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Origine : http://www.cairn.info/revue-multitudes-2005-3-page-37.htm
Un article de Bruno Karsenti - Une lecture des cours de Foucault
au Collège de France (1977-1979)
Mise en ligne le mardi 13 septembre 2005
Les derniers cours publiés de Foucault incitent à
aborder la question de l’État, et plus généralement
du politique, sous l’angle privilégié du gouvernement
et de la gouvernementalité. À travers ces concepts
s’exprime une exigence de méthode, constamment à
l’œuvre : passer par le dehors, ne se donner pour objet
que des multiplicités, des « connexions de l’hétérogène
», des configurations historiques où des éléments
disparates se mêlent tout en demeurant disparates. C’est
encore la même approche qui vaut pour l’appréhension
de notre gouvernementalité qui s’incarne sous le nom
de libéralisme. Et pour la voir apparaître, l’immense
détour était nécessaire qui rejoigne le pastorat
chrétien, dans la connexion de l’hétérogène
en politique qu’il inaugure en Occident.
Le concept de gouvernement s’est imposé à Foucault
assez vite, après quelques séances du cours de 1977-78,
comme un tournant dans l’analyse de la population, ce nouveau
personnage qui occupe selon lui le devant de la scène à
partir du milieu du XVIIIe siècle. Ce tournant, ou ce revirement
- qui le fait regretter en cours de route le titre qu’il avait
donné à son enseignement - s’est imposé
comme par une nécessité de vocabulaire. « Plus
je parlais de la population, plus je cessais de dire souverain »
(Sécurité, territoire, population, Ed du Seuil, 2004,
cité STP, p. 77). Et plus il fallait dire gouvernement.
Un concept ancien fait ainsi irruption dans la conceptualité
politique moderne, laquelle, tant qu’elle reste ordonnée
au concept de souveraineté, laisse échapper tout un
registre de phénomènes qui tournent autour de la notion
de population. Mais est-ce vraiment une résonance ancienne
? Force est de constater que ce qu’il faut entendre ici par
gouvernement n’a pas le sens attendu en théorie politique,
lorsqu’on pense au gubernatio ou au regimen des médiévaux.
Il a une signification plus difficile à cerner, parce que,
dans l’optique que privilégie Foucault, il n’est
pas en lui-même un concept politique ; bien plutôt,
il l’est devenu. Disons pour être plus précis,
la « gouvernementalité » - qui serait justement
la métamorphose moderne du concept ancien -, en devenant
une modalité du pouvoir sous l’espèce de ces
« dispositifs de sécurité » dont la matière
est la population, transporte avec elle un élément
qui ne se résout pas dans ce qu’on entend politiquement
par pouvoir.
***
L’extension du vocable du pouvoir constitue un problème
majeur pour l’interprétation et l’utilisation
de l’œuvre de Foucault dans différents domaines
- en histoire, en anthropologie, en sociologie, voire en théorie
politique. Ce problème s’accuse plus encore au regard
des cours récemment publiés. Avec l’apparition
de la gouvernementalité, en effet, on est tenté de
trahir le lexique de l’auteur en opérant une épuration
sémantique à laquelle lui-même déroge
le plus souvent, mais qui aurait le mérite de clarifier la
portée de son travail. Cette tentation est motivée
par la reconstitution de l’arrière-plan du pastorat,
comme lieu d’émergence du thème du gouvernement
au titre d’élément exogène à la
politique, dont le paradoxe est qu’il devient progressivement
l’axe même autour duquel elle vient tourner. Comme si
Foucault, d’une manière qui n’est qu’assez
rarement explicite, nous enjoignait d’accepter cette prémisse
: si la politique peut être ce qu’elle est pour nous,
actuellement, c’est que, depuis une période assez récente,
elle a incorporé quelque chose d’étranger à
ses propres dispositifs. Et si la gouvernementalité vient
se lier à ces dispositifs, si elle en vient même à
constituer l’axe moderne à partir du XVIIIe siècle,
si elle est déterminante dans ce qu’il faut entendre
par libéralisme comme dispositif de pouvoir moderne, il importe
en tout premier lieu de noter qu’elle vient d’ailleurs,
et que sa rencontre avec la politique est affectée d’une
contingence irrésorbable. Elle s’est produite dans
des conditions historiques particulières, déroulées
sur un temps très long, mais où néanmoins,
à aucun moment, une affinité d’essence n’est
en fait impliquée. À cette prémisse s’en
ajoute une autre, plus discrète, mais à laquelle il
faudrait tout autant consentir : c’est que cette étrangeté
du gouvernement est la clef pour comprendre l’évolution
contemporaine du libéralisme - le néolibéralisme,
dans sa forme allemande tout particulièrement, et en tant
que cette forme est le révélateur d’une tendance
générale que Foucault s’efforce de cerner au
plus près de nous, comme un montage impur, grevé d’une
hétérogénéité qui ne s’abolit
pas.
