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Une ville faite pour les garçons par Yves Raibaud, Géographe
25.03.14
Par Yves Raibaud
Publié sur CNRS Le Journal

Origine : http://www.lumieresdelaville.net/2014/03/25/une-ville-faite-pour-les-garcons-par-yves-raibaud-geographe/

Nos espaces urbains sont construits pour tous, pensez-vous ? Il n’en est rien. Dès le plus jeune âge, tout est fait pour y favoriser la présence des garçons, affirme le géographe Yves Raibaud. À la veille des élections municipales, il propose aux élu(e)s des actions concrètes.

À Paris, Toulouse, Bordeaux et Montpellier, les garçons sont les usagers majoritaires de la ville. C’est ce que montrent plusieurs études que nous avons menées entre 2010 et 20131 sur les équipements publics culturels ou de loisirs pour les jeunes. Ces études font aussi apparaître une très grande inégalité dans l’attribution des moyens par les collectivités territoriales et par l’État selon qu’il s’agisse de loisirs dits féminins (gym, danse, etc.) ou masculins (skate, foot, etc.). Ces inégalités sont donc parfois implicitement construites par des modes de gestion d’une ville faite « par et pour les hommes ». Dans le même temps, on conseille aux jeunes femmes de ne pas faire du jogging dans des endroits isolés, d’être sur leurs gardes dans les transports en commun ou d’éviter certains quartiers…

L’objectif serait de canaliser la violence des garçons

La première de nos études montre que les filles décrochent à partir de la classe de 6e des activités de loisir sportif, culturel ou généraliste proposés par les municipalités ou les associations mandataires. Tandis que se met en place une offre de loisir se disant neutre, mais qui est en réalité destinée aux garçons (skateparcs, citystades, activités liées aux « cultures urbaines », etc.). Tout simplement parce que, même si le foot et le skate ne sont pas réservés aux garçons, il faut reconnaître que les pratiques sont consacrées par l’usage. Pour justifier ces inégalités dans le financement des loisirs publics, les élus et des responsables municipaux rappellent souvent que leur objectif principal est de canaliser la violence des jeunes dans des activités positives, sans avoir besoin de préciser que ceux qui « posent problème » sont les garçons.

Nos espaces urbains sont souvent construits par et pour des hommes.

« Les filles préfèrent rester chez elles »

Ces inégalités devraient apparaître comme une préoccupation prioritaire si l’on veut lutter contre les inégalités structurelles qui en découlent : des femmes moins bien insérées dans la ville et dans leur environnement social et professionnel. Or ce que nos études révèlent comme la preuve d’une très grande injustice est traité comme « allant de soi », de « l’ordre de l’évidence ». Les entretiens menés avec les animateurs(trices) et les élu(e)s ou responsables des politiques jeunesse montrent comment ce phénomène est constamment banalisé : « Les filles sont plus mûres, elles savent mieux s’occuper, elles préfèrent rester chez elles », « Ce qui est important, c’est de s’occuper des jeunes les plus difficiles, en échec scolaire, avant qu’ils ne tournent mal.2»

L’espace urbain est construit par des hommes

Une autre de nos études montre que ces inégalités se retrouvent dans le mode de gestion de la ville. Ainsi, la présence des femmes aux postes clés est faible, qu’il s’agisse des élus ou des personnes qui pensent et construisent la ville de demain : les architectes, urbanistes, directeurs des services d’équipement et concepteurs des programmes urbains sont presque exclusivement des hommes. La participation citoyenne (conseils de quartier, enquêtes publiques ou opérations de concertation) est généralement dominée par les hommes. Des « marches exploratoires de femmes », organisées dans quelques villes de France, permettent de faire connaître une autre vision de la ville, qui surprend toujours en ce qu’elle est radicalement différente de celle qui est généralement préconisée.

Les femmes n’auraient qu’à s’emparer de la ville

Nous menons actuellement une nouvelle enquête qui interroge les bonnes pratiques de la ville durable sous l’angle du genre. Par exemple, la pratique du vélo est majoritairement masculine (60 % d’hommes), en particulier quand il pleut ou la nuit (jusqu’à 80%).

Les femmes ont moins d’emprise sur la ville et les innovations apportées ne compensent pas ces inégalités.

De même, la marche, le covoiturage et les transports en commun (qui évoquent souvent pour les filles/femmes un risque de harcèlement) révèlent la même prédominance masculine. Comment y remédier ? Il est courant d’entendre dire que les équipements sportifs sont faits pour tous et qu’il ne tient qu’aux femmes de s’en emparer… Eh bien, on pense de même qu’il est de la responsabilité des femmes de s’adapter à la ville, et non aux nouvelles pratiques de s’interroger sur les discriminations qu’elles provoquent. Le constat vient pourtant en continuité des conclusions précédentes : les femmes ont moins d’emprise sur la ville que les hommes, ce phénomène n’est jamais pris en compte et les innovations apportées à la ville ne compensent pas, loin de là, ces inégalités.

Nous invitons les municipalités à réfléchir

Nous préconisons de mettre en place des dispositifs d’observation et d’évaluation des politiques publiques sous l’angle du genre. Outre le comptage systématique des activités par sexe, le « gender budgeting » permet aux municipalités de prendre conscience de l’injuste redistribution de l’offre publique de loisirs. Avec plusieurs collectivités bordelaises, nous avons pu envisager sur la base de ces chiffres des dispositifs de soutien à l’empowerment des associations et des activités dites féminines (quelles que soient les activités proposées, par principe). Nous invitons les municipalités à réfléchir aux lieux d’accueil collectifs pour adolescents afin que les filles en retrouvent l’usage lorsqu’ils sont accaparés par des collectifs de jeunes garçons, produisant du virilisme, du sexisme et de l’homophobie.

Créer un observatoire des inégalités de genre

Appliquées sur le terrain, la méthodologie employée par notre laboratoire gagne vite en opérationnalité. Un corpus de questions liées au genre (notamment les discriminations liées à l’identité et l’orientation sexuelle, sources d’une violence urbaine homophobe importante) pourrait être mutualisé par le biais des Observatoires des inégalités de genre. Ces observatoires exerceraient une fonction de veille sur ce que produisent les politiques publiques d’habitat, de transport, d’équipement et d’aménagement. Un label récompensant les ambiances urbaines réussies sous l’angle des rapports sociaux de sexe pourrait être stimulant pour une démarche qualité, remarquant les villes qui offrent un bon coefficient de mixité dans les espaces publics, de jour comme de nuit, mais aussi un fort degré d’appropriation des affaires de la cité par les femmes.

Notes

1. Ces études sont disponibles sur le site de aurba (agence d’urbanisme Bordeaux métropole Aquitaine) : www.aurba.org

2. « Le genre, variable centrale de la violence sociale ? », S. Ayral et Y. Raibaud. In : Violences et société. Regards sociologiques, D. Ferrand-Bechmann et A. Ndiaye (dir.), Desclée de Brouwer, 2010, 320 p.