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Origine : http://raforum.info/spip.php?article5473
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1 – La distinction entre dispositifs et agencements, comme
entre appareils (de capture) et machines (de guerre), (un bateau
de pirates par exemple), - leurs analogues -, est loin d’être
satisfaisante. Mais à travers les différences d’approche
entre Foucault et Deleuze, elle a l’avantage sinon de régler
tout du moins de poser un problème intéressant, qu’Agamben
essaie également de résoudre dans son texte sur les
dispositifs [1], mais difficilement, seulement sous la forme d’esquisses
et d’intuitions, et en dépit de présupposés
théoriques longuement exposés qui rendent cette solution
très difficile sinon impossible.
2 – Un des intérêts du texte d’Agamben
cependant, c’est tout d’abord de confirmer ce que l’on
savait déjà sur le pessimisme de Foucault et sur le
caractère éminemment négatif et oppresseur
des dispositifs, pensés sous la forme d’assemblages
hétérogènes et dominateurs (de discours, de
lois, d’institutions, de pratiques, d’outils, de dispositions
spatiales, etc.), et fonctionnant partout sous le régime
de la contrainte et de l’assujettissement à des identités
et des subjectivités extérieures et factices.
3 – Le gros problème d’Agamben (mais aussi de
Foucault), c’est que tout, sans exception, - dans l’histoire
et le fonctionnement des sociétés humaines -, tend
ainsi à passer du côté de ces dispositifs si
radicalement oppresseurs et aliénants. A partir de cette
analyse (et pour peu que l’on ne comprenne rien à ce
dont il est question), on pourrait ainsi écrire une sorte
de sketch ou de duo comique entre Jean qui pleure et Jean qui rit.
Avec, d’un côté, Foucault décrivant, -
à travers les dispositifs ,– une oppression généralisée
et démultipliée à l’infini, sans reste.
Et, de l’autre côté, Deleuze célébrant
le monde féerique d’une créativité incessante,
depuis le laçage des chaussures le matin, jusqu’à
une séance de torture bien conduite le soir, accompagnés
de cet autre feu d’artifices que constituent les spots publicitaires.
Mais cette fois à travers la notion d’agencements,
la version veuve joyeuse des dispositifs [2].
4 - Il s’agit évidemment d’une fausse alternative [3].
Foucault et Deleuze ont également et entièrement raison,
non d’abord (ou seulement) de leur point de vue, mais du point
de vue de l’ambivalence des êtres eux-mêmes (pour
ce qui relève de l’oppression et de l’émancipation).
Les notions d’agencements et de dispositifs ne désignent
ni deux classes d’êtres, les bons et les mauvais par
exemple, ni deux manières de désigner une bouteille
à moitié vide et à moitié pleine. En
renvoyant à deux modes de perception de ce qui est, elles
signalent la nature radicalement contradictoire de toute entité
existant à un moment donné et dans une situation donnée,
de l’oscillation (de grande ou de petite amplitude) de sa
puissance et de ses qualités oppressives et émancipatrices,
comme de bien d’autres qualités encore, de ses transformations
incessantes, et ceci dans ses moindre détails et le moindre
instant de sa vie comme dans ses déploiements les plus vastes
et les plus durables.
5 – Et c’est ici, parce qu’elle tend à
refuser cette ambivalence et cette transformation incessantes de
ce qui est, que la solution d’Agamben n’est pas vraiment
satisfaisante. En affirmant l’omniprésence de dispositifs
forcément oppresseurs, qui ne laissent ni place ni sens à
quelque chose que l’on pourrait (par exemple) qualifier d’agencements
émancipateurs (ou de machines de guerre), Agamben ne peut
plus que leur opposer, ailleurs et autrement, l’affirmation
très générale de la vie ou (à la façon
d’Heidegger) de l’Etre, en revenant ainsi au vieux dualisme
entre, d’un côté, la nature et l’ «
ontologie des créatures » (p. 30), et, de l’autre
côté, les artifices des dispositifs (ou les positivités
de Jean Hyppolite), la culture et les rapports sociaux ; entre,
d’un côté, la vérité et, de l’autre,
ses simulacres, entre la liberté et les contraintes (toujours
chez Hyppolite), l’être et le devenir (ou l’histoire),
le vif et le mort (chez Bourdieu), l’être et la praxis
ou l’économie (des théologiens), où encore,
comme le dit Agamben, d’un côté « les êtres
vivants (ou les substances) », « les individus comme
êtres vivants » et, de l’autre côté,
« l’élément historique », «
les dispositifs à l’intérieur desquels ils ne
cessent d’être saisis », c’est à
dire « l’ensemble des institutions, des processus de
subjectivation et des règles au sein duquel les relations
de pouvoir se concrétisent » (pp.16 et 30) ; ou encore
(car c’est interminable), d’un côté, l’Etre
divin, c’est à dire « la nature (ou l’essence)
» (p. 26), là où l’omniprésence
et l’unité de la puissance divine abolissent tout agencement
concret de pouvoir, et, de l’autre côté, «
l’opération par laquelle Il [Dieu] administre et gouverne
le monde des créatures » (ibid.), ce monde des artifices
oppresseurs, des dispositifs, des appareils de capture et de contrôle,
d’« une pure activité de gouvernement sans le
moindre fondement dans l’être » (p. 27) [s. p.
m.].
6 – Dans cette naturalisation radicale de l’émancipation,
où l’hominisation et la culture non seulement passent
entièrement du côté de la domination mais perdent
également tout fondement dans l’Etre, on voit bien
comment, à des degrés divers, - d’Agamben à
Badiou, en passant par les multitudes et le Spinoza de Négri [4]–,
l’ontologie à la fois dualiste et hiérarchique
qu’elle implique sert de fondement et d’horizon à
l’imaginaire communiste. Pour le communisme post-marxiste,
entre l’Etre et ses simulacres il n’y a rien, strictement
rien. Ou plus précisément, - dans le maquis oppresseur
et généralisé des dispositifs -, on trouve
un rien ontologique qui laisse toute la place au politique, c’est
à dire à l’arbitraire illusoire et terrifiant
de dispositifs particuliers qui s’ignorent comme tels, mais
hélas bien réels pour leur part, mais monotones dans
leurs applications, angéliques dans leurs justifications
et particulièrement aveugles sur leurs conditions de production.