Qu’elle ne s’abolisse pas, c’est ce qui exclut
qu’on écrive une histoire « dialectique »
de la politique, où le libéralisme ferait figure de
synthèse plus ou moins achevée. Il y a là une
posture méthodologique sur laquelle il faut insister. Une
logique dialectique, en effet, est celle qui ferait « prévaloir
des termes contradictoires dans l’élément de
l’homogène qui promet leur résolution en une
unité ». S’agissant du libéralisme, Foucault
oppose à cela une logique de la stratégie : «
établir quelles connexions sont possibles entre des termes
disparates, et qui restent disparates » ; logique de «
connexion de l’hétérogène », par
conséquent, et non d’homogénéisation
(Naissance de la biopolitique éd. du Seuil, 2004, cité
NB, p. 44).
Cette distinction, Foucault en use lorsqu’il s’agit
de séparer et d’articuler - de connecter sans subsumer
- les deux voies qui se profilent au XVIIIe siècle, lorsque
vacille l’État de Police, avec son principe d’illimitation
interne de l’action publique : d’un côté
la voie révolutionnaire, juridico-déductive, qui table
sur des droits imprescriptibles, et qui en cela réactive
sous un nouveau visage une ancienne résistance juridique
à l’exercice de la puissance publique ; et de l’autre
la voie utilitariste qui part de la pratique gouvernementale, et
lui trouve une limite interne à même les objectifs
qu’elle se donne, par des procédures de calcul appliquées
à une nature analysable et pénétrable, celle
que la population, avec les intérêts individuels et
collectifs qui la traversent, rassemble dans son spectre. Par là
s’annoncent deux sens du mot loi (tiré du côté
du droit ou de la nature, l’idée de droit naturel faisant
contrepoint à l’idée de naturalité des
intérêts), ainsi que deux sens du mot liberté
(fondée d’un côté sur des droits inaliénables,
avec une forte référence au pôle politique classique
de la souveraineté, de l’autre sur l’indépendance
des gouvernés, qui substitue un principe de pertinence et
de véridiction à un principe de légitimation).
Ces deux systèmes, dans leur coexistence, marquent l’ambiguïté
du libéralisme européen. Et s’il semble que
l’un, le second, ait fini par dominer l’autre, jamais
il ne le fait disparaître. Le libéralisme, jusqu’au
bout, reste un mixte. En tant que tel, il n’existe que sur
le mode de la crise. Ce point est fondamental : il n’y a pas
et ne peut pas y avoir de pacification ou de synthèse libérale,
d’un bout à l’autre de la longue histoire que
raconte Foucault.
L’hétérogénéité logée
au cœur de la politique, et qui lui imprime sa dynamique interne,
est le fil qui relie souterrainement les cours de Foucault de 1976
à 1979. Elle commence à se détacher dans Il
faut défendre la société, à travers
l’usage du schème de la guerre dans l’analyse
des relations de pouvoir. Elle motive les bifurcations, les abandons
aussi, qui jalonnent ce parcours. On pourrait dire qu’à
chaque fois que Foucault se détourne d’un domaine dont
le traitement paraissait pourtant préparé et attendu,
c’est que l’analyse stratégique fait valoir ses
droits, contre les risques d’invasion de la « logique
dialectique », contre une massification et une unification
de l’objet. À cet égard, une affinité
profonde apparaît entre la démarche elle-même
et cette réalité impure qu’elle s’efforce
d’aborder, ou plus exactement de faire surgir. L’histoire
a affaire, objectivement, à des multiplicités, et
ce sont des connexions, et non des grandes linéarités
causales ou subjectives - l’idée d’un sujet de
l’histoire et celle d’une causalité historique
étant les deux faces d’une même pièce
- qu’il faut restituer.
On dira que la discrimination entre gouvernement et pouvoir n’est
pas nécessaire, puisque le point de vue des « relations
de pouvoir » dans leur pluralité et leur mobilité,
le refus d’une substantification du pouvoir, visaient justement
à élargir le champ de notre approche de la politique.
