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Origine :
Laval Christian, « Surveiller et prévenir. La nouvelle société panoptique », Revue du MAUSS, 2012/2 n° 40, p. 47-72.
http://www.cairn.info/revue-du-mauss-2012-2-page-47.htm
Introduction 1
1 Ce texte est la transcription d’une conférence donnée à l’invitation de Patrick Piguet au lycée Buffon (Paris) en mars 2008 puis au lycée Sainte-Marie (Neuilly) en novembre 2009.
Nos sociétés sont dominées par une nouvelle utopie, celle de la surveillance numérisée, supposée capable d’éradiquer le crime et la délinquance. Vidéosurveillance et utopie ? Le rapprochement de ces termes pourrait paraître curieux et problématique. Comment de prosaïques caméras de surveillance pourraient-elles bien relever de l’utopie ? Aucune caméra n’a jamais fait rêver quiconque. Il n’empêche, l’effet global provoqué par la multiplication et le croisement des points d’observation renvoie à une problématique qui relève de l’utopie moderne de la société et de l’homme transparents à eux-mêmes, au travers desquels on pourrait lire directement les intentions ou les intérêts, une transparence qui serait au fond le moyen idéal de s’assurer des personnes, de les conduire dans leurs actions sinon dans leurs pensées, et d’apporter aux individus et à la société une pleine et entière sécurité.
Que penser en effet de la prétention de « tout voir », de la possibilité de scruter tout ce qui se passe dans la société, dans l’espace public, aux entrées des espaces privés, voire dans ces espaces privés eux-mêmes ? Que penser d’une société qui serait ainsi entièrement visible grâce à des technologies de surveillance des mouvements et des comportements ? Que devient un territoire soumis à un regard permanent situé dans le ciel grâce à la population croissante de satellites géostationnaires qui sont au-dessus de nos têtes, en attendant la circulation de drones dotés de caméras ? Ce « tout voir » est une dimension utopique inscrite dans notre fonctionnement social, c’est une espérance qui anime nombre de recherches actuelles qui veulent mieux connaître les sujets humains, pour mieux les conduire et pour mieux « piloter », comme l’on dit maintenant, la société elle-même.
Le mot utopie appliquée à la technologie de surveillance est évidemment très problématique. Y a-t-il encore une utopie possible dans le genre de monde dans lequel nous sommes forcés de vivre ? On dit parfois que l’utopie s’est absentée de notre univers, engloutie dans le réalisme des sciences sociales et de l’économie, comme dans le pragmatisme de la gestion sociale. Mais ne peut-on la retrouver sous une autre forme, non plus comme un discours explicitement utopique mais comme la dimension implicite de toutes ces apologies de la technique qui nous assurent, en voulant nous rassurer, qu’elle est capable de résoudre à elle seule la plupart des problèmes posés par les relations sociales dans les sociétés modernes ? Si l’utopie technicienne appliquée au monde social ne peut plus se déployer aussi naïvement qu’avant dans le champ politique, si elle est souvent reléguée dans des genres dits mineurs de la fiction, on peut pourtant la retrouver à l’état pratique, dans les technologies de l’information, dans les équipements et organisations du pouvoir, dans les discours qui les accompagnent. La société idéale, telle qu’on peut la déduire de ce qui est dit des vertus de la technologie sociale, du management ou de l’économie politique, c’est la représentation de notre société efficace, performante, productive, celle-là même qui contiendrait potentiellement les moyens de se contrôler. Il n’est pas, ou plus, question de chercher une tout autre société, il faut reconnaître dans une société comme la nôtre l’espérance qui la porte et qui consiste à disposer des moyens techniques de réduire, si ce n’est d’éliminer, les inconvénients, les dysfonctionnements, les troubles, les pathologies que l’on peut y repérer. La société idéale n’est pas la société parfaite, personne n’y croit plus, c’est une société qui aurait de plus en plus les moyens de colmater les brèches, qui se donnerait l’infini pour terme puisqu’elle serait douée d’une capacité d’autotransformation et d’autocorrection sans limites. Cette société de l’utopie technicienne a deux grandes qualités complémentaires : c’est une société malléable, plastique, aisément pliable aux nécessités de sa transformation permanente – on sait quelle place est donnée à la dimension de la « modernisation » sans fin pour faire face à la nécessaire adaptation aux contraintes – et c’est une société transparente, faite d’individus visibles et identifiables, que l’on peut compter, que l’on peut classer, que l’on peut connaître de près, dont les relations et les mouvements sont le plus parfaitement exposés à l’observation, à l’évaluation et au jugement. Les modes de pouvoir dans les sociétés modernes font non seulement appel à ces deux qualités de plasticité et de transparence, elles les engendrent techniquement. Ces qualités sont des effets des dispositifs de gouvernement des hommes, des techniques de formation ou de management : faire des individus « flexibles » d’un côté, ou adaptables indéfiniment, et des individus discernables, identifiables, évaluables en permanence, c’est-à-dire des individus dont on peut s’assurer de l’efficacité sociale, dont on peut contrôler l’utilité sociale.
Inutile de dire que cette utopie technicienne est difficilement questionnable dans la mesure où la technique se développe pour le plus grand bonheur du plus grand nombre, selon la formule du XVIIIe siècle. Elle apporte santé, sécurité, efficacité. Nous attendons d’être protégés de toute insécurité en provenance d’autrui. Comme on sait, il existe toujours une forte demande de sécurité adressée à l’État, qui depuis sa naissance à l’époque moderne, est un État de défense du territoire contre les agressions extérieures, mais aussi un État de sécurisation et de pacification de la population.
Parmi toutes les technologies qui contribuent à cette sécurisation et au contrôle de la population, l’une se distingue entre toutes parce qu’elle articule dans son effectivité même un pouvoir de connaissance des individus et un pouvoir de normalisation des conduites. C’est la technologie de la surveillance. La surveillance, au sens le plus général, apporte des informations, ou comme on dit dans la police, des « renseignements », c’est-à-dire un savoir qui peut s’accumuler sur des individus, des groupes, des entités morales. Cette fonction est inséparable d’un autre effet, qui est d’orienter les conduites, de les modifier, voire de les corriger ou de les normaliser par l’effet même du regard braqué, qu’il soit réel ou virtuel, sur les individus, par l’effet du savoir qui peut s’accumuler sur eux. La technologie de la surveillance est ainsi particulièrement bien adaptée à notre société, au point de pouvoir faire de notre société, selon un certain nombre de commentateurs, une véritable « société de surveillance ». Cette expression de « société de surveillance » a une histoire. Elle est issue des travaux du philosophe Michel Foucault et plus particulièrement de son livre Surveiller et punir. L’expression est devenue courante dans les pays anglo-saxons au point d’être employée le plus officiellement du monde dans les rapports et études officiels britanniques de la Chambre des Lords ou, plus étonnant encore, de Scotland Yard.
Michel Foucault avait pris appui dans ses recherches sur une invention remarquable : le Panoptique de Jeremy Bentham, un modèle d’architecture applicable à de nombreuses sortes de constructions qui permet de « tout voir » (ce que veut dire précisément le terme de panoptique). Ce panoptique, qui a d’abord été pensé comme un modèle de prison, est plus largement un principe d’organisation sociale et politique, particulièrement adapté aux sociétés modernes à la recherche de la plus grande efficacité productive, de la plus grande liberté d’action économique, de la plus grande sécurité possible. Dans la première partie, je rappellerai quelques-uns des principaux aspects du projet panoptique de Bentham. Dans la seconde, je présenterai quelques éléments factuels qui peuvent nous laisser penser que la société de surveillance, ou encore la société panoptique est en progrès, et, pour ce faire, je m’appuierai sur les avancées technologiques les plus récentes en matière de surveillance.
