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Origine :
http://www.decroissance.info/Sport-et-decroissance-Paris-2012
A travers les reflexions d’Albert Jacquard (Halte aux Jeux !
publié en 2004) ou encore la Marche du mouvement de la décroissance
pour l’abolition du Grand Prix de Formule 1 de Magny-Cours,
la critique du sport de masse entretient une relation privilégiée
avec la décroissance.
Contre le sport de compétition de masse et ses
multiples effets narcotiques, oniriques et aliénants. Pour
un autre sport, pour une autre éducation, pour une autre
société.
Produit et producteur de la mondialisation capitaliste, le sport
de compétition spectaculaire est aujourd’hui l’horizon
planétaire de la modernité libérale. La sportivisation
totalitaire de l’espace public renforce non seulement les
multinationales de la fausse conscience, mais institue également
un ordre social uniforme qui exalte le national-populisme, la guerre
sportive généralisée, la fabrication planifiée
d’un homme-nouveau, la mobilisation des meutes sportives.
Le sport-opium du peuple avec son caractère illusoire, sa
massification, ses effets mortifères de masse - dopage, toxicomanies,
violences, corruptions - et son idéologie mystificatrice
- sport-intégration, sport-culture, sport-éducation,
sport-fraternité, sport-pacification - est devenu le Veau
d’or de l’unidimensionnalité marchande contemporaine.
Contre la machinerie sportive et ses innombrables machinistes qui
entretiennent les illusions humanistes de « l’esprit
sportif », le mouvement décroissance doit chercher
à créer de franches ruptures : pour arrêter
la vision mécaniste et fonctionnaliste du corps qu’entretient
l’idéologie sportive, pour en finir avec l’infinie
capacité onirique du sport (rêve-spectacle-identification),
pour arrêter la consommation aliénante des produits
et pratiques sportives (les marques sportives ainsi que l’identification
aux stars du sports). La critique sportive peut se fonder à
la fois sur un réalisme écologique (le sport contribue
à la construction d’infrastructures agressives et totalitaires,
le pétrole dans le sport automobile, le sport-planète
télévisuel qui contribue à la mondialisation
prédatrice des matières premières...) et un
projet humaniste : l’application des principes des droits
de l’homme au sein des pratiques du sport de compétition.
En effet, le corps est aujourd’hui l’objet fétiche
de la postmodernité libérale. La religion sportive
avec son culte de la performance et son obsession de la compétition,
mais aussi, bien sûr, les nouvelles pratiques corporelles
avec leurs illusions pédagogiques ou thérapeutiques
forment une « économie politique du corps » (J.-M.
Brohm) qui constitue aujourd’hui le fondement complémentaire
de l’idéologie de la compétition et des vertus
des « compétences », véhiculée
par l’entreprise. La décroissance est aussi la déconstruction
de cette emprise imaginaire qui traverse l’ensemble du corps
social, dans sa dimension sportive autant que capitaliste. Il nous
faut sensibiliser la société pour un autre projet
sportif, un autre projet culturel progressiste (c’est-à-dire
humaniste) et écologiste.
Des propositions suggestives pour lutter radicalement contre le
sport de masse et décoloniser notre imaginaire.
En 1991, un colloque historique a eu lieu en Sorbonne, autour de
la critique du sport : « Anthropologie du sport, perspectives
critiques ». Ce fut la première et unique fois dans
l’histoire, que le Secrétaire d’Etat à
la jeunesse et aux sports, le Comité National Olympique et
Sportif Français et l’Université française
(STAPS) acceptèrent d’être soumis à une
évaluation critique et auto-critique. Ce colloque a rassemblé
l’ensemble des courants de la pensée critique française
: des chercheurs, philosophes, anthropologues, sociologues ne partageant
pas le consensuel imaginaire béatifiant des « passionnés
des passions sportives ». Ce colloque a été
un appel inédit dans l’histoire pour que les pouvoirs
publics, les institutions sportives, les syndicats et surtout les
forces politiques démocratiques acceptent de participer à
la lutte pour un autre sport. Plusieurs propositions concrètes
ont été proposées à la fin du colloque
par les anthropologues Jacques Ardoino et Jean-Marie Brohm, et qui
sont paru dans la revue Quel corps ? en avril 1991. Je reproduis
ci-dessous des extraits forts intéressants pour constituer
une plate-forme de réflexions suggestives autour du thème
sport et décroissance :
- Première proposition : Abolition des sports polluants,
destructeurs, mortifères.
