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Origine : http://interdits.net/interdits/index.php?option=com_content&task=view&id=242&Itemid=64
Dans les sociétés occidentales, l’existence
simultanée d’un projet capitaliste et d’un projet
démocratique est contradictoire. La radicalité de
la pensée du philosophe et économiste Cornélius
Castoriadis se présente comme un antidote à la fois
contre le fatalisme du type « qu’est-ce qu’on
peut y faire ? » et contre le relativisme du type «
tout se vaut ».
Selon le philosophe Cornélius Castoriadis, la démocratie
et le capitalisme sont les deux significations imaginaires sociales
essentielles de notre temps. La démocratie renvoie au projet
d’autonomie individuelle et collective ; le capitalisme, à
celui du tout-économique. Ce sont deux créations humaines
qui se sont construites, au long des derniers siècles, en
Occident (la première, pour le meilleur ; la seconde, pour
le pire). Ces deux projets cohabitent. Mais, contrairement à
la propagande politico-médiatique et pseudo-intellectuelle
quotidienne, cette cohabitation entre la Démocratie et le
Marché n’est pas « heureuse », elle est
intrinsèquement conflictuelle.
Depuis les années 50, le projet capitaliste connaît
un essor irrésistible qui fait reculer le projet démocratique,
sous couvert de s’en revendiquer. L’ère du tout-économique
conduit pourtant l’humanité à la catastrophe.
Catastrophe sociale, avec l’explosion des inégalités
et de la pauvreté de moins en moins relative et de plus en
plus réelle ; catastrophe économique, avec la domination
de multinationales privées puissantes, dominatrices et incontrôlables
par les Etats (quand ils n’en sont pas tout simplement les
complices) ; catastrophe culturelle, avec l’uniformisation
mondiale des sociétés sur le modèle consumériste,
donc conformiste ; et bien sûr catastrophe écologique,
avec la destruction des ressources naturelles d’une planète
dont les hommes devraient plutôt s’atteler à
être les jardiniers attentionnés.
Mais avec la guerre en Irak, et maintenant la crise financière
et économique mondiale, il faut espérer que les faux-nez
commencent enfin à tomber. Démocratie et Marché
ne font pas toujours bon ménage.
Le projet d’autonomie individuelle et collective
: la démocratie
Ce que Castoriadis nomme le projet d’autonomie individuelle
et collective est né à Athènes en Grèce
ancienne, avec la démocratie et la philosophie. Eclipsé
par une longue époque d’obscurantisme religieux, celui-ci
est réapparu sous une forme particulière dans l’Occident
médiéval, s’est exprimé, entre autres,
par des événements tels que la Révolution française,
la Commune de Paris, ou les mouvements ouvriers des années
50-60, avant de retomber en sommeil, après « la brèche
» de Mai 68. Notre monde est héritier de ce long, lent
et sinueux mouvement historique de l’humanité vers
l’autonomie.
Pour définir ce qu’est une société autonome,
on peut d’abord le faire de manière négative
: c’est le contraire d’une société hétéronome.
Une société hétéronome est une société
dont les règles, normes, conventions lui viennent d’une
puissance extérieure à elle-même, sur laquelle
elle n’a plus de prise. C’est typiquement le cas des
sociétés religieuses, dont tous les aspects de la
vie (les rapports sociaux, économiques, hiérarchiques,
etc.) sont organisés en fonction d’un Texte sacré
fondateur ne pouvant être profondément questionné.
Au sein d’une société autonome, au contraire,
tout est mis en question, et la démocratie et la philosophie
sont les instruments par lesquels la communauté pose un regard
réflexif sur elle-même, se donne les moyens de cette
mise en question.
Si la philosophie est la capacité à mettre en question
toutes les certitudes, la démocratie est la traduction des
principes philosophiques dans la politique, c'est-à-dire
dans la vie de la cité. C’est donc la capacité
de la communauté à se donner à elle-même
ses propres lois et à les remettre constamment en question.
Point de Texte sacré mais des institutions, appuyées
sur de grands principes, que le peuple se donne et qui fondent son
caractère démocratique : la participation, si possible
effective, de tous à tous les pouvoirs ; la création
d’un type d’individu capable de gouverner et d’être
gouverné, c'est-à-dire un citoyen. D’où
l’importance de l’éducation dans une société
démocratique, mais pas de n’importe laquelle, de celle
qui permet d’accéder à l’autonomie par
la citoyenneté, par la participation effective aux décisions.
