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Pourquoi les basketteurs d’une même équipe ont-ils autant de contacts physiques entre eux pendant un match ?

Origine : http://www.slate.fr/story/64249/basket-contacts

Lors de la dernière saison, j’ai assisté à de nombreux matchs de l’équipe de basket de N3 de l’ALEM à Clermont-Ferrand. Propulsée dans les gradins des différents gymnases, je découvrais peu à peu ce sport. Plus je suivais les matchs, plus une attitude me frappait: le contact entre les joueurs. Plus précisément, le nombre de gestes que peuvent avoir entre eux les basketteurs d’une même équipe: petites tapes, chest bump (quand deux poitrines se rencontrent), high five etc... A chaque entrée ou sortie de joueurs, à chaque lancer franc, réussi ou raté... Autant dire que ça fait beaucoup!

Dans cette vidéo par exemple trois joueurs s’approchent de celui qui vient de tirer le lancer franc (qui d’ailleurs anticipe l’action en tendant ses mains).

Frappes dans la main, coup d’épaule, tape sur les fesses, en quelques dixièmes de seconde, les contacts sont légion.

On ne parle donc pas là des contacts avec les joueurs adverses qui peuvent être permis mais dont les règles sont très précises. «Le sport c’est la codification des contacts», résume Jean-Marie Brohm, sociologue critique du sport. Ni du haut niveau. «On remarque tous ces contacts à des niveaux inférieurs aussi», constate Lionel Helvig, professeur de basket à la faculté des sports de l’université de Nantes qui écrit également une thèse sur l’histoire du basket. On remarque ces contacts à chaque niveau de compétition mais aussi chez les hommes, les femmes et les handicapés. «C’est un rituel, ajoute Thomas Frappreau, diplômé d’une licence STAPS, spécialisée en activité physique adaptée, dans le handisport ça se fait aussi».

Lors d’un match de football par exemple, il est très rare de voir des joueurs se taper dans les mains après un penalty raté. C’est la même chose en rugby, les filles comme les garçons n’ont pas autant de contacts entre eux (hormis de se sauter dessus à chaque essai, là c’est le jackpot niveau contacts!).

Plus on se touche mieux c’est ?

Quel est alors le but de ces contacts ? L’échauffement est sûrement le moment où il y a le plus de contacts entre les joueurs. Les mains se tapent à mesure que les shoots se multiplient. Chaque joueur tape la main du coéquipier qu’il rencontre sur son chemin, sans réfléchir. Comme une espèce de tic ou de toc collectif. Généralement, les joueurs retournent aux vestiaires pour écouter le discours du coach...qui leur demande ensuite de se taper dans la main pour se motiver mutuellement. Comme une sorte de rituel.

Sur le terrain, le but des contacts change au moment où le jeu démarre. Il permet maintenant d’affirmer la cohésion de l’équipe, la connivence ou le soutien à un joueur. Tous les basketteurs interrogés décrivent un phénomène qui se fait «naturellement».

Lorsqu’un joueur sort du terrain, il frappe dans les mains de tous les autres sur le banc de touche. Si personne ne s’est encore tapé dans les mains et qu’une personne commence à le faire, tout le monde suit ensuite. Quand un joueur provoque une faute utile pour le jeu, on lui tape dans la main pour féliciter son action de jeu. Et s’il vient à tomber, les autres se précipitent pour le relever. Et quand il marque... «Je ne sais pas pourquoi mais quand on marque un but au foot tout le monde se jette sur le buteur comme si il avait été seul à construire l’action et on ne se tourne pas vers celui qui a fait la dernière passe. Au basket si. On félicite celui qui a fait la belle passe, le beau contre, le rebond important...», s’étonne Lionel Helvig.

«Ces gestes sont en relation avec l’esprit d’équipe, ils symbolisent les rapports des joueurs entre eux. C’est un bon témoin pour repérer des critères d’ententes comme des critères de discordes», affirme Guillaume Vizade, entraîneur professionnel et membre du comité directeur de l’association Giving Back. Et chez les filles ? «Comparé aux garçons, elles jouent plus collectivement», rétorque Diaminatou Touré, joueuse de N2 à Versailles, «et nous on va vraiment encourager tout le monde».

En 2010, des chercheurs qui ont étudié le comportement des joueurs de NBA ont conclu qu’à quelques exceptions près les joueurs des équipes qui ont de bons résultats ont plus de contacts entre eux que celles qui marchent moins bien. Mais pour éviter les conclusions trop faciles qui seraient de dire que plus une équipe gagne plus elle multiplie les contacts, les chercheurs n’ont pas comptabilisé les points. Ils ont élaboré un système qui prend en compte l’efficacité des actions de chaque joueur pour le jeu. A la tête de leur classement se trouvaient les Boston Celtics et les Los Angeles Lakers, à l’opposée les Sacramento Kings et les Charlotte Bobcats. Selon l’étude la même logique peut plus ou moins s’appliquer aussi aux joueurs eux-mêmes.

«Je multiplie inconsciemment les contacts [...] pour rester personnellement concentré dans le match»

Le contact dépend évidemment du comportement et de la personnalité. Il permet de communiquer une émotion, agit comme un libérateur de stress, aide aussi à «rester dans le match», à se concentrer. «Je multiplie inconsciemment les contacts et les interactions avec mes coéquipiers sur tous les temps morts de par mon rôle de meneur, pour conserver la cohésion de l’équipe mais aussi en grande partie pour rester personnellement concentré dans le match», confie Gaspard Goigoux, joueur de N3 à Pont de Cheruy (38) en 2011-2012.