Bref, on dira que la bonne distinction, vraiment foucaldienne, est
celle entre relations de pouvoir et pouvoir institué. Il
est indéniable que Foucault s’est exprimé ainsi
à maintes reprises. Il me semble toutefois que les deux cours
de 77-79 et, déjà, celui de 76, ne permettent plus
de s’en tenir là, ou du moins mettent fortement en
crise ce diagnostic - ce qui donne à Foucault un visage beaucoup
moins identifiable, et interdit plus fermement encore qu’on
ne le dit d’en faire le tenant d’une approche critique
qui, au-delà d’une conception figée des lieux
du pouvoir, aurait su lui donner les contours qui sont réellement
les siens en redescendant au niveau des micro-relations et des pratiques,
et en offrant ainsi à la critique une prise qu’elle
n’avait pas jusque là. Contrairement à ce qu’on
pourrait penser, le changement d’approche n’est pas
un changement d’échelle. Il est plutôt, précise
Foucault, un changement de point de vue : l’adoption d’un
point de vue externe sur ce qu’on considère d’ordinaire
de l’intérieur, en se laissant imposer les déterminations
que les formes instituées des modes d’exercice du pouvoir
nous imposent. Peut-être faut-il aller plus loin, jusqu’à
dire qu’en isolant un troisième dispositif, le «
dispositif de sécurité », distinct du dispositif
souverain-légal et du dispositif disciplinaire, en s’engageant
dans une approche du présent libéral où la
gouvernementalité sert d’analyseur, à condition
d’être ramenée à son étrangeté
et à son caractère primitivement non-politique, Foucault
ne nous parle plus du pouvoir, en dépit d’une certaine
permanence de sa terminologie. C’est cette hypothèse
que je voudrais ici mettre en œuvre, dans le registre d’une
« politique du dehors ».
****
On partira d’un passage de Sécurité, territoire,
population où Foucault fait état d’une difficulté
éprouvée dans sa propre démarche. À
chaque fois, s’agissant de l’hôpital, de l’école,
de la prison, la famille, le but était en somme le même
: sortir d’une analyse centrée sur l’institution,
qu’elle soit définie dans sa matérialité
ou dans sa fonction, pour la réinscrire dans une «
économie générale de pouvoir » qui traverse
la société de part en part, et y configure des lieux
où certains phénomènes, comme la folie ou le
crime, acquièrent une certaine objectivité, deviennent
à la fois prise pour un pouvoir et domaine de savoir. C’est
ainsi que Foucault pouvait dire : pour moi, la folie n’existe
pas, et pourtant elle n’est pas rien. Tout au contraire, restituer
la chose qu’elle est, en tant que chose, suppose qu’on
ne l’appréhende pas comme un donné, comme quelque
chose dont l’existence semble acquise à l’intérieur
de l’espace institutionnel censé l’accueillir.
En ce sens encore, le passage par les disciplines, et donc par ce
dispositif de pouvoir qui ne se résorbe pas dans l’instance
de la loi, produisait un nouvel effet d’ouverture et de généralisation
(STP, p. 123). C’est alors qu’une objection surgit :
est-ce que ce dehors en est vraiment un ? Ne s’agit-il pas
d’une intériorité d’un autre type que
celui des institutions locales dont on s’était dépris
? N’est-on pas de nouveau capturé par le « plus
gros poisson », à savoir l’État ? Certes,
il ne s’agit pas de revenir en arrière : si l’analyse
locale et la généralisation qui l’accompagne
ont été possibles, c’est bien que l’obsession
de l’État, l’obsession du face à face
entre souveraineté étatique et sujets de droit, dominante
en philosophie politique, ont été récusées.
Mais, au bout du compte, ne retrouve-t-on pas ce qu’on croyait
avoir quitté ? En fait, en se faisant cette objection, c’est
un certain mode d’approche que Foucault voudrait continuer
à défendre, à mesure que son analyse du pouvoir
moderne se précise : ne pas résorber les processus
multiples que son décentrement, son passage par le dehors,
était parvenu à dégager. Ne pas totaliser.
La difficulté est qu’une certaine circularité
pouvait néanmoins être redoutée : celle qui
renvoie « incessamment une institution à une autre
» (STP, 123), et qui fait que l’analyse des relations
de pouvoir n’ouvre un champ que pour retomber dans un autre,
passe de déprise en capture, inlassablement. De la famille
à l’école, de l’école à
la manufacture, de la manufacture à la prison, à l’hôpital,
à l’armée... Certes on peut imaginer qu’une
solution eût été de mettre l’État
sur le même plan. Mais, précisément, si le jeu
de renvoi institutionnel et de capture différée fonctionne
globalement, on n’évite pas l’interrogation sur
l’instance qui a trait à ce fonctionnement même,
pris dans sa globalité. Et dans ce cas, l’État
fait figure de candidat crédible, en excès et en surplomb
par rapport aux institutions locales considérées dans
leur entre-expression.
