux,
comme en Espagne par exemple.
L’apparition en France, une quinzaine d’années
après la Commune de Paris et de ses milliers de morts, d’un
fort mouvement ouvrier à caractère libertaire, n’a
pas manqué de provoquer de violentes réactions de
l’Etat et des classes privilégiées. L’armée
tirera plusieurs fois sur des cortèges ouvriers, à
Fourmies dans le nord, dans la banlieue de Saint-Etienne et plus
tard, en 1909 et dans un autre contexte, à Draveil Saint-Georges
près de Paris. Ici et là, le patronat soutiendra et
financera, dans le cadre des syndicats dits "jaunes",
des nervis prêts à utiliser les moyens les plus extrêmes
contre les syndicalistes. Mais dans le contexte républicain
de la société française, cette violence répressive
de l’Etat et des classes privilégiées restera
toujours relativement contrôlée et modérée,
en autorisant le développement d’un mouvement ouvrier
certes le plus souvent vécu par les tenants de l’ordre,
- l’Etat, l’Eglise, et le patronat -, comme une très
grave menace, mais paradoxalement d’autant plus dangereuse
que cette menace revêt la forme éminemment pacifique
d’une contre-société ouvrière de plus
en plus puissante avec ses bourses du travail, ses bibliothèques,
ses cours professionnels, ses groupes théâtraux, ses
dispensaires médicaux, ses services juridiques, mais aussi
ses grèves incessantes et la promesse largement prise au
sérieux d’accumuler tôt ou tard une force suffisante
pour en finir d’un seul coup avec l’ordre établi.
Et c’est ici que nous retrouvons le modèle et la tradition
des insurrections du XIXe siècle, mais un modèle et
une tradition qui vient après et non plus avant, un modèle
insurrectionnel n’exigeant plus qu’un minimum de violence
au regard de la puissance de la contre-société qui
l’impose. Sous la forme d’une simple grève générale,
certes insurrectionnelle, mais au minimum syndical si on peut dire,
à la façon des trompettes de Jéricho dans la
bible, supposées suffire, par leur nombre et leurs clameurs,
à faire tomber les murailles de la ville, presque sans effusion
de sang ou à travers des affrontements réduits au
stricte minimum.
Très forte intensité et maîtrise, telle est
la nature de la violence que le syndicalisme révolutionnaire
français contribuera à inventer au tournant du XIXe
et du XXe siècles. Une invention et une violence maîtrisée
qui bénéficient du contexte républicain de
cette période, de la capacité ou de la nécessité
pour l’Etat français devenu républicain de maîtriser
sa propre violence y compris en raison d’une relative expectative
des élites républicaines, voire royalistes, face à
une solution ouvrière radicale, redoutée par beaucoup,
mais perçue comme possible et comme vraisemblable par ceux
qui disposaient alors du pouvoir. Et ceci avant que les tenants
de l’ordre établi ne réalisent que leur modération
plus ou moins contrainte et forcée, pouvait justement désarmer
cette alternative ouvrière radicale, la transformer en simple
réformisme et faire de la grève, cette menace longtemps
vécue comme mortelle et terrifiante, un simple rituel de
la gestion des rapports sociaux.
A contrario, l’exemple de l’Espagne, mais aussi de
pratiquement tous les pays d’Amérique latine, montre
comment l’extrême violence et la férocité
des rapports de classe propres à ces pays sont étroitement
liées à la réaction de l’Etat et des
classes privilégiées. Contrairement à la France
ou même l’Italie, l’Espagne, cléricale
et traditionnelle, est dominée par des forces en grande partie
issues de l’ancien régime, en particulier sur le terrain
de la propriété foncière et sur celui des différents
appareils de l’Etat. La bourgeoisie espagnole n’est
jamais parvenue, malgré de multiples et de violents affrontements
tout au long du XIXe siècle, à s’imposer face
aux vieilles classes dominantes, en laissant ainsi face à
face en particulier dans les régions les plus industrialisées
comme la Catalogne, un mouvement ouvrier en plein essor et un Etat
archaïque incapable de la moindre tolérance et du moindre
compromis vis à vis de la montée en puissance de ce
mouvement ouvrier. La plus petite grève, la moindre revendication
tend toujours à provoquer des réactions et une répression
certes proportionnées à la peur éprouvée
par les classes privilégiées, mais dont les moyens
mis en œuvre et l’extrême violence physique qu’ils
impliquent sont effectivement sans rapport, du point de vue de la
violence, avec les formes d’action du mouvement ouvrier espagnol.
Dans chaque conflit social, mais aussi dans un contexte d’extrême
misère, en particulier en Andalousie, les tenants de l’ordre,
- un mélange ou une alliance d’entrepreneurs modernes,
de firmes étrangères et de vieilles classes archaïques
-, font immédiatement intervenir la garde civile, un corps
militaire brutal et expéditif dans sa manière de rétablir
l’ordre, mais aussi des milices et des groupes armés
chargés d’intimider et très vite d’ouvrir
le feu sur les grévistes ou d’assassiner les militants
ouvriers. En Espagne, la moindre grève se termine fréquemment
par l’emploi des armes et de nombreux morts. Je n’entre
pas dans les détails d’une situation complexe qui explique
la montée progressive d’un climat de violence physique
inimaginable en France au même moment ; un contexte où
l’on retrouve la force pacifique du mouvement ouvrier à
la française, avec ses coopératives, ses locaux, ses
athénées libertaires, ses groupes théâtraux,
etc. mais une force pacifique sans cesse confrontée à
la répression et contrainte de se défendre physiquement
contre un Etat et des classes privilégiées qui refusent
son existence. C’est ainsi qu’au début des années
vingt, en particulier en Catalogne, les forces de police et les
milices armées du patronat entreprennent d’assassiner
systématiquement les militants syndicalistes, même
les plus modérés, et la CNT est menacée de
disparition pure et simple.
C’est alors que les leaders de la CNT organisent une réunion
clandestine, dans les bois, avec un certain nombre de jeunes affiliés,
pour mettre en place des groupes armés de défense
et répondre par la violence à la violence patronale
et étatique. D’où la suite ininterrompue d’affrontements
et d’assassinats tout au long des années vingt, en
particulier en Catalogne, une violence dont la CNT de Catalogne
sortira vainqueur en juillet 1936, avant de disparaître deux
ans plus tard dans le cadre de la guerre civile.
On peut donc noter un point important. Il porte sur les atrocités
de la guerre civile espagnole dont nous avons déjà
parlé. Il est vrai que les nationalistes et le régime
franquiste se sont livrés à des assassinats systématiques
et planifiés beaucoup plus nombreux que du côté
républicain. Au regard d’une enquête qui n’est
pas encore complète mais solide, les historiens estiment
à 150 000 le nombre de personnes assassinées ou exécutées
par les franquistes, et à 50000 les personnes assassinées
ou exécutées du côté des républicains.
Ces derniers n’ont donc pas manqué d’être
également extrêmement féroces. C’est ainsi
que pour l’ensemble de l’Espagne, près de 8000
prêtres et religieux ont été assassinés
du côté républicain ; et l’anarchisme
ouvrier, même s’il était loin d’être
seul en cause, a largement participé à ces nombreuses
exécutions et assassinats. Mais, pour la Catalogne tout au
moins, là où les anarchistes étaient les plus
hégémoniques, on ne peut sans doute rien comprendre
à cette explosion de violence, largement spontanée
mais que l’anarchisme ouvrier a grosso modo cautionnée,
sans la situer dans le climat de plus de quinze ans d’affrontements
de plus en plus violents, d’assassinats et de contre - assassinats
où, pour la Catalogne par exemple, il n’y avait sans
doute pas une seule famille ouvrière qui ne comptât,
de près ou de loin, quelqu’un d’emprisonné,
de torturé ou de tué par la police et les milices
patronales.
