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Origine :http://www.monde-diplomatique.fr/2009/01/COLSON/16637
Le lien entre philosophie et anarchisme a longtemps paru défait,
si ce n’est infondé. L’anarchisme, expliquait-on,
aurait disparu de la scène sociale et politique dans le désastre
de la guerre civile espagnole. En outre, à l’inverse
du marxisme, la pensée libertaire n’aurait jamais constitué
une philosophie digne de ce nom – d’où le désintérêt
des philosophes et, a fortiori, des instances académiques
(1).
L’anarchisme naît au milieu du XIXe siècle,
en même temps que le marxisme, à partir de préoccupations
semblables – la question sociale et les mouvements ouvriers
–, mais suivant des modalités pratiques et théoriques
assez nettement différentes. Sa gestation relève de
deux processus distincts. Il y a d’abord une démarche
théorique et politique qui lui donne son principal concept
: l’anarchie, considérée comme une valeur positive,
à la fois pour rendre compte de la réalité
du monde et, de manière apparemment plus surprenante, pour
dire comment ce monde, d’abord placé sous le signe
de la domination et de l’exploitation de l’homme par
l’homme, pourrait s’émanciper, affirmer la liberté
et l’égalité de tous à travers ce que
Pierre-Joseph Proudhon appelle l’anarchie positive. L’originalité
de cette naissance tient à ce qu’elle ne dépend
pas d’un théoricien unique, contrairement par exemple
au marxisme, mais de prises de position multiples et différentes,
d’auteurs eux-mêmes très divers dans leurs points
de vue, qui se lisent et se reconnaissent mais sans se concerter,
ni constituer un groupe, ni se soumettre à l’autorité
ou à la maîtrise de l’un d’entre eux.
De ces auteurs, Proudhon est sans doute le plus connu (lire «
L’infréquentable Pierre-Joseph Proudhon ».) C’est
lui qui, le premier, en 1840, dans son livre Qu’est-ce que
la propriété ?, se réfère positivement
et, théoriquement, de façon déterminante à
l’idée d’anarchie. C’est également
lui qui produit l’œuvre la plus conséquente, ne
serait-ce qu’en quantité. Mais, à côté
de lui, il faut également citer Max Stirner dont le livre
L’Unique et sa propriété (1845) deviendra l’une
des références ultérieures de l’anarchisme
en train de naître. Ou encore le médecin Ernest Cœurderoy
(1825-1862) (2), le colleur de papier peint Joseph Déjacque
(1822-1864) (3) et, bien sûr, Mikhaïl Aleksandrovitch
Bakounine (1814-1876), un ancien et atypique hégélien
de gauche qui, en quelques années, devait non seulement contribuer
de façon déterminante au développement de la
pensée libertaire mais aussi, en opposition au marxisme,
à la naissance de l’anarchisme ouvrier.
Le second berceau de l’anarchisme, du point de vue de la
philosophie, se trouve (paradoxalement) là où l’on
ne s’attendrait pas à le trouver : dans des pratiques
ouvrières et révolutionnaires qui, sous des formes
très différentes et pendant un peu plus d’un
demi-siècle, de la Ire Internationale à l’écrasement
de la révolution espagnole en mai 1937, se manifestent dans
la plupart des pays en voie d’industrialisation, en France,
en Espagne, en Italie, mais aussi de la Russie aux Pays-Bas, des
Etats-Unis au Brésil et à l’Argentine.
Des ouvriers horlogers de la Fédération jurassienne
à la puissante Confédération nationale du travail
(CNT) espagnole (4), sans cesse renaissants mais sporadiques et
de courte durée en raison même de leur radicalité,
ces mouvements demeurent mal connus (5). Ils devaient disparaître
les uns après les autres, au moment de leur plus grand développement,
sous les triples coups de la première guerre mondiale pour
l’Europe, de la violente réaction des différents
fascismes et autres régimes militaristes qui s’imposent
un peu partout dans le monde au cours des années 1920-1930,
et enfin de la version du « communisme » qui règne
alors à l’ombre de la dictature étatique en
Russie.
Il aura fallu attendre les événements dits de Mai
68 et plus généralement le dernier quart du XXe siècle
pour que le projet et la pensée libertaires renaissent de
leurs cendres. Et ceci, de nouveau, sous l’effet d’un
double élan. Celui donné par des mouvements ainsi
que par des modes de revendications et d’action (autogestion,
assemblées générales, luttes antiautoritaires)
qui, pendant quelques années, traversent un grand nombre
de pays ; celui impulsé sur le plan philosophique par une
constellation d’approches théoriques originales et
diverses, de Jean Baudrillard à Gilles Deleuze en passant
par Michel Foucault, Jacques Derrida, Félix Guattari et bien
d’autres.