Le Panoptique de Jeremy Bentham
Liberté et sécurité
Jeremy Bentham (1748-1832) est l’auteur qui, à la charnière du XVIIIe et du XIXe siècles, annonce sans doute le mieux cette société de surveillance qui se veut transparente à elle-même, cette société de sécurité et de labeur dans laquelle seraient enfin dissuadés la délinquance et le crime. Il anticipe un nouveau type de pouvoir en réfléchissant aux législations, aux institutions, aux architectures nécessaires pour faire fonctionner efficacement nos sociétés, c’est-à-dire en maximisant les effets bénéfiques recherchés et en minimisant les coûts, à l’époque où l’Europe bascule dans un nouveau régime économique, le capitalisme industriel, et connaît des luttes intenses pour la démocratie. Bentham est à la fois un témoin de cette transition et une sorte « d’ingénieur social » qui va inventer un dispositif très particulier qui s’appelle le Panoptique, et qui, comme son nom l’indique, est supposé permettre au sujet qui regarde de tout voir.
Pour bien comprendre la philosophie qui sous-tend ce dispositif, il faut rappeler que, selon l’utilitarisme benthamien, l’homme est guidé par la recherche de sa satisfaction personnelle et veut la maximiser toujours et partout. C’est un calculateur qui cherche le maximum de plaisir et le minimum de peine, une petite machine économique qui veut augmenter ses bénéfices et diminuer ses coûts. Sur cette base, c’est toute la société, toutes les institutions, toutes les lois et les normes qui doivent s’adapter à cette donnée : le but de tout l’appareillage institutionnel et l’objectif principal du gouvernement consiste à produire le plus grand bonheur pour le plus grand nombre en réglant et en orientant les conduites afin que les satisfactions des intérêts individuels mènent à la plus grande somme possible de bonheur pour la collectivité. En d’autres termes, si nous sommes tous des « hommes économiques » gouvernés par nos intérêts, il convient que le gouvernement de la société en tienne le plus grand compte. Le nouveau système de lois, l’échelle des récompenses et des sanctions, les fonctionnements institutionnels doivent être conçus de manière à ce que chacun calcule bien son intérêt propre, poursuive ses fins privées tout en tenant compte de l’intérêt de tous. Cela signifie que les individus doivent être à la fois très libres dans leurs décisions et dans leurs choix mais qu’ils doivent être le plus étroitement dissuadés d’agir dans un sens contraire aux intérêts de la collectivité et le plus fortement incités à faire les choix les meilleurs pour tous. C’est le paradoxe : les choix supposés libres des calculateurs égoïstes sont contraints de l’intérieur par des espérances de récompenses et de punitions liées au système normatif institué et entretenu par le gouvernement. Chacun calcule et décide pour lui-même, mais les paramètres du choix individuel sont déterminés en grande partie par le cadre normatif qui a été disposé par le pouvoir politique. On peut y voir un paradoxe. Il s’explique ainsi : si chaque individu poursuit son intérêt personnel, on ne peut lui faire confiance puisqu’il défendra spontanément son seul intérêt égoïste. Il faut donc toujours qu’il soit sous surveillance, et que le gouvernement intervienne de façon indirecte dans ses choix, afin qu’en poursuivant son intérêt égoïste, il contribue aussi au plus grand bien collectif. Comme le disait un autre philosophe un peu antérieur à Bentham, David Hume : l’homme doit être considéré comme un fripon. Bentham, quant à lui, affirme que nous sommes tous des « délinquants potentiels ». Il s’agit donc pour le philosophe utilitariste d’édifier un système de pouvoir qui laisse les individus libres de faire des choix selon des calculs de maximisation qui leur sont propres, et ce en conformité avec les principes du libéralisme économique de l’époque, tout en orientant les conduites vers l’intérêt général, ce qui suppose de maintenir constamment à l’œil les « délinquants potentiels ». Liberté et sécurité sont donc les deux faces de la même pratique politique. L’espace social est désormais fluide, mais chaque agent qui peut y circuler librement, établir les relations qu’il souhaite, développer son « affaire » à sa guise, doit avoir intériorisé dans son calcul des plaisirs et des peines le poids relatif des punitions et des récompenses probables en conséquence de ces actes. Le meilleur gouvernement agit ainsi sur les conduites à la fois discrètement, silencieusement, intérieurement et à distance, en s’immisçant dans le calcul de probabilité que fait chacun quant au fait d’être surpris ou non dans un acte délictueux, récompensé ou non pour telle ou telle bonne action commise.
On comprend alors l’importance de la surveillance dans ce nouveau pouvoir. Elle est destinée à influencer le calcul des probabilités de l’individu intéressé. Plus nous serons conformes à l’homme économique, plus nous nous croirons libres, mais plus nous devrons être surveillés. Tel est le grand message de Bentham. La sécurité est la condition du bonheur général. Le bonheur est le grand but, la surveillance qui conditionne la sécurité est le principal levier pour y parvenir.
Le principe du panoptique
C’est sur cette base et dans ce cadre que Bentham va découvrir un moyen de surveillance qu’il considère comme sa grande invention, le panoptique comme solution universelle au gouvernement de l’homme économique.
En 1786, il rédige une série de lettres où il expose un nouveau modèle d’institutions qui peuvent être aussi bien des hôpitaux, des écoles, des maisons de travail réservés aux indigents que des prisons. C’est d’ailleurs surtout comme modèle de prison que l’on se souviendra du modèle panoptique. Un peu plus tard, en 1791, Bentham propose à l’Assemblée nationale française un texte intitulé Panoptique, portant comme sous-titre, Mémoire sur un nouveau principe pour construire des maisons d’inspection, et nommément des maisons de force. Ce texte contient un projet de prison qui n’aboutira pas. Pour toute récompense, Bentham sera fait citoyen français [Bentham, 2003]. Cela ne l’empêchera pas de passer plus de vingt ans de sa vie à essayer de construire sur les bords de la Tamise sa prison idéale, sans y parvenir non plus. Mais l’essentiel n’est pas là. Il est dans l’idée. Toutes ces institutions panoptiques, et en particulier sa prison, reposent sur « une simple idée d’architecture » qui doit permettre de surveiller tous les prisonniers de la façon la plus économe possible. Un seul inspecteur pourra surveiller toute une prison, un seul surveillant pourra surveiller un grand nombre d’élèves ou de travailleurs dans une manufacture.
