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Origine : http://bap.propagande.org/modules.php?name=Forums&file=viewtopic&p=10302
S'lut !
Produit et producteur de la mondialisation capitaliste, le sport
de compétition spectaculaire est aujourd’hui l’horizon
planétaire de la modernité libérale. La sportivisation
totalitaire de l’espace public renforce non seulement les
multinationales de la fausse conscience, mais institue également
un ordre social uniforme qui exalte le national-populisme, la guerre
sportive généralisée, la fabrication planifiée
d’un homme-nouveau, la mobilisation des meutes sportives.
Le sport-opium du peuple avec son caractère illusoire, sa
massification, ses effets mortifères de masse – dopage,
toxicomanies, violences, corruptions – et son idéologie
mystificatrice – sport-intégration, sport-culture,
sport-éducation, sport-fraternité, sport-pacification
– est devenu le Veau d’or de l’unidimensionnalité
marchande contemporaine. Contre la machinerie sportive et ses innombrables
machinistes qui entretiennent les illusions humanistes de «
l’esprit sportif », le mouvement décroissance
doit chercher à créer de franches ruptures : pour
arrêter la vision mécaniste et fonctionnaliste du corps
qu’entretient l’idéologie sportive, pour en finir
avec l’infinie capacité onirique du sport (rêve-spectacle-identification),
pour arrêter la consommation aliénante des produits
et pratiques sportives (les marques sportives + l’identification
aux stars du sports). La critique sportive peut se fonder à
la fois sur un réalisme écologique (le sport contribue
à la construction d’infrastructures agressives et totalitaires,
le pétrole dans le sport automobile, le sport-planète
télévisuel qui contribue à la mondialisation
prédatrice des matières premières…) et
un projet humaniste.
Le corps est aujourd’hui l’objet fétiche de
la postmodernité libérale. La religion sportive avec
son culte de la performance et son obsession de la compétition,
mais aussi bien sûr les nouvelles pratiques corporelles avec
leurs illusions pédagogiques ou thérapeutiques forment
une « économie politique du corps » qui constitue
aujourd’hui le fondement complémentaire de l’idéologie
de la compétition et des vertus des « compétences
», véhiculée par l’entreprise. La décroissance
est aussi la déconstruction de cette emprise imaginaire qui
traverse l’ensemble du corps social, dans sa dimension sportive
autant que capitaliste. Il nous faut sensibiliser la société
pour un autre projet sportif, un autre projet culturel progressiste
(c’est-à-dire humaniste) et écologiste.
En 1991, un colloque historique a eu lieu en Sorbonne, autour de
la critique du sport : « Anthropologie du sport, perspectives
critiques ». Ce fut la première et unique fois dans
l’histoire, que le Secrétaire d’Etat à
la jeunesse et aux sports, le Comité National Olympique et
Sportif Français et l’Université française
(STAPS) acceptèrent d’être soumis à une
évaluation critique et auto-critique. Ce colloque a rassemblé
l’ensemble des courants de la pensée critique française
: des chercheurs, philosophes, anthropologues, sociologues ne partageant
pas le consensuel imaginaire béatifiant des « passionnés
des passions sportives » (Jean-Marie Brohm). Ce colloque a
été un appel inédit dans l’histoire pour
que les Pouvoirs publics, les institutions sportives, les syndicats
et surtout les forces politiques démocratiques acceptent
de participer à la lutte pour un autre sport. Je mets en
vrac les propositions concrètes proposer à la fin
du colloque par les anthropologues Jacques Ardoino et Jean-Marie
Brohm, et qui sont paru dans la revue Quel corps ? (avril 1991)
:
Abolition des sports polluants, destructeurs, mortifères.
« Nous ne saurions assister impuissants au renforcement et
au développement de certaines pratiques qui constituent autant
d’agressions caractérisées contre la vie, l’environnement,
la dignité humaine, la socialité. Aussi proposons-nous
que, par des campagnes de sensibilisation et de mobilisation de
l’opinion publique, en particulier des forces de progrès,
par le militantisme associatif et culturel, par l’action éducative
auprès des jeunes, par l’intervention auprès
des milieux sportifs et surtout par la législation et réglementation
administrative, il soit rapidement mis fin en France, et il faut
le souhaiter en Europe, à quelques pratiques indignes d’un
pays civilisé :
1) Interdiction des combats de boxe. Avec, dans un premier temps,
interdiction immédiate des combats cadets et juniors. La
boxe doit être juridiquement qualifiée d’atteinte
intentionnelle à l’intégrité physique
et psychique de la personne (coups et blessures prémédités).