Avec ce que l’on pourrait définir comme un nietzschéisme
de gauche, on n’assistait pas seulement à l’émergence
d’une pensée émancipatrice capable de faire
vaciller cinquante ans d’hégémonie marxiste
à gauche. Il devenait également possible de donner
sens à l’anarchisme, à sa dimension théorique
– un immense corpus de textes, traités, opuscules,
ainsi que des inédits souvent hétéroclites,
difficilement accessibles et en partie perdus (pour Bakounine) –,
mais aussi, et de façon plus surprenante, à un ensemble
de mouvements et d’expérimentations libertaires, en
particulier ouvriers, dont on commence seulement à percevoir
l’importance. Cette rencontre étonnante entre des mobilisations
ouvrières et un nietzschéisme de gauche à juste
titre dénoncé par ses ennemis sous le nom de «
pensée 68 » (6), présente trois caractéristiques
singulières.
Le séparatisme, l’autonomie et la distinction, en
premier lieu. C’est-à-dire la capacité des opprimés
à devenir des maîtres, leur « propre maître
» disent les syndicalistes libertaires, en tirant d’eux-mêmes
et de leurs mouvements tout ce dont ils ont besoin pour changer
le monde. Dans un livre posthume, De la capacité politique
des classes ouvrières (alors lu et relu par les militants
ouvriers), et dans des termes éminemment nietzschéens,
Proudhon explique : « La séparation que je recommande
est la condition même de la vie. Se distinguer, se définir,
c’est être ; de même que se confondre et s’absorber,
c’est se perdre. Que la classe ouvrière se le tienne
pour dit : il faut avant tout qu’elle sorte de tutelle et
qu’elle agisse désormais exclusivement par elle-même
et pour elle-même (7). »
Dans leur lutte pour l’émancipation, les différents
mouvements de l’anarchisme ouvrier considèrent en effet
n’avoir rien à demander à personne puisqu’ils
prétendent « être tout » (comme le soulignent
les paroles de l’Internationale). Ils cherchent quelque chose
d’entièrement nouveau et que personne ne peut donc
leur donner puisque ce sont eux qui l’apportent.
Au second point de rencontre philosophique entre le nietzschéisme
de gauche et l’anarchisme ouvrier se trouvent le fédéralisme
et le pluralisme. On connaît la conception nietzschéenne
de la volonté de puissance, pensée sous la forme d’une
pluralité de pulsions, de forces et de désirs. On
connaît moins la façon originale dont les différents
mouvements ouvriers anarchistes ont donné corps au concept
de « force collective » de Proudhon, ce composé
de puissances, cette résultante des conflits et de l’association
d’une multitude de tendances différentes et contradictoires.
A la volonté de puissance de Nietzsche conçue sous
la forme de « complexes de forces en train de s’unir
ou de se repousser, de s’associer ou de se dissocier »,
écrit Michel Haar (8), répondent ainsi, un peu partout
dans le monde et pendant plus d’un demi-siècle, la
tension, l’équilibre et la multiplicité de pratiques
et de modes d’organisation reposant entièrement sur
le fédéralisme, la libre association, l’affinité,
le contrat toujours révocable. Mais aussi sur la vie intense
et mouvementée de processus de masse où chaque être
– individu, groupe, syndicat, commune, union ou fédération…
– dispose d’une complète autonomie, de la possibilité
de toujours pouvoir faire sécession.
A ces deux premières rencontres, au-delà du temps
et des mers, entre l’anarchisme pratique et la pensée
de Nietzsche, mais aussi de Gottfried Wilhelm Leibniz, de Baruch
Spinoza, d’Alfred North Whitehead et de beaucoup d’autres,
on peut ajouter une troisième, peut-être la plus importante
: l’action directe et le refus de la représentation.
Pour l’anarchisme comme pour Nietzsche par exemple, il faut
aller au-delà des mensonges et des pièges de la représentation
politique ou sociale que les mouvements libertaires ont inlassablement
dénoncée et dont Pierre Bourdieu a analysé
les ruses et les naïvetés (9).
Comme Nietzsche et avec Bourdieu, l’anarchisme prétend
aller aux racines de la domination et mettre au jour les mécanismes
de la représentation langagière et symbolique. Là
où Dieu, la science et les discours mensongers viennent se
confondre avec l’Etat, ce « chien hypocrite, que dénonce
Nietzsche, qui aime discourir pour faire croire que sa voix sort
du ventre des choses (10) ». Là où, comme l’explique
Victor Griffuelhes, un des responsables de la Confédération
générale du travail (CGT) française d’avant
1914, « à la confiance dans le Dieu du prêtre,
à la confiance dans le pouvoir des politiciens, le syndicalisme
substitue la confiance en soi, l’action directe (11) ».