S’attaquer à l’État, dans ces conditions,
répond à une nouvelle exigence. Ce n’est pas
un nouvel objet, arbitrairement désigné dans une recherche
qui aurait bougé au gré des intérêts
conjoncturels de l’auteur, ou simplement au gré du
vent, ni une régression, un retour à la philosophie
politique dans son obsession traditionnelle, c’est l’objet
qui s’impose, au regard de ce qui a été fait
jusqu’ici. Et cette exigence se précise dans les termes
suivants : est-il possible de passer par le dehors, s’agissant
du « plus gros poisson » ?
Pour Foucault, l’État n’est pas « le plus
gros poisson ». De lui, il faudrait dire ce qu’on disait
de la folie : l’État n’existe pas, et pourtant
il n’est pas rien. En tout cas, il n’est pas ce «
monstre froid » qu’on accrédite, par les voies
de la philosophie politique dominée par la trame conceptuelle
qui vaut depuis Hobbes. En somme, les philosophes politiques se
retrouvent dans la même situation que les phénoménologues
dans l’Histoire de la folie ou dans Les Mots et les choses.
À eux qui disent que l’État existe, mais qu’il
n’est pas une chose - qu’il est un grand sujet, monstrueux
ou pas, mais quoi qu’il en soit constitué par transfert
depuis des sujets de droits -, il s’agit de répondre
que l’État n’existe que comme une chose, comme
une excroissance ou un dépôt matériel, beaucoup
plus périphérique et accessoire que l’on est
porté à le croire, et, à la limite, anecdotique.
L’État moderne est une petite chose - « fragile
et obsédante » - qui est arrivée dans notre
expérience politique. Tout bien considéré,
il n’est qu’une « péripétie du gouvernement
» (STP, p. 253), une manière de gouverner parmi d’autres
- non le lieu où réside l’essence du pouvoir
et qu’il faudrait investir pour lui-même, percer dans
l’intériorité de son secret, dans ses arcanes,
mais un aspect de notre expérience politique, cette expérience
dont le cadre doit être ouvert et élargi afin précisément
que cet aspect prenne sens. On sait que Foucault était fasciné
par une scène, où il voyait un seuil épistémique
ramené à l’épaisseur d’un instant
: Cuvier, entrant dans son laboratoire, et ouvrant tous les corps.
Avec l’État, Foucault accomplit quelque chose de cet
ordre, à une différence près : c’est
qu’en ouvrant l’État, et en l’ouvrant sur
autre chose que lui, c’est-à-dire sur les pratiques
gouvernementales, il découvre, ou nous incite à découvrir,
qu’il n’a pas d’entrailles du tout, pas d’intérieur,
qu’il n’est pas même doté de cette organisation
interne analogue à celle dont Cuvier avait fait en biologie
le nouveau critère de classification. Le secret de l’État,
c’est qu’il n’a pas de secret - la formule est
ici tournée contre Marx, qui avait encore voulu pousser la
marchandise à « délivrer son secret »
(NB, p. 79). Et, l’élargissement, la dernière
« généralisation », l’ouverture,
procèdent ici d’un seul concept, celui de gouvernementalité
- la gouvernementalité, en ce qu’elle n’est pas
du tout un instrument pour l’État, mais plutôt
ce qui en est venu à rencontrer l’État et à
l’investir, à en faire l’un de ses multiples
aspects articulé à d’autres, dans l’histoire
amorcée en Occident, à partir du moment où
l’on peut dire qu’en lui, il y a quelque chose comme
de l’État.
On a donc un certain parti pris d’étrangeté.
Si la gouvernementalité est bien, épistémologiquement,
le biais externe recherché, c’est qu’elle est
hétérogène aux autres formes de pouvoir distinguées
jusque là, à savoir la souveraineté et les
disciplines. Toute la difficulté tient à cela : entre
la souveraineté et les disciplines, une certaine homogénéité
était tout à fait concevable, et même requise
par le processus historique au fil duquel Foucault les avait diachroniquement
disposées, principalement dans Surveiller et punir. De même,
en 1978, la lecture que fait Foucault du mercantilisme et du caméralisme
du XVIIe siècle les caractérise comme mécanismes
disciplinaires, techniques mises en œuvre dans le dressage
et le contrôle de la population, mais toujours en ce qu’elles
ont pour fin la puissance de l’État, et donc en ce
qu’elles demeurent ordonnées à la consolidation
de la souveraineté (STP, p.71 ; p. 105). Avec la gouvernementalité,
dont la première figure libérale est fournie par les
physiocrates, on serait en présence d’autre chose :
une « physique politique », au sens d’une action
qui porte sur une naturalité, sur des processus à
l’œuvre naturellement, sur des régularités
déjà présentes dans le monde, naturalité
qui n’est pas tant ce qui résiste à la politique
que ce que celle-ci pénètre pour y définir
des zones de pertinence. Mais alors, le problème est d’autant
plus difficile à résoudre : comment s’est configurée
une politique si peu politique, comment la gouvernementalisation
a-t-elle pu se donner comme l’axe même de la politique,
au point de secondariser et d’imposer une redéfinition
selon ses propres cadres des concepts de souveraineté, de
loi, de règlement ?