Poussée à l’extrême, la logique démocratique
est celle d’un régime de l’illimitation des individus
(tout est possible) – le contraire du totalitarisme (tout
est contrôlé). Les limites qui sont imposées
à un citoyen démocratique sont celles qui le sont
par les autres citoyens, qu’il reconnaît comme ses égaux,
et dont il respecte les décisions (lois) lorsqu’elles
émanent du collectif organisé (institutions). La démocratie
est donc à la fois le régime de l’autolimitation
des individus, et de l’autonomie, puisque ces derniers participent
effectivement aux prises de décisions. La démocratie
ne présuppose donc aucun type de rapports économiques
ou même hiérarchiques sinon ceux qui sont institués
par le collectif. Et l’on peut ainsi constater l’engagement
d’une société humaine en direction du projet
d’autonomie aux efforts qu’elle fournit pour mettre
en place des institutions susceptibles de favoriser la plus grande
participation de tous à tous les pouvoirs.
Le projet concurrent et incompatible : le capitalisme
Nous en venons alors au projet concurrent, et en contradiction
intrinsèque avec le projet d’autonomie. C’est
le projet capitaliste d’une société du tout-économique.
Il trouve, lui aussi, son origine en Occident, à une époque
un peu plus tardive, dès lors que les sociétés
se dégagent du rapport de travail de type féodal,
pour promouvoir un nouveau rapport de travail, de type marchand.
L’arrachement des nouvelles sociétés bourgeoises
occidentales aux anciens rapports monarchiques et religieux, conduit
à une dissociation entre les différentes sphères
d’activité. Notamment, les rapports économiques,
de production, tendent à s’autonomiser des liens familiaux
ou seigneuriaux. Parler d’économie n’a donc de
sens que dans les sociétés où celle-ci a été
instituée comme sphère autonome (on retrouve cette
thèse chez Karl Polanyi, "La Grande Transformation",
1946).
Cette dissociation favorise l’émergence du capitalisme.
Mais ce n’est pas tout, le capitalisme, tout comme la démocratie,
nécessite l’existence d’un type d’individu
spécifique, l’homo œconomicus calculateur et rationnel,
doté de l’« esprit du capitalisme » cher
à Max Weber. Cet individu émerge dès lors que
la religion autorise et justifie les pratiques usurières,
et dès lors que la richesse commence à remplacer la
noblesse. Mais l’économie capitaliste impose un type
spécifique de société résolument incompatible
avec la société démocratique : la société
de classe, qui institue la coupure entre dirigeants et dirigés.
Autre contradiction, dans l’économie capitaliste, les
dirigeants ont spécifiquement pour mission d’organiser
les dirigés de l’extérieur. L’organisation
du travail devient ainsi une nouvelle hétéronomie,
à laquelle nous pouvons ajouter les soi-disant lois économiques,
comme la fameuse « loi du marché », et qui, aujourd’hui,
semblent gouverner les esprits de nos hommes politiques (bien plus
que l’inverse).
L’institution du tout-économique comme valeur centrale
(c’est l’idéologie de la croissance) a replacé
au centre la notion d’illimitation à travers l’accumulation
des biens, des profits, etc. Mais à la différence
du régime démocratique où l’illimitation
est en fait autolimitation, dans le régime capitaliste, la
mise en concurrence des individus entre eux fait que l’accumulation
pour l’accumulation constitue un processus potentiellement
infini, à la fois pseudo-maîtrisé et pseudo-rationnel.
Pseudo-maîtrisé, parce que les dirigés ne réalisent
jamais à la lettre ce que demandent les dirigeants (d’où
l’efficacité des « grèves du zèle
»). Et pseudo-rationnelle, parce que sous couvert de rationalité
des tâches, l’organisation capitaliste du travail cherche
à tout prix à comprimer les capacités d’auto-organisation
des individus, et le déploiement de leur imagination, de
leur autonomie, ce qui constitue en réalité un immense
gâchis humain.
Une particularité essentielle de la société
démocratique est, selon Castoriadis, non seulement le fait
qu’elle institue une distinction / articulation (la plus)
parfaite (possible) entre trois sphères : la sphère
privée (oikos) ; la sphère publique / privée
(agora) ; la sphère publique / publique (ecclèsia)
; mais aussi le fait qu’elle assure le devenir vraiment public
de la sphère publique / publique qui est le noyau de la démocratie.
A travers ce schéma, on peut lire le totalitarisme comme
une tentative d’unifier de force ces trois sphères,
et par le devenir-privé intégral de la sphère
publique / publique. Il en va de même dans nos démocraties
représentatives. Dans ces « oligarchies libérales
» comme les appelle Castoriadis : premièrement, l’ecclèsia
est, pour sa plus grande part, privée ; deuxièmement,
l’agora (ou pour aller vite, le marché) est en grande
partie entre les mains des capitalistes ; troisièmement,
l’oikos, avec les medias de masse, la publicité, et
la prolifération des fichiers et des fichages individuels,
devient de moins en moins privée. On voit ici comment la
réalisation du projet capitaliste joue contre celui d’autonomie
individuelle et collective.
