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Origine : http://www.lagryffe.net/petit_lexique_philosophique_de_l_anarchisme/article217.html
Il me faudrait beaucoup de temps pour discuter toutes les remarques,
objections et critiques développées par Eduardo Colombo à propos de
mon Petit Lexique philosophique de l’anarchisme. Mais, dans
son texte, Eduardo souligne un point sans doute déterminant et qui
peut permettre, d’une part, d’aller d’un seul coup à l’essentiel de
nos divergences, d’autre part, sinon de les résoudre tout au moins
d’indiquer la voie d’une résolution possible.
Idée et Action, Raison et Force
Ce point de rencontre et de divergence, sur lequel Eduardo revient
plusieurs fois, porte sur le rapport entre Idée et Action, deux
notions centrales du projet anarchiste, deux notions que l’on retrouve
sous la plume de Proudhon et à travers le rapport qu’il établit
entre Raison et Force, deux notions présentes chez un grand nombre
d’autres auteurs, à travers les distinctions entre signification
et puissance, mots et choses, théorie et pratique, forme et contenu,
signes et désirs, pensée et étendue, âme et corps, humain et non-humain,
etc. Pour ma part, je suis entièrement d’accord avec la formule
d’Eduardo, lorsqu’il explique que pour ce qui concerne " la signification
et la puissance, l’idée et la force : la tentation est toujours
forte d’hypostasier l’une ou l’autre ". Eduardo me reproche d’avoir
succombé à cette tentation d’hypostasier la force et la puissance.
Mais on pourrait évidemment (avec infiniment plus de raisons, me
semble-t-il) lui faire le même reproche, puisque trois lignes avant
de souligner ce double risque, Eduardo écrit que, pour sa part,
il " privilégie la signification, l’intentionnalité, le système
de signes ou symbolique, devant la force ou la puissance ". On pourrait
ainsi lui reprocher d’hypostasier l’idée en oubliant que l’idée
est aussi une force, d’hypostasier la signification en oubliant
que toute force possède une signification et que toute signification
est l’expression d’une force.
Nous sommes ici au cœur de notre divergence et de notre entente
possible, mais avec une différence importante, c’est qu’il me semble
(en toute modestie) être beaucoup plus fidèle que lui au souhait
qu’il formule. Au regard d’un monde hiérarchisé, oppresseur et mutilant,
qui justement valorise sans cesse la théorie au détriment de la
pratique, les décideurs au détriment des exécutants, celui qui sait
au détriment de celui qui ne sait pas, la froide raison au détriment
des affects et des sentiments, la fausse et hypocrite neutralité
et indifférence du savant ou de l’expert au détriment de ceux qui
se débattent dans le bruit et la fureur des interactions de la vie,
mon Petit Lexique peut sembler privilégier la force et la
puissance, les affects et les désirs. Mais c’est une illusion d’optique,
l’effet trompeur d’un ordre inégalitaire et dominateur qui a tout
intérêt à valoriser les signes et les idées, à les croire sans cesse
menacés, à réaffirmer un dualisme hiérarchisé d’où il tire la réalité
de sa puissance si particulière. Tout ce que j’essaie de " dire
" dans ce Lexique consiste justement d’une part à ne jamais séparer
action et idée, force et signification, d’autre part à ne jamais
privilégier l’une au détriment de l’autre. Comme on ne me croira
pas sur parole (si on peut dire), je ne peux qu’inviter les lecteurs
de Réfractions à lire, entre autres, les développements portant sur notions
communes, raison collective, symbole (signes) et théorie/pratique.
Dans cette dernière entrée, j’explique une nouvelle fois la position
de Deleuze (si fidèle au vœu d’Eduardo), pour qui tout être collectif,
toute " force collective " (c’est le vocabulaire de Proudhon), toute
réalité, possède " une double dimension ou un double visage [indissociable
et non hiérarchisé], avec d’un côté une face d’énonciation, de forme,
d’expression et de signes, et de l’autre une face machinique, de
contenu, de corps, de forces et de désirs " (p. 328). Cette position
deleuzienne est au centre de la pensée de Proudhon et de Bakounine,
lorsque Proudhon affirme que " le fait et l’idée sont réellement
inséparables " (De la Justice, tome II, p. 298), lorsqu’il
se propose de " purger " les idées de tout absolu, de " faire apparaître
la raison des choses ", de " déterminer [...] les rapports ou la
raison des actes humains, sans y mêler rien de l’absolu humain "
(ibid., tome III, p. 248) ; ou lorsque Bakounine explique que "
chaque chose porte sa loi [...] en elle-même ", que " les causes
n’ont point d’existence idéale, séparée " (Considérations philosophiques sur le fantôme divin, sur le monde réel et
sur l’homme, Stock, tome III, p. 354). Cette position deleuzienne
est au cœur du discours militant libertaire lui-même, au cœur de
la notion d’action directe, et bien sûr au cœur du concept de propagande
par le fait, un concept majeur du mouvement anarchiste naissant,
un concept à la fois pratique et théorique, démontrant ainsi lui-même
ce qu’il affirme : le caractère indissociable de l’action et
de l’idée, de la force et de la signification ; un concept
que les pratiques ultérieures des mouvements libertaires n’ont jamais
cessé de mettre en œuvre, mais que la tradition idéologique du mouvement
anarchiste, de son côté, a trop souvent minimisé et redouté, quand
elle n’a pas été conduite à le répudier radicalement, dans la crainte
frileuse de ses propres attendus.