« Nous ne saurions assister impuissants au renforcement et
au développement de certaines pratiques qui constituent autant
d’agressions caractérisées contre la vie, l’environnement,
la dignité humaine, la socialité. Aussi proposons-nous
que, par des campagnes de sensibilisation et de mobilisation de
l’opinion publique, en particulier des forces de progrès,
par le militantisme associatif et culturel, par l’action éducative
auprès des jeunes, par l’intervention auprès
des milieux sportifs et surtout par la législation et réglementation
administrative, il soit rapidement mis fin en France, et il faut
le souhaiter en Europe, à quelques pratiques indignes d’un
pays civilisé :
1) Interdiction des combats de boxe. Avec, dans un premier temps,
interdiction immédiate des combats cadets et juniors. La
boxe doit être juridiquement qualifiée d’atteinte
intentionnelle à l’intégrité physique
et psychique de la personne (coups et blessures prémédités).
On ne saurait donc admettre ce spectacle barbare de deux machines
à cogner cherchant à se détruire mutuellement
par des blessures, des traumas ou le coma du KO. Toutes les études
médicales l’attestent : la boxe mutile gravement, la
boxe tue. De nombreuses associations médicales et humanitaires
ont demandé l’interdiction pure et simple de cette
survivance archaïque de la loi de la jungle. Il ne suffit plus
de se contenter de déplorer hypocritement la « fatalité
du sport », il s’agit de déclarer la boxe hors
la loi. Une civilisation qui admet des combats de gladiateurs et
des jeux du cirque ne saurait avoir de légitimité
morale à parler du respect des Droits de l’Homme. Pour
le respect des droits de l’homme dans le sport et par le sport.
2) Interdiction - et dans un premier temps réglementation
stricte et restrictive - des sports mécaniques dangereux
ou polluants : engins tous terrains, 4/4, motos de pleine nature,
off shore, scooters des mers, moto-cross, stock-cars et plus généralement
tous les engins bruyants et destructeurs de ces sports agressifs
et prédateurs. La nature ne saurait être mutilée
par ces formes para-militaires d’aventurisme. De la même
manière, il y a lieu de limiter au maximum les rallyes, courses
et épreuves auto et moto qui défigurent l’environnement,
tuent, blessent, consomment une quantité incroyable d’énergie
et constituent autant de monstrueux gachis. Les accidents de la
route font en France près de 10 000 morts par an et le triple
de bléssés. On ne peut en même temps lutter,
comme le proposent les Pouvoirs Publics (d’ailleurs bien timidement),
contre cette hécatombe, et en même temps laisser s’épanouir
des épreuves auto et moto qui sont de véritables incitations
publiques à la défonce (de la nature, du matériel
et de soi-même). La lutte contre les effets ravageurs de la
vitesse mécanique et de la puissance des chevaux vapeurs
(l’idéologie du turbo, idéologie du «
vroum, vroum » qui n’est qu’une forme particulièrement
débile de l’idéologie de la bagnole).
