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Origine http://www.moisdon-la-riviere.org/articles.php?lng=fr&pg=456
Argent et matériel des internés démunis
Lors de leur arrestation, il arrive que les nomades abandonnent
leur roulotte – et donc leur matériel –, les
gendarmes n’ayant aucun moyen matériel de les transporter
jusqu’au camp. Ce matériel abandonné est perdu
définitivement pour les nomades. C’est ce qui arrive
par exemple à Mme JEGOUZO, dont la roulotte a été
mise à sac suite à son abandon à La Chevallerais.
Cependant, tous ne perdent pas leur matériel lors de leur
arrestation. La majorité des nomades parviennent à
amener leurs roulottes à La Forge, où ils sont autorisés
à y loger. Ils sont alors, en quelque sorte, des privilégiés
puisqu’ils peuvent continuer à vivre en famille dans
leur propre habitat, alors que ceux qui ont dû abandonner
leurs roulottes vivent dans des dortoirs. Mais ces privilégiés
ne le restent pas longtemps. En effet, lors du transfert des nomades
à Choisel, les roulottes partent avec leurs propriétaires
vers le nouveau camp ; mais les internés n’ont plus
l’autorisation d’y vivre, devant tous logés en
dortoirs. Et, lors du retour des nomades à La Forge, les
roulottes n’accompagnent pas leurs propriétaires, restant
à Choisel. Ainsi, en septembre 1941, tous ont perdu leur
habitat et leur matériel.
En sus de leurs biens matériels, les nomades internés
perdent aussi leur argent. Dans un premier temps, ils sont autorisés
à garder leur argent sur eux ; mais plus aucune allocation
ne leur est versée dès lors qu’ils sont internés.
Puis, finalement, ils ne sont plus autorisés à garder
leur argent, devant le déposer au bureau du gestionnaire
du camp, probablement là encore en conséquence de
leur renvoi à La Forge.
Un ravitaillement problématique
Non seulement les nomades internés se retrouvent petit à
petit démunis, mais ils doivent aussi subir les problèmes
de ravitaillement rencontrés par le chef de camp. Comme tous
les autres internés, les nomades sont soumis au rationnement
alimentaire. Et cette mesure est d’autant plus forte pour
eux que, à la différence des autres internés,
les nomades ne peuvent guère recevoir de colis de la part
de leurs familles, celles-ci étant aussi internées.
Cependant, de nombreux problèmes sont rencontrés
par le chef de camp et ses collaborateurs dans l’organisation
du ravitaillement du camp. Une des causes de ces problèmes
est l’absence de crédits ; comme nous l’avons
vu précédemment, les relations entre les fournisseurs
et le personnel administratif du camp s’en trouvent perturbées,
et ce durant toute l’existence du camp. Une deuxième
cause à ces problèmes est la non-possession de tickets
de rationnement chez la grande majorité des internés
: le gestionnaire du camp ne peut pas, sans tickets, obtenir les
quantités de nourriture qui sont nécessaires au ravitaillement
de toute la population du camp. Enfin, une dernière cause
à ces problèmes – la plus importante –
est la rareté des aliments même, rareté qui
s’amplifie alors même que le nombre d’internés
ne cesse d’augmenter. Là encore, ce problème
ne fait que s’aggraver durant toute l’existence du camp.
Le problème du ravitaillement est donc réel dans le
camp ; et tous – aussi bien les internés que les personnes
responsables du camp – ont conscience que la nourriture est
insuffisante et déséquilibrée.
Des nomades qui souffrent du froid
Aux pénuries alimentaires s’ajoutent, en hiver, les
pénuries de combustibles. Non seulement de nombreux bâtiments
de La Forge sont inchauffables de par leur nature même, mais,
comme le constate le Capitaine fin décembre 1940, il est
de plus en plus difficile de trouver des combustibles pour le camp.
Les internés protestent alors, telle Mme DUCHENE fin décembre
1940.
Cette situation est d’autant plus pénible que l’hiver
1940 – 1941 est un hiver très rude. Début janvier
1941, les nomades doivent faire face à la gelée, puis
à la pluie ; et la neige arrive début février.
Le beau temps ne revient qu’à la mi-juin, soit six
mois après que le Capitaine ait constaté le manque
de combustibles.