Je voudrais ajouter ici, une remarque importante. Les historiens
montrent bien et à juste titre comment cette montée
de la violence physique en Espagne, au début des années
vingt, revêt des formes particulièrement archaïques,
que l’on retrouve dans la plupart des pays d’Amérique
latine. Mais archaïsme et nouveauté étant toujours
étroitement confondus, on peut également montrer en
quoi cette réponse en grande partie archaïque participe
également, en particulier dans le cadre d’une métropole
industrielles aussi moderne que Barcelone, d’un mouvement
général dans les pays industrialisés, un mouvement
réactionnaire (au sens propre du mot réactionnaire),
mais un mouvement d’une nouveauté absolue et qui constitue
la véritable réponse des sociétés d’alors
à l’expansion des mouvements ouvriers à caractère
libertaire, en Europe comme dans les deux Amériques. Une
réponse violente et réactionnaire qui prendra les
formes diverses du fascisme, en Italie, en Allemagne, en Espagne
et dans la plupart des pays d’Amérique latine, à
l’exception des nations disposant de fortes et anciennes institutions
démocratiques, comme la France, l’Angleterre ou les
pays d’Amérique du Nord. Et à condition de considérer
que la sauvagerie de l’éradication des IWW en 1917
relève d’une forme particulière de la démocratie.
Ce point est important à noter. Dans l’intérêt
modéré que les historiens portent aux mouvements ouvriers
à caractère libertaire, on insiste beaucoup sur la
façon dont le communisme a pris naturellement la suite de
l’anarcho-syndicalisme et du syndicalisme révolutionnaire,
et ceci à travers une conception progressiste ou providentialiste
de l’histoire, - sous sa forme marxiste -, Une histoire qui
devait nécessairement conduire au socialisme à travers
des étapes transitoires et nécessaires dont l’anarcho-syndicalisme
et le syndicalisme révolutionnaire auraient été
des brefs moments vite dépassés par le déterminisme
et le sens de l’histoire, avec ses poubelles et ses survivances
diverses.
L’effondrement du communisme, la disparition des classes
ouvrières qui lui correspondaient et la victoire provisoirement
éclatante du capitalisme sous sa forme la plus libérale,
permettent aujourd’hui de mieux apprécier ce qui c’est
passé dans l’entre-deux guerres. Dans cette réévaluation,
et du point de vue de l’émancipation ouvrière,
le communisme apparaît en grande partie, au moment de sa naissance
tout au moins et jusqu’au second conflit mondial, comme une
sorte d’épiphénomène qui sanctionnait
et qui masquait la défaite ouvrière face aux forces
réactionnaires et en particulier face aux diverses formes
de fascisme et de régimes autoritaires.
Le communisme naît d’abord sur les ruines et l’échec
de la plupart des mouvements ouvriers à caractère
libertaire et révolutionnaire, en Espagne, en Italie, en
Allemagne et dans la plupart des pays d’Amérique latine.
Le communisme c’est d’abord, jusqu’au second conflit
mondial, un rêve et des appareils clandestins qui tiennent
au mythe, aux moyens et à la logique de fonctionnement du
socialisme d’Etat d’URSS, avant de resurgir au lendemain
de la seconde guerre mondiale, mais dans un tout autre contexte
et d’une toute autre façon, comme force d’encadrement
d’une classe ouvrière très différente,
une classe ouvrière largement intégrée à
l’ordre capitaliste et ayant perdu l’essentiel de ses
potentialités révolutionnaires et émancipatrices.
Paradoxalement on pourrait dire ceci, que nous retrouverons sans
doute dans la discussion, le communisme n’a jamais été
lié à des mouvements ouvriers révolutionnaires,
sauf pour les combattre comme en Espagne en 1936 ou en Hongrie vingt
ans plus tard.
Je sais que la thèse que je soutiens n’est pas très
courante, au regard de l’immense rideau de fumée des
représentations et des illusions qui ont accompagné
le marxisme. Mais je l’affirme de façon volontairement
abrupte, pour permettre la discussion entre nous. Cette thèse
peut se formuler en trois points qui me serviront de conclusion
à la séance d’aujourd’hui :
1 - Premier point. Historiquement les potentialités révolutionnaires
de la classe ouvrière se sont toujours identifiées
aux mouvements ouvriers à caractère libertaire.
2 - Second point. Ces potentialités révolutionnaires
ont été suffisamment importantes et vraisemblables
pour être brisées par des contre mouvements ou des
mouvements réactionnaires aussi forts et terrifiants que
les différentes formes de fascisme et de mouvements populistes
autoritaires.
3 - Troisième et dernier point. Le communisme n’est
que le symptôme de cette défaite des mouvements ouvriers
au cours de l’entre-deux guerres, avant de devenir, plus tard
et dans un autre contexte, à la fois l’expression et
le garant d’une classe ouvrière intégrée
et soumise à l’ordre capitaliste, et à la fois
la justification mythique, principalement sur le terrain électoral,
d’une menace révolutionnaire morte en même temps
que l’anarchisme ouvrier qui en constituait l’expression.
On pourra discuter de tout cela tout à l’heure. A
l’appui du point 1 et 2, à savoir l’identification
des mouvements ouvriers révolutionnaires à l’anarchisme,
mais aussi le face à face entre anarchisme ouvrier et réponse
fasciste, face à face où devait sombrer les mouvements
ouvriers révolutionnaires ; je voudrais vous indiquer deux
pistes de recherche ou deux indices, très restreints mais
qui présentent un grand intérêt sur le terrain
de la philosophie politique.
Le premier porte sur le point 1, à savoir le caractère
libertaire des mouvements ouvriers révolutionnaires. Je vous
renvoie tout d’abord à la redécouverte des textes
de Walter Benjamin, un essayiste et théoricien allemand de
l’entre-deux guerres qui s’est suicidé en 1940.
Walter Benjamin participe d’un vaste mouvement intellectuel
dans l’entre-deux guerres, en particulier en Allemagne, et
principalement parmi les intellectuels d’origine juive, un
courant intellectuel que l’on peut qualifier de "marxiste",
des marxistes dissidents et atypiques mais indéniablement
marqués par le prestige intellectuel du marxisme d’alors,
et même si c’était à l’ombre impressionnante
et trompeuse, d’un régime russe perçu à
tort comme la réalisation imparfaite mais effective de l’émancipation
prolétarienne. Avec du recul et au delà de leur habillage
marxiste, ces courants intellectuels, de l’école de
Francfort à Benjamin, en passant par Marcuse, Reich, Scholem
et beaucoup d’autres sont sans aucun doute la manifestation
légèrement décalée, sur le terrain des
idées, d’une puissance prolétarienne et révolutionnaire
à caractère libertaire qui était alors sur
le point d’être anéantie et dont ces différents
intellectuels exprimaient les potentialités, sur le terrain
théorique. Sur ce point je vous recommande la lecture d’un
très bon livre écrit par Michael Löwy, un sociologue,
membre de la Ligue Communiste et que l’on ne peut pas soupçonner
de sympathie excessive envers l’anarchisme. Ce livre s’intitule
Rédemption et Utopie, Le judaïsme libertaire en Europe
centrale. Il est paru au PUF en 1988.
La seconde piste de recherche porte sur le point 2, à savoir
le face à face tragique entre l’anarchisme ouvrier
et les différentes formes de fascisme et de régimes
populistes et autoritaires, je vous renvoie ici aux théories
philosophiques et juridiques de Carl Schmitt (1888-1985), un théoricien
allemand d’extrême droite. Les théories de Carl
Schmitt sont en grande partie une reprise inversée de l’anarchisme
ouvrier du début des années vingt. Et c’est
en ce sens que Carl Schmitt est sans aucun doute le meilleur théoricien
des différentes formes de fascisme. Un des textes importants
de Carl Schmitt, publié en 1921, au moment de la plus grande
force des mouvements ouvriers à caractère libertaire,
porte un titre significatif : La dictature : des débuts de
l’idée moderne de souveraineté à la lutte
des classes prolétarienne. Une discussion apparemment ancienne
donc. Mais il n’est sans doute pas complètement indifférent
d’observer comment Carl Schmitt, un théoricien allemand
d’extrême droite donc, rallié au nazisme, est
actuellement une des grandes références théoriques
des juristes et des philosophies politiques dominantes, qu’ils
soient de droite ou de gauche. Sur Carl Schmitt je vous recommande
la lecture du livre de David Cumin, publié au Cerf en 2005
et qui s’intitule Carl Schmitt, biographie politique et intellectuelle.
De Carl Schmitt lui- même vous pouvez lire Théologie
politique, un livre paru chez Gallimard en 1988 et qui réunit
deux textes de Schmitt, l’un de 1922, l’autre de 1970.