Cette prise de position théorique - l’indissociabilité et l’importance
égale de la force et de la signification -, pour peu qu’on
la tienne jusqu’au bout, que l’on ait confiance dans ses effets
et ses conséquences, que l’on refuse les pièges et les illusions
intéressées de l’idéalisme et du dualisme qui servent de justification
à l’ordre actuel, permet de résoudre un grand nombre des difficultés
et des objections qu’Eduardo soulève dans son texte et d’éviter
aussi, par ailleurs, beaucoup de flottements, d’à-peu-près et d’hésitations
qui trop souvent paralysent la pratique et la réflexion des libertaires.
J’en signalerai trois.
Première difficulté : la qualité des forces collectives.
" Qualité, d’où vient-elle ? La qualité est-elle inhérente
à la force ? " demande Eduardo. Je laisserai de côté la dimension
philosophique de cette difficile question [1] en indiquant seulement que pour moi la réponse est sans
aucun doute affirmative, dans la mesure où de cette affirmation
dépend étroitement (entre autres choses) d’une position (politique)
libertaire essentielle : l’idée que la fin est forcément contenue
dans les moyens. En effet, répondre non à la question posée par
Eduardo, penser que la qualité émancipatrice d’une force ou d’un
acte n’est pas inhérente à cette force et à cet acte conduit automatiquement
selon moi à revenir à l’idéalisme et au dualisme, à une raison instrumentale
et extérieure où la force est un moyen parmi d’autres [2], un outil sans signification intrinsèque, indifférent
par lui-même a ux fins poursuivies par quelqu’un d’autre (qui, au
fait ? un être qui ne serait pas une force ou un composé de
forces ?), au même titre qu’une clé à molette, une kalachnikov,
la logique scientifique ou telle ou telle organisation de masse ;
en obligeant ainsi inévitablement à faire appel à une instance tout
aussi extérieure (Dieu, des règles éthiques, un projet idéologique,
etc.) capables de définir le bon et le mauvais usage des moyens
employés et de dénoncer (au nom de quoi et à partir de quels critères
de différenciation ?) l’immoralité du marxisme autoritaire,
l’intention de pouvoir des dominants, etc.
Dire que la fin est contenue dans ses moyens, que tout agencement
donné de forces produit lui-même une force (" résultante " disent
Proudhon et Bakounine) porteuse de sa fin (comme la nuée de l’orage,
ou la structure d’un parti autoritaire et centralisé de la dictature
étatique en cas de victoire, etc. [3]), refuser une neutralisation de certains éléments
du réel pour éviter de les rendre intangibles (à la façon de la
médecine, de l’économie ou de la science pour l’ordre actuel) et
ainsi, d’instruments, les transformer en maîtres intouchables et
absolus [4], n’est pas seulement une prise de position métaphysique [5]. C’est une prise de position tout à fait concrète
et immédiate, pratique, que l’on exerce à tout moment (les idéalistes
et les dualistes comme les autres), sous la forme d’un jugement
ou d’une évaluation incessante des êtres et des situations, lorsqu’un
être agit sans rien dire (en déplaçant une échelle sur laquelle
on va monter par exemple) ou lorsqu’il dit ce qu’il est en train
de faire, ou pire encore, lorsqu’il dit pourquoi il le fait, quel
est le but qu’il poursuit (faire d’un enfant un homme et un citoyen,
me proposer un placement à long terme, faire le bonheur du peuple
ou mon salut au ciel, etc.). Dans la vie courante, comme dans la
vie militante, on ne juge jamais un être sur ses paroles, ni sur
ses intentions proclamées. [6] Qu’il parle ou non, on l’évalue toujours en fonction de
la qualité de la force ou du désir qui le constitue et l’anime à
un moment donné et dans une situation donnée, et qui constitue sa
véritable " intention ", sa véritable " raison " d’agir, en fonction
de la dynamique, du désir et du mouvement dans lequel il est pris
(colère ou indignation inconsistante, frustration, générosité, etc.).
