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Origine : http://perso.orange.fr/ihpl/boumcohn.htm
Inventer le réel
Pour une conception nouvelle de l’articulation entre
politique et pédagogie.
La notion d’autogestion pédagogique est marquée,
et cela dès ses premières formulations en 1962, par
une extrême polysémie. En effet, si on se réfère
aux premières synthèses publiées par G. Lapassade
en 1971, on constate que l’autogestion pédagogique
est présentée à la fois comme l’instrument
technique de la pédagogie institutionnelle, un dispositif
analyseur des institutions, une contre-institution et même
un système d’éducation correspondant à
la forme actuelle de la pédagogie négative inspirée
de Rousseau. La structure même de l’ouvrage collectif
piloté par G. Lapassade (1e partie : Théories ; 2e
partie : Avant mai ; 3e partie : Après mai) montre bien que
la dimension pédagogique est, dans cette première
formulation de l’autogestion pédagogique, étroitement
dépendante du politique, sans autonomie réelle. À
l’évidence, l’autogestion pédagogique
en tant que dispositif instrumental tire son sens véritable
de la perspective idéologique de la mise en œuvre d’une
révolution libertaire intégrale. L’articulation
entre les deux dimensions repose principalement sur la notion d’institution,
dont la définition encore très floue sera élaborée
petit à petit jusqu’aux débats actuels du courant
institutionnaliste autour de la microsociologie.
Nous voudrions montrer que les perspectives actuelles de l’autogestion
pédagogique vont plutôt dans le sens d’une spécificité
revendiquée du champ éducatif, où les rapports
entre les pratiques pédagogiques et le modèle politique
se présentent en termes d’articulation, c’est-à-dire
sur un mode complexe et non pensable en termes d’homogénéité.
Une conception antiautoritaire des rapports sociaux (l’autogestion
comme perspective sociale)
La notion de pédagogie autogestionnaire est sans doute moins
ambiguë que celle d’autogestion pédagogique, dans
la mesure où elle manifeste immédiatement qu’elle
n’est pas une notion pédagogique. Ou en tout cas, pas
seulement. Elle est d’emblée plurielle, en tant qu’elle
désigne différents niveaux de pratique, et elle est
d’abord politique, car elle se confronte à l’institution
globale, à l’État.
• Différents niveaux de pratiques en effet, puisqu’elle
intègre évidemment des formes autogérées
d’organisation des apprentissages, mais qu’elle revendique
aussi et d’abord une autonomie totale par rapport à
l’extérieur, qu’elle brise les clivages entre
le pédagogique, l’organisationnel et l’administratif,
et qu’elle se pose également la question interne de
l’invention pratique de la société et l’analyse
de sa propre élaboration. Le groupe s’autogère
en se donnant pour travail de comprendre comment il construit cette
autogestion.
• On voit qu’il s’agit avant tout d’une
notion politique, dans la double mesure où elle revendique
une dimension d’autonomie par rapport à l’État
et qu’elle se présente comme institution totale. La
critique classique formulée à l’encontre de
l’autogestion pédagogique insiste sur le côté
illusoire d’une nécessaire et impossible maîtrise
totale de son fonctionnement. Mais si on prend l’exemple du
lycée expérimental de Saint-Nazaire, il s’agit
bien d’une institution totale, telle que le ministre Savary
en accorde le principe en réponse à une lettre ouverte
que G. Cohn-Bendit avait envoyée, seul, le 25 mai 1981, au
dit ministre, sur le thème : "laissez-nous inventer,
avec des jeunes, une institution". Ici, le pouvoir central
a accordé une liberté entière concernant les
programmes, les horaires, la gestion de l’argent, l’organisation
de la scolarité, etc.
On peut donc parler d’une autonomie totale par rapport à
l’externe, puisque par exemple la hiérarchie officielle,
c’est-à-dire l’inspection, n’a pas accès
au lycée expérimental.
En revanche, on ne doit pas confondre cette autonomie par rapport
à l’externe avec l’indépendance par rapport
à l’État : c’est bien l’Éducation
nationale qui paie les enseignants, et l’établissement
est officiellement une annexe du lycée Aristide-Briand de
Saint-Nazaire.
L’erreur souvent commise par les critiques de l’expérience
est précisément de confondre les deux notions, à
partir d’une conception monolithique et réductrice
d’un État conçu comme toujours répressif,
porteur d’un totalitarisme sans brèche. L’État
démocratique moderne n’est pas univoque et un ministre
peut accorder une liberté sans regard à une frange
du secteur social. On verra d’ailleurs plus loin qu’il
ne s’agit pas forcément d’une contradiction interne
au fonctionnement de l’État.
*
Si on accepte comme donnée de départ la possibilité
d’une autonomie intégrale par contrat avec le pouvoir
central, la question de l’autogestion peut alors se poser
à l’interne, au sens de la production quotidienne de
la réalité sociale. L’autogestion signifie dans
ces conditions la reconnaissance assumée et élaborée
de l’instituant ordinaire. En ce sens, on peut parler d’autogestion
à partir du moment où l’ensemble des protagonistes
élabore au quotidien ses propres règles et modalités
de fonctionnement.