La prison panoptique se présente comme un bâtiment circulaire de six étages dans lequel les cellules grillagées comme dans une ménagerie sont ouvertes sur une cour intérieure. Au milieu de cet espace est érigée une tour centrale où se tiennent les surveillants ou inspecteurs qui, en tournant sur eux-mêmes, peuvent voir tout ce qui se passe dans les cellules. Ils sont eux-mêmes protégés par des jalousies, c’est-à-dire des volets à lames orientables au travers duquel on peut voir sans être vu. Le principe est d’une simplicité élémentaire : l’inspecteur peut tout voir sans être vu. Comme le dit Bentham dans ce petit texte : « Dans le panoptique, l’œil du maître est partout. » C’est là le point important. Voir sans être vu, c’est régner sur les esprits non pas en se montrant en train de regarder, mais plutôt en regardant en demeurant toujours caché. L’espace de visibilité ainsi créé n’est efficace que si le regard est lui-même masqué parce qu’ainsi le sujet observé a toujours en lui le sentiment d’être surveillé. L’effet du panoptique ne se produit qu’en jouant avec l’imagination, qu’en suscitant l’idée que l’on peut être à tout instant surveillé. L’inspection panoptique, dit-il, est un dispositif qui permet de mettre « des centaines d’hommes dans la dépendance d’un seul, en donnant à ce seul homme une sorte de présence universelle dans l’enceinte de son domaine ». Plus loin, il ajoute : « L’ensemble de cet édifice est comme une ruche dont chaque cellule est visible d’un point central. L’inspecteur invisible lui-même règne comme un esprit ; mais cet esprit peut au besoin donner immédiatement la preuve d’une présence réelle. » Cette « preuve », il peut la donner par un système de communication très sophistiqué pour l’époque :
« Des tubes de fer blanc correspondent depuis la tour d’inspection à chaque cellule, en sorte que l’inspecteur, sans aucun effort de voix, sans se déplacer, peut avertir les prisonniers, diriger leurs travaux, et leur faire sentir sa surveillance. »
Ce pouvoir de la surveillance appelle plusieurs remarques. Première remarque : pourquoi a-t-on besoin d’un tel système et pourquoi Bentham le présente-t-il comme une révolution dans l’ordre politique ? Cela tient chez lui à la conviction que la « sanction religieuse » ne suffit plus à conduire les sociétés, parce que l’idée que Dieu nous voit à chaque instant de notre vie et peut lire dans notre âme ne suffit pas à guider les conduites lorsque la croyance religieuse s’est affaiblie. La surveillance est désormais affaire des hommes eux-mêmes, elle doit être matérialisée dans les institutions tout en continuant de jouer sur les ressorts de l’imagination. Le maître invisible, celui dont l’œil voit tout, désormais c’est un inspecteur bien humain. Deuxième remarque : tout individu est calculateur, mais il est plus ou moins bon calculateur selon son éducation, les circonstances, le milieu. S’il se trouve placé dans une maison de redressement, s’il est enfermé avec les indigents ou encore s’il est dans un établissement scolaire, c’est qu’il ne sait pas se conduire par lui-même, ou qu’il n’a pas encore bien intégré dans son calcul le risque de la punition. Ce « délinquant » avéré ou potentiel doit être éduqué ou rééduqué. Le panoptique s’adresse donc de préférence à ces calculateurs déficients pour leur apprendre à compter à tout instant avec l’inspecteur invisible, dont le regard les oblige à comparer le bénéfice d’une action qui les tente et la peine qu’il pourrait encourir à l’accomplir. L’efficacité du principe du panoptique, on le comprend, tient au fait qu’il permet de s’assurer des conditions et des termes du calcul de probabilités que fait chacun lorsqu’il évalue les conséquences de ses actes. Il importe que le prisonnier ou l’écolier soit amené à croire qu’il est surveillé. Plus nous sommes étroitement surveillés mieux nous nous conduisons, tel est le ressort de l’idée panoptique inventée par Bentham. Cette idée sera reprise dans le 1984 d’Orwell dans le cadre d’une analyse d’un pouvoir totalitaire qui vise à s’assurer de l’obéissance complète de tous les individus.
À première vue, Orwell reprend à son compte le principe d’inspection et il le fait dans des termes et selon une logique très proches de ceux de Bentham. Il suffit de rappeler les passages qui décrivent la fonction de surveillance du télécran (telescreen). Le télécran est un capteur d’attitudes, de comportements, de propos, potentiellement anormaux et dangereux, qui risqueraient de traduire un « crime de pensée ». Orwell le décrit ainsi : « Il captait tous les sons émis par Winston au-dessus d’un chuchotement très bas. De plus, tant que Winston demeurait dans le champ de vision de la plaque de métal, il pouvait être vu aussi bien qu’entendu. Naturellement, il n’y avait pas moyen de savoir si, à un moment donné, on était surveillé. Combien de fois, et suivant quel plan, la Police de la Pensée se branchait-elle sur une ligne individuelle quelconque, personne ne pouvait le savoir. On pouvait même imaginer qu’elle surveillait tout le monde, constamment. Mais de toute façon, elle pouvait mettre une prise sur votre ligne chaque fois qu’elle le désirait. On devait vivre, on vivait, car l’habitude devient instincts, en admettant que tout son émis était entendu et que, sauf dans l’obscurité, tout mouvement était perçu » [Orwell, 1967]. Dans un autre passage, on voit encore mieux à l’œuvre le principe d’inspection : « De sa naissance à sa mort, un membre du parti vit sous l’œil de la Police de la Pensée. Même quand il est seul, il ne peut jamais être certain d’être réellement seul. Où qu’il se trouve, endormi ou éveillé, au travail ou au repos, au bain ou au lit, il peut être inspecté sans avertissement et sans savoir qu’on l’inspecte » [ibid., p. 306].
Toutefois, faire de Bentham un promoteur des systèmes totalitaires serait oublier que le panoptique est inséparable chez lui du libéralisme en matière économique, et, chose moins connue, d’une réflexion très poussée sur la démocratie moderne. Ce serait une erreur de prendre Bentham pour un apprenti despote ou pour un apologiste de la tyrannie. C’est, au contraire, un grand démocrate, qui a certes une conception de la démocratie un peu spéciale, comme nous allons le voir. Bentham fait partie de cet ensemble de réformateurs qui, à la fin du XVIIIe siècle, veulent substituer aux peines cruelles et disproportionnées un mode de punition fondé sur l’équilibre quantitatif entre les maux provoqués et les peines encourues, et qui, plus généralement, souhaite mettre en œuvre un système de contrôle de la population fondé sur la prévention et la dissuasion. Il ne néglige aucunement, bien au contraire, les dangers du despotisme.