On l’évalue à travers des jugements qui portent justement des noms
aussi courants que ceux de " sincérité ", de " générosité ", de
" mesquinerie ", de " malveillance ", d’" envie " et un grand nombre
d’autres encore que Spinoza pensait sur les registres contrastés
de la joie et de la tristesse et que le mouvement libertaire s’efforce
de saisir, de façon très proche, à travers les dimensions de l’émancipation
ou de la domination, de la liberté ou de l’oppression, de l’autonomie
et de l’hétéronomie, à travers des modalités d’association ou de
désassociation et l’évaluation immédiate d’un avenir (même lointain)
qui est entièrement inclus dans la puissance du moment présent,
dans sa qualité de force émancipatrice ou oppressive, épanouissante
ou mutilante (et c’est à penser cela que l’entéléchie leibnizienne
peut servir).
Seconde difficulté soulevée par Eduardo que seul, selon
moi, le caractère indissociable et non hiérarchisé de l’Idée et
de l’Action, de la Force et de la Signification permet de résoudre.
Au début de son texte, Eduardo, faisant référence à une prise de
position semblable du collectif de Réfractions, cite un passage de l’introduction du Petit Lexique : " L’anarchisme, parce qu’il ne possède ni Académie
française, ni pape, ni comité central, autorise tout le monde à
parler en son nom. " Et il ajoute une phrase significative selon
moi : " Je suis d’accord et pas tout à fait ", en illustrant
ainsi une attitude fréquente des libertaires face au caractère explosif
du projet émancipateur dont ils sont les héritiers. La référence
à l’anarchisme est " libre ", mais " pas tout à fait ". Je n’insisterai
pas sur la difficulté que constitue, d’un point de vue libertaire,
l’idée d’une liberté partielle ou entravée, mais entravée par quoi
et par qui [7] ? On retrouve le problème de tout à l’heure :
l’impuissance (ou le caractère fallacieux) des seuls critères idéologiques
de différenciations, mais aussi l’impuissance et les conflits interminables
qu’ils entraînent chez les anarchistes. Ceux-ci n’ayant ni pape,
ni comité central ne peuvent que se disputer à l’infini pour savoir
qui a " raison ", qui est vraiment anarchiste, etc. Et ce ne sont
pas les anarchosyndicalistes espagnols qui me contrediront sur ce
point, sur l’impuissance d’une discrimination fondée sur la seule
idéologie, sur les " principes ", le programme ou l’héritage transformé
en " programme " ou en " recette ", dont chaque anarchiste ne doute
pas un instant être le dépositaire (à juste titre, mais pas comme
il croit, le plus souvent). Mais ce que la " raison " hypostasiée,
livrée à elle-même (donc folle les trois quarts du temps, ou hypocrite
et trompeuse) ne peut résoudre, d’un point de vue libertaire, la
double réalité de l’action et de l’idée, de la force et de la signification,
le résout sinon sans problèmes, tout au moins sans difficultés majeures.
C’est en ce sens que Eduardo a raison de dire que l’on ne peut pas
" faire crédit sur parole ", même lorsque cette parole est irréprochable
dans ce qu’elle dit, même lorsqu’elle fait preuve d’une logique
imparable, cette logique qui rend si souvent muets ceux qui subissent
les effets de ses justifications. Comme le dit Eduardo, toute prise
de position implique un " jugement de valeur ", et ce jugement ne
porte pas sur le seul contenu logique des propositions avancés,
ni sur le monde imaginaire à venir que ces propositions prétendent
rendre présent par le mirage des mots. Dans ce cas, nous serions
tous chrétiens, humanistes ou communistes. Ce " jugement de valeur
" implique une évaluation vécue, intuitive, éthique et immédiate
(donc politique pour l’anarchisme), de la qualité émancipatrice
ou dominatrice des forces et des agencements de forces proférant
telle ou telle parole, tel ou tel discours. Cette évaluation, forcément
subjective, expérimentale, entièrement immanente à ce qui me constitue,
moi ou tout autre être collectif, comme sujet à un moment donné
(révolté ou entravé, passif ou actif, complice ou dissident, en
foule ou seul, etc.) est elle-même une force (d’indignation par
exemple) dont la propre qualité s’enracine dans l’agencement de
forces qui nous constitue au moment où nous évaluons, dans la situation
qui nous détermine à un moment donné, et qui exige toujours de notre
part, comme le montre Nietzsche, une sensibilité, une ouïe et un
odorat très fins. Et c’est pourquoi nos amis ne sont pas forcément
où l’on croit, que les forces émancipatrices ne sont pas forcément
où les mots, les drapeaux et les étiquettes disent qu’elles se trouvent.
Et c’est pour cela que les processus d’association et de désassociation
sont si importants, dans la mesure où ils déterminent à la fois
la qualité de notre jugement (qualité dont personne n’est assuré)
et les limites incertaines, sans cesse changeantes (même lorsque
ce changement est lent), des forces associées et se reconnaissant
dans tel ou tel intitulé, dans un ensemble donné de propositions
que Proudhon appelle " raison collective ", Spinoza " notions communes
" et Deleuze " agencements collectifs d’énonciation ".