***
État de justice, État administratif, État
de police, État gouvernementalisé ne se succèdent
pas linéairement. Si ces formes se chevauchent, s’entre
chassent, c’est que la gouvernementalité est présente
dès le départ. Elle définit la nappe la plus
profonde, l’élément enveloppant de tout ce qu’on
peut décrire de proprement politique, dans la tradition occidentale
où cette description prend place. C’est qu’elle
a commencé d’agir très tôt, mais jamais
sur le même mode, produisant des dispositifs de pouvoir différents
selon les périodes. Insistons : ce n’est pas du tout
que le gouvernement, ce concept non essentiellement politique, est
une cause efficiente, le réservoir causal de la politique
où souveraineté et disciplines, ces figures intra-politiques,
sont contraintes d’aller puiser. C’est plutôt
qu’il est, à l’image de cette population qui
s’impose à partir du XVIIIe siècle comme la
préoccupation dominante dans le cadre d’un État
gouvernementalisé, le milieu de la politique. Milieu historiquement
déployé, sur un temps court et sur un temps long :
« Par gouvernementalité, j’entends l’ensemble
constitué par les institutions, les procédures, analyses
et réflexions, les calculs et les tactiques qui permettent
d’exercer cette forme bien spécifique, quoique très
complexe de pouvoir qui a pour cible principale la population, pour
forme majeure de savoir l’économie politique, pour
instrument essentiel les dispositifs de sécurité.
Deuxièmement, par , j’entends la tendance, la ligne
de force qui, dans tout l’Occident, n’a pas cessé
de conduire, et depuis fort longtemps, vers la prééminence
de ce type de < gouvernement > sur tous les autres : souveraineté,
discipline, et qui a amené, d’une part, le développement
de toute une série d’appareils spécifiques de
gouvernement, et, d’autre part, le développement de
toute une série de savoirs » (STP, 111-112).
L’histoire, même si elle est histoire des multiplicités,
est l’histoire d’une « prééminence
». Ce passage soulève une difficulté de taille
: l’articulation du temps court et du temps long, et plus
exactement du statut conféré au temps court par sa
réinscription dans le temps long. En somme, la biopolitique
libérale dont l’économie politique, la population,
et les dispositifs de sécurité représentent
ici les trois coordonnées modernes, serait la finalité
de la politique occidentale, préparée de très
longue main - avec l’opération chrétienne, comme
double torsion de l’héritage greco-romain et de l’héritage
juif, comme pastorat irréductible à celui de Moïse
et opposable tout aussi bien à la politique des anciens.
Le milieu que forme, pour la politique occidentale dans son ensemble,
la gouvernementalité, est donc le milieu chrétien
(et non pas judéo-chrétien). Alors, on serait amené
à relire cette longue histoire qui aboutit aux pratiques
néolibérales américaines et allemandes de l’après-guerre,
comme une longue histoire des rapports variables entre gouvernement
et politique - c’est-à-dire, si l’on adopte le
plus grand angle, entre christianisme et politique. Et, tout comme
on a pu dire que l’État est une péripétie
du gouvernement, on serait amené à dire que le libéralisme
est une péripétie de la religion chrétienne,
comme religion politique. Péripétie fondamentale pour
nous, puisqu’elle résume et parachève le processus
de gouvernementalisation de l’État amorcé à
partir du XVIe siècle.
****
Pour saisir le sens de cette péripétie et de ses
derniers développements, il faudrait alors mieux caractériser
l’hétérogénéité gouvernementale
et son effectivité, au titre de véritable agent de
la politique. Il faudrait la caractériser en elle-même
et dans la façon dont elle a historiquement varié,
tout en modifiant le nouvel espace où elle intervenait. Bien
entendu, il n’y a pas là non plus à attendre
de définition d’essence. Il n’y a jamais là
que des figures historiques, et la gouvernementalisation de l’État
est un procès où, à chaque fois, l’hétérogène
se connecte différemment. Cela dit, pour que cette histoire
soit possible, une première distinction est nécessaire.