Nous pouvons maintenant aborder la troisième séquence
de la violence propre aux mouvements ouvriers à caractère
libertaire. Nous l’avons déjà abordée
partiellement à travers les deux exemples contrastés
de l’Espagne et de la France. Il ne s’agit plus cette
fois de la violence originaire de ces mouvements, ni de la violence
à laquelle ils se heurtent et qui devait finir par les écraser,
mais de la façon dont les différentes expériences
de l’anarchisme ouvrier ont répondu à cette
violence de l’Etat et des classes privilégiées,
dans un troisième temps donc, mais un troisième temps
largement théorique, qui, dans la réalité,
se mélange aussitôt aux deux autres en contribuant
à ne former qu’un seul complexe de violence propre
aux différentes expériences de l’anarchisme
ouvrier.
On a vu la dernière fois comment leur violence première
s’inscrivait dans un spectre très large, avec d’un
côté la révolte immédiate et localisée
dans un atelier, à un établi, une révolte parfois
presque imperceptible, sans grands effets physiques le plus souvent,
une chaise déplacée parfois, un outil tombé
à terre, et de l’autre côté, à
l’autre pôle, l’insurrection armée de toute
une ville, avec ses barricades et ses milliers de morts. Avec d’un
côté la révolte minuscule, relativement pacifique
mais sans cesse répétée et supposée
capable par accumulation et subversion multiforme de permettre une
transformation radicale de la société, et de l’autre
côté l’action de tous, brève et violente,
dans un affrontement direct avec l’Etat. A ces deux pôles
de la violence originaire de l’anarchisme ouvrier correspondent
également deux réponses tout aussi contrastées
à la réaction de l’Etat et du patronat, deux
réponses carrément contradictoires puisque l’anarchisme
ouvrier a pu à la fois se réclamer de la violence
la plus extrême pouvant aller jusqu’au soulèvement
armé, la pose de bombes ou les assassinats, mais aussi d’autre
part et en même temps, sinon au même endroit, d’une
non-violence tout aussi absolue. Ce terme de non-violence, plus
tardif dans sa formulation, ne doit pas prêter à confusion.
Comme on a commencé de le voir, cette non-violence libertaire
est également très particulière puisqu’elle
implique le plus souvent une grande violence symbolique, mais aussi
des formes spécifiques de violence physique : à la
manière du judo par exemple, en utilisant, en ridiculisant
ou en immobilisant la violence de l’autre, en la rendant inopérante
ou insensée, par le nombre, les manifestations pacifiques
de masse par exemple. Mais aussi et de façon sensiblement
différente par inertie cette fois, une violence par résistance
passive qui n’a évidemment rien d’incompatible
avec la multitude des révoltes et des insolences de tous
les jours, avec la désobéissance, la désertion,
le refus d’obtempérer, de circuler et bien sûr
avec les grèves qui, d’une certaine façon constituent
l’exemple même de l’action non-violente, s’arrêter
de travailler, se croiser les bras et regarder ses chefs dans les
yeux.
Ces deux formes extrêmes de l’anarchisme ouvrier, une
violence physique et une non violence également assumées
jusqu’à ses plus extrêmes conséquences,
si elles ne sont pas d’importance égale, traversent
et partagent malgré tout l’ensemble des expériences
ouvrières à caractère libertaire. Géographiquement
tout d’abord, avec d’un côté les mouvements
ouvriers du sud, en gros du monde latin et catholique, en Europe
et en Amérique du sud, où la violence physique joue
un grand rôle, explicitement assumée et revendiquée
comme constitutive du projet anarchiste. Et, de l’autre côté,
les mouvements ouvriers du nord, en gros du monde anglo-saxon ou
protestant, en Hollande et dans les pays scandinaves par exemple,
des mouvements beaucoup plus pacifiques dans leurs formes d’action.
Ce découpage est évidemment inégal, les mouvements
libertaires du sud étant beaucoup plus nombreux et surtout
beaucoup plus puissants, et ceux du nord, plus faibles face au réformisme
de la puissante sociale démocratie, et s’attirant donc
moins de mesures répressives et n’ayant pas, surtout,
à faire face aux enjeux évidemment beaucoup plus dramatiques
de l’hégémonie sociale et donc de la question
du pouvoir.
Mais l’exemple des IWW, un mouvement ouvrier du nord et du
monde anglo-saxon dont nous avons parlé au cours de la première
séance, montre bien cependant à la fois les possibilités
d’émancipation dont sont porteuses les actions et les
tactiques dites non-violentes, mais aussi leurs limites. Parce qu’ils
pratiquaient une forme de syndicalisme itinérant, à
l’échelle des grands espaces américains, les
IWW agissaient toujours ponctuellement et par surprise dans tel
ou tel secteur industriel ou agricole, en organisant des grèves
et des mouvements de protestation capables de surprendre et de désarçonner
l’adversaire, mais sans s’appuyer, comme en France ou
en Espagne par exemple sur un réseau serré d’organisations
et de pratiques implantées localement et sur une longue période,
dans le cadre d’un rapport de forces suffisamment favorables
pour autoriser cette permanence et cette visibilité, mais
suffisamment durable également pour donner le temps aux adversaires
du mouvement ouvrier de s’organiser, de se préparer
eux aussi aux affrontements et éventuellement de les anticiper.
Ces conditions géographiques des différentes expériences
de l’anarchisme ouvrier sont importantes. La taille mais aussi
les grandes plaines des USA expliquent le caractère nomade
et itinérant des IWW comme elles expliquent, en Ukraine mais
cette fois sur le terrain de la guerre et de la violence la plus
extrême, la dimension nomade de l’armée makhnoviste.
Ces dimensions de l’espace américain, inconnues en
Europe, expliquent également pourquoi des mouvements comme
les IWW, mais aussi le mouvement ouvrier brésilien par exemple,
on pu développer pour leur compte la plupart des tactiques
et des conceptions de l’anarchisme ouvrier, l’action
directe en particulier, mais en laissant de côté l’idée
si importante en Europe, de grève générale
ou de grand soir. Une idée explosive mais pensable concrètement
dans le cadre étroit, géographiquement, des nations
européennes, là où les explosions produisent
de l’effet, mais sans grande signification à l’échelle
immense des USA, ni bien sûr et d’une autre façon
des centre ouvriers brésiliens de Sao Paulo et de Rio de
Janeiro, des pôles de développement libertaires certes
permanents mais ouverts sur l’immensité des campagnes
et des forêts de ce pays. A chaque région du monde
répond ainsi une forme et un devenir propres à chacune
des expériences de l’anarchisme ouvrier, y compris
sur le terrain de la violence et de la non-violence, ou plus précisément
sur le terrain des différentes formes possibles de violence
et de leur effets émancipateurs ou non, suivant les situations
et suivants le contexte géographique, religieux, économique,
etc.
Compte tenu de la géographie mais aussi de la disproportion
des rapports de force, la tactique relativement non-violente des
IWW était sans doute la seule possible et non sans succès.
Je signale que les IWW sont parvenus, avant 1914, à organiser
des syndicats dans le Sud profond des Etats-Unis, moins de trente
ans après la Guerre de Sécession et cinquante ans
avant la fin de la ségrégation raciale, des syndicats
composés de Noirs et de Blancs et où les Noirs étaient
évidemment très nombreux.
On imagine assez bien le génie et le savoir faire des militants
IWW dont les actions annonçaient les mouvements antiracistes
ultérieurs, mais sur le terrain social et économique,
en doublant ainsi les haines raciales des haines de classe, mais
aussi du même coup en trouvant le moyen de briser la frontière
de la couleur de peau, en parvenant à associer ouvriers noirs
et ouvriers blancs dans un même mouvement d’émancipation.
Que ce mouvement des IWW soit parvenu à durer plusieurs années
et à devenir une force de plus en plus inquiétante
aux yeux des autorités est donc quelque chose d’assez
étonnant et à mettre au crédit de formes d’action
qui n’avaient sans doute pas le choix mais qui se révélaient
très efficaces. Evidemment ça ne devait pas durer
et je préfère ne pas vous raconter comment les choses
se sont terminées. A la déclaration de guerre des
USA en 1917, guerre à laquelle s’opposaient les IWW,
l’Etat a basculé franchement du côté des
forces nombreuses, dans le sud et dans le nord qui avaient entrepris
de briser ce mouvement ouvrier atypique et qui bénéficiait
tout à coup de la ferveur ou de la folie patriotique. En
quelques mois, les forces associées de l’Etat fédéral,
des agences de sécurité du type Pinkerton, des milices
patronales et des organisations racistes du sud, anéantiront
le mouvement des IWW, au prix de plusieurs centaines de victimes
et d’assassinats plus ou moins épouvantables. De ce
souvenir traumatisant on trouve des traces dans les films américains,
avec Clint Instwood par exemple et un autre film où joue
Isabelle Huppert et dont j’ai oublié les références.