J’en arrive ainsi à une troisième difficulté que souligne le texte d’Eduardo et que le caractère
indissociable et non hiérarchisé du rapport entre force et signification
permet peut-être de résoudre. Eduardo s’interroge sur la signification
d’un concept clé de l’anarchisme, l’action directe, un concept auquel
il faut joindre aussitôt la notion de propagande par le fait. Le
problème est analogue à celui du label anarchiste. Comment évaluer
la qualité émancipatrice ou libertaire d’un acte et d’un fait (le
fait étant lui aussi un acte dans la conception anarchiste de la
propagande par le fait) ? Pour moi, les textes et les pratiques
anarchistes sont ici aussi têtus que les faits (comme on dit). Cette
valeur libertaire ou émancipatrice d’un acte ou d’un fait, qu’il
soit anodin ou spectaculaire, d’une grande douceur ou d’une grande
violence, est entièrement immanente à cet acte et ce fait, sans
restes. En aucun cas elle n’est définie par une instance extérieure
qui lui donnerait son sens, qui jugerait de son utilité ou de sa
fidélité à une loi, un programme ou un discours extérieur. C’est
pour cela que Louise Michel pouvait (sans être antispéciste), comme
une multitude d’autres êtres, se précipiter (" spontanément ", sans
réfléchir) pour aider un chat martyrisé par des enfants, et tirer
à la carabine sur les versaillais, Simone Weil être prête à se battre
le fusil à la main contre les fascistes (malgré sa myopie) et être
horrifiée et désespérée qu’on fusille un jeune fasciste refusant
de rallier les rangs de la colonne Durruti. C’est pour cela qu’un
anarchiste de Barcelone aurait pu (ou dû) prendre les armes contre
les militaires et tuer sans hésiter des miliciens en calot noir
et rouge en train de lyncher un vieux prêtre ou (bien sûr) de violer
une religieuse ou une bourgeoise. Pour moi, et il me semble être
fidèle à la lettre et aux pratiques libertaires, tout acte doit
être évalué en lui-même, à partir de sa propre signification dont
cet acte ne manque jamais, comme chacun le sait dans tout ce qu’il
vit, dans tout ce qu’il fait, et jamais à partir de critères extérieurs,
ceux de son camp, de son église, de son parti, de ses croyances,
d’un projet idéologique extérieur, critères extérieurs dont on connaît
très bien les effets dévastateurs, mortifères, oppresseurs. C’est
ça la grande originalité de l’anarchisme, sa dimension éthique,
son immédiateté, son indiscipline, son immanentisme radical, sa
prétention à tirer de chaque acte sa signification. Mais alors,
l’anarchisme est-il le chaos que l’on dit, un monde émietté à l’infini ?
Non, bien sûr, dans la mesure où l’anarchie dont il se réclame est
justement la condition de sa propre sélection des faits et des actes
émancipateurs, la condition d’une cohérence interne, d’un " plan
" d’émancipation aurait pu dire Deleuze [8], construit patiemment ou avec la vitesse infinie de l’intuition
à partir de l’association ou de la désassociation des " êtres "
ou (dans le vocabulaire de Proudhon) de " forces collectives " instables
et changeantes, sans cesse engagées dans la lutte entre servitude
et libération. L’anarchie n’est pas le contraire de l’unité. Elle
est cette " étrange unité qui ne se dit que du multiple " dont parle
Deleuze, puisque tout acte, tout fait se suffit à lui-même dans
sa singularité, porte en lui même, à travers son double visage de
force et de signification, la totalité de ce qui est, mais sous
un certain point de vue et avec une certaine qualité de force qui
impliquent toujours un monde possible parmi beaucoup d’autres, un
monde de forces libres et associées, un monde qu’il convient de
choisir, de construire et de faire exister.