Le panoptisme et la démocratie libérale
On vient de voir que le panoptique est un principe particulièrement bien adapté pour réaliser les buts de certaines institutions d’enfermement, l’hôpital, l’école, la caserne, la manufacture, dans lesquelles on cherche à s’assurer le plus étroitement du comportement des gens par un dispositif peu coûteux et aux effets majorés. Mais Bentham a une conception plus large de la surveillance, que l’on peut appeler le panoptisme, et qui peut se définir comme une doctrine sociale et politique propre aux nouvelles sociétés capitalistes, lesquelles supposent, pour leur régulation normative, que la libre circulation et le libre échange soient accompagnés de dispositifs de surveillance de tous par tous. Le pouvoir panoptique est un principe de transparence générale. Chacun doit être vu par tous, chacun doit être sous la surveillance d’autrui. Il en va également ainsi dans l’ordre politique. Les détenteurs du pouvoir doivent être surveillés par le peuple. Si chacun doit être considéré comme un « délinquant potentiel », il doit en aller encore plus ainsi de ceux qui prétendent gouverner la société pour notre bonheur puisqu’ils ont à leur disposition les leviers pour faire beaucoup de mal à la population ou à certaines fractions. Tout l’art politique va consister à mettre sous surveillance les députés, les fonctionnaires, les ministres. À la fin de sa vie, Bentham établira ainsi un vaste plan de fondation d’un nouvel État, qui comprendra des ministères bâtis sur le modèle panoptique, mais de façon inversée. Au centre de bâtiments circulaires, les fonctionnaires et les ministres se tiendront et travailleront dans une sorte de grand hall, tandis que le public sera installé dans des loges disposées tout autour afin que tout le monde puisse voir ce que font et ce que disent les administrateurs et les responsables politiques. Il accorde surtout un rôle éminent à la surveillance de tous par tous, à l’efficacité de la norme sociale si elle est étayée par des moyens d’identification, de transparence, de surveillance. En bon libéral, Bentham voudrait en effet éviter que la dépense publique et l’impôt ne soient trop élevés. La population doit donc se surveiller elle-même pour que l’intérêt de chacun corresponde à l’intérêt collectif. Bentham donne un poids déterminant à ce qu’il appelle le « tribunal de l’opinion publique ». Chacun doit être observateur et juge des autres, exercer ainsi un contrôle permanent sur les agissements d’autrui. C’est cette « sanction sociale » qui a ordinairement le plus d’influence sur autrui. Est-ce à dire que le pouvoir ne peut rien sur cette sanction sociale ? Au contraire, le gouvernement peut favoriser cette surveillance mutuelle générale en établissant des normes et des critères (dans le domaine commercial par des standards de qualité, ou des « certificats d’authenticité » par exemple), ou encore par la production et la diffusion d’informations sur les individus qui seront accessibles à tous. Plus généralement, il peut contribuer à la fixation des normes sociales et renforcer la sécurisation des interactions entre les individus. L’un des projets les plus intéressants de Bentham, et, par certains côtés, l’un des plus actuels, consiste à faciliter les moyens d’identifier et de retrouver les individus. Selon Bentham, il faudrait pouvoir connaître à tout instant l’identité des hommes pour qu’il n’y ait jamais de « fraude » sur l’individu, pour que l’on sache à qui l’on a vraiment affaire. Il faudrait en somme inventer pour la connaissance des hommes l’équivalent du « certificat d’authenticité » qu’il préconise pour les produits : « La plupart des délits ne se commettent que par la grande espérance qu’ont les délinquants de rester inconnus. Tout ce qui augmente la facilité de reconnaître les hommes et de les retrouver ajoute à la sûreté générale » [Bentham, 1829, p. 215]. C’est l’identité nominative même des hommes qu’il faut pouvoir connaître selon le plus haut degré de certitude. Ainsi, une simplification des noms propres s’impose comme un besoin nouveau de sociétés urbaines et nombreuses qui facilitent la fraude en relâchant les liens de voisinage : « Il est fâcheux que les noms propres des individus soient sur un pied si irrégulier. Ces distinctions inventées dans l’enfance des sociétés pour subvenir aux besoins d’un hameau, ne remplissent qu’imparfaitement leur objet dans une grande nation. » La « confusion nominale » qui permet la dissimulation, l’erreur judiciaire et le crime. La réforme des noms propres doit répondre à un souci d’identification immédiate des individus selon le principe « un nom, une personne » : « On pourrait procéder à une nomenclature nouvelle de manière que dans toute une nation chaque individu aurait un nom propre qui ne serait porté que par lui seul » [ibid., p. 215]. Mais il n’est pas encore assez d’être doté d’un nom unique. Il faudrait que ce dernier soit lisible à tout instant et par quiconque. D’où l’idée de tatouer ce nom propre sur le bras ou sur le poignet à la manière des marins anglais qui veulent que leur cadavre puisse être reconnu en cas de naufrage : « S’il était possible que cette pratique devînt universelle, ce serait un nouveau ressort pour la morale, une nouvelle force pour les lois, une précaution presque infaillible contre une multitude de délits, surtout contre toute espèce de fraude, où l’on a besoin pour réussir d’un certain degré de confiance. Qui êtes-vous ? À qui ai-je affaire ? La réponse à cette question ne serait plus susceptible de prévarication » [ibid., p. 216]. On dira, prévient Bentham, qu’une telle mesure paraît attentatoire à la liberté. Point du tout ; c’est même le contraire. S’assurer d’une personne pousse, en cas d’ambiguïté et de doute, à exagérer les contrôles et les vérifications. C’est par là autant de risques d’abus. Pour préserver les libertés, pour éviter les contrôles permanents, les soupçons, « la police ne doit pas être minutieuse et inquiète au point d’exposer les sujets à se trouver en faute ou à être vexés en leur imposant des règles difficiles et nombreuses » [ibid., p. 215]. Le tatouage nominal, « par son énergie même, deviendrait favorable à la liberté personnelle en permettant à la procédure de se relâcher de sa rigueur. L’emprisonnement, qui n’a pour objet que de s’assurer des individus, deviendrait plus rare quand on les tiendrait pour ainsi dire par une chaîne invisible » [ibid., p. 216]. Ce thème de la « chaîne invisible », source de liberté personnelle accrue selon Bentham, est essentiel, il résume à lui seul ce qui est au cœur de la pensée politique de Bentham, tramée par les rapports étroits qu’elle ne cesse d’établir entre la sûreté garantie par l’armature des lois, la visibilité des actes et des individus assurée par des dispositifs de contrôle social et le degré de certitude obtenu quant aux résultats de l’action, aux agissements d’autrui, à l’environnement en général dans lequel se produisent la décision et l’action.
On risquerait évidemment de trop vite identifier cette « chaîne invisible » à l’œuvre d’un État policier désireux de disposer à tout instant de chaque sujet. C’est ce type d’anticipation que l’on trouve par exemple chez Georges Bernanos. Ce dernier a reformulé à sa manière, et dans une perspective critique, ce fantasme de la marque identificatoire imprimée sur le corps des individus dans son superbe essai La France contre les robots (1944) : « Le jour n’est pas loin peut-être où il nous semblera aussi naturel de laisser notre clef dans la serrure, afin que la police puisse entrer chez nous nuit et jour, que d’ouvrir notre portefeuille à toute réquisition. Et lorsque l’État jugera plus pratique, afin d’épargner le temps de ses innombrables contrôleurs, de nous imposer une marque extérieure, pourquoi hésiterions-nous à nous laisser marquer au fer, à la joue ou à la fesse, comme le bétail ? L’épuration des Mal-Pensants, si chère aux régimes totalitaires, en serait grandement facilitée. »
Ce n’est pas du tout ce que Bentham avait en vue. Sans doute, le gouvernement joue-t-il un rôle décisif en manœuvrant la sanction morale de l’opinion publique et en développant toutes les méthodes possibles de publicité et de transparence, dont, en premier lieu, la liberté de la presse et d’expression. Mais le gouvernement libéral ne fait pas tout par lui-même et n’entend surtout pas tout faire. Il distribue le plus largement possible les moyens de contrôle des individus sur les autres. Les instruments que nous pensons être ceux de nos libertés, les journaux, la vie politique dans les assemblées, les élections, sont considérés par Bentham comme des moyens nouveaux de surveillance des individus les uns par les autres. Le tatouage n’est pas la marque imprimée par le pasteur sur les membres de son troupeau domestiqué, c’est le renseignement identificatoire dont nous avons besoin dans nos relations les plus quotidiennes. En réalité, le type de société qu’anticipe de manière très remarquable Bentham et dont il cherche à penser l’architecture et la technologie est une société du contrôle mutuel généralisé dont l’effet est de faire que les intérêts individuels s’intègrent au mieux dans une grande machine sociale tournée vers la production efficace de ce qui va rendre les gens heureux.