On ne saurait donc admettre ce spectacle barbare de deux machines
à cogner cherchant à se détruire mutuellement
par des blessures, des traumas ou le coma du KO. Toutes les études
médicales l’attestent : la boxe mutile gravement, la
boxe tue. De nombreuses associations médicales et humanitaires
ont demandé l’interdiction pure et simple de cette
survivance archaïque de la loi de la jungle. Il ne suffit plus
de se contenter de déplorer hypocritement la « fatalité
du sport », il s’agit de déclarer la boxe hors
la loi. Une civilisation qui admet des combats de gladiateurs et
des jeux du cirque ne saurait avoir de légitimité
morale à parler du respect des Droits de l’Homme. Pour
le respect des droits de l’homme dans le sport et par le sport.
2) Interdiction – et dans un premier temps réglementation
stricte et restrictive – des sports mécaniques dangereux
ou polluants : engins tous terrains, 4/4, motos de pleine nature,
off shore, scooters des mers, moto-cross, stock-cars et plus généralement
tous les engins bruyants et destructeurs de ces sports agressifs
et prédateurs. La nature ne saurait être mutilée
par ces formes para-militaires d’aventurisme. De la même
manière, il y a lieu de limiter au maximum les rallyes, courses
et épreuves auto et moto qui défigurent l’environnement,
tuent, blessent, consomment une quantité incroyable d’énergie
et constituent autant de monstrueux gachis. Les accidents de la
route font en France près de 10 000 morts par an et le triple
de bléssés. On ne peut en même temps lutter,
comme le proposent les Pouvoirs Publics (d’ailleurs bien timidement),
contre cette hécatombe, et en même temps laisser s’épanouir
des épreuves auto et moto qui sont de véritables incitations
publiques à la défonce (de la nature, du matériel
et de soi-même). La lutte contre les effets ravageurs de la
vitesse mécanique et de la puissance des chevaux vapeurs
(l’idéologie du turbo, idéologie du «
vroum, vroum » qui n’est qu’une forme particulièrement
débile de l’idéologie de la bagnole).
3) Réglementation stricte des sports à hauts risques,
des sports extrêmes, des sports dangereux. Il n’y a
pas lieu d’assister dans l’impuissance contrite à
la multiplication des victimes du « sort » ou du «
destin » : les pratiques extrêmes de parachutisme, de
sports de glisse, de sports sous-marins, de rafting, de survie,
les pratiques de sports de souffrance, les pratiques quasi-suicidaires
de records et d’exploits impossibles sont de véritables
apologies de l’autodestruction. La réglementation du
saut à l’élastique, pratique d’autant
plus imbécile qu’elle est valorisée par les
patrons de choc désireux de remotiver leur personnel, a été
un bon exemple à suivre. Hélas, il semble que la réglementation
soit devenue elle-même élastique…
Que l’on ne vienne pas nous dire que ces mesures seraient
« utopiques », « impraticables », «
impopulaires ». L’abolition de la peine de mort par
la Gauche gouvernementale en 1981 fut un acte symbolique extrêmement
positif, probablement le seul dont puisse se prévaloir la
gauche gestionnaire. De la même manière, la lutte pour
l’obligation du port des ceintures de sécurité
dans les voitures, pour la limitation de la vitesse, la lutte contre
le tabagisme, contre l’alcoolisme, contre la toxicomanie ne
sont pas forcément « populaires » si l’on
confond populaire et démagogique. Il reste qu’il s’agit
là de luttes courageuses pour le Bien public, pour la santé
publique, pour le respect de la vie et des droits du citoyen à
vivre en paix et en harmonie. Il s’agit là de projets
politiques progressistes et pas seulement de mesures d’aménagement
de la pratique sportive ordinaire. Il ne s’agit pas de réformes,
certes. Mais le réformisme sportif n’est même
plus capable de promouvoir des réformes : il gère
la crise, comme d’autres gèrent loyalement et «
tristement » (dans la grisaille ose dire un Premier Ministre)
le capitalisme…
Lutte contre les effets pervers du sport professionnel
.