C’est ce problème ou cette difficulté qu’Eduardo soulève lorsqu’il
cite le passage où j’écris que " les passages à l’acte " prennent
sens " à l’intérieur d’un projet révolutionnaire d’ensemble visant
à se substituer à l’ordre dominant et aux pièges de l’ordre symbolique
si particulier qu’il met en œuvre, une autre relation entre les
signes et les forces, les mots et les choses, les significations
et les affects ". Mais Eduardo ajoute aussitôt que pour lui " un
projet ne peut être que de l’ordre du symbolique ", en tirant aussitôt
de cette conviction discutable l’idée que je me mets en contradiction
avec moi-même, puisque le projet s’opposerait à la force et au désir
impliqués dans un acte ou une situation vécue, qu’il constituerait
le cadre extérieur seul capable de donner sens aux actes, en justifiant
ou en excusant par exemple l’exécution sauvage d’un curé au nom
de la dimension antireligieuse de l’anarchisme et de la vieille
idée que l’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, le viol
d’une bourgeoise au nom de la lutte des classes ou, même avec gêne
et tristesse cette fois, l’exécution navrée d’un gamin entêté dans
sa fierté (pourtant si libertaire !) et dans les idées que
lui ont inculquées ses parents. Mais Eduardo me lit très mal. Il
ne voit pas, littéralement, que dans la citation qu’il donne de
mon texte je parle de " signes et de forces ", de " mots et de choses
", de " significations et d’affects ", indissociables et non hiérarchisés
et dont il dit par ailleurs à juste titre qu’il convient de ne jamais
hypostasier les uns au détriment des autres, les signes au détriment
des forces, les mots au détriment des choses, les significations
au détriment des affects, et vice versa. Eduardo me lit mal, puisque
dans la perspective qui est la mienne et qu’il semble par ailleurs
être prêt à reprendre à son compte, tout " projet ", révolutionnaire
ou non, est lui aussi un agencement de signes et de forces, de mots
et de choses, de forces et de raisons, un " mouvement ". Dans le
Petit Lexique, il suffit d’aller à l’entrée " projet " pour
voir en quel sens j’emploie ce mot. Je m’excuse d’alourdir ce texte,
mais il ne me semble pas inutile de citer entièrement le passage :
Projet : (voir action, fin/moyen, raison collective
et entéléchie). Le projet libertaire ne se distingue pas du
mouvement libertaire, par exemple sous la forme d’un but ou d’un
idéal plus ou moins inaccessible. Projet et mouvement sont indissociables
dans la mesure où, comme pour toute réalité, dès lors qu’on la scrute
de façon attentive, tout mouvement, toute réalité existant à un
moment donné (c’est-à-dire dans tous les cas) porte en elle-même
son projet, sa raison d’être, ce vers quoi elle tend comme ce qui
la fait agir, puisque le projet est à la fois la fin et le commencement
de l’action, son passé et son avenir, son moteur et son but, sa
logique interne (voir entéléchie). La perception libertaire
des forces ou des mouvements luttant pour l’émancipation exige toujours
d’aller en deçà des buts explicites que se donnent ces forces ou
ces mouvements, de scruter ce qui les fait réellement agir, la nature
du désir (ou de la volonté) qui les constitue comme agencement collectif
à un moment donné (voir aval/amont).
" Anarchistes quand même ! "
Les critiques et les hésitations du texte d’Eduardo me semblent
être assez représentatives d’un problème plus général qui se pose
à l’ensemble de la tradition libertaire, cent cinquante ans après
son apparition. Ce problème, Eduardo le soulève incidemment lorsqu’après
avoir indiqué qu’il accepte l’idée que l’anarchie soit " l’affirmation
du multiple, de la diversité illimitée des êtres et de leur capacité
à composer une monde sans hiérarchie et sans domination ", il ajoute
entre parenthèses : " Nous sommes des anarchistes quand même !
" Sous la plume d’Eduardo, quelqu’un dont il est difficile de contester
les convictions anarchistes, la concession me semble à la fois invraisemblable
et très significative. Formulé un peu brutalement, on pourrait dire
que le mouvement anarchiste explicite (dont je fais partie), le
gardien de l’héritage anarchiste, est beaucoup trop souvent composé
d’" anarchistes quand même ! " ; malgré tout, malgré l’anarchisme.
Bricmont est un " anarchiste quand même ", malgré sa pratique extrêmement
normée de la physique, et des prises de position publiques où l’on
cherche en vain la moindre étincelle libertaire [9]. Chomsky est un " anarchiste quand même ",
malgré sa grammaire générative, au nom d’un attachement sentimental,
séparé de sa pratique scientifique, un peu à la façon de Newton
pratiquant l’alchimie parallèlement à ses découvertes scientifiques
officielles [10]. Alain Thévenet et Mimmo Pucciarelli sont
des " anarchistes quand même " malgré (de façon inversée mais c’est
la même chose) les utopies obstinément " révolutionnaires " d’un
siècle de mouvements libertaires. Les non-violents sont " anarchistes
quand même ", malgré un siècle et demi de violence anarchiste. Les
anarchistes " révolutionnaires ", soucieux de préserver l’idée de
révolution dans des organisations immobiles mais capables de traverser
le temps, à la façon des structures refuges du trotskisme, sont
des " anarchistes quand même ", malgré le caractère échevelé, imprévisible,
déroutant et éphémère des révoltes et des mouvements libertaires.