Mais le mouvement spectaculaire et largement non violent des IWW
ne possédait, hélas ! aucun héros solitaire
capable d’empêcher leur massacre.
A ce partage géographique de la violence et de la non-violence
anarchiste, entre le sud et le nord, les pays latins et les pays
anglo-saxons, les pays de tradition catholique et les pays de tradition
protestante, il faut joindre cependant une infinité d’autres
partages beaucoup plus restreints et fluctuants, suivant la multitude
tout aussi infinie des situations et des rapports de forces. Pratiques
violentes et non violentes cohabitent parfois dans les mêmes
groupements, parfois au sein du même individu suivant les
moments et les situations et sous la forme d’une continuelle
tension entre ces deux pôles extrême, comme le montre
l’exemple de Kurt Wilckens un docker de Buenos-Aires. En 1923,
au lendemain d’une longue grève des ouvriers agricoles
du sud de l’Argentine, en Patagonie, férocement réprimée
et qui avait fait des centaine de morts, Wilckens assassine Varela
l’officier qui avait dirigé la répression. Or
Wilckens était un non violent et un pacifiste convaincu,
un végétarien opposé à la mise à
mort des animaux servant à l’alimentation. Avant de
tuer Varela à l’aide d’une bombe artisanale et
d’un revolver, Wilckens s’était retiré
pendant plusieurs mois dans une grande solitude, sans doute pour
ne pas compromettre ses camarades, mais aussi pour trouver la force
d’accomplir un acte si contraire à ses pratiques et
à ses convictions habituelles, mais qui lui apparaissait
alors comme impératif et nécessaire, d’une nécessité
tout aussi absolue que de respecter la vie, toute vie.
Cet exemple est significatif et nous reviendrons en particulier
sur ce retrait ou, - en termes religieux -, cette retraite de Wilckens
avant d’accomplir l’irréparable, d’abord
pour Varela bien sûr mais pour Wilckens également,
arrêté, torturé et abattu sommairement dans
sa cellule. Pour l’instant je voudrais souligner deux points
:
Le premier porte sur l’apparente incohérence que l’on
reproche généralement à l’anarchisme,
à sa confusion, à ses divisions, à son imprévisibilité
et à sa fâcheuse tendance à passer d’une
extrême à l’autre, parfois dans le même
instant. Cette incohérence, aux conséquences tragiques
mais relativement circonscrites dans le cas de Wilckens et de l’assassinat
de Varela, peut prendre une dimension beaucoup plus vaste, à
l’échelle d’un projet révolutionnaire
qui prétend transformer l’ordre existant et, pour être
plus précis, au regard des exigences tactiques et stratégiques
d’un tel projet. Ce que les adversaires de l’anarchisme
ouvrier ne manquent pas de rappeler et de reprocher à l’imprévisibilité
des libertaires.
Je peux donner deux exemples aux conséquences désastreuses
par bien des points. En Espagne en 1934, lorsque le syndicat socialiste
UGT, hégémonique chez les mineurs des Asturies décide,
dans le contexte d’alors, mais également pour des raisons
politiques que je laisse de côté, décide donc
contre toutes ses habitudes de déclencher un soulèvement
armé. L’UGT, consciente de ses faiblesses, contacte
sa puissante rivale anarcho-syndicaliste, la CNT, habituée
de longue date à ce type d’insurrection, mais qui,
réunie en plénum national, une sorte d’assemblée
générale des délégués de toutes
les régions d’Espagne, décide de ne pas participer
au soulèvement circonstanciel de l’UGT. Une décision
invraisemblable du point de vue tactique et stratégique,
tel que nous pouvons bien sûr le percevoir près d’un
siècle plus tard : une partie des ouvriers prenant les armes
; les autres restant chez eux. Mais une décision dont l’absurdité
apparente se double aussitôt d’autres absurdités
encore plus grandes. Nationalement la CNT refuse de participer au
soulèvement, un soulèvement armé rappelons-le
et qui fera des milliers de morts, mais la CNT des Asturies et du
pays basque, la même CNT donc, mais en même temps une
autre remarquons-le, décide elle d’y participer, dans
sa région donc, mais alors même que certains syndicats
CNT du pays basque et des Asturies, dans telle ou telle localité,
décident par contre de ne pas bouger, pas forcément
pour suivre les décisions de la CNT nationale, mais d’abord
pour des raisons locales qui leur paraissent, à tort ou à
raison, comme suffisamment importantes pour prendre une aussi grave
décision.
Le second exemple de l’incohérence apparente des mouvements
ouvriers libertaires est encore plus tragique. Il est également
espagnol, il se situe en 1936, au moment du soulèvement franquiste
et il éclaire une nouvelle fois la tension entre pratiques
violentes et pratiques non violentes. Alors qu’à Barcelone
et en Catalogne, la CNT s’est préparée de longue
date comme on l’a vu à cet affrontement en se dotant
de groupes armés dits "groupes de défense confédéraux".
La puissante CNT de Saragosse, la capitale de l’Aragon, s’y
est refusée, tablant sur les vertus beaucoup plus pacifiques
et jusqu’ici efficaces dans cette région, de la grève
générale, de la paralysie économique qu’elle
déclenche dès les premiers soulèvements dans
les casernes, mais qui se termine en tragédie face à
la violence des forces de droite. La grève générale
est brisée et les historiens estiment à cinq ou six
mille le nombre des militants et affiliés de la CNT de Saragosse
assassinés systématiquement au cours des jours qui
suivent le putsch militaire.
Cette imprévisibilité et cette incohérence
apparentes des pratiques libertaires, on n’ose pas les qualifier
d’anarchiques, car on sent bien justement, du moins j’aimerais
vous le faire sentir, qu’elles correspondent justement à
une logique et à une cohérence propre, suffisamment
particulière pour nous paraître absurde, à nous
qui, le plus souvent, mais moins souvent qu’on le croit, fonctionnons
dans une logique d’action et de représentation assez
nettement différente. Comme le soulignent Deleuze et Guattari
dans Mille plateaux, un livre sur lequel nous serons conduits à
revenir plusieurs fois, cette différence porte tout d’abord
sur le rapport entre l’espace et le temps. Le monde où
nous vivons est dominé par le temps, les calendriers, les
objectifs à atteindre, les moyens qu’il faut se donner
pour les atteindre, les plans de carrière, les plans d’investissement,
les crédits à trente ans pour l’achat d’une
maison alors que l’on sait que l’espérance de
vie moyenne d’un couple ne doit guère dépasser
la dizaine d’années, etc. Le monde où nous vivons
est dominé par la gestion et la maîtrise du temps,
alors que les pratiques et le projet libertaire sont d’abord
liés à l’espace, à la géographie
disent Deleuze et Gattari, c’est à dire, pour être
plus précis, aux situations, aux agencement de forces à
un moment et dans un lieu donnés.
Dans son rapport au temps et un peu à la façon des
enfants, mais aussi des classes populaires, avant qu’elles
ne confient aux banques la gestion de leur argent, l’anarchisme
ouvrier privilégie le présent, vit toujours au présent.
Non que le passé ou l’avenir ne soient pas présents
si j’ose dire dans la façon de vivre des groupes et
des individus qui le composent, dans leur façon d’agir
et de se représenter le monde, au contraire, comme on l’a
vu à propos du modèle insurrectionnel ou des jacqueries
paysannes ou encore bien sur l’attente de la révolution
et du grand soir. Mais ce passé et cet avenir sont entièrement
présents justement, n’existent que dans le présent,
dans une attente et une mémoire qui se concentrent entièrement
dans le moment présent et dans un lieu précis, hic
et nunc comme le disent de puissantes traditions philosophiques,
ici et tout de suite, pas demain et ailleurs. D’où
l’importance du concept de "situation". La situation,
comme son origine étymologique l’indique a d’abord
à avoir avec l’espace, le site justement, le local,
mais aussi avec le temps. Lorsqu’on dit "la situation
est grave", au sens de "l’heure est grave",
"il n’y a plus un instant à perdre". Le concept
de situation est assez précisément le double théorique
de l’expression latine, hic et nunc, ici et maintenant.
[Je voudrais faire ici une remarque. Comme j’attaque parfois
le marxisme, je voudrais signaler ici comment, parmi beaucoup d’autres
choses précieuses, le marxisme fournit des analyses très
intéressantes sur ce que l’on vient de voir à
propos de la situation. Ces analyses sont très politiques.
