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Origine : http://critique.ovh.org/0408/editorial.html
Dans cet éditorial, sera présenté, puis discuté,
en des termes forcément controversés, un axe de réflexion
qui concerne la méthodologie dite "qualitative" des
sciences sociales: le rapport du chercheur à son objet empirique
d'investigation. Lors des premiers cours de méthodes, les étudiants-sociologues
sont normalement convertis à l'idéal méthodologique
de l'objectivité sociologique. Par ce terme rebattu et ronflant,
on entend généralement le contrôle systématique
de la subjectivité du chercheur, la rupture épistémologique
avec le sens commun et les prénotions, la suspension du jugement
ou encore "l'attitude, la disposition de l'esprit de celui qui
"voit les choses comme elles sont", qui ne les déforme
ni par étroitesse d'esprit, ni par parti pris"[1]. Est
par conséquent dans cette optique considéré comme
"objectif" le sociologue qui, en quelque sorte, respecte
la constitution d'objets extérieurs à sa perception;
la sociologie est objective en ce qu'elle construit des expériences
qui prétendent à l'objectivité.
Les règles de la méthode objectiviste ne font pourtant
pas l'unanimité dans le champ sociologique. Cette voie d'accès
aux phénomènes sociaux est notamment concurrencée
par une méthode que j'appellerai "empathique".
L'objectivité est pour cette dernière un "leurre
positiviste": le chercheur baigne déjà dans le
monde vécu, est un être perceptif marqué par
des significations locales. Pour ce type de sociologie qui fait
sienne l'observation participante, l'objet n'est réellement
étudié que lorsqu'il est intégré - voire,
littéralement, incorporé - dans les structures de
l'esprit du sociologue. Cette perspective prône ainsi la confusion
entre l'objet et le sujet de l'objectivation. Mais c'est là
que, à mon avis, point une grande difficulté méthodologique.
En effet, à force d'être empathiquement interprété
par le sujet-sociologue, l'objet s'évapore; le recul nécessaire
à son appropriation objective est ici minimal. Dans ces conditions,
il est difficile de valider scientifiquement des observations strictement
subjectives. Lorsque le sociologue confond - plus ou moins volontairement
- son univers intentionnel privé et le monde social qu'il
se donne pour tâche de scruter, ses propres (pré)conceptions
et les vues locales, la connaissance objective est ipso facto fragilisée
et difficile à reconnaître au niveau épistémologique.
Afin de mieux cerner ce problème qui a trait à la
théorie de la connaissance, je prendrai, en guise d'exemple,
un phénomène macro-social qui a fait l'objet d'interprétations
emphatiques: la Coupe du monde de football qui s'est avec fracas
déroulée en France en 1998. Passée la victoire
des "Bleus", les sociologues de tous horizons se sont
délectés de cette euphorie populaire, du retour d'un
être collectif manifestement réenchanté par
la fête, par-delà les différences culturelles.
L'objet-football a ainsi, pendant quelques semaines - sûrement
longues pour les footophobes -, fasciné nos intellectuels,
qui ont loué les yeux fermés ce sport omniprésent
et omnipotent. Seulement, que d'inepties ont alors été
exprimées... Pris plus ou moins malgré eux dans la
valse victorieuse, nombre de sociologues, écrivains et politiciens
ont en effet construit des discours ad hoc bien naïfs, montrant
à quel point ils se sont laissés duper par une manifestation
globale à la longue franchement débilitante.
Dans un petit livre remarquable et remarqué, les toujours
critiques J.-M. Brohm et M. Perelman ont mis à mal les décidément
molles pensées de quelques-uns de ces intellectuels et professionnels
des sciences sociales, qui virent dans cet événement
cathodique l'expression emblématique de ce qu'il y a de meilleur
dans la Civilisation[2]. L'erreur fondamentale, qui consiste à
projeter sur un fait donné ses propres aspirations et inspirations,
contre l'objectivité définie plus haut, est ici décelée
avec fureur et ironie. Parmi ces piètres penseurs, C. Bromberger
fait, si j'ose dire, figure de champion. Son livre Football, la
bagatelle la plus sérieuse du monde[3] regorge en effet de
passages où se fait jour la passion du chercheur. L'ethnologue
officiel du football considère comme "paradigmatique"
cette activité ludique: elle symboliserait tout ce qui se
trame actuellement dans les sociétés occidentales,
des rituels para-religieux aux quêtes identitaires. Le stade,
laboratoire de la sociologie, serait le lieu où s'expriment
les aspirations collectives, se font jour les convictions populaires.
Je ne m'appesantirai pas davantage sur ce type de réflexions
qui ont le mérite relatif d'être défendues avec
constance par leur auteur[4]. Mais, et cela illustre mon propos,
C. Bromberger et ceux qui le suivent dans ses pérégrinations
footballistiques se font rattraper par leur objet et finalement
se contentent de ne décrire que ce qu'il y a d'apparemment
"beau" dans le sport en question. Lorsqu'il décrit
l'aliénante passion des tifosi, ce n'est plus le savant qui
parle mais le supporter ordinaire. De même, le discours stéréotypé
et trivial du fan est pris pour argent comptant: le terrain est
idéalisé et par-là l'ethnographe cède
au populisme qui consiste à glorifier mièvrement l'être-ensemble
de ce bon vieux Peuple par qui seul advient la Vérité
sociétale mythifiée.
