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Des corps dans l’arène
Robert MAGGIORI 10 juin 2010

Origine : http://www.liberation.fr/livres/2010/06/10/des-corps-dans-l-arene_657926

Marc Perelman ausculte les stades

Si on parle de «dieux du stade», c’est parce que le stade doit lui-même quelque chose aux dieux. En particulier au fils de Zeus et de la mortelle Alcmène, au héros qui de ses mains étrangla le lion de Némée et captura Cerbère dans les Enfers : le vigoureux et rusé Héraklès, ou Hercule. Quand le roi Iphitos, devenu maître de l’Elide et du district de Pise, où surgira Olympie, voulut fêter ses conquêtes en organisant des compétitions censées mimer pacifiquement la guerre, il convia les athlètes - c’était en 776 av. J.-C. - à s’affronter sur une seule course de 192,27 m. Elle fut gagnée par Korebos, cuisinier de son état. Pourquoi 192,27 m ? On raconte que cette distance avait justement été fixée par Hercule, lequel s’était donné la peine d’aligner sur le terrain 600 traces de son pied puissant, mesurant environ 32 cm (soit, à peu près, 12 pouces, ou 1 foot anglais). Elle correspondait à 1 stade, ou stadion. Dans les compétitions en l’honneur de Zeus olympien qui viendront après, on continuera à courir sur 1 stade, ensuite sur 1 diaulos, comprenant l’aller et le retour, puis sur 1 dolichos, correspondant à 24 stades, soit 4,6 km. Les coureurs, comme pour les courses de fond et de demi-fond aujourd’hui, partaient debout, les pieds posés sur un dallage.

«Le spectacle sportif me semble dangereux parce qu'il brise toute idée de solidarité»

Jusqu’au milieu du VIe siècle av. J.-C., il n’y a pas vraiment d’installations sportives à Olympie pour les Jeux. La piste, outre la course, accueille des épreuves de lutte, de pugilat et de pancrace, de sports équestres, aussi, et de musique. Recouverte d’un mélange de terre et de sable, elle est constituée d’«un rectangle de 212 m de long sur une largeur de 28,60 m aux extrémités, 30,70 m au milieu». Les athlètes courent en direction du bois sacré de l’Altis, au cœur duquel se trouve l’autel de Zeus. Les spectateurs, probablement, prennent place sur les premiers contreforts du mont Kronion. D’olympiade en olympiade apparaissent aménagements et améliorations techniques. Au-delà de la bordure de pierre qui marque la limite de la piste, il y a une canalisation d’eau courante et des bassins qui permettent de se rafraîchir. Une tribune des juges est érigée. Un tunnel est creusé depuis l’Altis, permettant aux compétiteurs d’apparaître sur le terrain de jeu «comme par miracle». Autour de la piste, remblais et talus offrent au public, debout ou assis sur l’herbe, des places en surplomb. Quelques sièges sont prévus pour les notables. Viendront, ensuite, les gradins. Et le stade, mesure de longueur, devient le stadium, le lieu «où l’on se tient» (stare, stand, stehen…) - et qui peut accueillir jusqu’à 40 000 personnes.

Esthétique. Entité nouvelle, le stade se pose dès lors comme un espace fermé, une «totalité spatiale organique» qui s’articule à la ville selon des modalités qui ne sont pas celles de la palestre, où l’on s’adonne à la gymnastique, ni du xystos, piste couverte dans le gymnase où l’on s’entraîne par mauvais temps ou lorsque le soleil est trop intense, ni de l’autel, ni du temple, ni de l’agora, ni des autres édifices. Il n’est pas tout fait sûr qu’en «transposant la rivalité guerrière sur les champs de bataille du stade et de l’hippodrome» les Jeux contribuent à «la paix panhellénique». Sans doute sont-ils même le contraire, à savoir une «institution de régulation, acceptée par tous, de la guerre». Mais il reste que le stade, en tant qu’«entité d’organisation» et «structure de ralliement», acquiert là une «place décisive dans la structure urbaine». Il est «le centre névralgique de la compétition autour duquel s’organisent la ville et ses nombreuses activités», et exerce ainsi «une force centripète sur l’ensemble des peuples hellènes», fondant à chaque olympiade «une unité sociopolitique spécifique».