3) Réglementation stricte des sports à hauts risques,
des sports extrêmes, des sports dangereux. Il n’y a
pas lieu d’assister dans l’impuissance contrite à
la multiplication des victimes du « sort » ou du «
destin » : les pratiques extrêmes de parachutisme, de
sports de glisse, de sports sous-marins, de rafting, de survie,
les pratiques de sports de souffrance, les pratiques quasi-suicidaires
de records et d’exploits impossibles sont de véritables
apologies de l’autodestruction. La réglementation du
saut à l’élastique, pratique d’autant
plus imbécile qu’elle est valorisée par les
patrons de choc désireux de remotiver leur personnel, a été
un bon exemple à suivre. Hélas, il semble que la réglementation
soit devenue elle-même élastique...
Que l’on ne vienne pas nous dire que ces mesures seraient
« utopiques », « impraticables », «
impopulaires ». L’abolition de la peine de mort par
la Gauche gouvernementale en 1981 fut un acte symbolique extrêmement
positif, probablement le seul dont puisse se prévaloir la
gauche gestionnaire. De la même manière, la lutte pour
l’obligation du port des ceintures de sécurité
dans les voitures, pour la limitation de la vitesse, la lutte contre
le tabagisme, contre l’alcoolisme, contre la toxicomanie ne
sont pas forcément « populaires » si l’on
confond populaire et démagogique. Il reste qu’il s’agit
là de luttes courageuses pour le Bien public, pour la santé
publique, pour le respect de la vie et des droits du citoyen à
vivre en paix et en harmonie. Il s’agit là de projets
politiques progressistes et pas seulement de mesures d’aménagement
de la pratique sportive ordinaire. Il ne s’agit pas de réformes,
certes. Mais le réformisme sportif n’est même
plus capable de promouvoir des réformes : il gère
la crise, comme d’autres gèrent loyalement et «
tristement » (dans la grisaille ose dire un Premier Ministre)
le capitalisme...
- Deuxième proposition : Lutte contre les effets pervers
du sport professionnel.
« Depuis plusieurs années, scandales, corruptions,
crises, détournements de fonds, endettements massifs, dopages
à répétition, violences gravissimes, combines
douteuses, arrangements clandestins, luttes de clans et de cliques,
voire de mafias, donnent du sport professionnel une image bien peu
reluisante. Le football français, champion toutes catégories
des caisses noires (ou roses), des dessous de table, des faillites
frauduleuses, donne une bien piètre image de sa prétendue
vocation éducative et sociale, à moins d’imaginer
que des condamnés de droit commun ont une mission pédagogique...
La lutte contre le dopage et la toxicomanie sportive dans le sport
de haut niveau, la lutte pour la transparence financière
dans les clubs professionnels sont du ressorts des Pouvoirs publics.
(...) Nous proposons que les forces démocratiques mènent
une campagne contre les détournements des fonds publics municipaux
qui vont, à travers d’innombrables et importantes subventions,
alimenter à fonds perdus les gouffres financiers des clubs
professionnels (Ex : Toulon, Bordeaux, et tant d’autres).
Le contribuable n’a pas à financer des entreprises
privées boiteuses, c’est-à-dire à entretenir
des équipes de mercenaires en crampons. Ces fonds là
peuvent trouver une utilisation bien plus rentable pour les collectivités
locales : équipements collectifs, subventions aux associations,
aides aux clubs amateurs, etc. De la même manière,
nous ne voyons pas la nécessité de flatter le chauvinisme
national par d’onéreuses campagnes olympiques qui pompent
une part importante des crédits, du fait des « aides
olympiques » aux champions, des constructions gigantesques
de « grands stades » et autres dépenses somptuaires
qui rappellent les projets mégalomaniaques de la Rome antique.
Car la question est la suivante : qui utilisera ces équipements,
sinon quelques happy few ? Investir dans l’intelligence, par
des bourses nombreuses et conséquentes aux étudiants
par exemple, investir dans la jeunesse, par des aides multiples
et importantes aux associations, aux colonies de vacances, aux écoles
par exemple, investir dans la cité, par des subventions massives
pour les loisirs et la culture par exemple, autant de choix qui
traduiraient qui traduiraient tout autant le rayonnement du pays
que la course poursuite aux médailles. (...) Le « parler
vrai » et « l’agir juste » doivent aujourd’hui
trouver leur traduction dans les faits, tant dans l’orientation
budgétaire que dans le travail réglementaire et législatif.