On voit par là le lien étroit entre surveillance, transparence, identification, sécurité et liberté. Agir en liberté, c’est agir en sécurité. Nous ne sommes en sécurité que si nous pensons que les autres sont limités dans leur capacité de nuisance par la crainte des punitions et donc par la probabilité de payer cher les délits et les crimes. On agit d’autant plus librement que l’on sait que les gens potentiellement dangereux sont sous surveillance et sous contrôle. Plus on veut être libre, plus on veut être en sécurité, plus on doit être surveillé, plus on doit demander de la surveillance et du contrôle. Il est donc vain de chercher dans le panoptique l’image anticipée de la seule société totalitaire, il n’est que l’un des aspects, mais non des moindres, de la société de marché. Il est vrai que les libéraux, loin de la froide lucidité de Bentham, n’aiment pas s’en vanter.
L’essor de la société panoptique
Ces considérations ne sont pas sans nous éclairer sur certaines tendances en cours dans nos sociétés, qui permettent de les qualifier de « sociétés panoptiques ». Parmi ces tendances, l’une des plus significatives est l’expansion continue des dispositifs de vidéosurveillance.
La société de surveillance se met en place au pays de Bentham
La vidéosurveillance connaît un vrai boom mondial mais tous les pays ne sont pas parvenus au même point de son développement 2.
2 Cette partie s’appuie sur l’enquête de Claude-Marie Vadrot [2007].
L’Angleterre fait figure de pays pionnier. On y compterait déjà 4,2 millions de caméras, soit une caméra pour quatorze personnes, contre « seulement » 300 000 à 400 000 en France, d’après le ministère français de l’Intérieur. Les caméras de vidéosurveillance y sont partout : dans la rue, sur les routes, dans les transports en commun, dans les stades, dans les magasins, dans les entreprises et dans les écoles. À Londres, il y aurait plus de 500 000 caméras, dont une moitié est contrôlée en circuit fermé par Scotland Yard et les administrations et l’autre moitié gérée par le secteur privé (banques, supermarchés, hôtels, etc.). Dans les seuls couloirs du métro londonien, il y a 6 000 caméras. Un londonien du centre-ville est filmé à son insu plus de 300 fois par jour. Ces caméras sont un aspect d’une surveillance plus globale.
Dans un rapport paru en 2006, la Commission britannique pour l’information, composée d’universitaires indépendants, affirmait que la société britannique était devenue « une société sous surveillance ». Par toute une série de dispositifs, expliquaient ces experts, les Britanniques sont épiés en permanence dans leurs déplacements, leurs achats, leurs coups de téléphone, leurs usages de la télévision ou d’Internet.
Les techniques proposées par des entreprises britanniques, par exemple les « caméras parlantes », dessinent des perspectives intéressantes sur l’usage qu’on peut en faire. Dans une petite ville appelée Middlesborough, le maire, un ancien policier, a fait installer cent-soixante caméras qui s’adressent directement à ceux qui n’ont pas une attitude conforme, par exemple quand ils jettent un papier par terre, traversent la rue alors que le feu est encore au vert ou négligent de faire traverser un aveugle. Depuis, une vingtaine de villes ont installé un système de caméras parlantes du même type. Dans certains cas, on a utilisé des voix d’enfants préenregistrés, procédé approuvé par le ministre de l’Intérieur anglais qui a fait à ce propos un commentaire fort intéressant : « Le gouvernement encourage les enfants à envoyer un message clair aux adultes : si vous n’agissez pas correctement, vous serez confrontés à la honte d’être dénoncés publiquement. » C’est très exactement le ressort de la « sanction sociale » telle que l’avait définie Bentham deux siècles plus tôt. En Grande-Bretagne, la vidéosurveillance est à la fois publique et privée. Elle est le fait des autorités policières et des autorités municipales qui, depuis une régie centrale, peuvent surveiller les passants dans une ville. Mais des sociétés privées proposent maintenant des abonnements à des prix modiques aux particuliers pour accéder aux films et ainsi observer les allées et venues de leurs voisins du quartier.
Dans une autre ville, à Ealing, les caméras enregistrent ce que les gens jettent dans les poubelles translucides, ce qui rend plus efficace le tri des déchets mais peut permettre aussi de connaître les habitudes de consommation des familles. De façon plus générale, les caméras installées en Grande-Bretagne sont de plus en plus intelligentes. Elles sont susceptibles d’opérer des rotations complètes, elles ont des zooms très puissants, elles sont surtout connectées à des logiciels de reconnaissance qui permettent de sélectionner les « suspects » qu’il faut particulièrement « suivre » visuellement, et ceci grâce au codage numérique de leur démarche, de leur faciès, de leur tenue vestimentaire. Les caméras ne filment plus tout le monde indifféremment, elles discriminent la population grâce au profilage numérique des « suspects » à surveiller. C’est par le moyen d’un tel profilage qu’avait été repéré le jeune brésilien abattu par Scotland Yard en juillet 2005, parce qu’il était un peu trop basané et portait une parka un peu trop épaisse pour la saison. En Angleterre, la vidéosurveillance, jusqu’à peu, n’a pas fait l’objet de vrai débat. L’arrestation rapide des poseurs de bombe à Londres en juillet 2005 grâce aux caméras a empêché que la question soit posée de leurs implications sur les libertés ou de leur efficacité en matière de délinquance. Ce n’est plus vraiment le cas. Aujourd’hui, aussi bien dans la police qu’à la Chambre des Lords, la réflexion est en cours 3.
3 On peut se reporter au rapport du Surveillance Studies Network [2006].
La Chine et la France rattrapent leur retard
Si l’Angleterre est le pays phare, le phénomène se répand partout. Certains pays ont accéléré leur équipement. C’est le cas de la Chine et de la France. Les autorités chinoises ont massivement acheté des équipements très sophistiqués aux compagnies américaines et européennes pour parer à l’éventualité d’un attentat lors des Jeux olympiques de Pékin en août 2008, de l’Exposition universelle à Shanghaï ou des Jeux d’Asie à Guangzhou en 2010. D’après leur déclaration, elles ont installé 400 000 caméras dans la capitale chinoise, soit une caméra pour dix-huit habitants. Il ne semble pas qu’elles aient démonté à la fin des Jeux ces installations qui peuvent sans doute avoir d’autres usages. D’autres grandes villes s’équipent avec des programmes ambitieux de 300 000 à 500 000 caméras, comparables à l’équipement de Londres. Au total, ce sont presque toutes les villes chinoises qui seront équipées avec une concentration particulière sur les sites touristiques, les places, les cybercafés et autres endroits sensibles du point de vue du pouvoir. Les spécificités de la vidéosurveillance chinoise sont intéressantes. D’une part, les caméras achetées aux firmes américaines et européennes sont très sophistiquées, dotées d’une technologie intelligente de vidéosurveillance ; d’autre part, le gouvernement chinois privilégie une technologie centralisée de type totalitaire.
On comprend pourquoi au regard des milliers d’émeutes auxquelles font face les pouvoirs locaux, et pas seulement au Tibet ou dans les provinces ouïgours. Les entreprises américaines (Honeywell et United Technologies) ont développé des systèmes d’interconnexion en circuit fermé de toutes les caméras privées et publiques de nombreuses villes pour répondre à la demande du gouvernement qui veut contrôler par lui-même toutes les images. La France est sans doute encore très en retard par rapport à l’Angleterre ou la Chine, mais le gouvernement compte bien le combler. C’est à Levallois-Perret, dans la proche banlieue parisienne, que le maire Patrick Balkany a le premier fait installer des caméras contrôlées par la police municipale. Comme l’un des effets de cette vidéosurveillance est souvent de déplacer la délinquance par un « effet de plumeau », Courbevoie ou Asnières, des villes voisines, se sont dotées du même système de caméras pivotantes sur 360 degrés. À Paris intra muros, les installations de vidéosurveillance avancent vite. La ville de Paris, avec l’aide du gouvernement, va s’équiper de 1 225 caméras à raison de 60 en moyenne par arrondissement. Il s’agit là d’une politique nationale prioritaire, comme l’affirmait François Fillon en octobre 2009. Le gouvernement veut étendre la vidéosurveillance dans toutes les villes de France [Mandraud, 2009], avec 60 000 caméras installées dans les rues de France dans les trois prochaines années, contre un parc global de 20 000 actuellement, en étendant le dispositif à d’autres sites que la voie publique (parties communes des habitations, transports, commerce). Entre 2006 et 2009, la progression a été considérable. Le nombre de villes vidéosurveillées a doublé, et le mouvement semble s’accélérer. Les partenariats avec le secteur privé se multiplient, le gouvernement et les médias vont partout répétant que cette multiplication des caméras a fait baisser la délinquance.
