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Origine : http://www.humanite.fr/2008-12-10_Societe_Tarnac-On-criminalise-la-contestation
http://vieuxsinge.blog.lemonde.fr/2008/12/12/tarnac-%C2%AB-on-criminalise-la-contestation-%C2%BB/
Libertés . Le sociologue Laurent Bonelli décrypte
les logiques du dispositif antiterroriste qui s’est mis en
oeuvre dans l’affaire de Tarnac.
Alors que se tient à partir d’aujourd’hui et
jusqu’à vendredi le Forum des droits et libertés
(1), Laurent Bonelli, maître de conférences en sciences
politiques à Paris-X
Nanterre et codirecteur de l’ouvrage collectif Au nom du
11 septembre, les démocraties à l’épreuve
de l’antiterrorisme (2), analyse la mécanique qui s’est
mise en oeuvre à Tarnac. Entretien.
Que vous inspire l’affaire de Tarnac ?
Laurent Bonelli. Le traitement de cette affaire n’est en
rien un dysfonctionnement, mais au contraire l’illustration
du fonctionnement ordinaire du dispositif antiterroriste français.
Un système qui, en 1986, voit se mettre en place des forces
de police spécialisées, une justice antiterroriste
spécifique, qui bénéficient d’une figure
juridique inédite : l’association de malfaiteurs en
relation avec une entreprise terroriste (l’AMT). Cette colonne
vertébrale se renforcera avec les attentats de 1995, tant
et si bien que, lorsque surviennent les attentats de New York, l’essentiel
du système antiterroriste français est déjà
en place. Ce qu’il faut noter, c’est le dilemme permanent
de l’antiterrorisme. En effet, contrairement à ce qui
se passe en matière de police criminelle où l’on
arrête quelqu’un parce qu’il a commis un acte,
là, on cherche à arrêter de manière préventive,
c’est-à-dire avant le passage à l’acte.
D’où la tension permanente entre le fait de vouloir
prévenir un acte et celui d’avoir des preuves, et pas
seulement des suspicions. Voilà pourquoi policiers et magistrats
antiterroristes sont ravis du système français : alors
que partout ailleurs, il y a protection juridique des prévenus
tant que n’a pas été prouvée leur culpabilité,
en France, la simple suspicion est intégrée dans le
système judiciaire grâce à l’AMT qui permet
d’incriminer des gens qui n’ont pas encore commis d’actes.
C’est l’intention qui est pénalisée. Or,
en plus, l’AMT ouvre bien des facilités.
Lesquelles ?
Laurent Bonelli. La première, c’est d’arrêter
de manière très large toute personne soupçonnée
d’être liée à un réseau. Une simple
commission rogatoire permet de l’arrêter, de le maintenir
jusqu’à 144 heures en garde à vue puis en détention
préventive. Qu’importe s’il est, comme c’est
souvent le cas, relâché ou blanchi lors du procès.
L’AMT permet par ailleurs de condamner des gens contre lesquels
on n’a pas d’autre élément d’accusation
: d’après la chancellerie, entre 50 % et 80 % des condamnations
pour terrorisme le sont au nom de l’AMT ! C’est donc
un outil extrêmement puissant qui, de surcroît, a été
renforcé en 2006. De délit, il est devenu un crime.
L’affaire de Tarnac s’inscrit donc parfaitement dans
ce dispositif.
Comment jugez-vous la volonté du ministère de
signaler tout acte de la « mouvance anarcho-autonome »
à la « section antiterroriste du parquet de Paris »
?
Laurent Bonelli. Ce dispositif s’adapte à la conjoncture.
Or on est dans un contexte politique qui conjugue crise économique
lourde et affaiblissement de la gauche institutionnelle. D’où
une radicalisation de la contestation et donc, en réponse,
sa criminalisation, une mécanique ancienne à laquelle
s’ajoute la volonté revancharde d’une certaine
partie de la droite contre l’extrême gauche. De plus,
d’un point de vue bureaucratique, on est dans une redéfinition,
non pas seulement de l’antiterrorisme, mais aussi des services
de renseignements qui ont toujours été dans une logique
de concurrence. Cela joue dans la définition de ce qui constitue,
ou non, une menace. Or ces services ne s’intéressent
pas qu’aux “terroristes” mais aussi aux mouvements
sociaux et politiques.
Que penser de la mobilisation autour de cette affaire ?
Laurent Bonelli. Légitime et nécessaire, elle renvoie
en creux au silence qui entoure le fonctionnement ordinaire du système
antiterroriste lorsqu’il touche d’autres cibles. Interrogeons-nous
donc sur nos propres aveuglements alors que, théoriquement,
n’importe qui peut être pris dans le filet. Sauf qu’en
pratique, ce n’est pas n’importe qui, mais des groupes
définis comme dangereux ou menaçants par les services
de renseignements et le pouvoir politique. C’est d’ailleurs
le fondement de la légitimité du dispositif antiterroriste
: ce système ne fonctionne que parce qu’il sépare
« ceux qui le méritent » et les autres. Là,
on assiste à une mobilisation importante (comme autour du
fichier Edvige) parce qu’un certain nombre de gens, qui ne
se considéraient pas eux-mêmes comme dangereux, se
rendent compte qu’aux yeux des autorités ils pourraient
le devenir. D’où la nécessité d’avoir
un véritable débat sur ce dispositif. Et pas seulement
sur son efficacité. Car, de fait, si mettre un coup de pied
de la fourmilière peut désorganiser un réseau,
tout montre que l’action répressive de l’État
est un puissant facteur de radicalisation. Au-delà de l’innocence
ou de la culpabilité des jeunes de Tarnac, cette affaire
devrait être l’occasion de poser publiquement la question
des mesures qu’un État peut, veut et doit accepter
pour combattre des formes de contestation politique.
(1) À 15 heures aujourd’hui à l’École
nationale supérieure des beaux-arts de Paris (14, rue Bonaparte,
Paris 6e) puis jeudi et vendredi à l’université
Paris-VIII Saint-Denis (http://bigbrotherawards. eu.org).
(2) Éditions La Découverte. 2008, 420 pages, 23 euros.
Entretien réalisé par Sébastien Homer
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