Au rêve éveillé d’une puissance sans corps
correspondent des dispositifs qui, au nom de l’Être,
de son unité et de sa toute puissance ravageuse, ne peuvent
effectivement prospérer (et là réside leur
authenticité) qu’en produisant indéfiniment
le vide [5], en leur sein comme autour d’eux, en dévorant
l’autre et en se dévorant eux-mêmes à
travers purges et purification idéologique, rééducations,
critiques et autocritiques, déportations, camps de travail
et finalement génocides de classe puis dissolution du peuple
toute entier, comme devait le montrer, à grande échelle,
leur avatar cambodgien [6].
7 – D’une autre manière et d’un point
de vue partiellement anarchiste cette fois, on voit bien également
comment la position d’Agamben peut aussi (et paradoxalement)
sembler très proche du primitivisme (tout aussi rudimentaire)
de Zerzan par exemple (voir pp. 31-32). Avec d’un côté
la faute originelle d’une oppression qui s’identifierait
aux origines mêmes de l’ « hominisation »
(p. 35), au premier primate coupable d’avoir saisi une pierre
comme outil, articulé un son signifiant et coupé ainsi
l’homme des autres êtres de la nature comme de sa propre
animalité. Et d’un autre côté, - mais
contre le primitivisme de Zerzan cette fois -, la réponse
communiste à cette histoire de l’oppression, là
où il s’agit sans cesse - de Staline à Mao,
en passant par Ceausescu, Hodja, Castro et autres Pol Pot -, de
réaliser l’idéal du négatif, à
travers une lutte effectivement impitoyable contre les dispositifs
et les simulacres de la vie sociale : destruction des livres et
de la culture ; dispersion des villes à la campagne ; refus
de l’histoire, de l’événement et de tout
devenir [7] ; éradication de la famille et de tout liens affinitaires
; mise à jour et dissolution de tous les enchevêtrements
forcément mensongers (du point de vue de l’Etre) qui
font la vie sociale ordinaire ; réduction puis suppression
du langage lui-même, à la manière du novlangue
d’Orwel, au profit d’un monde transparent où,
comme le dit Négri cette fois, « toute distinction
et toute détermination s’évanouissent » [8],
où seuls le ballet sans failles des démonstrations
de masse et les textes liturgiques du parti et des grands timoniers,
sont autorisés à dire et célébrer, à
travers la platitude et la redondance tautologique de leurs slogans,
la puissance sans phrases de l’Etre révolutionnaire [9]
; lorsqu’à la manière du pape au balcon du Vatican,
mais modestement vêtus, en humbles serviteurs de l’Etre,
et sur les tribunes (même rêvées ou imaginaires)
des célébrations révolutionnaires, les nouveaux
prélats du communisme peuvent enfin s’écrier
avec Négri :
« Le monde est l’absolu. Nous sommes écrasés
avec félicité sur cette plénitude, nous ne
pouvons fréquenter que cette circularité surabondante
de sens et d’existences. <<Tu as
pitié de tout parce que tout est à toi, Seigneur
ami de la vie, toi dont le souffle
impérissable est en toute chose>>(Livre de la Sagesse,
11, 26-12,1) [..] Tel est le
contenu de l’être et de la révolution. » [10]
8 – Entre la substance et les modes il n’y a rien,
soutenait Négri dans son livre sur Spinoza. Entre la clameur
de l’être et le vide toujours répété
de ses simulacres il n’y a rien non plus soutient Badiou,
à propos de Deleuze cette fois. Aussi que pourrait-il y avoir
entre l’Etre et les dispositifs de Foucault tels qu’ils
sont revisités par Agamben ? Pas grand chose en effet, la
volonté critique héritée du marxisme étant
le plus souvent inversement proportionnelle à la prise en
compte des conditions réelles d’un monde à venir
forcément aussi indéfini présentement qu’il
le sera plus tard, dans son présent critique toujours recommencé
où il s’agit seulement, - grâce au travail du
négatif -, de faire sans cesse table rase du passé
et de produire chaque jour la page blanche où le parti de
la révolution se charge d’écrire les hymnes
et les chorégraphies des lendemains qui chantent.
9 – Dans son texte sur les dispositifs, Agamben n’échappe
pas à ce vide, non des propositions ou du programme effectivement
superfétatoires du mouvement révolutionnaire, mais
de ses conditions concrètes et matérielles de déploiement.
A la suite de Heidegger, Agamben montre comment, radicalement «
séparé » de « lui-même et du rapport
immédiat qu’il entretient avec son milieu » par
la culture et les fonctionnements sociaux, l’animal «
hominisé » « sous la catégorie de l’homo
sapiens » (pp. 35-36) porte en lui-même une faille,
une ouverture irréductible où se jouent à la
fois son oppression et son émancipation, mais sous des formes
tout aussi radicalement dualistes.
- Avec, du côté de la domination, la multiplication
absurde et interminable des dispositifs oppresseurs et manipulateurs
qui, à la manière du divertissement pascalien, - depuis
le téléphone portable jusqu’aux activités
militantes en passant par le zapping télévisuel et
tous les gadgets et obligations de la vie sociale -, viennent peupler
ou meubler cette faille, nous occuper et faire « tourner à
vide les comportements animaux qui se sont séparés
de [nous] » (p.37).