Et elles doivent beaucoup à Machiavel et à Clauzwitz.
Elles portent sur des concepts comme "conjoncture" ou,
plus intéressant, "moment actuel" que seul perçoit
l’œil perçant du génie politique ou du
général sur le champ de bataille, l’aigle Napoléon
à Auzterlitz par exemple, ou César franchissant le
Rubicon.
Il est inutile de préciser que la notion anarchiste de situation
différe beaucoup de la conjoncture du léninisme et
de Lénine ce brillant politique et général.
Mais sous sa forme de "moment actuel", de moment clé,
de point nodal, cette affirmation selon laquelle un moment, un lieu
ou un être concentre en lui la totalité de la puissance
de ce qui est, le nez de Cléopatre par exemple, le marxisme
met à jour quelque chose de très important pour l’anarchisme.
Sauf évidemment que pour l’anarchisme, tout moment,
tout lieu et tout être sans exception, sont porteurs de cette
capacité à concentrer ou à cristalliser la
totalité de ce qui est. ce qui change tout évidemment.
Sur ces notions marxiste de conjoncture, de moment actuel et de
point nodal, vous pouvez consulter un auteur marxiste très
oublié, très criticable, mais très instructif
également. Il s’agit de Nicos Poulantzas, en particulier
son livre Pouvoir politique et classes sociales, Maspero, 1968.
Nous pouvons revenir à la notion de situation. Cette notion
ne se contente pas de lier l’espace et le temps, ou plus précisément
de lier le temps à l’espace, à un site, ici.
La notion de situation implique également, nécessairement,
une dimension vécue et subjective. Toute situation est une
situation vécue, mais pas par tout le monde, pas de la même
façon et pas avec la même intensité. Quand quelqu’un
vous dit "la situation est grave" vous pouvez répondre
"qu’est-ce qui est grave ? Quelle situation ?" ou
encore "arrêtes, ce n’est pas si grave que ça,
tu as perdu ton travail, ton mari t’a quitté mais tu
est toujours en bonne santé, tant qu’il y a de la vie
il y a de l’espoir" etc. D’un point de vue libertaire,
une situation a pour double caractéristique d’être
toujours subjective et pourtant d’entraîner dans cette
subjectivité la totalité de ce qui est pour celui
qui l’éprouve. Ce que le "tout de suite"
du hic et nunc dit bien, en convoquant toute chose, de suite, ici.
Mais que l’on retrouve dans un grand nombre d’autres
expressions courantes, par exemple "un seul être vous
manque la terre est dépeuplée", etc. D’un
point de vue anarchiste toute situation est une situation vécue
qui attire à elle la totalité de ce qui est sur le
double registre du temps et de l’espace, à la façon
de Lamartine sur le lac du Bourget, s’écriant - "au
temps suspend ton vol" - lorsque l’instant et donc la
situation présente, par son intensité et à
la façon des poètes, concentre en eux tout le passé
et tout l’avenir bien sûr, mais aussi la totalité
de ce qui est, l’eau du lac, la France, l’Europe, le
monde et l’univers tout entier en cet instant et ce lieu précis,
un soir d’été de 1817.
Ce n’est pas le moment de considérer ce point. Mais
les lecteurs de Saint Augustin n’auront pas manqué
de remarquer comment, sur le terrain du temps, l’incohérence
apparente des pratiques et de la politique de l’anarchisme
ouvrier a étroitement à voir avec la réflexion
philosophique de ce Père des Eglises chrétiennes,
mais aussi avec un puissant courant philosophique, des épicuriens
à Bergson. Sur saint Augustin, un saint Augustin qui au lieu
de s’en remettre à Dieu du temps qui passe, déciderait
d’arrêter le temps je vous renvoie ici au premier volume
de Temps et Récits de Paul Ricoeur (Seuil) [1]. Je vous rappelle
également que plusieurs témoins ont attestés
avoir vu sur plusieurs points de Paris, pendant les journées
de juillet 1830, des émeutiers tirer sur les horloges. Pour
la pensée contemporaine je vous renvoie aux conceptions hédonistes
de Michel Onfray ou encore, sur un terrain plus sociologique, au
livre déjà ancien de Michel Maffesoli, mais de loin
son meilleur livre, La conquête du présent, au PUF.
Nous n’avons pas le temps de développer.
Cette vie au présent de l’anarchisme ouvrier, cette
perception de chaque instant vécu comme étant unique,
à inventer et à créer, on voit bien sa cohérence
sur le terrain de l’art par exemple, sur le terrain d’un
certain nombre de courants de la philosophie mais aussi et c’est
peut-être le plus important sur le terrain de la vie de tous
les jours, de la vie réellement vécue pourrait-on
dire, là où il faut bien sans cesse se déterminer
au présent, se lever le matin, s’occuper des enfants,
se préparer à aller au travail, penser à son
rendez-vous amoureux de l’après-midi, etc. Mais en
quoi cette vie au présent peut-elle prendre sens sur le terrain
politique, sur le terrain de la philosophie politique ?
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les pratiques
et les représentations politiques de l’anarchisme ouvrier
ne sont pas pour autant complètement démunies sur
le terrain de la pensée politique, là où pourtant
elles apparaissent les plus illogiques et les plus déraisonnables,
comme on l’a vu pour l’Espagne, en 1934 et en 1936.
Elles disposent en effet d’un principe politique d’une
grande clarté et dont on ne devine pas tout de suite les
conséquences dévastatrices du point de vue de cette
raison très particulière que constitue la raison politique.
Ce principe politique anarchiste on pourrait le formuler ainsi :
"la fin est entièrement contenue dans les moyens".
Dans ce principe, - "la fin est entièrement contenue
dans les moyens" -, on peut éventuellement reconnaître
ce que l’on accorde parfois à l’anarchisme, son
souci d’introduire dans la politique une forme de moralité.
En effet dire que la fin est contenue dans les moyens, revient à
récuser un autre principe politique que l’on prête
trop facilement à Machiavel, et qui affirme que la fin justifie
les moyens, que l’on ne fait pas d’omelette sans casser
des œufs, ou que la révolution n’est pas un dîner
de gala comme disait le président Mao. On peut même,
à la rigueur, au delà de sa dimension morale, reconnaître
à la formule anarchiste de la fin contenue dans les moyens,
une portée critique non négligeable du politique,
en montrant comment, dans la justification des moyens par la fin
on admet une sorte de vases communicants entre le bien et le mal
et ceci de deux façons : d’une part en admettant que
plus la fin est élevée plus les moyens peuvent être
abominables puisqu’ils se justifient de cette fin, d’où
l’inquisition par exemple, ou les purges staliniennes ; en
admettant d’autre part que cette abomination des moyens est
d’autant plus longtemps tolérable que la fin est élevée,
puisque cette fin dans sa grandeur extrême devient inaccessible,
sous la forme du paradis ou du communisme par exemple, en justifiant
ainsi indéfiniment des moyens inverses à cette fin
et qui tirent leurs horreurs et leur éternité bien
réelles d’une justification toujours à venir,
à la fin des temps.
Mais à sa manière toujours excessive, l’anarchisme
ne se contente pas de dire que la fin est contenue dans les moyens,
en autorisant ainsi une politique modérée, avec des
fins pas trop élevées pour que les moyens ne soient
pas trop abominables, et des objectifs pas trop lointains pour que
l’on puisse toujours les rapporter aux moyens mis en œuvre
pour les atteindre, à la manière du calcul économique
ou utilitariste : combien ça va me coûter ? Pour quel
profit ? Et dans combien de temps ? L’anarchisme ne se contente
pas d’un équilibre relatif entre la fin et les moyens.
Il ne se contente pas de dire que la fin est contenue dans les moyens,
plus ou moins, suivant le degré de moralité ou d’intérêt
bien compris. L’anarchisme dit autre chose. Il dit que la
fin est entièrement contenue dans les moyens. Et cet entièrement
change tout.