Ce projet gouvernemental est plébiscité par l’opinion publique selon une récente enquête du CSA. À la question : « Le ministère de l’Intérieur envisage de tripler les capacités de vidéosurveillance sur le territoire notamment grâce à l’interconnexion des dispositifs de surveillance de la RATP, de la SNCF, des collectivités et des grands magasins. Vous personnellement, êtes-vous tout à fait favorable, plutôt favorable, plutôt pas favorable ou pas favorable du tout à ce projet ? » L’ensemble de l’échantillon interrogé était favorable à 73 %, avec certes des variations dues aux sensibilités politiques (sympathisants PS : 56 % ; sympathisants Modem : 63 % ; sympathisants UMP : 95 %). Le consensus politique sur ce point entre la gauche et la droite laisse augurer pour les prochaines années un développement du phénomène, et ceci en dépit d’un coût assez élevé pour les finances locales, même si l’État subventionne une partie de l’installation.
Le panoptisme numérique
L’enjeu économique de ce déploiement de la « vidéoprotection », selon l’expression officielle, est important, comme l’indiquent les chiffres avancés par l’atlas 2009 de « en toute sécurité » : « Au cours des dix dernières années, les ventes des entreprises de sécurité ont progressé de 62,8 %, contre 43 % pour la richesse nationale, soit 1,5 fois plus. Les chiffres d’affaires de la vidéosurveillance ou de la télésurveillance résidentielle ont quasiment doublé ces dix dernières années. Ces dépenses supplémentaires n’ont cependant guère eu d’impact sur la délinquance globale, comme le montre la hausse récente du nombre de cambriolages… » Au-delà de cette croissance fulgurante, la performance des matériels a considérablement augmenté. Les caméras sont devenues plus « intelligentes », comme nous le notions plus haut. Les analyseurs morphobiométriques dont elles sont équipées permettent de repérer les « comportements anormaux », d’observer les mouvements de foule, de détecter les incidents, de cibler les tenues vestimentaires ou les démarches suspectes. Les caméras sont de plus en plus branchées sur des réseaux interconnectés, privés ou publics, qui permettent un suivi continu des personnes et préviennent les intrusions dans des zones interdites ou « sensibles ». La surveillance est en voie de « démocratisation » par la multiplication des points de réception de l’image. La société britannique Internet Eyes a ainsi inventé un procédé qui permet de lever l’un des obstacles à l’extension de la vidéosurveillance, à savoir le coût du personnel chargé de regarder les écrans de télévision. Chaque internaute est susceptible de devenir un surveillant d’autrui en suivant sur son ordinateur personnel et de n’importe quel point du globe des caméras installées dans un commerce, un immeuble ou une rue et donner l’alerte en cas de comportements suspects. Il peut gagner de l’argent – jusqu’à 1 000 livres – s’il empêche un certain nombre de délits. Moyen parfait pour les chômeurs ou les retraités qui veulent arrondir leur fin de mois. Cette invention où tout le monde peut être tour à tour surveillant et surveillé aurait certainement été applaudi par Bentham car ce dispositif ingénieux a toutes les qualités d’une surveillance complète et ceci grâce à Internet qui peut remplacer aisément l’inspecteur invisible du panoptique.
Internet permet le décentrement de la surveillance par dissémination des points d’observation, ce qui transforme la société en un espace ouvert à l’observation permanente et mutuelle. Ce n’est là qu’un aspect de la numérisation de la surveillance. L’autre aspect joue sur la continuité dans le temps de la surveillance, qui devient « traçabilité » des comportements des individus grâce à des instruments qui permettent de suivre des trajectoires à partir des traces laissées sur leur passage dans tous les lieux réels et virtuels numérisés. L’une des grandes nouveautés qui démultiplie les possibilités de surveillance tient au fait que les individus sont maintenant « traçables » presque intégralement, grâce aux cartes bancaires, aux cartes de transport, aux cartes de fidélité, aux téléphones portables qui laissent des traces durables de nos actes, de nos relations et de nos déplacements.
Dans la grande distribution, en France, il existe cent millions de cartes de fidélité en circulation. Pour les obtenir, les clients ont dû donner déjà beaucoup d’informations les concernant. À chaque fois que le consommateur passe en caisse, il transmet des renseignements sur ce qu’il achète à l’ordinateur du supermarché ou du grand magasin. Il en va de même pour les cartes bancaires. On peut de cette manière « profiler » de façon très précise un individu. Ces informations alimentent des fichiers qui sont revendus à d’autres entreprises et permettent de cibler des segments de clientèle pour les stratégies marketing des entreprises ou les stratégies politiques des partis. Le directeur général d’Auchan confiait ainsi, avec quelque naïveté : « Nos clients ont une relation de confiance avec nous. Nous connaissons pour chacun leur profil et leur mode de consommation, on va pouvoir leur faire des offres ciblées. »
La grande révolution qui se dessine est celle de « l’étiquette intelligente » (RFID : Radio frequency identification). Le produit acheté est doté d’une puce qui s’active au passage d’une caisse automatisée. La puce n’est pas tuée au passage en caisse, de sorte qu’à terme tout ce que l’on a chez soi pourrait être détecté à distance. La miniaturisation et la réduction des coûts de ces « puces » laissent imaginer une possible généralisation de ces techniques. Ce qui est vrai des achats dans les magasins l’est encore plus dans le commerce virtuel où toutes nos demandes ou recherches sont intégrées et enregistrées sur les sites visités. Ce qui permet aux entreprises de pratiquer une sollicitation de produits ciblés. Chacun peut en faire l’expérience sur Amazon.com ou sur d’autres sites commerciaux. Internet est un moyen d’accumulation de savoirs sur le profil personnel des internautes. Grâce à l’adresse IP de chaque ordinateur, tous les actes de consultation sont enregistrés et conservés par les serveurs ou les moteurs de recherche au moins pendant un an. Mais on sait également que la consultation des sites ou le téléchargement de logiciels gratuits sont l’occasion de « récupérer » des cookies et autres « mouchards virtuels » qui vont alimenter des bases de données commerciales.