- Et, du côté de la liberté, comme unique antidote
émancipatrice aux dispositifs, un retour à la vieille
liberté d’indifférence, à « l’Ouvert
», « l’ennui » (p. 36), l’ennui le
plus « profond » nous dit Agamben dans un autre texte [11],
le désœuvrement absolu et inhibiteur, « l’être-tenu-en-suspend
» [12], désimpliqué de tout et donc capable de
nous libérer de tout divertissement, de tout acte et de tout
dispositif particuliers (par définition), et, ainsi, de nous
permettre « de connaître l’être en tant
qu’être » (p.36), d’accéder, par
« suspension [..] de toutes possibilités spécifiques
concrètes », à « la puissance pure » [13],
à cette posture révolutionnaire, à la fois
passive et contemplative, que Debord reprochait si méchamment
à Vaneigem [14], mais qu’à la suite de Pascal,
un révolutionnaire comme Négri rapporte explicitement
à la « plénitude divine » (voir plus haut).
* * *
10 – Le grand intérêt du texte d’Agamben
cependant, c’est qu’il ne s’en tient pas à
ses présupposés ontologiques, mais qu’au contraire,
et contre eux selon nous, il parvient malgré tout à
suggérer la possibilité de penser une solution émancipatrice
qui échapperait à une simple contemplation de l’Etre
(ou de Dieu) ; une solution qui ne considérerait plus seulement
la nocivité oppressive des dispositifs mais qui trouverait
dans leur caractère concret et chaque fois singulier (à
travers la notion d’agencements ?) ses propres conditions
de possibilités. Cette ouverture, dans le texte d’Agamben,
on peut la saisir à travers une série d’indices
parfois fugaces mais qu’il est possible de distinguer et d’associer.
11 - Comme le rappelle Agamben, dans l’ontologie qui est
la sienne « il y a [..] deux classes : les êtres vivants
(ou les substances) et les dispositifs » (p. 32). Mais entre
ces deux classes inégales en qualité, - la classe
de l’être et la classe superfétatoire et oppressive
de ce qui n’a aucun fondement dans l’être -, il
y a un entre-deux, un lieu de rencontre qui ne relève pas
seulement du dehors et du vide, mais où se constitue au contraire
un « tiers » doté d’une nouvelle et intense
intériorité : « les sujets » [15].. «
J’appelle sujet ce qui résulte de la relation [..]
entre les vivants et les dispositifs » (p. 32). Parce qu’ils
constituent un tiers, les sujets introduisent dans l’analyse
d’Agamben une ambivalence précieuse, non plus l’opposition
et la distinction tranchée entre deux classes d’êtres,
- les êtres réels et leurs simulacres mensongers et
oppresseurs -, mais une zone mixte où les êtres vivants
et les dispositifs se donnent des doubles ou des expressions au
caractère commun, - les sujets -, dont on devine qu’ils
risquent de diverger radicalement dès lors qu’on les
rapporte aux êtres vivants ou aux dispositifs, mais sans cesser
d’être des sujets dans tous les cas, et, du même
coup, sans cesser de constituer des êtres toujours incertains
quant à leur qualité oppressive ou émancipatrice.
12 - Il est vrai qu’Agamben ne nous dit pas comment, dans
la pratique (ou la praxis, homologue aux dispositifs et dévorée
par eux [16]), on peut différencier ces deux types de subjectivité,
les subjectivités d’assujettissement et les subjectivités
émancipatrices [17]. Mais Agamben fournit un second indice
sur le lieu ou l’on peut espérer penser et évaluer
cette différence. La zone mixte entre oppression et émancipation,
entre dispositifs et êtres vivants, ce foyer où ils
expriment leur confusion et leurs différences, Agamben le
caractérise comme une zone de combat. La mixité des
sujets est un combat entre l’oppression et l’émancipation,
entre les êtres vivants et les dispositifs, Et ce combat,
Agamben le définit à deux reprises par une formule
très forte. Il parle de « corps à corps »
(pp. 32 et 34), une expression qui tend à souligner trois
choses : l’intensité et la violence du combat pour
l’émancipation bien sûr (et que nous laisserons
ici de côté), mais aussi la proximité qu’il
implique entre les combattants et, surtout, une nouvelle façon
de souligner ce qu’il y de commun entre eux, leur caractère
corporel, du côté des dispositifs comme des substances
vivantes qui cherchent à échapper à leurs pièges
et à affirmer leur subjectivité émancipée,
deux points sur lesquels nous pouvons nous arrêter.
13 - Avec la proximité du corps à corps, le combat
et la distinction entre liberté et oppression cessent d’obéir
aux cartes d’état major et aux lignes de bataille de
la stratégie et des affrontements entre vastes corps d’armées
nettement distincts et distingués par des drapeaux, des uniformes
et des cris de ralliement, - les lignes de combat de la lutte des
classes par exemple, avec le camp et les bataillons prolétaires
opposés aux classes et aux institutions dominantes, et se
rangeant en ordre de bataille avant de conquérir le pouvoir
d’Etat et d’entreprendre l’éradication
des dispositifs du vieux monde, avec tous ses artifices issus du
passé (du silex aux brosses à dents électriques).
En d’autres termes le lieu du combat entre les êtres
vivants et les dispositif n’est pas seulement une zone mixte
que l’on pourrait circonscrire aux lieux de leur rencontre,
au milieu du champ de bataille par exemple ou sur le front des luttes
comme on disait autrefois. Avec l’idée de corps à
corps, la confusion ou la si bien dite mêlée de la
lutte pour l’émancipation, - une lutte composée
d’une multitude de face-à-faces et de combats individuels
et minuscules -, tend à proliférer et à surgir
partout, à se démultiplier à l’infini,
à l’avant comme à l’arrière de
camps qui n’ont plus ni avant ni arrière, qui se rient
des uniformes, des mises en rangs, des drapeaux et des cris de ralliement,
qui transforment la totalité de ce qui est, - du plus petit
au plus grand -, en une mêlée générale
et obscure où l’on n’est jamais complètement
sûr de savoir qui est l’ami ou l’ennemi, où
amis et ennemis deviennent toujours autres.