« Depuis plusieurs années, scandales, corruptions,
crises, détournements de fonds, endettements massifs, dopages
à répétition, violences gravissimes, combines
douteuses, arrangements clandestins, luttes de clans et de cliques,
voire de mafias, donnent du sport professionnel une image bien peu
reluisante. Le football français, champion toutes catégories
des caisses noires (ou roses), des dessous de table, des faillites
frauduleuses, donne une bien piètre image de sa prétendue
vocation éducative et sociale, à moins d’imaginer
que des condamnés de droit commun ont une mission pédagogique…
La lutte contre le dopage et la toxicomanie sportive dans le sport
de haut niveau, la lutte pour la transparence financière
dans les clubs professionnels sont du ressorts des Pouvoirs publics.
(…) Nous proposons que les forces démocratiques mènent
une campagne contre les détournements des fonds publics municipaux
qui vont, à travers d’innombrables et importantes subventions,
alimenter à fonds perdus les gouffres financiers des clubs
professionnels (Ex : Toulon, Bordeaux, et tant d’autres).
Le contribuable n’a pas à financer des entreprises
privées boiteuses, c’est-à-dire à entretenir
des équipes de mercenaires en crampons. Ces fonds là
peuvent trouver une utilisation bien plus rentable pour les collectivités
locales : équipements collectifs, subventions aux associations,
aides aux clubs amateurs, etc. De la même manière,
nous ne voyons pas la nécessité de flatter le chauvinisme
national par d’onéreuses campagnes olympiques qui pompent
une part importante des crédits, du fait des « aides
olympiques » aux champions, des constructions gigantesques
de « grands stades » et autres dépenses somptuaires
qui rappellent les projets mégalomaniaques de la Rome antique.
Car la question est la suivante : qui utilisera ces équipements,
sinon quelques happy few ? Investir dans l’intelligence, par
des bourses nombreuses et conséquentes aux étudiants
par exemple, investir dans la jeunesse, par des aides multiples
et importantes aux associations, aux colonies de vacances, aux écoles
par exemple, investir dans la cité, par des subventions massives
pour les loisirs et la culture par exemple, autant de choix qui
traduiraient qui traduiraient tout autant le rayonnement du pays
que la course poursuite aux médailles. (…) Le «
parler vrai » et « l’agir juste » doivent
aujourd’hui trouver leur traduction dans les faits, tant dans
l’orientation budgétaire que dans le travail réglementaire
et législatif. Ou bien le sport sera au service réel
de la masse de la population de ce pays ou bien il restera au service
de quelques sponsors et mercenaires d’une prétendue
« élite physique », ceux que le PCF appelait
naguère « les pilotes de l’espèce humaine
». Aujourd’hui, la majorité des champions sont
tout juste les poissons pilotes du grand capital ! Ces choix, comme
au demeurant ceux en faveur d’une Ecole laïque de qualité
et démocratique, sont aussi des choix de société
et donc des choix politiques fondamentaux. »
Voilou ! ce post peut serve à chacun de réagir sur
le lien que l’on pourrait faire entre sport et décroissance.
Les Casseurs de pub (les actions pour l’abolition du Grand
Prix de France de Formule 1 soutenu par certains intellectuels)
et plus généralement le mouvement écologiste,
possèdent une vielle tradition d’opposition radicale
au sport automobile consommateur abusif de pétrole, et vecteur
de l’idéologie de la vitesse et de la bagnole. Le sport
aujourd’hui, c’est plus généralement une
des principales manifestations du capitalisme, de la consommation
et de la publicité. L’horizon indépassable du
recouvrement de la Terre d’un blanc manteau de magasins !
Des livres bien sympa sur la critique du sport de masse :
- Jean-Marie Brohm, La machinerie sportive, Essais d’analyse
institutionnelle.Anthropos, 2002. J.-M. Brohm est philosophe et
professeur de sociologue à l’université Paul-Valéry
de Montpellier.
- Anthropologie du sport, perspectives critiques. Actes du colloque
international francophone Paris Sorbonne, 19-21 avril 1991. AFIRSE
– Association Francophone internationale de recherche scientifique
en édcation. Edition ANDSHA-Matrice. Quels Corps ? Publié
sous direction J.-M. Brohm et J. Ardoino.
- Marc Perelman, Le Stade barbare. La Fureur du stade sportif,
Paris, Mille et une nuits, 1998.
- Marc Prelman et J.-M. Brohm, Le Football, une peste émotionelle.
Planètes des singes, fêtes des animaux, Paris, Les
Editions de la Passion, 1998.
- Marc Perelman, Les Intellectuels et le football. Montée
de tous les maux et recul de la pensée, Paris, Les Editions
de la Passion, 2000.
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