Et maintenant ?
La pensée de Castoriadis est une pensée révolutionnaire.
Parce qu’elle porte une profonde volonté de changement
de nos sociétés occidentales. Très tôt,
dès 1957, Castoriadis a écrit un texte dans lequel
il détaille ce que pourrait être, selon lui, le «
contenu du socialisme ». Un texte qu’il n’a jamais
renié sur le fond. Face au monde tel qu’il est et comme
il va, l’aspiration et la radicalité de cette pensée
peut constituer un antidote à la fois contre le fatalisme
du type « qu’est-ce qu’on peut y faire ? »
et contre le relativisme du type « tout se vaut ».
Contre le fatalisme : Castoriadis ne manque jamais d’insister
sur le fait que le projet d’autonomie est là, présent,
que beaucoup a déjà été fait, mais que
beaucoup reste encore à faire (« fait et à faire
» est d’ailleurs le titre d’un de ses derniers
ouvrages). La première tâche qui incombe aux peuples
est donc de sortir de l’apathie individuelle et collective,
vis-à-vis de la politique (c'est-à-dire de la vie
de la cité), de prendre la mesure du chemin d’ores
et déjà parcouru, et de nourrir la volonté
de donner une nouvelle forme, un nouveau souffle au projet d’autonomie.
Cela passe, évidemment, par la lutte contre le capitalisme
et son idéologie libérale. Mais pas seulement. Castoriadis
dit quelque part que ce nouveau souffle ne sera véritablement
effectif que lorsque les individus mettront autant de ferveur dans
la chose publique, qu’ils n’en mettent actuellement
dans la consommation privée.
Contre le relativisme : Castoriadis ne se contente pas uniquement
de poser le constat de l’existence des deux projets contradictoires
(démocratique et économique), mais prend position
pour l’autonomie qui constitue, selon lui, LE mouvement historique
et universel de l’humanité, la véritable lutte
pour l’émancipation individuelle et sociale. Concrètement,
il invite donc à juger les faits, les actes, les événements,
les décisions, etc. à l’aune du projet d’autonomie
: qu’est-ce qui y contribue réellement et qu’est-ce
qui le fait reculer ? Tout le contraire, donc, de la pensée
postmoderniste qui conduit à considérer toute création
humaine comme se valant. C’est à ce titre que toutes
les structures de l’organisation capitaliste de la vie sociale
et économique méritent d’être mises en
question et en cause.
Une boussole dans un monde désorienté
Castoriadis n’a de cesse de rappeler que le projet d’autonomie
n’est qu’un germe (sous-entendu qu’il ne se réalisera
sans doute jamais entièrement), et que celui-ci ne pourra
avoir une chance d’éclore que si les individus et les
collectifs s’en emparent réellement, le désirent
et mettent en œuvre les moyens de le faire advenir. Pour lui,
il n’y a évidemment ni linéarité naturelle
du Progrès, ni fin de l’Histoire possible. C’est
pour tout cela que l’on peut légitimement considérer
sa pensée comme une sorte de boussole pour un monde largement
désorienté depuis la fin du conflit des grandes idéologies.
Une boussole plus que nécessaire à cette époque
transitoire d’une planète susceptible de basculer dans
le non-retour écologique, et d’un monde occidental
secoué par une énième crise du capitalisme,
d’envergure inédite, à l’issue plus qu’incertaine
et vraisemblablement chaotique.
Lire Castoriadis, quelques pistes
L’œuvre de Cornélius Castoriadis (1922-1997)
est à l’image de sa pensée, énorme et
hors normes. Mais, au lecteur l’approchant pour la première
fois, elle apparaîtra inévitablement pour ce qu’elle
est : aride voire difficile. Il ne faudrait pas que cela soit une
raison pour en abandonner la lecture, voici donc quelques pistes
pour l’aborder sereinement.
Une première piste consiste à lire, en premier, le
texte intitulé « Fait et à faire » dans
le livre qui porte le même nom. Dans ce long article, Castoriadis
répond aux critiques qui lui sont formulées par d’autres,
à l’occasion d’un ouvrage collectif consacré
à son travail. L’intérêt est que cela
l’oblige à aborder l’ensemble des thèmes
qu’il traite dans son œuvre. Et ceux-ci sont nombreux
puisque sa pensée ne connaît aucune limite disciplinaire.
Elle est totale, et c’est ce qui d’ailleurs fait sa
force et sa remarquable cohérence. Castoriadis dialogue avec
Platon, Aristote, Kant, Freud, Max Weber, et bien sûr Marx.