Elle est fournie, dans Sécurité, territoire population,
par un étonnement devant une situation très simple,
qui fait l’objet d’une acceptation générale,
sur le temps très long qui va de la formation du christianisme
jusqu’à nous : c’est que le gouvernement est
fondamentalement et originairement « gouvernement des hommes
». Les hommes sont des êtres qui se gouvernent, une
matière spécifique qui doit être gouvernée.
Une telle idée, souligne Foucault, n’est en toute rigueur
ni grecque, ni romaine (STP, p.126) - ce qui, par avance, rend la
politique ancienne foncièrement étrangère à
ce qui définit notre propre expérience politique.
Son origine est orientale, bien qu’il faille ajouter que la
tradition orientale en a fait et fera un tout autre usage que celui
qui caractérise, pour notre propre compte, le christianisme.
Sur cette extériorité orientale, sur ce clivage Orient/Occident,
Foucault reste très laconique : il se borne à quelques
indications sur le Dieu pasteur d’un peuple errant, sur Moïse,
sur le schisme dans l’Église, sur le souverain christique
qui surgit de façon presque inaudible pour nous à
la lecture d’un texte de Gogol consacré au Tsar (STP,
p. 159). Tous ces contrepoints, au même titre que la relecture
proposée du Politique de Platon, n’ont d’autre
but que de nous faire éprouver la contingence d’une
irruption : la façon dont l’idée d’un
gouvernement des hommes est entrée dans notre propre expérience,
et s’y est incorporée politiquement.
« L’Eglise chrétienne, c’est elle qui
a coagulé tous ces thèmes du pouvoir pastoral en mécanismes
précis et en institutions définies, c’est elle
qui a réellement organisé un pouvoir pastoral à
la fois spécifique et autonome, c’est elle qui en a
implanté les dispositifs à l’intérieur
de l’Empire romain et qui a organisé, au cœur
de l’Empire romain, un type de pouvoir que, je crois, aucune
autre civilisation n’avait connu » (STP, p. 134). C’est,
on le voit, à partir d’elle que le mélange des
mots devient possible, que l’hétérogène
est connecté - ce que l’expression de « pouvoir
pastoral » vient traduire. Mais la connexion ne s’accomplit
pas du tout sur le mode de l’unification, et c’est bien
cela que la contre-référence au Tsar vient pointer.
Si on la prend au pied de la lettre, il faut noter ce qu’elle
révèle de la façon dont Foucault comprend implicitement
le frontispice du Léviathan de Hobbes, comme figure emblématique
de l’État moderne occidental : le souverain tient le
glaive et le sceptre sacerdotal, mais il ne les confond pas, il
ne les tient pas dans une même main ; il a deux mains, et
les deux ne font pas la même chose. Jusque dans sa prétention
au dépassement de la séparation du spirituel et du
temporel, jusque dans son geste d’unification de la souveraineté,
le pouvoir étatique moderne reste un composé hétérogène.
La vérité politique suprême n’est pas,
comme l’avait cru Schmitt lisant Hobbes, « Jésus
est le christ ». Tout l’effort de Foucault est de faire
persister la tension entre les deux termes, y compris et surtout
lorsqu’ils s’articulent en une même figure. Et
c’est de montrer que c’est seulement si l’on maintient
cette tension, concentrée dans la notion de gouvernementalité,
que l’émergence du libéralisme devient intelligible.
Mais justement, si la tension peut être maintenue, c’est
que la distinction entre gouvernement et politique, entre pouvoir
pastoral et pouvoir politique, ne recouvre pas celle du spirituel
et du temporel. De nouveau, il faut s’affranchir d’une
distinction qui est en fait le produit d’un discours que les
institutions tiennent sur elles-mêmes, et le déborder
du côté des pratiques. Selon Foucault, le pastorat
chrétien obéit à un triple principe, qui interdit
de le rabattre simplement sur la direction des âmes : il s’autonomise
et devient la détermination exclusive de l’action de
Dieu et de son médiateur christique ; il se technicise, s’affine
et s’institutionnalise ; il se globalise, c’est-à-dire
a affaire à tous et chacun, d’un même mouvement,
et dans ce que Foucault appelle leur « paradoxale équivalence
» (STP, p. 133). Mais surtout, et c’est le niveau le
plus profond auquel est ressaisie la figure du pouvoir pastoral
- les traits « jamais effacés » du pastoralisme,
inaltérés du IIe siècle jusqu’à
nous, par conséquent (STP, p. 169) -, il est la production
d’un état inédit, où s’élucide
en dernier ressort la formule énigmatique « gouverner,
c’est gouverner des hommes ». Le pastoralisme engendre
un état d’obéissance pure, dont on doit comprendre
que ni les Grecs ni les juifs ne pouvaient avoir l’idée.