14 - Mais de façon plus déterminante encore, on peut
également remarquer que cette notion de corps à corps
n’implique pas seulement le mélange des camps et des
forces en présence. Plus étrangement elle implique
également un caractère commun aux partis qui s’affrontent,
aux dispositifs comme aux êtres vivants, à savoir le
fait d’êtres des corps, capables d’un combat corps
à corps. Etres vivants et dispositifs ne produisent pas seulement
(et également) des sujets radicalement opposés dans
leurs attendus, mais confus et incertains, horriblement et intimement
mêlés dans le combat qui les oppose, dans la production
de subjectivités dont la seule différence réside
dans l’évaluation difficile et toujours circonstancielle
de leur caractère oppresseur ou émancipé. Dans
les deux cas il s’agit de « corps », les corps
vivants de l’émancipation mais aussi ces corps non
moins vivants des dispositifs, mensongers, oppresseurs et artificiels
mais qui parviennent toujours, - par définition et c’est
aussi pour cela qu’il y a une bataille et une bataille le
plus souvent perdue -, à capturer les vivants, à les
doter de subjectivités oppressives et oppressantes, qui les
séparent de ce qu’ils peuvent comme êtres vivants,
mais sans leur faire perdre pour autant cette qualité de
vivants, des vivants et des subjectivités opprimés
et trompés mais qui donnent toujours aux dispositifs, y compris
aux dispositifs les plus nettement oppresseurs, un corps comparable
à celui des êtres qu’ils oppriment, un corps
vivant capable de se battre et qui justement autorise à parler
de « corps à corps » [18].
15 – Sans doute, malgré sa brièveté,
le texte d’ Agamben permet-il de se faire une idée
assez précise de la nature des corps et des sujets modernes
de l’oppression, ces êtres « larvé [s] »
et « spectr [aux] » accrochés à leur téléphone
portable, ces « zappeurs » télévisuels
(pp.44 et 45) qui, à la suite des délinquants, des
pénitents, des inspecteurs des douanes, des fumeurs, des
maris responsables, des philosophes et des garçons de café
observés par des philosophes [19], sont dominés et
produits par les « dispositifs » c’est à
dire « tout ce qui a, d’une manière ou d’une
autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer,
d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer
les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres
vivants » (p.31). Pour les subjectivités assujetties
on voit donc assez bien comment les choses fonctionnent. Mais quelle
peut être la nature matérielle et concrète des
sujets émancipés et émancipateurs ? De quelle
façon les êtres vivants, dans leur combat contre les
dispositifs, produisent-ils des subjectivités émancipatrices
? Là encore et en dépit de ses présupposés
ontologiques, le texte d’Agamben fournit plusieurs indices
d’une solution possible.
16 – Le premier porte sur la comparaison entre la situation
présente et la situation qui prévalait il y a encore
quelques années : à savoir l’hégémonie
actuelle d’un monde peuplé de dispositifs et de subjectivités
de plus en plus évanescentes, démultipliées
à l’infini, et ceci à travers une « éclipse
de la politique qui supposait, [et c’est ici que cela devient
intéressant], des sujets et des identités réelles
(le mouvement ouvrier, la bourgeoisie, etc.) » (p. 46, s.p.m.).
On peut laisser de côté la question (passionnante)
de la nature de cette subjectivité et de cette identité
réelle et particulière que fut la bourgeoisie. Il
suffit d’observer ici que dans un monde et une situation donnés
il peut exister des sujets réels (des bons et des mauvais
sujets en l’occurrence) qui, remarquons-le, ne sont pas la
conséquence de la politique (par exemple sur le modèle
du couple ami-ennemi de Carl Schmitt), mais sa condition préalable,
cette condition où l’anarchisme prétend trouver
la source de toute émancipation [20]. Or comme on le sait
par ailleurs, le mouvement ouvrier possédait évidemment
un corps, c’est à dire un assemblage complexe et hétéroclite
de syndicats professionnels, de groupes affinitaires, de bâtiments,
de mythes, de statuts et de règlements, de discours et de
chansons, pouvant, - à la fois et au sens très négatifs
qu’Agamben donne à ces mots -, fonctionner comme dispositifs
et comme pièges (les négociations, les liens avec
les mairies, les ambitions, les lâchetés et les hiérarchies
internes, etc...), mais aussi, en l’occurrence et si on suit
Agamben, comme une réalité et une subjectivité
beaucoup plus positives, c’est à dire comme quelque
chose de très proches des dispositifs, des dispositifs émancipateurs
en quelque sorte ou, pour être plus précis, des agencements
émancipateurs si l’on veut à tout prix conserver
au mot dispositif le sens uniquement négatif que lui donne
Agamben, et pour ne pas trop s’embrouiller, mais au risque
(du même coup) de trop simplifier et de retomber dans les
pièges d’une pensée dualiste où il faut
toujours qu’il y ait deux classes d’êtres (les
bons et les mauvais, les amis et les ennemis, les grands et les
petits, les beaux et les laids, par exemple).
17 – Second indice. Il porte également sur l’histoire
mais sur une période beaucoup plus longue. Opposant le sacré
et le profane dans la Rome antique, Agamben nous explique comment,
dans les sociétés traditionnelles, le sacré
« désignait la sortie des choses de la sphère
du droit humain » alors que « profaner signifiait au
contraire leur restitution au libre usage des hommes » (p.
39). Le commentaire n’a pas besoin ici d’être
très long. Si les dispositifs, entendus au sens le plus négatif
qui soit, tendent à envahir le monde contemporain dans ses
moindres détails, en laissant à l’ennui et à
la suspension de toute action particulière, la seule possibilité
d’échapper aux pièges des simulacres et de la
domination, cette situation extrême est relativement nouvelle.