Dans de nombreux passages d'un ouvrage récent, P. Boniface,
spécialiste de géopolitique - c'est ce qu'indique
la quatrième de couverture -, exemplifie parfaitement cette
attitude doxique candide et irréfléchie. Est-ce de
la science? Non, du mauvais journalisme, à mi-chemin entre
Le Parisien et L'Equipe[5]. C'est toujours les mêmes fictions
que ressassent ces auteurs: "Il y a une fraternité dans
les stades, une passion et une gouaille populaire qui ont longuement
été méprisées en France par les élites,
notamment intellectuelles, avant la Coupe du monde 1998"[6]..
Sempiternel refrain qui sent à plein nez le populisme non-avoué,
l'ethnocentrisme de classe, sur fond de nostalgie... C'est un fait:
les intellectuels aiment à faire renaître cette socialité
populaire, à magnifier la "culture du pauvre" décrite
avec autrement plus d'intelligence et de lucidité par R.
Hoggart[7].
Dans Les intellectuels et le football, M. Perelman décrit
bien cette "fusion affective" entre le chercheur et son
objet[8]. Des acteurs éminents de la pensée française,
parmi les plus notoires - cf. l'édifiante partie consacrée
à l'apologie a-critique de la société "Black-Blanc-Beur"
(à l'image de l'équipe de France scandaleusement qualifiée
de "multiraciale") par le pourtant critique E. Morin -,
ont amalgamé ferveur footophile et discours intellectuel.
Ce qu'il y a de pire dans le social, ce qui fait malaise dans la
civilisation, est ici systématiquement occulté. Exit
le hooliganisme barbare, le recyclage politicien et démagogique
des idéologies sportives! Pourquoi, après tout, devrions-nous
nous époumoner contre le football quand un Ronaldo, demi-dieu
brésilien ressuscité après avoir subi la dictature
de l'effort, nous fait télévisuellement rêver?
Vues de la sorte, les critiques font la fine bouche, crachent sur
les bagatelles populaires, et par là font preuve d'un innommable
élitisme... Malgré cela, comme le montrent les deux
auteurs précédemment cités, les arguments en
faveur du sport (et en particulier le football) en tant que gigantesque
instrument d'asservissement ne manquent pas.
Allons! Il serait épistémologiquement (et surtout
politiquement) pernicieux de se voiler la face et de persévérer
dans la cécité.. Le football intègre réellement
des dimensions proprement anomiques et anti-sociales: supporters
abrutis à la limite de l'inintelligence, groupés en
meutes sportives belliqueuses, homophobie latente et apologie du
phallocentrisme viril - sous le regard étrangement compatissant
des femmes devenues spectatrices -[9], industrialisation à
outrance des compétitions et marchandisation de la joie sportive[10].
Il n'est pas lieu d'analyser ces différentes thématiques.
Mais il est important de rappeler l'existence de ces phénomènes
qui ternissent l'image du football en tant qu'inoffensif agent de
socialisation, utopie collective pacifique, etc. Ces faits extrêmes
et anti-démocratiques ne sont pas simplement périphériques
au football tel qu'il se donne aujourd'hui à voir, en tant
que fait global: ils sont en fait constitutifs et essentiels à
son évolution. On me rétorquera certainement qu'une
telle vision est à bien des égards pessimiste, les
valeurs du sport conquérant dépassant ces horreurs
"accidentelles". Seulement, une telle réponse dénote
purement et simplement un refus de voir; cette négation a
pour origine cette insidieuse empathie épistémologiquement
justifiée par les théoriciens de l'ethnographie footballistique.
Soit, je souhaitais ici critiquer les attitudes propositionnelles
béates de chercheurs acquis à la cause de l'empathie
et montrer (très promptement) que leur re-conditionnement
en tant que discours sociologiques est un fourvoiement de la pensée.
En fait, je parle en connaissance de cause... Dans un article publié
dans notre chère revue Esprit critique, j'ai commis la même
faute que ces auteurs - puisse ma jeunesse excuser ces anciennes
faillites! -, céder à la même logique confusionnelle[11].
Je fais ici mon mea culpa théorique. Certes, j'ai également
valorisé la "dimension sociétale" d'un sport
à bien des égards débilitant, opium dealé
par les grandes firmes multinationales, les géants du multimédia,
tout cela au nom d'un sentiment d'empathie ressenti envers les affections
populaires. Cet aveuglement, a posteriori source de honte, n'est
pas en soi condamnable lorsque après mûres réflexions
émerge la prise de conscience du caractère aberrant
de telles interprétations sauvages et projectives. Cette
reconnaissance de l'erreur est capitale et montre que finalement,
avec raison et lucidité, n'importe quel chercheur peut faire
retour sur ses engagements théoriques. C'est ce que les philosophes
éclairés appelaient naguère l'esprit critique.