Raisonnables et sérieux (oh combien !), soucieux d’élaborer
un programme crédible (même s’il est introuvable, forcément) sur
le marché des propositions politiques, les anarchistes contemporains
sont trop souvent des " anarchistes quand même ", une restriction
qui les oblige à laisser dans l’ombre Proudhon, Bakounine, Cœurderoy,
Déjacques, la propagande par le fait, l’action directe, un siècle
d’expériences libertaires multiformes, sans parler des folies tout
aussi multiples d’un anarchisme devenu incompréhensible, lettre
morte, expériences mortes. Dans ma véhémence, je ne voudrais blesser
personne mais il me semble que l’héritage anarchiste pose un véritable
problème à ceux dont ce serait la tâche d’exprimer des possibles
et des mouvements réels, des révoltes minuscules ou de grande ampleur
qui trop souvent les désorientent ou les désarçonnent lorsqu’elles
se font trop perceptibles. Comme amorce à ce débat, il faudrait
analyser les effets dramatiques d’un siècle traumatisé par le fascisme,
le communisme, par la découverte que le " peuple ", les " ouvriers
", les mécontents, la force, l’action et la violence n’étaient pas
forcément porteurs d’émancipation mais au contraire de domination
et d’oppression abominables. Dans les réticences et les critiques
d’Eduardo vis-à-vis du Petit Lexique, il me semble percevoir les
effets de toutes ces expériences traumatisantes pour ceux qui, intrépides,
prétendaient changer le monde, l’angoisse face à un projet historique,
auquel on ne pourrait plus concéder que la candeur ou la naïveté,
et qu’il faudrait maintenant enfermer dans des digues, des limites
et des barrières raisonnables illusoires, qui le rendent incompréhensible.
Réaffirmer le projetlibertaire(ausensquelePetit Lexique donne
au mot projet) dans toute son ampleur et sa radicalité, faire confiance
à ce projet, ne pas redouter la pourtant si redoutable puissance
du dehors dont il tire sa force, mettre à jour les logiques, les
pratiques et les discours internes capables de lui assurer sa valeur
émancipatrice, tel est l’" objectif " d’un texte qui est né un peu
par hasard (dans le feu des discussions et des problèmes propres
à cet agencement de forces, minuscule et si singulier, qu’est la
librairie la Gryffe).
Tarde, Nietzsche et les autres
J’en arrive à un troisième point de la critique d’Eduardo. Ce
n’est pas le plus important selon moi, mais c’est celui qui me touche
peut-être le plus, dans la mesure où il implique mon appartenance
affective au mouvement libertaire (y compris dans sa dimension de
cercle familial fait de beaucoup de cris et de fureurs mais aussi
de beaucoup d’amitié). Je me sens évidemment entièrement responsable
(et heureux) de la couverture du Petit Lexique, bien qu’elle ait
été entièrement conçue par un graphiste du Livre de poche, qui en
a eu l’idée, que je soupçonne d’être très nettement de sympathie
libertaire et que je remercie ici (au cas où il lirait Réfractions) pour le soin et la ténacité qu’il a mis à l’imposer [11]. Mais je voudrais cependant faire quelques remarques sur
cette irruption d’auteurs non anarchistes dans un livre qui se veut
un lexique philosophique de l’anarchisme.
Pour une lecture politique un peu rapide, Nietzsche est sans aucun
doute une sorte d’esthète politiquement conservateur. Whitehead
introduit Dieu dans sa métaphysique et devait être croyant. J’ignore
tout des convictions politiques du météore philosophique que l’on
appelle Simondon. Mais je n’ignore pas que Tarde fut juge d’instruction,
criminologue et un professeur au Collège de France plus ou moins
couvert d’honneurs par les pouvoirs établis. Je pourrais évidemment
faire valoir que le juge et criminologue Tarde était un être étrange
sous sa normalité apparente, qu’il était contre la peine de mort
et qu’il a violemment combattu les thèses de Lombroso qui étudiait
les crânes des criminels et des anarchistes pour y trouver la cause
de leurs déviances sociales. Mais ça ne servirait à rien et ce serait
absurde au regard de ce que j’ai essayé de dire dans le Petit Lexique
comme de ce que nous venons de voir. La vie d’un être humain est
certes toujours prise dans un agencement plus ou moins durable et
significatif de forces, de choix, d’appartenances et de raisons
qui, vu de l’extérieur, fournit un indicateur grossier mais précieux
- à première vue, en attendant mieux -, de sa cohérence et
de sa signification émancipatrice ou oppressive. Pour ma part, j’aurai
toujours tendance à faire davantage confiance à quelqu’un qui milite
ou a milité dans un mouvement libertaire, qui se dit ou s’est dit
" anarchiste ", quitte à être parfois extrêmement surpris et déçu,
qu’à un fasciste ou un ancien fasciste patenté. Mais, pour moi,
l’appartenance publique, dans le cadre des représentations dominantes,