Rapidement, une nouvelle pénurie vient encore aggraver la
situation : la pénurie en vêtements et couvertures.
Constatée début mars 1941 par le Capitaine, cette
pénurie dure elle aussi jusqu’à la fermeture
du camp, et ce malgré l’intervention du Secours National
et d’une assistante sociale.
Des problèmes d’hygiène. Un environnement
malsain
Concernant ce camp, le choix de son emplacement même a été
décisif. La Forge est une ancienne usine de charbon, réutilisée
ici dans le but de concentrer des nomades. Sa cour, recouverte de
scories, est inondée à la moindre pluie du fait que
le ruisseau qui s’y trouve déborde. Or, les deux hivers
passés à La Forge sont des hivers extrêmement
pluvieux. Ainsi, durant les dix-neuf mois d’existence du camp,
les nomades vivent plus de treize mois dans un camp insalubre car
boueux.
L’habitat dans lequel vivent les nomades n’est guère
préférable. Certains vivent dans de grands bâtiments
sans toitures, donc impossible à chauffer ; et d’autres
vivent entassés à dix ou douze dans leurs roulottes.
Et, dès septembre 1941, tous logent dans des baraques de
type Adrian, entassés les uns sur les autres.
Aux problèmes engendrés par le choix du site et par
l’état de l’habitat s’ajoutent les problèmes
liés au manque de matériel sanitaire. Aucun système
de douches, de désinfection et d’étuvage n’existe
à La Forge. Deux lavabos sont installés, mais seulement
en septembre 1941. Et, tout comme les WC, ils sont en nombre insuffisants.
Ainsi, rien n’est fait pour permettre aux nomades d’avoir
une bonne hygiène corporelle, et les maladies arrivent rapidement.
Les maladies
Les maladies arrivent parfois de l’extérieur. En effet,
à leur arrivée au camp, certains internés sont
déjà malades. Dans un premier temps, ces maladies
restent bénignes. Mais, dès mai 1941, les premiers
politiques arrivent au camp, amenant avec eux une maladie bien plus
dangereuse : la tuberculose. Huit mois plus tard, deux cas de tuberculose
sont diagnostiqués chez les nomades.
D’autres maladies apparaissent suite à l’ouverture
du camp, en raison de l’insalubrité même du lieu.
Ce sont majoritairement des maladies de peaux. Ainsi, poux et lentes
envahissent le camp ; et gales et impétigos sont diagnostiquées
en grand nombre. A ces maladies s’ajoutent celles liées
au froid – tels les rhumes et les bronchites –, qui
touchent principalement les jeunes enfants.
Dès janvier 1941, des maladies liées au déséquilibre
alimentaire font leur apparition : de nombreux enfants sont pris
d’entérite, alors que les adultes sont pris d’embarras
gastriques.
Enfin, d’autres maladies circulent qui ne touchent que les
nomades, et ce probablement en raison de la grande quantité
d’enfants présents parmi eux. De fin mars à
début mai 1941, une épidémie de varicelle ravage
l’îlot nomade. Elle est suivie d’une épidémie
de coqueluche, à laquelle succède rapidement une épidémie
de rougeole.
La mortalité
Si les maladies touchant les nomades sont rarement mortelles, certaines
finissent parfois tout de même par une fin malheureuse. Ainsi,
de novembre 1940 à mai 1942, au moins dix-huit nomades décèdent
au camp de La Forge – Choisel. Les enfants en bas âge
sont les individus les plus touchés par cette mortalité
puisque, sur les dix-huit décès recensés, on
trouve dix enfants âgés de dix-huit jours à
trois ans. Les plus faibles périssent donc.
Le personnel civil du camp admet sans problème cet état
des choses. Mais, à ces yeux, ce ne sont ni les problèmes
de ravitaillement, ni les problèmes sanitaires qui sont la
cause de cette mortalité. Seuls les parents sont responsables
de la mort de leurs enfants. En effet, les nomades se montrent très
méfiants envers les gens qu’ils considèrent
comme responsables de leur internement : les Allemands, mais surtout
les Français. Et ils refusent donc souvent que leurs enfants
se fassent soigner à l’infirmerie ou à l’extérieur
du camp. Mais ils s’inquiètent du sort de leurs enfants
: ils n’hésitent pas en effet à demander qu’un
médecin vienne de l’extérieur ausculter leurs
enfants en leur présence, et ce à leurs frais. Cependant,
pour les personnes responsables du camp, les nomades sont des parents
indignes qui ne s’intéressent guère à
leurs enfants.
