origine : http://www.humanite.fr/2008-01-12_Tribune-libre_Une-logique-de-controle-des-comportements
Comment caractériser le virage néolibéral
opéré par Nicolas Sarkozy ?
La nouvelle lubie managériale du président, «
noter » les ministres, pourrait faire sourire, si elle ne
marquait une nouvelle étape dans la perte de signification
de l’action politique, cela au sein même de la classe
politique et plus seulement au niveau du simple citoyen. Après
seulement huit mois d’activisme présidentiel, il n’est
plus temps de tirer les leçons de la politique gouvernementale,
mais il s’agit bien de tirer la sonnette d’alarme. Car
si l’on se fonde sur la thèse de la philosophe américaine
Wendy Brown (1), le néolibéralisme n’est pas
une variante du libéralisme économique classique mais
correspond à l’avènement d’une nouvelle
forme de rationalité politique dont la conséquence
est une profonde remise en question des fondements mêmes de
la démocratie libérale.
L’État néolibéral est non seulement
au service de l’entreprise, mais fonctionne selon la logique
et les valeurs de l’entreprise. Alors que le libéralisme
économique classique postulait la naturalité d’un
marché autorégulé, pour le néolibéralisme
le marché est le résultat d’une construction
artificielle. L’action politique aura donc pour finalité
de mobiliser toutes les ressources matérielles et humaines
à cette seule fin. Car l’État néolibéral
ne peut trouver de légitimité que dans la performance
économique, que dans la croissance. Tel est le sens du «
travailler plus pour gagner plus ». Paradoxalement et contrairement
au dogme du laisser-faire, l’État devra pour cela multiplier
les interventions en légiférant tous azimuts et plus
particulièrement dans le domaine du travail.
Mais si le pouvoir laisse miroiter au citoyen-consommateur un gain
en terme de satisfaction individuelle - plus de pouvoir d’achat
-, en aucune façon il n’est précisé que
les gains de croissance seront redistribués équitablement
à chacun selon ses besoins. Bien au contraire, ces gains
seront redistribués aux plus « méritants ».
Et, dans la nouvelle échelle de valeurs, le plus «
méritant » c’est l’entrepreneur, celui
qui agit, qui prend des risques, qui gagne de l’argent. C’est
donc à lui que doivent revenir ces gains. L’équité
résidera seulement alors dans la possibilité donnée
à chacun de se comporter comme un entrepreneur.
Le projet néolibéral ne se limite pas à la
sphère économique. Avant d’être une logique
économique, le néolibéralisme est d’abord
une logique politique de contrôle et de régulation
des comportements. Le but de la politique néolibérale
est de produire un citoyen-entrepreneur qui collabore de son plein
gré avec le gouvernement. Le pouvoir va pour cela développer
des pratiques évaluant et récompensant les «
bons » comportements - primes au mérite, heures supplémentaires
défiscalisées - et sanctionnant les « mauvais
».
Ainsi contrairement aux apparences, le néolibéralisme
ne se traduit pas par « moins d’État »
mais par beaucoup plus, sous des formes plus autoritaires et plus
répressives.
Car aucun domaine n’échappe à la logique néolibérale
qui s’accompagne de ce fait nécessairement d’un
volet moral. Le contenu de la « Lettre aux éducateurs
» est sur ce point éloquent. De même, les prises
de positions de M. Sarkozy concernant ses convictions religieuses
jouent un rôle stratégique dans ce dispositif de pouvoir.
Au-delà des valeurs qu’il promeut (la famille, l’autorité…)
et dont l’adhésion pourrait être de pur opportunisme,
M. Sarkozy conçoit le pouvoir selon un modèle religieux
pastoral. Il s’adresse à nous comme un pasteur à
ses ouailles. Chaque décision présidentielle se fonde
non sur un choix raisonné mais sur une conviction intime,
une « foi » que M. Sarkozy nous demande sans cesse de
partager.
Fondés sur une vérité déclarative,
ses choix politiques ne tolèrent aucune argumentation contradictoire,
qu’elle vienne de l’opposition ou de son propre camp.
Car ce modèle promeut également comme vertus la fidélité,
la loyauté, le sens et le respect du chef et de la hiérarchie.
Ainsi l’adhésion au pouvoir ne peut reposer que sur
deux ressorts : l’admiration ou la peur. Laissons la peur
aux courtisans. Quant à l’admiration, il n’est
pas sûr qu’une romance de pacotille suffira à
la générer, dans une période où les
Français parviennent difficilement à boucler les fins
de mois, où les conditions de travail se dégradent,
et où la précarité sous toutes ses formes se
développe.
(*) Adresse électronique : aline.louangvannasy at wanadoo.fr
(1) Wendy Brown Les Habits neufs de la politique mondiale. Éditions
Les Prairies ordinaires, 2007.
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