Le principe de l’obéissance pure, l’obéissance
comme type de conduite unitaire, telle est la véritable invention
chrétienne, et les effets d’institutionnalisation avérés
dans la forme « Église » et dans ses procédures
en découlent. Elle consiste en un travail sur la subjectivité,
en une individualisation du sujet, où celui-ci se façonne
sous l’égide d’une soumission à quelqu’un,
ou plutôt d’une dépendance à l’égard
de quelqu’un, de telle sorte que l’on n’ait pas
d’autre volonté que celle de ne pas en avoir.
N’avoir pour volonté que de ne plus en avoir, c’est
là une subjectivation inédite. Elle est profondément
distincte de l’obéissance à la loi, et même
de l’obéissance à un maître déterminé
en vue d’obtenir un résultat déterminé
- quand bien même il s’agirait du salut. Le gouvernement
des hommes est gouvernement « des hommes par les hommes »,
dans un jeu infini et continu, qui enveloppe la vie dans toute son
extension comme dans ses plus intimes replis, jeu de relations où
aucun d’entre eux, qu’il soit pasteur ou brebis, n’agit
selon sa volonté propre. Ce gouvernement définit un
« champ d’obéissance généralisée
» (STP, p. 177), où il n’y a pas à proprement
parler d’instance de commandement, mais où tout commandement
renvoie au fait d’être commandé, voire se dissout
dans le fait d’être commandé. Le terme qui semble
le plus propre à définir cet état, que Foucault
n’emploie que ponctuellement dans ce cours, mais dont il fera
un usage décisif dans certaines de ses interventions centrées
sur les demandes de droits et le problème de leur limitation
: c’est celui de dépendance( [1]). La dépendance
comme mode d’existence continue et unitaire, la dépendance
qui est sans fond par définition, n’admet pas en elle-même
de limite, puisqu’elle consiste en un travail permanent et
jamais achevé de dépossession au profit de quelqu’un,
d’individu à individu, indéfiniment.
Tel est l’état, et non l’État, configuré
par le christianisme, parallèlement et sans confusion avec
le rapport politique d’obéissance à la souveraineté
territoriale, et qui ne se rabat pas non plus sur les procédures
disciplinaires. Tel est le rapport, non-politique mais éminemment
politisable - ou en tout cas, qui devait pour longtemps doubler
extérieurement le rapport politique, pour ensuite l’habiter,
et pour évoluer en lui jusqu’à se le subordonner.
Rapport forgé horizontalement, qu’on peut dire religieux,
mais où la question de la transcendance de l’autorité
est bien moins décisive que celle de la perpétuation
d’une opération subjective : ce que Foucault nomme
de façon très forte, avec des accents nietzschéens
manifestes, la « destruction du moi » (STP, p. 183)
- cette destruction concertée, technicisée, ininterrompue,
dont le christianisme aurait été, dans sa version
occidentale, le grand opérateur. Bien entendu, à cette
destruction, il ne peut pas s’agir pour Foucault d’opposer
une positivité du moi, comme si un sujet positif et pur -
une liberté - se tenait en deçà des procédures
qui le font exister. Il s’agit seulement de marquer cette
subjectivation spécifique qui est celle d’une subjectivation
par la destruction. Que la politique ait été doublée,
puis alimentée de l’intérieur, et enfin ordonnée
à « une affaire de bergerie »(STP, p. 134), il
semble que cela a été pour Foucault un sujet d’effroi.
C’est cela qu’il a vu, en Cuvier de la politique, lorsqu’il
a ouvert l’État sur les pratiques gouvernementales,
et qu’il a enfoncé le scalpel jusqu’au christianisme.
Effroi que l’on éprouve, en effet, si et seulement
si on aborde la politique du dehors, ce dehors qu’elle propose
elle-même de plus en plus à l’analyse comme étant
son ressort essentiel, précisément à travers
le procès de gouvernementalisation de l’État.
Et il ne faut rien céder de ce sentiment quand on en vient
à la description interne de la gouvernementalité libérale,
et que l’on cherche à cerner ce que Foucault a voulu
signifier quant à la manière dont nous y sommes de
fait subjectivement ajustés.