En exprimant ses potentialités révolutionnaires dans
le contexte particulier des années 1960 et 1970, la pensée
de Mai 68 ne se contente pas de donner sens à cet anarchisme
passé qui lui fournit les raisons de sa propre radicalité.
Elle contribue à l’inscrire dans une tradition philosophique
beaucoup plus vaste, cachée dans les failles d’un ordre
royal ou impérial. Comme Nietzsche quelques années
plus tard, l’anarchisme est né un jour, quelque part
en Europe. Mais comme lui s’étonnant « d’écrire
de si bons livres » et aussi de retrouver ses propres idées
chez Leibniz et Spinoza, l’idée anarchiste peut à
son tour se surprendre de donner sens à l’ensemble
de l’histoire humaine, des esclaves révoltés
de Spartacus aux ismaéliens réformés du XIIe
siècle persan, aux « turbans jaunes » du taoïsme
chinois du IIe siècle avant Jésus-Christ, ou aux hussites
tchèques du XVe siècle.
L’anarchisme n’est pas une philosophie, pas plus qu’il
n’est un programme politique ou un modèle de fonctionnement
social et économique. A travers ses multiples visages et
sa façon de se faire écho à lui-même,
ailleurs, autrefois et à l’intérieur d’une
multitude de pratiques différentes, le projet libertaire
s’affirme comme un rapport au monde qui diffère radicalement
des pratiques, des codes, des perceptions et des représentations
existantes. Il les défait au profit d’une recomposition
de la totalité de ce qui est, lorsque vie quotidienne, pratiques
politiques et sociales, créations artistiques, éthique
et exercices de la pensée ne sont plus que diverses occasions
d’exprimer et de répéter chacune pour elle-même
ce qui les rassemble toutes.
Daniel Colson.
Notes :
(1) La First Anarchist Studies Network Conference (organisée
du 4 au 6 septembre 2008 par le Centre for the Study of International
Governance à l’université de Loughborough, Royaume-Uni)
témoigne à cet égard d’un renouveau.
Les cent cinquante participants étaient originaires de la
plupart des pays de langue anglaise, mais aussi de République
tchèque, de Pologne, d’Italie, de France, de Finlande,
de Grèce, des Pays-Bas, d’Israël, de Turquie,
d’Iran et du Danemark.
(2) Auteur de Hurrah ! ou La Révolution par les cosaques
(1854), Cent Pages, Grenoble, 2000.
(3) Cf. le recueil de textes A bas les chefs !, Champ libre, Paris,
1979.
(4) Parmi les plus importantes organisations, signalons : en France,
la Fédération des Bourses du travail et la Confédération
générale du travail (CGT), de la fin du XIXe siècle
jusqu’au début des années 1920 ; en Italie,
l’Union syndicale italienne (USI), de 1912 à 1922 ;
en Espagne, la Confédération nationale du travail
(CNT), de 1911 à 1937 ; la Fédération ouvrière
régionale d’Argentine (FORA), de 1901 à 1930
; la CGT portugaise, de 1919 à 1924 ; les Industrials Workers
of the Word (IWW), en Amérique du Nord, de 1905 à
1917 ; en Suède, l’Organisation centrale des ouvriers
suédois (SAC), de 1910 à 1934 ; en Hollande, le Secrétariat
national des travailleurs (NAS), de 1895 au début des années
1920 ; la Libre Union des travailleurs allemands (FAUD), au début
des années 1920, etc.
(5) Lire Daniel Colson, Anarcho-syndicalisme et communisme, Saint-Etienne,
1920-1925, Atelier de création libertaire, Lyon, 1986, et,
sur l’anarchisme ouvrier brésilien, Jacy Alves de Seixas,
Mémoire et oubli. Anarchisme et syndicalisme révolutionnaire
au Brésil, Maison des sciences de l’homme, Paris, 1992.
(6) Luc Ferry et Alain Renaut, La Pensée 68. Essai sur l’antihumanisme
contemporain, Gallimard, Paris, 1985.
(7) Pierre-Joseph Proudhon, De la capacité politique des
classes ouvrières, Librairie Marcel Rivière, Paris,
1924.
(8) Michel Haar, Nietzsche et la métaphysique, Gallimard,
Paris, 1993.
(9) Pierre Bourdieu, « La délégation et le
fétichisme politique », Actes de la recherche en sciences
sociales, n° 52-53, Paris, juin 1984.
(10) Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Œuvres
complètes, tome VI, Gallimard, Paris, 1989.
(11) Victor Griffuelhes, Le Syndicalisme révolutionnaire,
La Publication sociale, Paris, 1909.
Daniel Colson
Professeur de sociologie à l’université de Saint-Etienne.
Auteur de Trois Essais de philosophie anarchiste, Léo Scheer,
Paris, 2004.
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