Beaucoup plus simples et sans doute moins efficaces, les dispositifs
anciens étaient capables, à travers le sacré
par exemple, de dénaturer et de capturer les activités
humaines, de les sortir « de la sphère du droit humain
». Mais ces activités, les hommes pouvaient toujours
se les réapproprier à travers la profanation, les
restituer « au libre usage des hommes » les ramener
à un état initial ne relevant pas obligatoirement,
- dans ces temps anciens -, de la logique mortifère des dispositifs
; ou alors de dispositifs particuliers auxquels là encore
il conviendrait peut-être de donner un autre nom ou alors
de renoncer à une définition aussi univoque du concept
de dispositif.
18 – Troisième indice. Il ne porte plus cette fois
sur le passé, récent ou ancien, mais sur l’avenir
et sur le présent, sur ce qu’ils autorisent comme possibilités
émancipatrices. Entièrement absorbée par les
dispositifs et leur folle prolifération, la modernité
(ou la postmodernité), selon Agamben (et contrairement aux
sociétés anciennes), ne nous laisse plus qu’une
possibilité : se déconnecter complètement des
simulacres, des divertissements et des subjectivités fallacieuses
qui les accompagnent ; accéder à l’ennui, à
l’ennui le plus profond vis à vis de toute chose et
de tout acte. Mais même dans cette situation passablement
désespérée, Agamben n’exclut pas cependant,
au-delà ou en deçà de cet ennui, de pouvoir
agir malgré tout, de déployer des modalités
d’action concrètes et particulières mais capables
d’échapper au piège et aux mensonges des dispositifs
et de se substituer à eux. Cette possibilité on l’entrevoit
dans deux formulations d’Agamben.
a) La première consiste en une reprise, pour les temps présents,
de ce que Agamben dit par ailleurs de la vieille profanation des
luttes antiques, du temps où les dispositifs n’avaient
pas encore tout envahi. De la situation actuelle Agamben dit ceci
: « Il s’agit en fait de libérer ce qui a été
saisi et séparé par les dispositifs pour le rendre
à l’usage commun » (pp. 37-38. Le schéma
est le même que sous la Rome antique où il s’agissait
de restituer le droit humain « au libre usage des hommes »
ou, suivant le précepte du juriste Trebatius (un ami de Cicéron),
de le restituer « à l’usage et à la propriété
des hommes » (cité p. 39). Ce qui était possible
dans les temps anciens l’est donc toujours actuellement. Ce
qui était possible à l’époque où
les dispositifs étaient principalement cantonnés à
la sphère du sacré, d’où ils lançaient
leurs filets mais en laissant subsister en dehors de leurs manipulations
et de leur tour de magie de larges pans d’activités
qu’il suffisait de se réapproprier [21], cette possibilité
nous en disposons toujours, en des temps où pourtant tout
espoir semble perdu, où tout est devenu dispositif mais où
il est toujours possible de « libérer ce qui a été
saisi et séparé par les dispositifs pour le rendre
à l’usage commun ». On verra plus loin ce qu’il
en est de cette réalité présente qui a été
saisi [e] et séparé [e] par les dispositifs. L’important
pour le moment c’est d’observer, d’une part en
quoi l’émancipation présente est pensée
dans les mêmes termes que l’émancipation passée,
du temps où pourtant de nombreuses activités humaines
échappaient aux dispositifs, (des praxis sans dispositif
donc) ; d’autre part en quoi cette libération contemporaine
aussi différente qu’elle puisse être des libérations
passées, continue de toute façon de s’affirmer
dans ce que Agamben appelle un « usage commun », des
pratiques communes donc, forcément fondées sur l’association
diraient les anarchistes, c’est à dire agençant
de façon tout aussi forcément particulière
des composants hétéroclites et épars (un slogan,
un pavé, un code de prise de parole, des affinités
électives, etc.), à la manière des dispositifs
décrits par Agamben, mais des dispositifs qui ne seraient
plus des dispositifs ou alors des dispositifs positifs, émancipateurs.
b) La seconde formulation redouble la première mais présente
le grand intérêt d’être directement associée
à la solution extrême de l’ennui. On peut citer
la phrase tout entière.
« Quand il arrive que ce rapport [avec son milieu] soit défait
ou interrompu, le vivant
connaît l’ennui (c’est à dire la capacité
à suspendre son rapport immédiat avec les
désinhibiteurs) et l’Ouvert, c’est à
dire la possibilité de connaître l’être
en tant qu’être,
de construire un monde ». (p. 36, spm)
Construire un monde. L’expression est étrange et significative
de l’ambivalence d’Agamben lui-même, car elle
vient contredire radicalement ce dont elle est synonyme : une ouverture
perceptive désimpliquée de tout dispositif particulier
d’observation (lunette de longue vue, observatoire, vision
policière du monde, etc.) et qui seule permet de connaître
l’être en tant qu’être, de surgir avec lui
à son point d’ouverture le plus grand, sans limites
ni séparations, c’est à dire avant toute chose
particulière (forcément finie), une ouverture qui
seule permet d’être en phase avec le principe de toute
chose, mais indépendamment de toute chose justement, de toute
chose singulière. Mieux (ou pire) encore, dans la phrase
d’Agamben l’ennui profond s’identifie tout à
coup à un faire, à cette praxis qu’Agamben rapporte
pourtant si étroitement par ailleurs (exclusivement) aux
dispositifs. L’ennui profond comme source d’émancipation
s’identifie à une construction, à l’action
d’assembler, d’arranger, de disposer, d’ordonner,
de mettre ensemble et d’articuler des composants jusqu’ici
épars et forcément particuliers, - les pièces
nécessaires à l’armement d’un vaisseau
par exemple. Il s’agit tout à coup de construire «
un monde » nous dit Agamben, pas le monde, mais un monde,
c’est à dire une réalité particulière,
au milieu, à partir ou au dépend de beaucoup d’autres
réalités ou mondes possibles. [22]
19 - A ces trois nouveaux indices d’une autre solution possible,
on peut joindre un dernier, le plus subliminal du point de vue du
texte mais dont les conséquences sont sans doute les plus
éclairantes. Ce quatrième indice nous ramène
à la question du corps à corps. Mais pour en saisir
toute l’importance il nous faut tout d’abord revenir
en arrière et rappeler quels sont les présupposés
ontologiques d’Agamben. Cette ontologie est double ou triple
si on y inclue la réalité douteuse des dispositifs,
certes sans fondement dans l’être nous dit Agamben,
mais qui doivent bien avoir quelque chose de commun avec lui, d’une
manière ou d’une autre. Aux dispositifs, Agamben n’oppose
pas seulement l’Etre ou l’Ouvert, fondement et préalable
de toute chose. A leur multitude proliférante il oppose une
autre multitude, déjà là également,
mais entièrement du côté de l’être
cette fois, la multitude des « hommes » (pp. 28,39),
des « êtres vivants (ou [des] substances) » (pp.