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À l’appui de cette conviction, on peut citer une remarque
de Sécurité, territoire, population, qui, prise à
lettre, résonne à la fois, contradictoirement, comme
l’indication d’un point de fuite et d’un piège
définitif : « Car s’il est vrai que la Réforme
est sans doute bien plus une grande bataille pastorale qu’une
grande bataille doctrinale, s’il est vrai que ce qui était
en jeu avec la Réforme, c’était bien la manière
dont le pouvoir pastoral était exercé, ce qui est
sorti de la Réforme, c’est-à-dire le monde protestant
ou un monde d’Églises protestantes et la Contre-Réforme,
ces deux mondes, cette série de mondes, n’étaient
pas des mondes sans pastorat. Au contraire, c’est un prodigieux
renforcement du pouvoir pastoral qui est sorti de cette série
d’agitations et de révoltes qui commencent au XIIIe
siècle et qui se stabilise en gros aux XVIIème et
XVIIIe siècle (...) Je dirai qu’après tout,
le pouvoir politique de type féodal a sans doute connu des
révolution ou en tout cas s’est heurté à
une série de processus qui l’ont bien liquidé
et chassé de l’histoire de l’Occident, à
part quelques traces. Il y a eu des révolutions antiféodales,
il n’y a jamais eu de révolution antipastorale. Le
pastorat n’a pas encore connu le processus de révolution
profonde qui l’aurait mis en congé de l’histoire
» (STP, p. 153).
À la question massive « qu’est-ce qui, politiquement,
n’a jamais eu lieu ? », la réponse est : une
révolution antipastorale, une liquidation du pastorat, une
sortie de l’espace qu’il a circonscrit, en marge, autour,
puis dans la politique - mais sans jamais perdre cette spécificité
qui est la sienne, et dont la pierre angulaire est la dépendance,
d’individu à individu - quand bien même c’est
l’instance politique comme telle qui en vient à la
prendre en charge et à l’orchestrer, à l’aide
de procédures et d’institutions multiples. Bien plus,
on peut dire que les luttes elles-mêmes, dans ce qu’elles
ont eu de plus violent, dans les processus révolutionnaires
qu’elles ont déclenchés, se sont toujours déroulées
à l’intérieur de son espace. Toujours, il s’agissait
de savoir comment, pourquoi, au profit de qui changer de pastorat.
À cela, la stabilisation libérale - Foucault ne dit
pas ici si la fin des luttes pastorales est l’effet de la
consolidation de l’État moderne dans sa forme hobbesienne,
ou de sa gouvernementalisation dominante à partir du XVIIIe
siècle, mais on peut estimer qu’il y a stabilisation
au sens propre dès lors qu’il y a vraiment intériorisation
- a donné la dernière réponse : nulle part
ailleurs qu’en l’État, dès lors que celui-ci
est expressément gouvernemental, c’est-à-dire
producteur de ces libertés qui ne se pensent qu’à
l’aune de dépendances, le bon gouvernement n’a
à être recherché.
Mais alors, la perspective de Foucault se tient exactement sur
un seuil : d’un côté, il faut admettre, non seulement
que nous ne savons pas, mais que nous ne pouvons pas savoir positivement
ce que serait une autre expérience de la politique que celle-ci.
Nous ne le pouvons pas, parce que la politique a absorbé
sans le résorber ce qui pouvait faire office d’extériorité,
et en a fait le ressort même des dispositifs de pouvoirs désormais
prééminents. En termes clairs, dans le face à
face incessant des conduites et des contre-conduites, le libéralisme
reconnaît sa validation et jamais sa contestation. Une fois
encore, cela tient, au plus profond de notre histoire culturelle,
au fait que la révolution anti-pastorale, cette monstruosité
historique, n’a jamais eu lieu.
Mais, d’un autre côté, Foucault dit aussi :
voyez le point où cette inéluctabilité s’est
nouée. Et du coup, efforcez-vous d’imaginer ce que
serait une contre-conduite qui n’aurait pas la forme de cette
conduction inaltérée qui s’est toujours trouvée
au centre des luttes, qui en a toujours été l’enjeu,
dans un renvoi incessant de pasteur en pasteur que les révolutions
elles-mêmes n’ont pas remis en cause. Vous le pouvez,
parce que la politique de toute façon n’a jamais la
compacité que l’on croit, et qu’elle est fondamentalement
connexion de l’hétérogène, mixte impur.
Et pour reconstituer un dehors d’un autre type que celui que
la politique occidentale incorpore, tous les points d’appui,
stratégiquement, sont pertinents, pour autant que l’on
sait depuis quel lieu on les interroge, les questions qu’on
leur pose, et le déplacement qu’on leur demande de
faire jouer par rapport à nous-mêmes. Si vous voulez
faire de la politique, c’est de cela au fond qu’il doit
être question. Mais alors, sachez aussi qu’on pourra
toujours vous dire que vous êtes hors du jeu, que vous êtes
en fait sortis de la politique elle-même. Et peut-être,
au fond, aura-t-on raison.
[1] Voir surtout le texte relatif à la sécurité
sociale : « Un système fini face à une demande
infinie », 1983, Dits et Ecrits, Gallimard, 1996, IV, 367.
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