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Origine : http://www.mediapart.fr/club/blog/benjamin-stora/290810/aux-origines-dun-certain-regard
Le retour sur l'histoire permet d'intervenir dans les méandres
du présent...
La leçon est bien connue, encore faut-il sans cesse la mettre
en œuvre, au risque de succomber au culte de la nouveauté
perpétuelle et de l'étonnement conduisant au désarroi
politique. Depuis le discours de Grenoble de l'été
2010 une politique répressive se développe, de l'expulsion
des Roms aux propositions de déchéance de la nationalité
française. Une situation qui renvoie à des souvenirs
d'histoire troublants, non ceux de la politique vichyssoise, mais
à ceux qui précèdent l'application de cette
politique funeste du début des années 1940.
Dans la séquence des années 1930, une politique xénophobe
a touché les étrangers, et parmi eux une population
particulière, les premiers Algériens en France. Ils
étaient tout en bas de l'échelle sociale (beaucoup
travaillaient comme manœuvres en usine ou terrassiers), sans
statut juridique particulier. Ils n'étaient pas français,
car les Algériens musulmans venant d'un territoire, pourtant
considéré comme départements français,
n'avaient pas accès à la citoyenneté française
; ils n'étaient pas étrangers, car « l'Algérie
c'était la France » ; ils n'étaient pas des
« sujets », comme d'autres coloniaux venant de l'Indochine
ou du Maroc....
Ces « hommes invisibles » vivaient à la périphérie
des grandes villes, dans des conditions misérables. Particulièrement
exposés aux coups des gouvernements ou d'une administration
voulant satisfaire des couches xénophobes de la société
française, ils étaient presque cent mille en 1939.
Leur nombre exact était ignoré, l'immigration algérienne
n'existant pas dans les souvenirs de cette époque, semblant
démarrer trente ans après, pendant la guerre d'Algérie.
Une campagne de presse dans les années 1930 se développe
contre les étrangers, touchant aussi les Algériens
: « Désordonnée, mal vêtue, malpropre,
sans hygiène, toute une plèbe s'empare des rues et
se réfugie dans les établissements interlopes »,
s'exclame le député Raymond Laquière du haut
de la tribune de l'Assemblée nationale en 1928. L'Action
française renchérit : « Partout ils ont le même
aspect sordide, le même visage inquiétant [1]. »
Les journaux de droite, qui s'inquiètent des progrès
des nationalistes algériens dans l'immigration, titrent sur
« l'incendie révolutionnaire préparé
via Paris par des moyens étrangers ».
Dans le Paris de l'entre-deux-guerres vont surgir tous
les clichés qui survivront tenacement
.
Les Algériens sont généralement jugés
comme des individus indésirables dont la présence
menace l'ordre public, l'équilibre de la population française
et engendre « l'insécurité, thème dominant».
Autre thème, celui de l'hygiène. Pierre Godin, influent
conseiller municipal de Paris dont le fils André deviendra
en 1932 directeur des services policiers de la rue Lecomte, note
dans un rapport dressé en 1933 : « La syphilis, c'est
pour les Nord-Africains, la lèpre d'aujourd'hui. Ils en sont
atteints, héréditairement, presque partout. »
Par leurs déplacements à travers la capitale, les
Algériens diffuseraient le mal au sein de la population,
apparaissant ainsi comme de dangereux agents de propagation microbienne.
Il faut donc circonscrire le mal. P. Godin encourage à cet
effet, dès 1927, la constitution d'un hôpital très
particulier. Un hôpital exclusivement pour les musulmans car,
selon lui, l'Algérien est un malade différent, difficile
en raison de ses mœurs, sa religion, sa langue.
Cet isolement a un avantage financier : « En se modelant
sur la vie musulmane, qui est sobre, le régime de l'hôpital
revient à meilleur compte. » Le 11 juillet 1929, le
conseil municipal de Paris vote la départementalisation de
l'hôpital et approuve le projet de statuts, les plans, les
devis et le choix d'un terrain départemental situé
à Bobigny. En dépit de l'opposition de la municipalité,
le 9 juillet 1930, le conseil général de la Seine
adopte définitivement ce projet.