En disant que la fin est entièrement contenue dans les moyens,
l’anarchisme ouvrier ne se contente plus de moraliser ou d’humaniser
la politique, il la fait exploser et, avec elle, l’ordre existant
lui-même dont la politique est seulement l’expression
la plus visible : penser avant d’agir, calculer et mesurer
les risques, les gains et les pertes, etc.. Dire que la fin est
entièrement contenue dans les moyens c’est tout simplement
affirmer qu’il n’y a plus de moyens, qu’il n’y
a que des fins, que tout est fin, pas demain, après demain
ou à la fin des temps, mais maintenant, tout de suite, dans
la situation actuelle, dans l’acte en train de se faire et
de se défaire ou de se transformer, dans le moment présent,
puisque pour l’anarchisme il n’existe que le moment
présent, un moment présent toujours singulier et qui
porte et répète en lui-même la totalité
du passé et la totalité de l’avenir, la totalité
de ce qui est.
Je n’ai pas le temps d’illustrer par des faits et surtout
par des textes, le caractère intempestif et déconcertant
du rapport à l’action politique de l’anarchisme
ouvrier. Mais de façon abrupte on peut aussitôt saisir
sa signification philosophique dans la façon dont Gilbert
Hottois, un philosophe des sciences et des techniques, commente
l’œuvre de Gilbert Simondon dont nous avons déjà
parlé (G. Hottois, Simondon et la philosophie de la "culture
technique", De Boeck Université, 1993, les citations
que je vous en donnerai sont tirées du chapitre VI, pp 109
et suivantes). Dans l’angoisse et le désarroi qui l’animent,
ce commentaire pourrait aussi bien s’appliquer à l’anarchisme
auquel Hottois rapporte d’ailleurs directement la pensée
de Simondon.
Voilà ce que dit Gilbert Hottois dans un style un peu compliqué
mais très beau et très perspicace. Je le commenterai
au fur et à mesure. Mais auparavant et, paradoxalement pour
nous aider à comprendre ce que dit Hottois, je vous rappelle
la définition que Deleuze et Guattari donne de l’anarchie,
une définition encore plus énigmatique, mais pour
laquelle il ne faut pas vous décourager, que certains d’entre
vous ont déjà noté l’année dernière
mais qu’ils peuvent renoter, à part, en exergue ou
comme résumé de tout le cours de cette année.
Deleuze et Guattari définissent ainsi l’anarchie :
"l’anarchie, cette étrange unité qui ne
se dit que du multiple" (Mille Plateaux, p. 196). Vous pouvez
noter ou garder en mémoire cette définition. Elle
permet d’éclairer tout ce que nous avons vu et tout
ce que nous allons voir dans le cours, et, présentement,
ce qu’engoissé et désespéré, Gilbert
Hottois dit de Simondon.
Je le cite : "à l’arrière-plan de la scène
simondonienne" nous dit Hottois, on peut noter cette idée
"d’arrière plan", très judicieuse,
"à l’arrière-plan de la scène simondonienne"
donc, on trouve deux choses contradictoires.
1 - On trouve tout d’abord, je cite Hottois,
"une pensée de la désunion, de l’éclatement
[..] du temps et de l’être".
On trouve un
"univers éclaté, merveilleux et terrible, sans
principe et sans foi, ou à infinité de principes et
de fois".
On trouve un monde
"éclaté en monades et instants".
On trouve une
"anarchie absolue des singularités et des ruptures,
que la pensée [..] ne peut plus lier sérieusement,
sinon [..] analogiquement dans tous les sens ou selon n’importe
lequel" [2].
Cette première caractérisation de la pensée
de Simondon n’appelle pas de longs commentaires. Sous son
aspect catastrophique et désolé, - car Hottois prétend
bien d’abord montrer les très graves dangers où
risque de conduire la pensée de Simondon -, on y retrouve,
en quelques mots, un grand nombre des principaux concepts de la
pensée libertaire : anarchie bien sûr, mais aussi monade,
instant, singularité, infinité des principes, rupture,
analogie, pluralité et caractère aléatoire
du sens, etc.. On y retrouve également, sur le terrain des
expériences historiques cette fois, les exemples donnés
plus haut, mais aussi cette façon dont les différents
mouvements ouvriers à caractère libertaire vivent
chaque événement comme une situation unique, dans
l’indifférence absolue pour l’ailleurs ou l’avant
et l’après, une situation unique où tout se
joue dans l’instant présent, cet instant fût-il
limité à "une seconde" comme le déclare
Neno Vasco, un leader du mouvement ouvrier brésilien à
Sao Paulo, dans un article de 1913 [3]. Comme vous l’aurez
compris on y retrouve enfin la seconde partie de la définition
que Deleuze et Guattari donnent de l’anarchie. On retrouve
le multiple.
2 - Mais à l’arrière plan de la pensée
simondonienne et de son éclatement effrayant, de son absence
de principe et de foi, de son anarchie infinie et terrifiante, Guy
Hottois met à jour un autre danger, un danger inverse mais
tout aussi redoutable que l’éclatement ou la désunion
à l’infini, des êtres et des moments. Chez Simondon
on trouve, je cite Hottois, "une philosophie [..] de la sur-unité
rayonnante et jaillissante". A l’éclatement et
à la dispersion absolus de ce qui est répond ainsi
une concentration et une unité tout aussi absolue, une "pensée
du centre rayonnant" nous dit encore Guy Hottois, une "sur-unité
sursaturée de l’être originel".
Ce n’est pas par inattention ou par exagération qu’Hottois
reprend ainsi un modèle qui pourrait aussi bien ou beaucoup
mieux s’appliquer à la cosmologie, à la naissance
de l’univers, au big bang, à cette concentration de
tout ce qui est en un seul point sursaturé de l’énergie
de tout l’univers et qui explose dans une multitude infinie
d’étoiles, de planètes, de galaxies, d’étoiles
naines et autres trous noirs, avant peut-être de se replier
sur lui-même et de se redéployer autrement, à
la manière de la retraite où le pacifiste Wilckens
a retrouvé la force de se transformer en justicier, de ressurgir
de sa boite sous la forme d’un démon ou d’un
justicier, et de tuer le tortionnaire Varela. Ce que Hottois reproche
à Simondon c’est justement d’inscrire le devenir
humain, l’histoire humaine dans un processus qui inclut tout
ce qui est, et dont l’humanité n’est qu’une
infime partie : une partie de la vie biologique mais aussi de la
vie minérale et finalement de la vie de l’univers tout
entier. Je cite de nouveau Hottois. Ce qu’il reproche à
Simondon mais dans des termes excellents du point de vue de Simondon,
c’est de penser l’aventure humaine sous la forme, je
le cite, d’un simple "rayon de l’être",
un éclat fugitif de ce qui est, un tout petit rayon pourrait-on
dire, s’il ne portait en lui-même la totalité
de ce qui l’a produit. Pour Simondon, l’aventure humaine
serait donc un simple "rayon de l’être", sans
cesse invité, ajoute Hottois "à retourner à
la sur-unité sursaturée de l’être originel",
à l’intérieur donc d’un mouvement d’éternel
retour où l’accomplissement anthropologique de l’humanité
n’aurait pas, je cite de nouveau Hottois "d’autre
avenir que le revenir à l’être comme à
un centre qui rayonne et que l’on rejoint en s’éteignant"
[4]. On peut faire une remarque sur ce très beau commentaire
de Gilbert Hottois. On comprend son angoisse face à l’analyse
de Simondon, une analyse à laquelle Hottois n’ose pas
croire, dont il cherche à dédouaner Simondon, en parlant
d’arrière plan de la scène simondonnienne. Mais
il n’y a pas besoin d’être un grand philosophe
pour saisir en quoi c’est évidemment Simondon qui a
raison. Grâce aux progrès de la physique et de la cosmologie
on sait bien que l’humanité n’est effectivement
qu’un simple rayon de l’être, un instant et un
point minuscule dans l’histoire de l’univers, un instant
et un point qui effectivement, et comme le dit Hottois, "reviendront
à l’être", comme chacune de nos vies, reviendront
"à un centre qui rayonne et que l’on rejoint en
s’éteignant".
Pour ce qui nous occupe ici, l’intérêt des remarques
de Gilbert Hottois consiste à éclairer un grand nombre
des points que nous avons déjà examinés. Nous
retrouvons plus particulièrement ce que nous avons dit sur
le tout et le rien, sur le fait que le rien de l’anarchisme
est lié au tout, à trop de choses, à une infinité
de choses qui empêche que quelque chose apparaisse, où
le rien s’identifie à la totalité du chaos.