Procéder par le doute, ne rien tenir pour définitif...
Pour paranoïaque qu'elle soit, la méthodologie progressivement
définie par P. Bourdieu a l'insigne qualité de défendre
une contextualisation socio-cognitive de l'agent par lequel la sociologie
est fabriquée[12]. Ce que le sociologue appelle pompeusement
l'"objectivation du sujet de l'objectivation", c'est simplement
la relativisation de la pensée, reliée à ses
origines, et ceci afin de traquer systématiquement l'hypocrisie
de l'universalisme abstrait, de la célébration pseudo-phénoménologique
des choses telles qu'elles sont. L'intrusion des grilles de lecture
subjectives dans l'étude de l'objet est potentiellement un
obstacle au déploiement de la connaissance objective intersubjectivement
contrôlée, c'est-à-dire soumise à la
discussion rationnelle, dans une perspective pragmatique. L'empathie
pratiquée par les adeptes de l'intelligence footballistique
ne s'appuie le plus souvent que sur une certitude de foi ou des
préférences culturelles non-réfrénées;
cette objectivité est toute différente de la vérité
scientifique[13]. Finalement, les objets qu'explorent ces auteurs
peuvent apparaître comme des illusions collectives, d'immenses
systèmes projectifs: leurs passions sont recyclées
scientifiquement. Les intérêts de connaissance voilent
ainsi la réalité d'un phénomène partiellement
entrevu; alors que de nombreux éléments confirment
la fausseté d'une hypothèse, l'agent choisit tout
de même de la valider - peut-être avec réflexion
-, parce qu'il a de bonnes raisons subjectives d'y adhérer.
C'est ce que D. Davidson nomme la "duperie de soi"[14]:
malgré le manque de garantie objective d'une pensée,
l'agent choisit de persévérer dans l'aberration épistémique.
Arnaud Saint-Martin
Notes:
1.- A. Lalande, "Objectivité", Vocabulaire technique
et critique de la philosophie, Paris, Librairie Félix Alcan,
1938, t. II, p. 531.
2.- J.-M. Brohm, M. Perelman, Le football, une peste émotionnelle,
Paris, Editions de la Passion, 2002.
3.- C. Bromberger, Football, la bagatelle la plus sérieuse
du monde, Paris, Bayard Editions, 1998.
4.- Pour une critique de la méthodologie de C. Bromberger,
cf. P. Vassort, H. Vaugrand, "Epistémologie et réalité:
critique de Christian Bromberger", Les Cahiers de l'IRSA, no
2, février 1998, p. 183-190.
5.- Pour les lecteurs non-français qui ne connaissent pas
ces deux quotidiens, hauts lieux de l'intelligence journalistique,
cf. leur portail Internet: www.leparisien.com ; www.lequipe.fr.
6.- P. Boniface, La terre est ronde comme un ballon. Géopolitique
du football, Paris, Seuil, 2002, p. 9.
7.- R. Hoggart, La culture du pauvre, Paris, Minuit, 1970. Le lecteur
intéressé par la déconstruction des mystifications
intellectualistes pourra lire la très juste présentation
de J.-C. Passeron. Cf. également C. Grignon, J.-C. Passeron,
Le Savant et le populaire. Misérabilisme et populisme en
sociologie et en littérature, Paris, Gallimard/Le Seuil (Hautes
études), 1989.
8.- M. Perelman, Les intellectuels et le football. Montée
de tous les maux et recul de la pensée, Paris, Editions de
la Passion, 2002.
9.- Sur ce point, cf. G. Debré, "Planète foot:
un royaume homophobe", Libération, 4 juin 2002.
10.- W. Gasparini, "Le foot, cheval de Troie du néolibéralisme",
Libération, 20 juin 2002.
11.- A. Saint-Martin, "Une planète football? Quand
les coeurs deviennent des balles de cuir", Esprit critique,
vol. 02, no 11, novembre 2000. Le titre se suffit à lui-même...
Disons simplement que, pour les nouveaux étudiants en sociologie
qui peut-être me lisent, cet article a valeur d'exemple de
ce qu'il ne faut surtout pas faire, à savoir prendre ses
désirs pour des réalités et ses passions intimes
pour des faits de société!
12.- P. Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil,
1997.
13.- Pour une analyse des différences fondamentales entre
objectivité et vérité, cf. J. Habermas, "Théories
relatives à la vérité", Logique des sciences
sociales et autres essais, Paris, PUF, 1987.
14.- D. Davidson, Paradoxes de l'irrationalité, Combas,
Editions de l'éclat, 1991.
Notice:
Saint-Martin, Arnaud. "Le contrôle analytique de l'objectivité.
Le cas des passions footballistiques recyclées par la sociologie
empathique", Esprit critique, vol.04 no.08, Août 2002,
consulté sur Internet: http://www.espritcritique.org
Revue électronique de sociologie Esprit critique
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