Dirait-on de même des Romains, qui, moins friands de courses que les Grecs, préféraient au stade le cirque et l’arène ? Et qu’en est-il, si on délaisse le Colisée, le Circus Maximus (150 000 spectateurs !) ou le stade de Domitien (aujourd’hui Piazza Navona), des modernes temples de l’athlétisme, du base-ball ou du football, du Stade olympique de Montréal, du «Nid d’oiseau» de Pékin, du Maracanã de Rio, du Comiskey Park de Chicago, de l’Estadio Azteca de Mexico, du Giuseppe-Meazza de Milan, du Polo Grounds de New York, du Nelson-Mandela Stadium de Port-Elizabeth ou du bon vieux Parc des Princes ? Existe-t-il, outre une géographie, une histoire cohérente des stades ? Plus encore : «marque» du monde ancien, venu des «profondeurs de l’histoire», le stade serait-il «le sceau de la modernité conquérante» ? S’il est l’«archétype originel de l’équipement sportif», ne doit-il être saisi que sous l’angle du sport ? Edifice, structure, forme ovale, rectangulaire ou ronde, assemblage technologique des matériaux les plus sophistiqués, ne se prête-t-il qu’à une approche architecturale, et, par là même, esthétique ? Ou bien, parce qu’il a un rapport à l’environnement immédiat (zone, quartier), proche (ville), lointain (territoire) et… abstrait (nation), parce qu’il ouvre évidemment à des questions urbanistiques, économiques, sociales, politiques, symboliques, idéologiques, «religieuses», morales, juridiques, psychologiques voire philosophiques, le stade est-il l’exemple de ce que Marcel Mauss nommait un «fait social total» ?

Théorique. C’est assurément cette dernière optique qu’emprunte Marc Perelman, architecte et professeur d’esthétique à l’université Paris Ouest-Nanterre-La Défense, dans l’Ere des stades, dont le sous-titre, «Genèse et structure d’un espace historique», indique tout de go qu’on n’y chante pas les exploits des «dieux du stade». Autant prévenir, en effet : l’ouvrage est d’une haute tenue théorique, au point de devoir exposer en préambule maints «prolégomènes» méthodologiques pour fixer la nature sociopolitique de l’objet qu’il étudie et éviter d’être pris soit pour un document sportif, soit pour un traité d’architecture. Perelman est un spécialiste du sport. Mais les titres de quelques-uns de ses ouvrages laissent deviner ce qu’il en pense : le Football, une peste émotionnelle (avec Jean-Marie Brohm, «Folio» 2006) ou le Sport barbare (Michalon 2008).

Aussi peut-on comprendre que le premier ennemi du stade soit justement, à ses yeux, le sport. Car leur rapport est si évident et naturel que le discours sur le sport efface totalement ou recouvre comme un grand bruit le discours sur le stade. C’est la raison pour laquelle l’Ere des stades a peu de précédents, qui cherche à savoir, de la Grèce antique à nos jours (pas de construction de telles enceintes au Moyen Age ni à la Renaissance), «dans quelles conditions exactes (économiques, politiques, institutionnelles…), pour quelles fins (le jeu, l’argent, les honneurs…), devant quel public (hommes, femmes, esclaves…), selon quels critères et avec quels instruments de jugement, s’est développé le stade». En général, on s’intéresse davantage au jeu de balle lui-même, à la façon dont la Juventus ou Barcelone le pratiquent, plutôt qu’au statut et à la fonction du Stadio Olimpico ou du Camp Nou. A l’inverse, pensant sans doute qu’on ne peut parler de l’usine, de l’asile, de la prison ou de la cathédrale qu’en termes d’économie, de psychiatrie, de droit pénal ou de religion, ceux que le sport rebute ou indiffère estiment superfétatoire de s’intéresser, en plus, au lieu où il se déroule. Le stade est en tant que tel «invisible» : pour les uns, simple bubon en ciment, sans «intériorité» ; pour les autres, chaudron bouillant, qui n’a d’intérêt que par les exploits que ses «dieux» y accomplissent à l’intérieur. Il n’acquiert de visibilité que lorsqu’il cesse d’être lui-même ou est privé de sa fonction originelle, autrement dit lorsque des incidents s’y produisent, des accidents mortels et des drames s’y déroulent, lorsqu’il accueille des manifestations non sportives ou des concerts de rock, lorsque des tragédies historiques le transforment en camp de détention.