On peut en effet souligner la contradiction non pas incohérente
mais très fructueuse de ce que dit Hottois, puisqu’il
reproche à Simondon, à la fois, parce qu’effectivement
c’est la même chose, de dissoudre et de disperser ce
qui est dans, je le cite "l’anarchie absolue" d’un
"univers éclaté" et, en même temps,
puisque c’est la même chose, de le concentrer je le
cite de nouveau dans une "sur-unité" forcément
sursaturée au regard de l’anarchie et de l’infinité
des éclats de cette sur-unité. On retrouve également,
partiellement, la définition que Deleuze et Guattari donnent
de l’anarchie, cette étrange unité qui ne se
dit que du multiple. Je ne peux pas me lancer dans une présentation
détaillée de tout ce qui, chez Simondon, justifie
l’angoisse de Guy Hottois. Et je ne peux qu’en indiquer
une des thèses principales. Chez Simondon comme dans l’anarchisme
tout est donc éclaté et désuni, "dispars"
dit Simondon, mais paradoxalement, cet éclatement et cette
désunion qui rendent la vie si chaotique, tiennent au fait
que chaque événement et chaque situation portent en
eux-mêmes la totalité de ce qui est, sous un certain
point de vue dirait la monadologie, cette totalité d’où
ils sont sortis, où ils retournent et qui tend sans cesse
à produire d’autres événements, d’autres
situations, à la fois semblables et radicalement différentes.
Pour Simondon, on pourrait dire que le modèle de l’univers
et de son big bang, s’applique à toute chose qui, vivante
ou non, surgit et meurt, en emportant avec elle la totalité
de ce qui est. Et pour Simondon comme pour l’anarchisme, le
secret de la vie et de la subjectivité tient très
précisément à cette tension insupportable entre
le caractère fini et circonscrit de tel ou tel événement,
de telle ou telle situation, de tel ou tel être, - nous en
ce moment dans cette salle - , et la dimension infinie de ce que
ce moment concentre et cristallise, ici et maintenant : notre vie,
l’avenir de la planète et de l’univers, le sens
de la vie, etc.. D’où le fait que tout événement
ou toute situation tend sans cesse à exploser littéralement
sous l’effet de cette tension, à se transformer aussitôt
et sans cesse en autre chose, en d’autres événements,
en d’autres situation. Un peu à la façon de
quelqu’un qui tombe amoureux comme on dit, follement, qui
joue et cristallise sa vie dans cet amour, ce "rayon de l’être"
dirait Hottois, au point de se marier par exemple, qui pense que
la terre est dépeuplée si l’être aimé
disparaît, mais qui découvre assez vite que la terre
n’est pas si dépeuplée que ça, et qui
se demande pourquoi un seul être devrait répondre à
la multitude infinie et contradictoire des désirs que le
coup de foudre avait un instant subjugué, mais qui sont toujours
là, de façon plus ou moins latentes au fond de soi,
et qui resurgissent plus ou moins vite : désir d’aller
jouer au tiercé le dimanche matin, de bien manger quitte
à prendre du ventre, de retrouver ses copains et surtout
de constater que le monde est toujours peuplé d’une
multitude de femmes dont rien ne nous dit qu’elles ne seraient
pas plus à même, chacune dans sa singularité,
de faire vibrer cette puissance surabondante de désirs que
l’on porte en soi. Lorsqu’à propos de Simondon,
Hottois parle de "sur-unité rayonnante et jaillissante",
il vise cette certitude d’une part que chaque événement,
chaque situation sont porteurs d’une multitude de possibles,
d’autre part que chaque événements et chaque
situation, c’est à dire parfois ou souvent, une seconde,
un simple battement de cil, repart toujours de tout ce qui est,
recommence à zéro comme le chantait Edith Piaf, mais
au sens où ce zéro est synonyme d’infini, est
porteur de tous les possibles.
Hannah Arendt qui perçoit souvent avec acuité ce
que, par ailleurs, affirment Simondon et l’anarchisme, en
particulier en parlant des brèches ou des failles de l’histoire,
reprend un passage des évangiles chrétiens ou de la
cérémonie de Noël et lui donne une portée
philosophique tout à fait intéressante : "Un
enfant nous est né" dit le texte chrétien et
Arendt le reprend à son compte en montrant la charge extraordinaire
de cette phrase. Un enfant nous est né, le nous est essentiel.
Ce n’est pas "un enfant est né", cet énoncé
platement objectif et que l’on peut répéter
à l’infini vu le nombre des enfants qui naissent dans
le monde. Mais en disant "un enfant nous est né",
tout change car le nous introduit la subjectivité dont nous
avons parlé la semaine dernière. Un enfant nous est
né et tout recommence pour nous, tout repart à zéro
ou plus précisément tout repart aux origines, aux
origines de tout, comme le pense Simondon dans sa théorie
de l’individuation, mais comme le pense aussi l’anarchisme
à propos de tout événement émancipateur,
et comme le montre bien Gilbert Hottois, même si c’est
pour s’en inquiéter. Pour Hottois, la pensée
de Simondon est donc une pensée de l’unité et
du multiple, une pensée où le multiple naît
de l’unité, mais d’une unité explosive,
d’une sur-unité, d’un trop plein de possibles,
d’une "surabondance" de possibles disent William
James et le courant philosophique américain que l’on
désigne du nom de pragmatisme et sur lequel nous pouvons
nous arrêter un instant, pour nous reposer des visions effrayantes
de Simondon.
Le pragmatisme est un courant philosophique et sociologique des
Etats Unis que la sociologie française a découvert
ou redécouvert depuis quelques années et que de nombreux
chercheurs américains mettent directement en relation avec
la pensée libertaire. Je vous signale les trois noms les
plus importants de ce courant philosophique : William James (1842-1910)
; Charles Pierce (1839-1914) ; et John Dewey (1859-1952). Comme
première approche de ce courant et de ses liens avec la philosophie
européenne, je vous recommande un texte de Bergson intitulé
"Sur le pragmatisme de William James. Vérité
et réalité". On le trouve dans un recueil de
textes de Bergson paru sous la titre La pensée et le mouvant.
Ce texte de Bergson a servi de préface à la publication
en français, en 1913, d’un des principaux livres de
W. James, toujours disponible me semble-t-il, intitulé Le
pragmatisme. Dans ce texte Bergson formule bien en quoi consiste
cette surabondance du multiple propre au pragmatisme, une surabondance
de la vie qui permet de comprendre la "sur-unité rayonnante
et jaillissante" dont parle Hottois. Voilà ce que dit
Bergson avec sa simplicité habituelle mais si difficile à
obtenir :
"Tandis que notre intelligence, avec ses habitudes d’économie,
se représente les effets comme strictement proportionnés
à leurs causes, la nature qui est prodigue, met dans la cause
bien plus qu’il n’est requis pour produire l’effet.
Tandis que notre devise à nous est Juste ce qu’il faut
, celle de la nature est Plus qu’il ne faut , - trop de ceci,
trop de cela, trop de tout
[parenthèse, un peu comme le duc de je ne sais plus où
qui disait à Mozart qu’il y avait trop de notes dans
sa musique ; je continue le texte de Bergson]
"La réalité, telle que James la voit, est redondante
et surabondante. Entre cette réalité et celle que
les philosophes reconstruisent, je crois qu’il eût établi
le même rapport qu’entre la vie que nous vivons tous
les jours et celle que les acteurs nous représentent le soir,
sur la scène. Au théâtre, chacun ne dit que
ce qu’il faut dire et ne fait que ce qu’il faut faire
; il y a des scènes bien découpées ; la pièce
a un commencement, un milieu, une fin ; et tout est disposé
le plus parcimonieusement du monde en vue d’un dénouement
qui sera heureux ou tragique."
[mais la vie ou plus précisément la réalité
n’est pas un théâtre, (là c’est
moi qui parle), la vie n’est pas un spectacle comme on tente
de nous le faire croire, le spectacle de la famille heureuse prenant
sa ricorée le matin, le théâtre de la politique,
etc.. Je reprend la citation de Bergson :
Mais dans la vie, il se dit une foule de choses inutiles, il se
fait une foule de gestes superflus, il n’y a guère
de situations nettes ; rien ne se passe aussi simplement, ni aussi
joliment que nous le voudrions ; les scènes empiètent
les unes sur les autres ; les choses ne commencent ni ne finissent
; il n’y a pas de dénouement entièrement satisfaisant,
ni de geste absolument décisif, ni de ces mots qui portent
et sur lesquels on reste : tous les effets sont gâtés.