Un camp réputé dur. Une opinion partagée
par tous
Les internés ont tout à fait conscience de vivre
dans un camp "dur", en partie grâce aux quelques
lettres que certains internés reçoivent de leurs familles,
internées dans d’autres camps, et qui permettent aux
internés d’établir des comparaisons. Mais, plus
que les rares courriers que les nomades reçoivent, ce sont
les conditions de vie elles-mêmes qui font que les nomades
ont conscience de vivre dans un camp difficile.
Le Capitaine LECLERCQ a lui aussi conscience que les conditions
de vie à La Forge sont plus difficiles qu’ailleurs.
Mais, pour lui, il ne faut pas tenter de modifier cet état
des choses, car si les conditions de vie sont effectivement plus
dures à La Forge, elles ne sont pas intolérables pour
autant puisque « […] les nomades sont traités
ici [à La Forge] avec humanité ». Cependant,
dès juillet 1941, le Lieutenant MOREAU sait reconnaître
que les nomades souffrent beaucoup.
Enfin, les personnes extérieures au camp ont-elles aussi
conscience que les conditions de vie sont plus difficiles à
La Forge que dans d’autres camps de nomades. Ainsi, fin 1941,
une assistante sociale, venue visiter le camp quelques jours plus
tôt, écrit ceci : « Dans cet immense taudis […]
vivent des êtres humains […]. Cette description du camp
ne traduit pas la compassion qu’en ressent le visiteur ».
Cependant, si le camp de La Forge est réputé chez
certains pour ses dures conditions de vie, il est réputé
pour sa sévère discipline chez d’autres. Si
bien que, en mai 1942, le préfet d’Ille-et-Vilaine
envoie au camp de La Forge une des familles nomade internée
au camp de Rennes, afin de « dompter leur caractère
sauvage ».
Une discipline stricte
Dès leur arrivée au camp, les nomades sont occupés
à de multiples tâches, le travail étant ici
le moyen de les rééduquer en leur inculquant les codes
de la société. Les hommes sont tout d’abord
employés à l’aménagement et à
l’entretien du camp, alors que les femmes s’occupent
de la préparation des repas. Dès avril 1941, les hommes
peuvent aussi travailler à l’atelier de vannerie ou
au potager. Mais, suite à leur retour à La Forge,
ils sont de nouveau astreints à s’occuper de l’entretien
du camp.
Il est intéressant de constater que les nomades ne sont
pas traités de la même manière que les politiques.
Alors que les premiers sont occupés à des travaux
d’entretien à longueur de journée, les seconds
s’organisent différents cours, n’oubliant pas
d’y intégrer un peu d’éducation physique.
Ainsi, les tâches d’entretien quotidiennes ne durent
pas plus de deux heures et demie chez les politiques, alors qu’elles
durent sept heures quarante-cinq chez les nomades.
Les internés qui refusent de se soumettre à la discipline
sont envoyés dans le local disciplinaire qui existe au camp.
Là encore, les nomades souffrent plus que les autres internés,
car ils sont punis plus fréquemment. Ainsi, en mai 1941,
quinze des dix-neuf punitions données concernent ces nomades.
Trois mois plus tard, en août, douze des dix-neuf punitions
touchent cette catégorie d’internés.
Le camp pour nomades le plus dur durant sa période
d’existence ?
Le camp de La Forge peut effectivement être qualifié
de "camp le plus dur" durant sa période d’existence,
tout du moins sur le plan sanitaire. Non pas que les conditions
sanitaires des autres camps aient été parfaites, mais
il semblerait que le camp de La Forge ait cumulé à
lui seul tous les problèmes existant dans les autres camps.
Ainsi, tout comme le camp de Montsûrs, il est inondable. Tout
comme ceux de La Morellerie et des Alliers, les bâtiments
sont dégradés. Tout comme le camp de Barenton, La
Forge ne possède ni électricité, ni eau courante.
Et tout comme celui de Linas – Montléry, La Forge est
inchauffable.