Voilà qui est paradoxal, dans la mesure où les technologies modernes ont fait du stade tout autant une «machine à voir» (à laquelle la télévision, permettant à chacun d’être «dans les gradins» sans être physiquement présent, a donné des dimensions planétaires) qu’une «machine à être vu», grâce à la télésurveillance, aux chorégraphies, aux drapeaux, aux banderoles (on se souvient de cette pancarte brandie pendant la Coupe du monde à Mexico : «Maman, je suis là !»). Cependant la fonction «panoptique» n’est pas la plus importante. Perelman insiste beaucoup sur le corps. «Lieu de réfraction de nombreuses institutions (l’école, l’Eglise, la famille) qui le structurent dans la profondeur charnelle et dans toute son extension existentielle», le corps, dans le stade, non seulement est l’«enjeu d’une tendance profonde à l’infantilisation», mais subit un processus d’homogénéisation. L’arène accueille des individus, encore particularisés et conscients de leur appartenance (sociale, politique, idéologique), qui se coagulent et s’agrègent à mesure qu’ils s’approchent de l’entrée, que les filtrages et l’assignation des places constituent déjà en «blocs», qui deviennent foule liquide, public, puis foule solide et enfin masse, une masse architecturée qui finit par produire le stade, ou provoquer une unification des corps et de l’architecture. «Les corps adhèrent au stade et le stade absorbe les corps. Surgit le fantasme d’un stade-corps.»

Aliénation. La fête, la joie de l’être-ensemble, le partage des émotions, la «communion», le fair-play, la beauté des gestes, la sublimation de la guerre semblent dès lors très loin si le stade est la cause et l’effet de la transformation de la foule en masse, le lieu où, en une heure et demie, s’expérimente la facilité avec laquelle, du point de vue psychologique, se réactive une «activité psychique très primitive», dont Freud écrivait qu’elle correspond à «l’orientation des idées et des sentiments de tous vers une seule et même direction», à la «prédominance de l’affectivité», mais aussi à «la disparition de la personnalité consciente».

En voit-on la traduction politique ? Le propos de Marc Perelman, dont seules quelques bribes ont été extraites, l’est de bout en bout. Au sens où il dessine - on peut évidemment ne pas la partager - une théorie critique du sport dominé par la logique de compétition, laquelle le conduit à son extrêmisation, à sa dureté, et à sa capacité d’aliénation massive. Le stade, espace organisé d’une telle compétition, doit donc lui aussi donner lieu à un discours social, idéologique et politique. Microcosme de la société, où viennent se coaguler moins les idéaux que les forces mauvaises qui la traversent, les influx et reflux identitaires, la loi de l’argent, la violence, la haine de l’autre. Le stade, dans son architecture fermée, laisse entrevoir de la société le futur ou le «no future». Est-ce en suivant la devise olympique - «plus vite, plus haut, plus fort» - que l’on peut savoir où on va ? Les 600 pas d’Hercule, au moins, allaient tout droit.

Robert MAGGIORI
Marc Perelman L’Ere des stades. Genèse et structure d’un espace historique Infolio, 461 pp., 32 €.