Ce qui vaut pour le « surf » sur Internet est vrai également pour nos déplacements réels. Il en va ainsi des cartes prépayées utilisées pour les passages aux péages des autoroutes (cartes Liber-T), c’est le cas aussi, dans la région parisienne, des pass Navigo qui permettent de savoir qui est entré dans le métro ou dans le bus, et à quelle heure. Au Japon, ce genre de pass est déjà intégré à la carte Sim ou à la carte bancaire. Ce qui va sans doute bientôt arriver en France « pour le meilleur confort du passager ». De la même façon, les GPS permettent une localisation de tous les véhicules à tout instant, ce qui favorise le contrôle des salariés itinérants (chauffeurs routiers ou commerciaux). Certaines compagnies d’assurance en Angleterre ont eu l’idée de poser ces balises sur les voitures des assurés pour fixer le montant des cotisations en fonction des routes empruntées et des distances parcourues. C’est également un moyen de savoir où se trouve son enfant puisque les parents n’ont qu’à l’équiper d’un boîtier qu’il portera sur lui pour connaître le lieu où il se trouve à quinze mètres près.
La technologie des puces permet des choses étonnantes, par exemple l’injection dans le bras d’une puce qui fonctionne comme l’étiquette intelligente sur les produits et peut contenir d’innombrables informations sur la personne. Il suffirait d’ailleurs qu’elle ne contienne que le numéro d’identification de la sécurité sociale pour conduire à un fichier central donnant accès à des informations confidentielles. Certains médecins proposent qu’on injecte cette puce dans le bras des malades chroniques. Ce moyen peut avoir d’autres usages, plus directement politiques. Il est d’ores et déjà utilisé pour suivre certains suspects aux États-Unis, comme, par exemple, certains individus relâchés du célèbre camp de Guantanamo. La méthode est beaucoup plus perfectionnée que ce que pouvait imaginer un Bentham en son temps puisqu’il s’agit d’une carte d’identité incorporée, sous-cutanée, détectable à distance. C’est en somme un « tatouage intelligent », beaucoup plus perfectionné que le bracelet électronique des condamnés remis en liberté sous contrôle judiciaire.
On n’en est sans doute pas encore là en France, mais le projet INES (identité nationale électronique sécurisée) commence à lui ressembler : la carte d’identité à puce contient toutes sortes d’informations sur son détenteur et qui peuvent être lues à distance, comme la carte Navigo. On peut ainsi y enregistrer toutes les infractions commises par un individu et toutes les données de reconnaissance biométrique (empreintes digitales, forme de la main, iris de l’œil, etc.). Ce dispositif existe déjà en Malaisie, un pays fort peu démocratique au demeurant. Le risque est évident : la carte biométrique contient l’intégralité de ce que l’on peut savoir sur un individu.
Le contrôle informatique par badge dans les entreprises qui permet d’enregistrer dans un ordinateur central tous les faits et gestes d’un salarié durant son travail est du même ordre. Certaines écoles en France ont déjà expérimenté un tel dispositif, ce qui permet à la direction de détecter leur présence en classe, leurs heures d’entrée et de sortie, leurs déplacements dans l’établissement, les heures de passage à la cantine, etc. Ce contrôle permanent et total des élèves est censé rassurer les parents 4. La carte vitale pourra à l’avenir contenir tout le dossier médical de l’individu depuis sa naissance, ce qui est présenté comme un moyen efficace de rationalisation des dépenses de santé. Comment conserver le secret médical avec l’informatisation des prescriptions des médecins et la circulation des dossiers médicaux personnels entre bases de données ?
4 On sait qu’ont déjà été posées des bornes biométriques à l’entrée de certains lycées ou de certaines cantines scolaires.
On sait que les jeunes sont de grands utilisateurs de portables et d’ordinateurs, ce qui permet d’accumuler sur eux aujourd’hui une masse d’informations sous des prétextes les plus divers.
Le fichage et le stockage des informations accumulées par les entreprises commerciales et les réseaux sociaux inquiètent légitimement. Les données recueillies par les services scolaires et sociaux sur les enfants et les adolescents devraient faire également l’objet de questionnement. Dans le domaine scolaire, les principaux et les proviseurs sont, par exemple, tenus de signaler les violences et incivilités au ministère de l’Éducation nationale, ce qui permet à ce dernier d’établir des statistiques sur les établissements plus ou moins « sensibles ». Les données stockées ne s’arrêtent pas aux faits de violence et d’incivilité. Elles concernent l’absentéisme scolaire et les résultats. On peut là aussi s’interroger sur leur conservation et leur utilisation. Y aura-t-il un traitement de toutes ces informations collectées sur les élèves pour établir des « profils » scolaires ou psychologiques ? Y aura-t-il une étanchéité complète entre ces données sensibles sur le développement de l’enfant et du jeune et les banques de données commerciales (en particulier dans le domaine éducatif et para-éducatif) qui peuvent être particulièrement intéressées pour les stratégies de ciblage de leur public ? Ces questions se posent avec d’autant plus d’acuité que, en 2004, le ministère de l’Éducation nationale a ordonné la mise en place dans chaque école d’un fichier des élèves de maternelle et d’élèves du primaire dans lequel figureront un dossier médical, un profil psychologique, les compétences des élèves, leur situation familiale, leurs absences, leurs habitudes alimentaires et tous leurs résultats scolaires. Cette base de données sur les élèves devra être centralisée en 2009. Un tiers des écoles a déjà fait le travail, à l’insu de parents qui ne savent généralement pas que les renseignements qu’ils donnent lors de l’inscription de leurs enfants vont servir à alimenter cette base. Ce fichier suivra les enfants dans le secondaire et pourra servir pour leur orientation. Ce fichier, depuis le 15 février 2008, est rendu accessible aux élus locaux et en particulier aux maires au nom de la « prévention de la délinquance ». Ce qui, là encore, peut donner lieu à des détournements graves. Plus généralement, il y a une tendance à vouloir chercher le plus tôt possible les « graines » de la déviance éventuelle et à voir en tout enfant un « délinquant potentiel » qui doit être suivi médicalement et administrativement. Il suffit d’évoquer le choc qu’a représenté le rapport de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) de 2006 qui recommandait l’enregistrement administratif informatisé des comportements des enfants de moins de trois ans qui manifesteraient des signes de déviance annonciateurs de violence et d’incivilité plus tard.
La nouvelle société panoptique
Pour conclure, on peut reprendre ici les définitions des analyses britanniques sur la « société de surveillance » tirées du rapport de 2006 du Surveillance Studies Network. Les chercheurs britanniques définissent la société de surveillance comme une société dont l’organisation et la structure reposent sur l’utilisation de techniques de surveillance. Être sous surveillance signifie que les données relatives à nos déplacements et activités personnels sont enregistrées par des technologies pour le compte des organisations et des gouvernements qui structurent notre société. Ces informations sont ensuite triées, passées au crible et classées, pour servir de base à des décisions qui affectent notre existence. Ces décisions touchent au droit et l’accès aux prestations sociales, au travail, aux produits, aux services et à la justice pénale ainsi qu’à la santé, au bien-être et à nos mouvements dans les lieux publics et privés. Le rêve de Bentham est-il en train de se réaliser dans son propre pays ? La société de surveillance la plus accomplie serait une société enfin sûre, dans laquelle chacun pourrait enfin vivre en toute tranquillité sous l’œil protecteur des gardiens de l’ordre public. Surveiller, c’est prévenir les dangers, réduire les risques, arrêter les bras criminels, c’est aussi faire en sorte que les sujets agissent droit du seul fait d’être sous le regard virtuel d’autrui, et que toutes les traces qu’il laisse derrière lui sont enregistrées, collectées, interconnectées et transférées sur des fichiers ou bases de données. Dans cette société utopique, seraient complètement bannies la dangerosité sociale, la menace du crime organisé, la menace terroriste, l’omniprésence de la délinquance.