surtout lorsque cette appartenance est idéologique, n’est en rien
la garantie, bien au contraire, du caractère libertaire de telle
vie, de tel acte, de tel rapport aux autres êtres, à tel ou tel
moment. À mon avis, l’anarchisme, comme mouvement et comme projet
émancipateur, ne s’identifie en rien à un " camp ", un espace libéré
ou distinct avec ses frontières, ses douaniers, ses drapeaux, ses
sigles, ses hymnes, ses insignes distinctifs, ses anathèmes et ses
exclusions, mais je renvoie ici à ce qu’on vient de voir sur le
label " anarchiste " et le jugement que l’on peut porter sur les
actes et les actions. Cette constitution de l’anarchisme en parti,
en camp ou en substitut familial conduit, entre autres choses et
pas parmi les plus graves d’un point de vue libertaire, à toute
une série de conformismes, de justifications et de falsifications
identitaires - sur les violences dans l’Espagne de l’été 1936 par
exemple, les vies et les choix des uns et des autres - désastreuses
pour le projet dont ce camp ou cette famille se croient porteurs,
trop souvent à tort. Un grand nombre et certains types de violences
en Espagne me sont insupportables d’un point de vue libertaire,
mais je n’ai en rien besoin de les nier ou de les excuser (sans
parler de les justifier), et ceci en raison même de ce point de
vue. Si Tarde était juge d’instruction et grand adversaire des anarchistes,
tels qu’il se les représentait, Proudhon était d’une misogynie invraisemblable
et dûment théorisée, Bakounine et Proudhon ont fait preuve de préjugés
antisémites tout aussi inacceptables alors même que l’antisocialiste
et l’antianarchiste Nietzsche (dans un tout autre contexte et pour
de tout autres raisons) dénonçait les antisémites. Et cela ne m’empêche
évidemment pas de me référer à eux. Et si je ne parle pas de Sébastien
Faure dans le Petit Lexique ce n’est évidemment pas parce qu’il
était vraisemblablement " pédophile ", comme on dit maintenant à
l’intérieur d’un dispositif d’énonciation et d’évaluation juridico-moral
particulièrement répugnant.
Cette polyvalence, cette hétérogénéité et cette ambiguïté émancipatrice
des uns et des autres ne sont pas propres à ces " forces collectives
" importantes mais particulières que sont les " individus " au sens
courant du terme (une des nombreuses données de la modernité, à
partir desquelles il faut partir). Elles caractérisent tous les
êtres collectifs : le syndicalisme et le mouvement ouvrier
par exemple, deux réalités historiquement profondément et massivement
conformistes et réformistes, comme tout le monde peut le constater,
et qui ont pourtant constitué historiquement un des espaces privilégiés
du déploiement du projet libertaire ; ou encore, plus rarement
il est vrai, les formes d’existence guerrière (que l’on aurait évidemment
tort d’idéaliser), comme le montre l’Ukraine révolutionnaire ;
mais aussi les tout aussi contestables et polyvalentes communes,
coopératives, groupes affinitaires, structures " familiales " (communautés),
conseils ouvriers, librairies, collectifs de revue, groupes féministes,
réseaux de hackers, groupes rock et bien sûr l’art ou la philosophie
(sans parler des plus discutables encore " organisations " politiques).
Force subversive prétendant recomposer la totalité de ce qui est,
l’anarchisme n’a pas pour moi de frontières ou de territoire spécifique,
il est potentiellement présent dans toute réalité comme puissance
de subversion et de recomposition émancipatrice à l’intérieur de
rapports et d’êtres où règnent et se reconstituent sans cesse l’oppression,
la do mination, la mutilation des possibles dont la réalité est
porteuse. Cette " réalité " est " humaine " bien sûr, comme le rappelle
Eduardo, mais sans reste, comme totalité de ce qui est, au sens
où avec élisée Reclus on peut affirmer que " l’homme est la nature
prenant conscience d’elle-même ", ou encore, avec Proudhon cette
fois, que l’être humain est à la fois " ce qu’il y a de plus grand
dans la nature " et à la fois " toute la nature " (De la Justice,
tome III, p. 175).
Cette dimension subversive du projet anarchiste entraîne une conséquence
où l’on retrouve peut-être une dernière divergence entre le Petit
Lexique et les positions d’Eduardo. Se référant à Malatesta qui
se méfiait des débats philosophiques (à juste titre quand on connaît
l’importance des mots et des signes dans la pratique philosophique),
Eduardo tend dans son texte, me semble-t-il, à faire de la philosophie
un domaine à part et plus ou moins secondaire où l’anarchiste viendrait
éventuellement et non sans précautions chercher des justifications
théoriques, comme par ailleurs il pourrait faire appel à la science,
à la technique, à la truelle des maçons ou aux fusils des militaires
pour construire, à l’aide de ces instruments, la société à venir.