Pour d’autres, il s’agit d’une reconnaissance nécessaire à la réussite. «Ça dépend de la personne, si elle a vraiment besoin qu’on l’encourage et que ça la rend plus performante par exemple. Dans mon équipe, je vais encourager, mais je n’aurais pas forcément besoin qu’on vienne me taper dans les mains pour que je fasse de meilleures actions», répond Diaminatou Touré.

La proximité des gradins et des spectateurs avec le jeu est un «paramètre à prendre en compte», constate Guillaume Vizade. Le regard du spectateur influence le comportement des joueurs. Et inversement. «Le touché par rapport à l’autre induit du sens pour le spectateur. Ces gestes sont extrêmement visibles», ajoute Joëlle Vellet, maître de conférence en danse à l’université de Nice Sofia Antipolis. Et ce d’autant plus que les terrains des sports d’intérieur sont beaucoup plus petits qu’à l’extérieur. C’est d’ailleurs pour cela qu’on remarque les mêmes comportements au volley par exemple.

«Les joueurs ne se roulent pas par terre, comme le font les footballeurs, car on marque souvent des paniers», plaisante Daniel Frappreau, arbitre départemental dans le Maine et Loire. Les basketteurs ont plus de moments pour se féliciter ou s’encourager qu’au rugby ou au football où il arrive qu’aucun point ne soit marqué pendant le jeu. «On est dans des espaces où les terrains sont de plus petite taille et la densité des joueurs plus importante, ce qui rend les échanges d’autant plus fréquents. Les arrêts de jeu aussi sont plus fréquents: touches, temps morts...etc», analyse Lionel Helvig.

Une pratique récente importée de NBA

Ce qui m’a particulièrement étonné en posant cette question, c’est qu’aucun de ceux avec qui j’ai pu aborder le sujet ne s’en était rendu compte avant qu’on en parle. Ils ne savent même plus si il s’agit d’une simple reproduction d’un comportement ou si leur coach en poussin leur demandait de le faire à l’entraînement. «Intégré comme faisant partie du jeu, on apprend cela en même temps qu’on commence à apprendre à jouer et on en oublie la raison première», analyse Joëlle Vellet. Cette pratique est en effet complètement assimilée. Elle est partie intégrante de l’éducation, les sportifs ne le perçoivent pas/plus.

Ce qui est également intéressant, c’est que cette pratique n’existait pas «avant». Si on regarde les vidéos du basket d’il y a cinquante ans ou plus, les joueurs d’une même équipe n’ont pas de contacts, ou très peu. «Sur les vidéos très anciennes, ce n’est pas quelque chose qu’on retrouve systématiquement chez les joueurs», confirme Lionel Helvig.

Pourquoi le jeu a-t-il évolué ? En 1950, des joueurs noirs intègrent pour la première fois l’équipe américaine. Cette année-là, on compte 3% d’Afro-Américains en NBA. Il y en aura 29% en 1960-1961 et 59% en 1970-1971. Et c’est à partir des années 1970 que ces contacts deviennent réellement visibles aux Etats-Unis. «Ce type de pratique serait entré dans le basket au moment où les joueurs afro-américains deviennent la composante majoritaire de la NBA», explique Patrick Mignon, chercheur à l’Institut National du Sport, de l’Expertise et de la Performance.

Les basketteurs importent leur style et leur culture au sein même de leur jeu (ainsi qu’une mode vestimentaire et un langage). Le basket devient plus rapide, plus provocateur, plus spectaculaire, en opposition a un «basket blanc» alors académique, plus structuré et défensif. «Cette “appropriation stylistique” par les joueurs africains-américains témoigne d’un investissement politique du corps sportif (ici dans un sport traditionnellement blanc et typiquement américain) pour le réinventer, afin de créer, par le biais du langage du corps et de ses postures, une culture alternative à la culture dominante blanche», écrivent David Sudre et Matthieu Genty, chercheurs au Groupe d’Etudes pour l’Europe de la Culture et de la Solidarité.

Dans les années 1980-1990, le basket signé NBA s’exporte en Europe et se développe sous les ailes des Michael Jordan, Magic Johnson... «Le basket NBA est en France la culture basket de référence. On ne connait qu’elle. Forcement les joueurs en France reproduisent tous les gestes sur le terrain, importent les mentalités, les vêtements etc», constate David Sudre.

Ces contacts sont parfois interprétés comme «des pratiques homosexuelles effectives» par l’extérieur. Les critiques du sport, comme Jean-Marie Brohm, partent du constat que les hommes et les femmes dans la vie courante n’ont généralement pas ces tapes amicales sur les fesses ou autre. «Imaginez un match de basket mixte ça changerait le jeu il n’y aurait plus ces violences homosexuées. [...] Cela soulève la question du tabou de l’homosexualité dans le sport», explique-t-il. Même si elle est plus assumée chez les filles, l’homosexualité reste un tabou au basket (comme dans tant d’autres sports!). Mais la multiplication des contacts y paraît beaucoup plus culturelle et ritualisée qu’une pratique sexuée. La preuve ? Certains ne sont que virtuels !

Fanny Arlandis