32,30,31), ou plus précisément, la multitude des «
individus », « des individus comme êtres vivants
» (pp.34,16).
20 - Postulat ininterrogé et semblant aller de soi, cette
multitude a priori des individus, « ontologique » nous
dit Agamben (p.30), peut être rapportée à deux
prises de position d’intérêt très inégal
(pour un oreille anarchiste).
a) La première, que nous rappelons pour mémoire,
tient à une constante des analyses se réclamant de
Marx, - des libéraux aux post marxistes les plus radicaux [23]
- : à savoir la présupposition réciproque des
individus et de leur multitude, une multitude d’individus
ou plus exactement l’individu comme condition d’une
multitude pensée sous la forme d’un grand nombre d’atomes
(ou de billes) absolument semblables, et donc d’une fluidité
et d’une docilité tout aussi absolues, capables de
s’assembler ou de se cumuler dans des masses à volume
variable, mais tout aussi indifférenciées, également
soumises au même et à la quantité, et se prêtant
indifféremment aux manifestations (de masse justement), aux
succès électoraux et au fonctionnement des supermarchés.
Irréductibles dans leur rapport à l’être,
« substances » (p. 30) évidemment antérieures
à l’hominisation et à tout dispositif superfétatoire,
les individus doivent cependant (et paradoxalement, à la
façon des idées platoniciennes) retrouver une pureté,
une simplicité et une unicité premières qu’ils
ne peuvent pas perdre mais que les dispositifs viennent pourtant
sans cesse, - sinon depuis toujours du moins depuis le premier son
articulé, le premier silex -, corrompre et travestir, capturer
et dénaturer en décomposant et en recomposant sans
cesse la simplicité, en introduisant le multiple dans l’unité
et avec lui tous ses ferments de discordes et de dispars [24], en
faisant d’un « même individu », d’une
« même substance », « le lieu de plusieurs
processus de subjectivation : l’utilisateur de téléphones
portables, l’internaute, l’auteur de récits,
le passionné de tango, l’altermondialiste, etc. »,
en procédant à « un processus de dissémination
qui pousse à l’extrême la dimension de mascarade
qui n’a cessé d’accompagner toute identité
personnelle »(pp. 32-33).
b) A ce premier présupposé (regrettable) d’une
affirmation préalable (bien venue) de la multiplicité
des êtres, le texte d’Agamben apporte cependant un complément
qui ne cesse pas d’être encore un peu inquiétant,
mais en ouvrant des perspectives beaucoup plus intéressantes
(toujours d’un point de vue anarchiste). Les individus ou
les substances travesties par la modernité et qu’Agamben
s’efforce de retrouver sous cinq cent mille ans d’hominisation,
sont aussi et surtout, sous sa plume, des « êtres vivants
» relevant, dans les termes de la théologie chrétienne,
d’une « ontologie des créatures » (p.30).
Il est vrai que cette identification des substances et des individus
à des êtres vivants est elle-même ambiguë
car elle peut conduire dans deux directions : 1) d’un côté
(et avec Zerzan par exemple) elle peut renvoyer à une naturalisation
de l’authentique, une authenticité des êtres
vivants qui aurait été falsifiée et manipulée
par les dispositifs, ces entités inauthentiques de l’hominisation,
de la technique et du langage, lorsque, par malheur, « un
primate, probablement incapable de se rendre compte des conséquences
qui l’attendaient, eut l’inconscience de se faire prendre
» (pp. 31-32) ; 2) mais heureusement, d’un autre côté,
et grâce à cette naturalisation discutable, l’identification
des individus à des êtres vivants peut aussi, beaucoup
plus positivement, conduire à l’implosion de l’idée
d’individu, de son a priori, de son abstraction métaphysique,
de son uniformité, de sa permanence et de sa prétendue
unicité. Transformé en être vivant, - et même
s’il faut d’abord s’en tenir à la signification
la plus restrictive du mot vie -, l’individu de la métaphysique
devient un être analogue à une multitude d’autres
êtres tout aussi vivants et singuliers (des vers marins à
la tique), chaque fois différents, indéfiniment différents,
et forcément composés, d’organes, de forces,
d’instincts et de milieux associés qui les constituent
en autant de mondes particuliers, d’umwelt nous dit par ailleurs
Agamben (à la suite de Uexküll) et dont l’umgebung,
- cet espace objectif de la science et de la métaphysique
où nous croyons pouvoir ranger et dénombrer une multitude
d’individus exactement semblables dans leur rapport à
l’Etre -, n’est lui-même qu’un umwelt parmi
une infinité d’autres umwelt, un umgebung particulier [25].