Le camp de La Forge est aussi l’un des deux camps les plus
durs de son époque sur le plan disciplinaire, car il possède
un local disciplinaire. Le seul autre camp pour nomades à
disposer de ce genre de local dès 1941 est le camp de Poitiers,
dans la Vienne. Ces deux camps ont pour point commun la mixité
des populations qui y sont internées. En effet, le camp de
Poitiers "héberge" non seulement des nomades, mais
aussi des Espagnols et des Juifs. Dans ce camp, les Allemands sont
donc présents, tout comme ils le sont à Choisel du
fait de la présence des politiques. Et la discipline est
de mise dans ces deux camps, d’où la présence
d’un local disciplinaire.
Des actions quotidiennes
A La Forge, les nomades se montrent très remuants. Régulièrement,
ils vont se plaindre de l’arbitraire de leur internement ou
des mauvaises conditions de vie existant au camp. Aux plaintes s’ajoutent
rapidement les requêtes. Certains internés demandent
parfois des permissions de sorties, ou des permissions de visites.
Cependant, fin mars 1941, une requête d’un genre différent
est formulée par les nomades. Ils demandent à pouvoir
assister au service religieux dominical. Ils souhaitent aussi que
soient organisés le catéchisme et la classe pour les
enfants. Mais la Kommandantur de Nantes refuse au prêtre l’entrée
du camp, et les classes ne sont instaurées qu’en avril
1942.
Constatant que leurs nombreuses plaintes et requêtes restent
globalement sans résultats, les nomades s’agitent d’avantage.
Certains refusent de travailler, d’autres encore d’obéir.
Certains tentent même de pousser leurs congénères
à la révolte, sans succès.
Certains nomades font plus que s’agiter et protester : ils
s’évadent. Ils sont les premiers à donner l’exemple
aux autres internés. Au total, sept nomades s’évadent
de La Forge – Choisel, dont une femme ; cinq sont finalement
retrouvés.
Les demandes de libération
Si certains n’hésitent pas à recourir à
l’évasion pour quitter le camp, d’autres choisissent
de privilégier la voie légale : la demande de libération.
De novembre 1940 à mai 1942, ces demandes sont très
nombreuses : soixante dix-huit demandes ont été recensées
dans les dossiers de la sous-préfecture de Châteaubriant
et du cabinet du préfet. Dix-huit sont formulées par
les intéressés eux-mêmes ; les autres sont formulées
par un avocat ou par leurs familles.
Les demandes de libération obtiennent généralement
des réponses tardives, le chef de cabinet faisant procéder
à de nombreuses enquêtes avant de donner son avis.
Cependant, la décision finale ne lui appartient pas : pour
pouvoir libérer un interné, il faut obtenir l’accord
des autorités allemandes. Dans un premier temps, ces autorités
sont loin d’autoriser les sorties. Cependant, rapidement,
les internés politiques deviennent plus intéressants,
et les autorités allemandes décident alors de faire
libérer certaines familles foraines. Ainsi, début
novembre 1941, cent dix-sept forains sont libérés
sur ordre allemand.
Afin de simplifier l’étude des demandes de libération,
un nouveau système remplace la longue suite d’enquêtes
dès décembre 1941. Une enquête de moralité
est alors effectuée sur chaque interné adulte. Il
ressort de cette enquête que seuls trente-cinq des cent onze
adultes présents au camp sont libérables. Ainsi, dorénavant,
le chef de cabinet donne son avis en fonction des résultats
de cette enquête. Cependant, les autorités allemandes
restent les dernières à décider.
Une fois libéré, l’intéressé
n’est pas pour autant libre de ses mouvements. Les libérations
sont toujours obtenues sous certaines conditions, et il est nécessaire
que les libérés se fassent discrets.
Il n’est donc pas aisé pour les internés d’obtenir
leur libération, leur dossier passant dans de nombreuses
mains. Cependant, selon les archives de la sous-préfecture
de Châteaubriant et du cabinet du préfet, quarante-quatre
individus et vingt-deux familles complètes sont libérés
de novembre 1940 à mai 1942. Mais, bien que considérables,
ces chiffres ne cachent pas pour autant la réalité
de la fermeture du camp. Ainsi, alors que certains nomades ont obtenu
leur libération, deux cent cinquante-sept sont envoyés
à Mulsanne où ils restent internés.
Date de création : 23/03/2008
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