Ou bien le sport sera au service réel de la masse de la population
de ce pays ou bien il restera au service de quelques sponsors et
mercenaires d’une prétendue « élite physique
», ceux que le PCF appelait naguère « les pilotes
de l’espèce humaine ». Aujourd’hui, la
majorité des champions sont tout juste les poissons pilotes
du grand capital ! Ces choix, comme au demeurant ceux en faveur
d’une Ecole laïque de qualité et démocratique,
sont aussi des choix de société et donc des choix
politiques fondamentaux. »
Le sport de masse est un angle d’attaque de la décroissance,
que nous devons encore et toujours critiquer à travers le
Grand Prix de Formule 1 de Magny-Cours. Mais plus généralement,
sur cette question des relations entre sport et décroissance,
il nous faut aussi créer des liens avec l’embryonnaire
mouvement anti-sport de compétition spectaculaire, incarnée
en France par les revues Prétentaine et surtout Illusio.
Ce mouvement de critique du mouvement olympique, est constitué
autour du sociologue Jean-Marie-Brohm, ou encore de Patrick Vassort
(professeur Staps de Caen), Marc Perelman (professeur d’esthétique
Paris VII) et de Jacques Adoirno. Le Monde Diplomatique offre régulièrement
une tribune à ce courant de pensée (dans le numéro
de juin 2005, Brohm, Perelman et Vassort signent un article "
Non à l’imposture olympique ! "). Le dernier numéro
de la revue Illusio (printemps-été 2005), s’ouvre
également aux thématiques décroissantes, en
publiant deux articles, de S. Latouche et d’A. Jacquard. Il
y a donc bien aujourd’hui l’apparition d’une convergence
du mouvement en faveur de la décroissance équitable
et du mouvement de critique radicale du sport. Une logique critique,
d’idéal et de nécessité nous réunie.
Parce qu’aujourd’hui le sport, c’est plus généralement
une des principales manifestations du capitalisme, de la consommation
et de la publicité, donc de la croissance, il nous faut ouvrir
une franche dynamique de rupture, pratique et cognitive, avec l’horizon
indépassable du recouvrement de la Terre d’un blanc
manteau de magasins !
- Des liens et des livres sur la critique du sport de masse :
- site de la revue Illusio : http://revueillusio.free.fr/
- Un article d’Illusio, sur les effets écologiques mortifères
des Jeux Olympiques : http://revueillusio.free.fr/article.php3
?id_article=65
- la pétition de Reporters Sans Frontières contre
les Jeux Olympiques de Pékin en 2008 : http://www.rsf.org/rubrique.php3
?id_rubrique=171
- Jean-Marie Brohm, La machinerie sportive, Essais d’analyse
institutionnelle.Anthropos, 2002. J.-M. Brohm est philosophe et
professeur de sociologue à l’université Paul-Valéry
de Montpellier.
- Anthropologie du sport, perspectives critiques. Actes du colloque
international francophone Paris Sorbonne, 19-21 avril 1991. AFIRSE
- Association Francophone internationale de recherche scientifique
en édcation. Edition ANDSHA-Matrice. Quels Corps ? Publié
sous direction J.-M. Brohm et J. Ardoino.
- Marc Perelman, Le Stade barbare. La Fureur du stade sportif,
Paris, Mille et une nuits, 1998.
- Marc Prelman et J.-M. Brohm, Le Football, une peste émotionelle.
Planètes des singes, fêtes des animaux, Paris, Les
Editions de la Passion, 1998.
- Marc Perelman, Les Intellectuels et le football. Montée
de tous les maux et recul de la pensée, Paris, Les Editions
de la Passion, 2000.
le lundi 11 juillet 2005
par Clément Homs
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