En mars 1935, l'inauguration de l'hôpital a lieu. Le personnel
infirmier est formé dans une école spéciale
créée en 1932, où il reçoit des notions
d'arabe dialectal, de kabyle, de géographie et d'histoire
du Maghreb. En 1934, 50 infirmières sont prêtes à
exercer dans un hôpital spécialement conçu dans
l'optique du traitement des maladies transmissibles, grandes infections
(tuberculose...), maladies vénériennes. Comme pour
accompagner ce projet, le 12 juin 1937 s'ouvre, toujours à
Bobigny, un cimetière musulman.
A partir de 1923, se construit aussi progressivement, avec l'accord
du ministre de l'Intérieur, le « Service de surveillance
et de protection des indigènes nord-africains », pour
assister, contrôler et ainsi mieux surveiller la communauté
algérienne. Ce service ouvre le 15 juillet 1925 dans les
locaux d'une ancienne école, au 6, rue Lecomte, dans le XVIIe
arrondissement, sous l'autorité du préfet de police
et prend le nom de Brigade nord-africaine (37 agents et officiers
de police). Il intègre les services dépendant des
commissariats, des mairies, des préfectures, des ministères
pour mieux « rechercher et discerner parmi les Algériens
la mauvaise graine qu'il faut séparer du reste du contingent.
Il faut que nous les surveillions de façon que du Nord de
l'Afrique ne viennent pas dans Paris des éléments
de trouble et de meurtre. La police est faite pour cela»,
note un rapport de 1934.
Mais dans cette période de l'entre-deux-guerres, ces «
immigrés » si exposés trouveront la force de
s'organiser en construisant la première organisation indépendantiste
algérienne, l'Etoile nord-africaine (ENA). C'est en effet
à Paris qu'est lancée cette association, avec l'appui
des communistes français[2], revendiquant l'indépendance
pour l'Afrique du Nord. C'est à Paris qu'est montré
pour la première fois le drapeau vert et blanc de l'Algérie,
frappé du croissant rouge, au cours de la manifestation du
14 juillet 1935 qui annonce la constitution du Front populaire.
C'est en banlieue parisienne, à Nanterre, en mars 1937 que
le Parti du peuple algérien (PPA), véritable continuateur
de l'ENA alors dissoute par le Front populaire, voit le jour. C'est
à Paris, enfin, que se retrouvent les leaders des grandes
organisations nationalistes maghrébines : Messali Hadj pour
l'Algérie, Habib Bourguiba pour la Tunisie, Ahmed Balafredj
pour le Maroc, lors d'une réunion organisée par la
gauche de la SFIO en avril 1937.
Vichy viendra, ensuite.
Les Algériens descendent également dans les rues
de Paris, manifestent les 14 juillet 1935 et 1936, se rendent en
cortège au mur des Fédérés au cimetière
du Père-Lachaise. Salles, parcours traditionnels de manifestations,
lieux symboliques ; ils évoluent par leur démarche
militante dans le décor du Paris populaire des cris, des
révoltes. C'est par l'engagement politique et syndical qu'ils
découvriront une autre France, généreuse et
fraternelle... Mais les campagnes xénophobes se poursuivent,
avec une série de lois en 1938, qui prévoient, entre
autres, les expulsions massives d'étrangers ou le durcissement
d'accès à la nationalité française.
Dans son rapport au Président de la République sur
les étrangers, en date du 12 novembre 1938, Edouard Daladier
le Président du Conseil, écrit :
« Il importe, en effet, d'enlever à l'accession à
la nationalité française son caractère trop
«automatique»; ici plus qu'ailleurs, il convient de
faire le partage entre les bons éléments et les indésirables
qui, pour être exclus de notre territoire, ne doivent évidemment
pas pouvoir s'intégrer dans la collectivité française.
?Cette préoccupation nous a également amené
à simplifier la procédure de déchéance
de nationalité, car, si notre législation se montre
des plus libérales pour attribuer aux étrangers la
qualité de Français, il importe que les autorités
responsables aient à leur disposition des moyens prompts
et efficaces pour retirer notre nationalité aux naturalisés
qui se montreraient indignes du titre de citoyen français
»?
Puis, Vichy viendra, ensuite, à peine deux ans plus tard....
Benjamin Stora. Site : http://www.univ-paris13.fr/benjaminstora/
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