21 – Et c’est ici que nous retrouvons la notion de
corps à corps. Si l’on veut bien admettre, avec Uexküll,
Deleuze et quelques autres, qu’il n’existe pas de différences
de nature entre les êtres [26], que l’umgebung (ou les
umgebung) des artifices de la culture est un umwelt réel
de la Nature comme les autres, parmi les autres [27] ; si l’on
veut bien admettre également que les substances individuelles
et les sujets émancipateurs sont effectivement des êtres
vivants, - c’est à dire des êtres composés
de forces, d’instincts et d’une multitude d’autres
êtres composés (le foie, le genou, la mémoire,
mais aussi l’articulation signifiante des sons, l’inclination
pour le salé, etc.), et du plus grand au plus petit -, le
corps à corps entre oppression et émancipation, dispositifs
et êtres vivants, cesse d’être une simple métaphore
un peu hasardeuse qui viendrait brouiller une séparation
trop nette entre les uns et les autres, en exigeant du même
coup d’autres critères d’évaluation. En
ce sens, dans l’affrontement confus entre les êtres
vivants et les dispositifs, il s’agit bien de corps, de corps
à corps, c’est à dire d’une mêlée
entre des êtres analogues dans ce qui les constitue, avec
d’un côté des dispositifs hétéroclites
et composites mais vivants (voir plus haut) et de l’autre,
pour ce qui nous intéresse ici, des êtres certes vivants
mais tout aussi composites et hétéroclites dans ce
qui les constituent, dans ce qu’ils parviennent un instant
à soumettre à leur joug dirait Gabriel Tarde.
22 - En écartant l’abstraction métaphysique
des individus, les êtres vivants d’Agamben ne se contentent
pas cependant de rendre enfin compréhensible le corps à
corps qui les oppose et les mêle aux dispositifs. Ils permettent
de comprendre en quoi ce corps à corps ne se limite pas à
un affrontement circonscrit entre les êtres vivants et les
dispositifs, dans l’hypothèse où cette distinction
ait encore un sens, mais concerne toute chose, toute situation et
tout événement, les dispositifs et leur dimension
vivante bien sûr, là où oppression et émancipation
se disputent les formes de la vie, mais aussi, de façon tout
aussi évidente, les êtres vivants eux mêmes qui
cessent alors de s’identifier abstraitement et entièrement
à un monde émancipé pour devenir eux aussi
(et comme tout lieu et toute chose) un champ de bataille, dans chaque
individu vivant comme dans chacun des êtres qui le composent,
qu’il compose et qui le produisent. Et ceci du plus grand
au plus petit, à travers un corps à corps à
la fois anarchique, infini et universel.
23 – Cette hypothèse d’une anarchie générale
des combats pour l’émancipation, nous la déduisons
de l’analyse d’Agamben, contre l’ontologie qu’il
affirme par ailleurs, mais à partir des indices qu’il
nous donne dans son texte et aussi, peut-être, parce qu’il
est peu probable que sa référence insistante (par
deux fois) au corps à corps, ne fasse pas allusion à
une autre ontologie assez nettement différente, celle de
Deleuze, de Nietzsche et de l’Ethique de Spinoza [28].
« On ne sait pas ce que peut un corps ! ». Au simplisme
volontaire et à la clarté d’un affrontement
pensé sur le modèle politique des amis et des ennemis,
la lutte pour l’émancipation peut alors introduire
l’ombre et l’obscurité là où tout
était clair, démultiplier les combats « au plus
profond du mélange obscur des corps » là où
se « poursuit le combat entre les servitudes et les libérations
», là où « c’est le combattant lui-même
qui est le combat entre ses propres parties, entre les forces qui
subjuguent ou sont subjuguées, entre les puissances qui expriment
ces rapports de forces ». [29]
******************
[1] Qu’est-ce qu’un dispositif ? Payot 2007.
[2] Et à condition de voir que l’une et l’autre
solution, chacune considérée pour elle même
et à l’exclusion de l’autre, ne les empêchent
en rien d’être également accusées de justifier
les logiques de la domination et ses modes de gestion politico-économico-sociaux
les plus modernes.
[3] Entre le bon et le mauvais côté des choses que
Marx (qui n’y comprend rien) a tort de reprocher à
Proudhon.
[4] Sur Négri et Spinoza, voir D.Colson « Lectures
anarchistes de Spinoza » dans Réfractions, n°2,
été 1998.
[5] Leur raison d’être, mais sous la forme d’une
tâche interminable évidemment (parce qu’absurde
et impossible) mais bien venue puisque leur assurant une sorte d’éternité.
Sur cette logique auto- justificatrice des dispositifs (politiques
en l’occurrence) voir plus particulièrement, Foucault,
La volonté de savoir.
[6] Une dissolution que l’ironie grinçante de Brecht
(faisant parler ses maîtres), résumait en disant qu’il
faut « dissoudre le peuple ». Mais une dissolution dont
Charles Bettelheïm, un théoricien marxiste aujourd’hui
oublié, se réjouissait de façon préventive
lorsque dans sa correspondance avec Paul M. Sweezy, il explique
que bien loin de se désoler de voir les révolutions
prolétariennes du tiers monde se passer de l’existence
de classes ouvrières effectives, il convient au contraire
de s’en réjouir, le parti de la révolution n’ayant
plus à combattre les pré-dispositions et les propensions
des classes ouvrières réelles à ne jamais se
défaire de leur nature concrète et de leur oscillation
entre héritage historique réformisme et anarcho-syndicalisme.
[7] « La vérité se dit de l’être,
la vérité est révolutionnaire, l’être
est déjà révolution. (..) Le devenir manifeste
sa fausseté, face à la vérité de notre
être révolutionnaire. Aujourd’hui, le devenir
veut en effet détruire l’être, et supprimer sa
vérité. Le devenir veut anéantir la révolution
; (..) une crise est toujours une violation négative de l’être,
contre sa puissance de transformation. » (Antonio Négri,
Spinoza subversif, Kimé, 1992, p. 139).
[8] « l’être est déjà révolution
», Ibid, p. 51.
[9] Ibid, p. 9.
[10] Ibid., p. 10
[11] Le « qu’est-ce que je peux faire ? J’sais
pas quoi faire ! » d’Anna Karina dans de Godard. Sur
cette notion d’ennui profond, et plus généralement
comme préalable à son texte sur les dispositifs, voir,
d’Agamben, L’ouvert de l’homme et de l’animal,
Payot, 2002, pp. 101 et suivantes.