Elle traite de psychologie, de sociologie, d’économie,
de mathématique, ou d’histoire.
De là découle une deuxième piste qui est de
ne pas tout lire chez Castoriadis, et de manière linéaire.
Il est possible, pour une première approche de l’œuvre,
de choisir un thème lié aux centres d’intérêt
de chacun : la démocratie, l’économie, etc.
Et de lire les passages ou textes qui en traitent plus spécifiquement.
L’œuvre de Castoriadis est ainsi bâtie qu’elle
permet cela : le corpus central est la série des Carrefours
du labyrinthe, qui compte six tomes. Ces six volumes sont tous composés
d’articles articulés entre eux, mais qui peuvent aussi,
sans aucune difficulté, être lus de façon indépendante.
Une troisième piste est de s’écarter des écrits
et d’écouter directement parler Castoriadis, ce qui
est passionnant. On trouve sur le net, en podcast, des enregistrements
d’émissions de radio et de conférences publiques.
Dans ces enregistrements, Castoriadis fait l’effort d’exprimer
simplement sa pensée. Ceux-ci peuvent ensuite être
utilement complétés par des livres : l’interview
par Daniel Mermet pour l’émission Là bas si
j’y suis a fait l’objet d’un petit ouvrage ; d’autres
interviews, parues dans la presse, ont été rassemblées
dans le livre intitulé Un monde à la dérive,
qui constitue aussi un bon point de départ.
L’étape ultime étant la lecture de l’ouvrage
de référence de Castoriadis, à savoir «
L’Institution imaginaire de la société »
(1975). Celui-ci aurait dû être complété
d’un second ouvrage majeur, La création humaine, qui
n’a malheureusement jamais été achevé.
Une préfiguration de ce qu’aurait pu être cette
œuvre est contenue dans Sujet et vérité dans
le monde social historique, paru en 2002, et recueillant ses séminaires
prononcés en 1986-1987 à l’EHESS.
Castoriadis en dix dates
(Etabli d’après l’entretien avec Olivier Morel,
18 juin 1993 ; in. « La montée de l’insignifiance
» , Les Carrefours du Labyrinthe IV, Seuil, 1996, pp.82-84).
1922. Naissance (en Grèce).
1934. « J’ai commencé à m’occuper
de politique très jeune. J’avais découvert en
même temps la philosophie et le marxisme quand j’avais
douze ans »
1937. « J’ai adhéré à l’organisation
illégale des Jeunesses communistes sous la dictature de Metaxas,
à la dernière classe du lycée, à quinze
ans »
1944. « J’ai rapidement découvert que le Parti
communiste n’avait rien de révolutionnaire, mais était
une organisation chauvine et totalement bureaucratique (…).
J’ai rompu et j’ai adhéré au groupe trotskiste
le plus à gauche. (…) La critique du trotskisme et
ma propre conception ont pris définitivement forme pendant
la première tentative de coup d’Etat stalinien à
Athènes »
1945. Venue en France.
1948. Fondation du groupe et de la revue Socialisme ou Barbarie.
1954. Publication de « Sur la dynamique du capitalisme »,
texte qui approfondit de la critique du stalinisme, du trotskisme,
du léninisme, et finalement du marxisme et de Marx lui-même.
1960. Publication de « Le mouvement révolutionnaire
sous le capitalisme moderne » qui critique la conception de
la société socialiste et du travail de Marx.
1967. Dissolution du groupe Socialisme ou Barbarie, après
40 numéros de la revue. « Depuis la fin de Socialisme
ou Barbarie je ne me suis plus occupé directement et activement
de politique, sauf un bref moment pendant mai 1968. J’essaie
de rester présent comme une voix critique, mais je suis convaincu
que la faillite des conceptions héritées (que ce soit
le marxisme, le libéralisme ou les vues générales,
sur la société, l’histoire, etc.) rend nécessaire
une reconsidération de tout l’horizon de pensée
dans lequel s’est située depuis des siècles
le mouvement politique d’émancipation. Et c’est
à ce travail que je me suis attelé depuis lors. »
1997. Disparition.
Quelques références bibliographiques :
Sur Socialisme ou Barbarie : voir l’Anthologie Socialisme
ou Barbarie, publiée par Acratie en 2007, et qui reprend
différents articles de la mythique revue, dont outre certains
de Cornélius Castoriadis, d’autres de Claude Lefort
ou de Jean-François Lyotard.
Sur « Mai 68 » : voir Mai 68. La brèche, écrit
« à chaud », pendant les événements
avec Claude Lefort et Edgar Morin, reparu en 2008 chez Fayard.
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