Telle est la vie humaine. Et telle est sans doute aussi, aux yeux
de James, la réalité en général"
pp. 268-269
J’ajouterai seulement une remarque à ce que dit Bergson,
une remarque en faveur du théâtre en l’occurrence,
et dans la mesure où le théâtre échappe
parfois, lorsqu’il est bon, au spectacle dont Bergson montre
les limites et la pauvreté. Effectivement, comme le suppose
Bergson à propos de William James, on peut dire que la surabondance
anarchique du réel est propre à toute réalité,
humaine et non humaine. Mais ce qui signifie qu’elle est également
présente dans le théâtre ou dans le spectacle,
comme dans toute chose, mais aussi de façon particulière
également, comme activité propre, artistique entre
autres. Même le plus mauvais théâtre, didactique
par exemple, ou encore le spectacle de la politique, des cérémonies
officielles, - cette forme particulière de comédie
-, explose de partout, en deçà et au delà de
ce qu’il tente d’ordonner, de lisser, de contrôler,
de ritualiser, de formaliser, etc., avec ses incidents techniques,
ses fous rires, ses malaises physiques et surtout l’immense
continent des passions plus ou moins contenues que décrit
si bien Saint-Simon dans ses Mémoires sur le rituel et le
ballet pourtant si précis de la cour de Louis XIV. Mais à
ce trop plein involontaire des mises en formes et des mises en scène
publiques, il faut joindre le trop plein maîtrisé de
l’expression artistique que Bergson, dans son souci d’explication
semble lui-même sous-estimer. Sous son écriture et
sa forme longuement travaillées, le théâtre
peut aussi, mieux que d’autres choses, exprimer cette surabondance
de la vie dont parle Bergson, ses abîmes et ses drôleries.
D’une certaine façon, comme beaucoup d’autres
choses, le théâtre, la littérature, la peinture,
la musique ou la danse, contribuent chacun à leur manière
à exprimer dans un certain agencement le chaos ou l’anarchie
du réel, à l’exprimer de façon plus ou
moins forte, comme Shakespeare par exemple, pour que ce réel
puisse dire le maximum de choses aux spectateurs, aux auditeurs
ou aux lecteurs, pour qu’un sens et une réalité
se dégagent qui soient les plus riches et les plus forts
possibles.
C’est ce que l’on attend de l’art, mais paradoxalement
c’est très précisément ce à quoi
l’anarchisme ouvrier prétend lui aussi sur le terrain
social et politique : libérer toutes les forces émancipatrices,
au risque assumé de la division, de l’éclatement
et de la tension insupportable dont l’art est parfois capable,
lorsqu’en écoutant certaines musiques, en voyant certains
spectacles, on se dit, trop c’est trop, c’est terrible,
c’est terrifiant et merveilleux, lorsqu’on s’accroche
à son fauteuil. Il est vrai que ça n’arrive
pas souvent, mais les révolutions non plus. Libérer
toutes les forces émancipatrices, tel est bien le but de
l’anarchisme ouvrier, à travers la révolte,
à travers l’anarchie, mais pour mieux associer ces
forces dans un agencement nouveau, dans ce que Proudhon appelle
l’anarchie positive ou encore un faisceau d’autonomies
(au pluriel), ou bien ce que Bakounine appelle "une libre association
de forces libres", en donnant corps ainsi à cette étrange
unité dont parle Deleuze, cette unité qui ne se dit
que du multiple et qu’un délégué ouvrier
anonyme à une rencontre anarchiste des années 1880
formulait ainsi, - une formule qui reprend très précisément,
remarquons-le ce que Hottois disait de Simondon, du lien entre éclatement
et sur-unité.
A la fin de la réunion ce délégué
anonyme s’écrie sous les applaudissements enthousiastes
et émus de ses camarades : "nous sommes unis parce que
nous sommes divisés". Ce qui signifie très précisément,
mais entre autres choses, nous sommes unis parce que nous sommes
différents, notre unité est d’autant plus grande
que nous sommes davantage différents, que nous ne sommes
pas les mêmes et que nous affirmons jusqu’au bout cette
différence.]
En conclusion de cette troisième séquence du rapport
à la violence de l’anarchisme ouvrier, je voudrais
revenir sur la contradiction entre violence et non violence. Grâce
à la formule, - la fin est entièrement contenue dans
les moyens -, et justement parce qu’elle se détruit
elle-même, on peut espérer comprendre, à côté
de beaucoup d’autres choses, la façon dont violence
et non violence peuvent cohabiter au sein du mouvement libertaire,
au sein d’un même groupe, d’un même individu,
suivant les moments et les situations, et parfois ou toujours en
fait au même instant, un peu à la façon d’une
mère de famille qui face à un caprice particulièrement
pénible de son enfant, hésite entre tourner les talons
et lui donner une gifle. Je parle évidemment d’une
mère de famille impliquée dans la situation et dans
sa qualité très particulière de violence et
de non-violence, une mère de famille qui n’est pas
d’abord soumise au surmoi et aux injonctions contradictoires
des manuels pédagogiques, qui se détermine dans la
situation et à partir de la situation, en maîtrisant
plus ou moins ses propres affects et en se déterminant à
faire ce qui lui semble le plus souhaitable.
Du point de vue de l’anarchisme, la seule question qui se
pose est la suivante : de quelle fin telle ou telle situation, telle
ou telle attitude, tel ou tel moyen sont-ils porteurs, pas demain
et ailleurs, mais ici et maintenant, à l’intérieur
de cette seule pratique ou de cette seule attitude ? Quelles sont
les qualités émancipatrices ou au contraire oppressives
et dominatrices dont sont porteuses ces pratiques et ces attitudes
au moment où elles ont "lieu" ? S’ils divergent
ou s’ils hésitent dans la réponse qu’il
convient de donner à cette question, suivant les circonstances
ou même une perception d’ensemble de la vie humaines,
les différents courants et les différentes positions
libertaires sont tous d’accord sur la question. Mieux ou pire,
ils considèrent que ces divergences parfois radicales qui
les opposent dans l’appréciation d’une situation
et de ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire, non seulement
participent du problème à résoudre mais constituent
un élément clé de sa solution.
Je vous renvoie ici de nouveau à la dialectique proudhonienne,
à cette conception selon laquelle, les contradictions, bien
choisies et bien sériées nous dit Proudhon, ne doivent
pas être résolues, n’ont pas à être
résolues, et ceci contrairement à la dialectique hégélienne
ou marxiste. Exemple de ces contradictions qui n’ont pas à
être résolues et dont la tension constitue la force
même de l’émancipation et de la vie : la violence
et la non violence bien sûr, faut-il monter des groupes armés
ou compter sur les seules vertus de la grève générale
? La CNT espagnole ne tranche pas, n’a pas les moyens de trancher.
Elle laisse en suspend la solution ou, plus précisément
laisse à chaque force et chaque être le soin de se
déterminer comme ils l’entendent. Autre exemple d’antinomies
à ne pas résoudre, parce que sources d’émancipation
et de vie, même lorsque ça se termine par des catastrophes
: l’antinomie entre autonomie et pacte, lien et déliaison,
association et liberté absolue de faire sécession.
Autres antinomies ou tensions nécessaires à la vie
et à la liberté : l’opposition entre le même
et le différent, entre la permanence et la nouveauté,
etc.. Sur ce rôle des contradictions et sur la dialectique
de Proudhon je vous renvoie aux travaux et au cours à venir
de Philippe Corcuff qui l’explique beaucoup mieux que moi.
[1] A la question "qu’est-ce que le temps ?" Saint
Augustin répond : "si personne ne me pose la question,
je sais ; si quelqu’un pose la question et que je veuille
expliquer, je ne sais plus." (Confessions, livre XI, chap.
14, ce sont des tous petits chapitres). Le passé n’est
plus l’avenir n’est pas encore, ce qui est c’est
un présent incessant et qui passe, écrasé entre
un passé qui n’est plus et un avenir qui n’est
pas encore, avec pour seules ressources la mémoire et l’attente.
[2] G. Hottois, op. cit., pp. 110 et 116 (souligné par l’auteur).
[3] La voix des travailleurs (A Voz do Trabalhador) en 1913. La
citation est la suivante : "le temps ne peut pas être
un élément de discussion, l’organisation aura
la durée d’une seconde ou d’un siècle,
conformément aux besoins", cité dans Jacy Alves
de Seixas, Mémoire et oubli, anarchisme et syndicalisme révolutionnaire
au Brésil, Maison des sciences de l’Homme, 1992, p.
183
[4] Ibid.. p. 111.
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