[12] Ibid. p. 103
[13] Ibid.
[14] Et à sa propension littéraire à célébrer
l’ « excellence », le « sublime »
et « l’absolu ». Sur ce point, voir La véritable
scission dans l’Internationale, Paris, 1972, pp. 132 et 133.
[15] « entre les deux, comme tiers, les sujets » (p.
32)
[16] Par exemple des métiers (de maçons d’ajusteurs)
ou des profession (de notaires, de philosophes), sur ce point je
me permets de renvoyer à Trois essais de philosophie anarchiste,
pp. 271 et suivantes..
[17] « Naturellement, comme dans l’ancienne métaphysique,
les substances et les sujets semblent se confondre, mais pas complètement
» (p. 32).
[18] On pourrait évidemment multiplier ici les exemples
d’une situation que l’on retrouve partout. Mais, du
point de vue de la révolution, il suffit ici de penser à
ce qu’a impliqué, en fait d’oppression et d’émancipation,
la constitution des milices au début de la guerre civile
espagnole, leurs conditions de luttes, les voltes faces dans la
signification des femmes qui les avaient rejointes, leur militarisation,
leur rôle dans les collectivisations, cette multitude d’enjeux,
de déchirements, de retournements dont le nombre croissant
des témoignages et des traces disponibles ne donne évidement
qu’une très faible idée.
[19] De la « non-vérité du sujet » (des
dispositifs) à la « désubsjectivation »
ou des formes de subjectivation « larvée » et
« spectrale » (des dispositifs) (p. 44) les analyses
d’Agamben sont très proches de l’idéalisme
de Sartre, en s’exposant du même coup à la violente
(et justifiée) critique de Bourdieu (voir « le mort
saisit le vif » dans Actes de la Recherche en Sciences Sociales,
n°32-33, 1980.). On n’est jamais impunément le
disciple de Heidegger.
[20] En refusant les dispositifs politiques comme particulièrement
aliénants et oppresseurs. Sur ce point voir plus haut, I,
6
[21] Une situation que l’on retrouve plus récemment
dans les débuts du mouvement ouvrier lorsque les métiers
(ou les corporations) s’identifiaient aux syndicats et semblaient
pouvoir servir de bases et de conditions à une société
nouvelle, déjà là et qu’il suffisait
de libérer de classes exploiteuses et d’institutions
dominatrices perçues comme extérieures et superfétatoires.
[22] On objectera, à juste titre, qu’il n’y
a pas forcément, chez Agamben comme chez Négri par
exemple (et son identification entre Dieu, l’Etre et la Révolution),
une contradiction entre d’un côté le retour ou
la soumission complète et totale à l’être,
à l’Ouvert et, d’un autre côté,
la construction d’un monde, le monde de la révolution
en l’occurrence. On retrouve ici ce que nous avons vu plus
haut sur la page blanche révolutionnaire et la folie des
grandeurs qui s’empare toujours des dirigeants victorieux,
de César se prenant pour un dieu à ces autres divinités
d’un jour que furent Lénine et Trotsky couchés
côte à côte dans une pièce vide d’un
palais de Saint Pétersbourg, le soir de la révolution
d’octobre, ou encore de Pol Pot faisant évacuer Phnom-Penh.
On indiquera seulement, à la suite de Leibniz, que même
en s’identifiant à la puissance divine (et à
juste titre quand on examine la folie des uns et des autres) cette
construction d’ « un » monde ne cesse pas, dans
son harmonie totalitaire, d’être un monde particulier
parmi tous les mondes possibles ; et, surtout, un monde où
seule l’illusion de les rendre « compossibles »
peut faire oublier la multitude infinie des éléments
hétéroclites et contradictoires qui peuplent ce monde
particulier, que les dirigeants s’efforcent de gommer, de
faire oublier pour affirmer leur seule et illusoire puissance, mais
qui se rappellent sans cesse à eux et, à travers ce
rappel, la multitude des mondes non pas possibles, ailleurs, mais
ici, dès maintenant dans le chaos ou l’anarchie de
ce qui est, là où le virtuel est toujours réel.
Le drame ou le mensonge des post marxistes, et comme le montrent
Agamben, Négri ou Badiou, c’est de continuer de croire
en Dieu ou tout au moins de s’en croire les grands prêtres.
[23] Sur le Marx des libéraux voir, entre autres , Raymon
Boudon, L’idéologie ou l’origine des idées
reçues, Fayard, 1986. Sur l’étroitesse et les
implications de ce lien entre le communisme et la multitude des
individus, voir « Lectures anarchistes de Spinoza »,
article cité, pp. 137-139.
[24] Voir plus haut la façon dont cette ontologie (platonicienne)
est homologue à l’uniformité et à la
purification (par le vide) propre à l’imaginaire «
communiste ». L’ennemi, de classe en l’occurrence,
est à la fois omniprésent et invisible, puissant et
impossible, en justifiant ainsi qu’on le détruise sans
cesse, en le ramenant à sa non existence dans l’être
révolutionnaire.
[25] Sur cet engouement soudain (mais heureux) d’’Agamben
pour l’approche néomonadologique de Uexküll (et
du même coup pour l’approche de Deleuze), voir le chapitre
10 dans L’ouvert, de l’homme et de l’animal, op.
cit., pp. 62 et suivantes.
[26] « une seule Nature pour tous les corps, une seule Nature
pour tous les individus, une Nature qui est elle-même un individu
variant d’une infinité de façons. » (G.
Deleuze, Spinoza, philosophie pratique, éditions de minuit,
p. 164)
[27] Relevant donc de l’être, dans le vocabulaire d’Agamben
et contre ce qu’il dit lui-même dans son texte.
[28] « Spinoza et les trois <<Ethiques>> »
dans Critique et Clinique, les éditions de minuit, 1993.
[29] ibid., p. 182 et 165.
Dernières modifications : 3 juillet 2009
COLSON, Daniel
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