Cette « société de surveillance » est-elle si nouvelle ? La surveillance dans les sociétés anciennes était liée aux liens de parenté et de voisinage, aux relations d’interconnaissance. Elle était permanente, diffuse, englobante mais ne relevait pas de systèmes formels et de dispositifs techniques. Elle était informelle, non organisée, non rationalisée, elle était immanente aux rapports sociaux et obéissait à des normes collectives. La surveillance aujourd’hui se caractérise par sa technicité et par la spécialisation des agents et des services qui s’y consacrent. Elle est rationalisée dans des systèmes techniques et soumise à des objectifs d’ordre social, économique, juridique, politique. Ce qui est nouveau, c’est sans doute la confiance que l’on porte aux techniques de surveillance et de renseignement en tout genre pour éliminer les individus dangereux, tous ceux qui à un titre ou à un autre nous font peur. Mais ce n’est pas seulement le fait d’être surveillés à l’instant t qui compte, c’est le fait d’être dans la mémoire informatique, que toutes nos traces soient enregistrées et conservées, qu’elles puissent être utilisées de façon diverse et inattendue.
Ces quelques tendances récentes invitent à modifier les analyses de Bentham, lesquelles dépendaient des techniques de son époque. Il ne suffit plus de pouvoir identifier la personne, d’orienter sa conduite par la supposition d’une surveillance constante, de s’ingérer indirectement dans ses calculs. Bentham ne pouvait encore imaginer l’une des grandes révolutions actuelles dans la surveillance, celle de la « traçabilité » des individus au cours de leur vie. L’utopie du contrôle total de l’individu, tel que l’imaginaire totalitaire nous le présente, revient avec la prétention techniciste que l’on pourrait prévenir tout délit et tout crime à partir des « traces » laissées par l’individu et dûment enregistrées. En d’autres termes, la potentialité de la délinquance à partir des traces enregistrées et croisées permettrait de neutraliser à l’avance les individus susceptibles d’être dangereux en leur imposant une mise à l’écart et une surveillance personnalisée. L’hypothèse qui sous-tend cette démarche de prévention précoce de toute dangerosité est que tout ce qui a été commis par un individu dès sa prime enfance est une bonne prévision de ce qu’il est capable de faire plus tard. Il faut faire en sorte qu’en enregistrant tout, on puisse prévoir et prévenir le comportement déviant. Il s’agit moins de punir que de prévenir, ce qui déplace l’objet de la surveillance. Il n’est plus suffisant d’arrêter le délinquant et pas suffisant non plus de dissuader l’acte criminel par la présence du regard, il s’agit de faire en sorte que l’avenir étant connu par la probabilité de la répétition de comportements et d’actes ayant déjà eu lieu, on puisse repérer le plus tôt possible le délinquant probable et le soumettre bien à l’avance à un traitement qui le normalisera.
Cette logique de la dangerosité permet, pour ceux qui en sont les promoteurs, de cibler beaucoup mieux la surveillance et d’accroître sa performance. D’où l’impératif d’établir le plus tôt possible des méthodes d’observation et de mémorisation des comportements des enfants et des jeunes. Tel est aussi le principe de la surveillance automatisée d’Internet grâce à des « agents intelligents » qui détectent sur les sites, les réseaux sociaux, les forums et les ordinateurs personnels tout ce qui pourrait relever de comportements anormaux et suspects 5.
5 C’est le grand projet actuellement financé par l’Union européenne, appelé Projet de police Indect. Voir Baquiast et Jacquemin [2009] : « Le projet européen Indect vise à réaliser une détection automatique des menaces avérées et comportements anormaux ou potentiellement dangereux se manifestant au sein des sites web, des forums de discussion, des serveurs de données, des échanges “peer to peer” ou même des PC individuels. Dans ce but, des “agents informatiques” ou programmes spécialisés seront chargés d’explorer les échanges et de signaler les risques, à travers des plates-formes d’échanges et de mise en mémoire de données personnelles ou non. Des moteurs de recherche adéquats seront développés. Les personnels de police des divers pays européens devront apprendre à coopérer en utilisant les outils développés par le projet afin d’obtenir une culture commune dans la prévention et la répression des activités criminelles. »
La fiction qui fait le plus écho à cette logique de prévention de la dangerosité est la nouvelle de Philip K. Dick, Minority Report, portée au cinéma en 2002 par Steven Spielberg. L’argument de la nouvelle et du film est simple : par l’intermédiaire de créatures un peu hybrides, les « précogs », il est possible de connaître à l’avance les crimes qui vont être commis. Le service de la police appelé Précrime entre en crise lorsque l’un des responsables du service est détecté comme étant sur le point de commettre lui-même un crime. La précognition abolit le crime sauf lorsque le responsable de la police est lui-même « préconnu » et qu’il peut donc échapper aux brigades chargées de l’arrêter.
Cette nouvelle de Dick introduit à la nouvelle société panoptique. Le nouvel idéal sécuritaire qui l’anime, celui d’un espace social complètement sécurisé, ne se satisfait plus de l’impératif de la transparence qui était encore, à l’époque du libéralisme classique, celui de Bentham. Désormais, l’éradication du crime et plus généralement la normalisation des comportements pourraient être obtenues, selon l’utopie de l’âge néolibéral, par des techniques sophistiquées de « précognition », c’est-à-dire de prévention intégrale grâce aux capacités prédictives des outils informatiques. Ce lien entre traçabilité, anormalité, dangerosité remet en question évidemment l’un de nos fondements de l’État de droit, à savoir la présomption d’innocence. Sécurité absolue et présomption d’innocence ne font pas bon ménage.
Y a-t-il des protections juridiques ? En France, nous disposons d’une Commission nationale sur l’informatique et les libertés (CNIL). Il en existe une cinquantaine dans le monde, qui sont censées rappeler les limites de protection de la vie privée. Le président de la CNIL, Alex Türk, qui est aussi un sénateur de la majorité UMP, ne cachait pas son inquiétude à propos du « grignotage des libertés » : le problème, disait-il, c’est que « les jeunes intériorisent les mécanismes de la surveillance et donc qu’ils s’en moquent ». La solution, pour lui, c’est l’explication des risques de la surveillance auprès des jeunes, une pédagogie qui devrait être à ses yeux une priorité pour tous les éducateurs, les parents et les professeurs. C’est un peu ce que j’ai tenté ici devant vous, même si je doute que la pédagogie suffise à enrayer la construction de cette nouvelle société panoptique.
Références
BAQUIAST Jean-Paul, JACQUEMIN Christophe, 2009, « Le projet européen de police Indect », Le blog d’automates intelligents,
<http://automatesintel-ligent.blog.lemonde.fr/2009/10/05/le-projet-europeen-de-police-indect/>.
BENTHAM Jeremy, 1829, « Faciliter les moyens de reconnaître et retrouver les individus», in Traités de législation civile et pénale, vol. I, IVe partie, chap. XII, Édition Dumont, Bruxelles, p. 215.
— Le Panoptique, 2003, Mille et une nuits, Paris.
ORWELL George, 1967, 1984, Le Livre de Poche, Paris, p. 9-10.
MANDRAUD Isabelle, 2009, « Le gouvernement veut étendre la vidéosurveillance dans toutes les villes de France », Le Monde, jeudi 12 novembre 2009.
SURVEILLANCE STUDIES NETWORK, 2006, A Report on the Surveillance Society,
<www.ico.gov.uk/upload/documents/library/data_protection/practical_application/surveillance_society_full_report_2006.pdf >.
VADROT Claude-Marie, 2007, La Grande surveillance : Caméras, ADN, portables, Internet…, Seuil, Paris.
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