Pour moi il n’existe pas de domaines à part pour le projet libertaire,
de données objectives, sans autre signification que celle que l’humanité
voudrait bien lui conférer, de l’extérieur, à partir d’une réalité
autre [12]. À mon avis, il n’existe pas d’avantage de
réalités que l’on pourrait ranger dans la catégorie des outils ou
des instruments. Pour moi, le projet libertaire traverse toute chose :
la philosophie comme la science dans leurs rouages les plus minuscules,
les truelles comme les fusils, les biberons comme les ceinturons,
les voitures comme les poêles à frire où Simone Weil a si malencontreusement
(ou heureusement) mis le pied, ces objets éminemment humains, cristallisations
et acteurs de tant de relations humaines possibles. Et c’est en
ce sens que le projet et le mouvement libertaires traversent la
philosophie comme toute autre réalité, sans privilèges ni dévalorisation,
en sélectionnant et en recomposant sans cesse ce qui la constitue
comme domaine donné, au même titre que le syndicalisme, le mouvement
ouvrier, les individus, le mouvement des femmes, les langues ou
la musique, l’art de boire, de jouer au football ou au rugby, sans
autre critère de hiérarchisation que la puissance de subversion
et d’émancipation dont cette traversée est porteuse à un moment
donné, dans un domaine donné et dans une situation donnée, dès lors
qu’elle parvient à associer le plus grand nombre possible de " forces
collectives " émancipatrices.
Daniel Colson
La revue Réfractions est disponible
en ligne http://refractions.plusloin.org/entree.html
[1] C’est à l’intérieur de cette question et de la possibilité
d’y répondre que l’on peut situer la polémique sur l’interprétation
de la volonté de puissance et de l’éternel retour nietzschéen. J’y
fais rapidement allusion dans le Petit Lexique, note 1, p. 73.
[2] Comme la force du torrent, la roue à aubes et les engrenages
du moulin pour le meunier, ou les dons d’un enfant pour le dessin
ou la musique.
[3] Et à condition de bien voir que cette implication de l’avenir
dans le présent, de la fin dans les moyens est très précisément
l’inverse du déterminisme que l’extériorité de la raison utilitaire
présuppose au contraire inévitablement.
[4] Comme ce sera le cas de l’État ou de la Tchéka pour le marxisme
autoritaire.
[5] La capacité de l’anarchisme à s’opposer à une instrumentalisation
de la vie, dont Bakounine avait déjà si vigoureusement dénoncé les
effets dans sa critique de la science, est d’autant plus importante
que nous entrons dans une période où justement les forces et les
désirs impensés de la science et de la technique prétendent s’en
prendre à la vie elle-même, la soumettre à une folie rationnelle
(tout est rationnel !) qu’aucun et dérisoire comité d’éthique
ne pourra jamais endiguer ; une folie et à côté de laquelle
l’île du docteur Moreau risque de ressembler au plus conformiste
des camps de vacances du club Méditerranée.
[6] Et ce n’est pas le psychanalyste Eduardo Colombo qui me
contredira sur ce point, même si l’inconscient freudien constitue
une vision extrêmement simplifiée et trompeuse des forces qui nous
font agir et qui font agir le monde.
[7] Ce problème est au centre de la façon dont Chomsky a fait
face à l’affaire Faurisson, mais sur le seul terrain de la " liberté
d’expression ", en se rendant incapable, par idéalisme idéomaniaque,
d’évaluer la qualité de la force et du désir qui animaient Faurisson,
Guillaume et les autres ; une évaluation qui conduisait pourtant
aussitôt ou très vite à rejeter leur position, à renifler de quoi
elle était porteuse et à ne rien avoir à faire avec eux, malgré
l’embrouillamini logique et soi- disant révolutionnaire de leurs
raisonnements.
[8] Sur la richesse sémantique du mot " plan " voir Deleuze,
Spinoza, philosophie pratique, Paris, 1981.
[9] Voir Alain Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles,
éditions Odile Jacob, 1997.
[10] De Chomsky, il faut lire cependant l’Amérique
et ses nouveaux mandarins, Seuil, 1969, où le savant, enkysté par
ailleurs dans le rationalisme étroit de la science, s’enthousiasme
pour les aspirations et les réalisations spontanées de la Révolution
espagnole, au risque, quelques années plus tard (faute de flair
et d’une représentation d’ensemble capable de penser en même temps
la science et la révolte, les logiques de la science et les " révoltes
logiques " de Rimbaud), de transférer sans le moindre sens critique,
son enthousiasme libertaire sur la machine de mort et de domination
que fut le polpotisme cambodgien.
[11] La couverture a failli être une peinture
de Prométhée s’efforçant de conquérir le feu du ciel.
[12] On pourrait multiplier ici les textes anarchistes,
en particulier de Bakounine, refusant un dualisme spirituel, politique
et scientifique perçu comme au fondement de l’oppression, affirmant
un monisme et un immanentisme absolus.
octobre 2003
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