Bien évidemment la question du pouvoir est centrale. Mais
il ne peut s’agir d’un pouvoir accordé, même
avec la meilleure volonté du monde, par un groupe d’accueil
(les enseignants) à un groupe accueilli (les élèves).
À cet égard la protohistoire du lycée de Saint-Nazaire
lève clairement les ambiguïtés. Il s’agit
bien d’une cofondation explicitement revendiquée. G.
Cohn-Bendit parlait de "réunir ces enseignants et ces
élèves marginaux qui s’entendent si bien lorsque
le hasard des emplois du temps les fait se rencontrer". La
référence, clairement, est beaucoup plus du côté
du lycée d’Oslo, où des élèves
sont à l’origine de la construction autogérée
d’un établissement, que de toutes les pédagogies
organisées, fussent-elles les plus libérales. Car
c’est dans l’acte de cofondation que s’enracine
la possibilité d’une mise en pratique de l’autogestion,
la construction par tous les acteurs d’une dynamique spécifique,
autogérée.
La chronologie des tout premiers temps du lycée expérimental
de Saint-Nazaire fait bien apparaître les différentes
étapes et dimensions de l’élaboration de la
démarche autogestionnaire :
• 25 mai 1981 : rédaction de la lettre ouverte au
camarade ministre de l’Éducation, signée "Jean-Gabriel
Cohn-Bendit, enseignant à Saint-Nazaire";
• 26 juin : publication de la lettre dans Libération
;
• 27 juillet : A. Savary reçoit G. Cohn-Bendit et
A. Daniel, qui proposent "une structure autonome, libérée
des carcans administratifs" (Le Monde, 30 juillet) où
se retrouveraient des professeurs et des élèves "insupportables
à l’Éducation nationale" (Le Matin, 30
juillet) ;
• 6 octobre : entrevue au cabinet du ministre pour préciser
le projet présenté en septembre ;
• 6 novembre : présentation du dossier élaboré
par "l’ensemble de l’équipe éducative
(19 personnes) et une trentaine de futurs élèves.
"Qu’il soit élaboré en commun nous a paru
fondamental", dit le texte de présentation.
Ainsi, dès le début, et avant même que l’expérience
ne commence à fonctionner réellement (début
1982), l’autogestion était le principe de base : autogestion
au sens de l’autonomie totale par rapport aux institutions
externes, autogestion interne par l’élaboration en
commun entre enseignants et élèves du projet global,
mais aussi reconnaissance de la spécificité du point
de vue collectif des deux groupes (distinction entre réunions
de l’équipe éducative, réunions du groupe
enseigné, réunions communes) concernant l’évaluation
de l’institution.
*
On voit bien ici la différence avec la cogestion. Il s’agit
de deux niveaux de réalité sociale différents.
La cogestion, rappelons-le, est une forme d’organisation sociale
fondée sur le partage accepté de certaines prises
de décisions. Le terme réfère au mode d’organisation
des entreprises allemandes, où les patrons ont accepté
que des décisions soient prises statutairement par les travailleurs.
Ce sont donc les propriétaires de l’appareil productif
qui décident de renoncer à certaines de leurs prérogatives,
dans un but d’ailleurs de plus grande efficacité de
leur entreprise. De même, on peut imaginer qu’un groupe
d’enseignants monte un projet pédagogique ou plus largement
éducatif et inclue dans l’organisation, dans le mode
de fonctionnement de ce projet, la participation des élèves
aux prises de décision concernant la vie de l’établissement.
Dans cet exemple (et il en existe en effet plusieurs, pas seulement
en France), on peut parler de cogestion pédagogique. Mais
cette organisation cogérée ne doit pas être
confondue avec l’autogestion, qui suppose l’élaboration
ensemble d’une réalité sociale autonome. Dans
le lycée expérimental de Saint-Nazaire, il n’y
a aucune cogestion avec l’État, non plus qu’avec
les parents des élèves. C’est l’ensemble
des participants qui élaborent à droit égal
la globalité de l’existence de l’expérience.
Et c’est précisément ce plein pouvoir des deux
groupes pour l’ensemble des négociations internes qui
permet de parler d’autogestion. La référence
serait sans doute ici du côté de l’expérience
italienne des "enfants de Barbiana".
C’est pourquoi l’opposition frontale souvent exprimée
entre autogestion et cogestion n’a guère de sens puisqu’elle
sous-entend à tort une sorte d’évolution historique
entre le temps des origines, marqué au sceau de l’enthousiasme
mais peu organisé, et le temps de la structuration, où
la cogestion remplacerait l’autogestion comme le stade de
la maturité dans une évolution institutionnelle à
forte connotation biologique. Cette problématique de la maturation
réduit à la dimension organisationnelle ce qui est
un véritable problème politique.
Une autre manière d’obscurcir le débat est
au contraire la confusion entre les deux termes, employés
souvent de façon indifférente. On en trouve des exemples
particulièrement marquants dans les deux rapports officiels
concernant les lycées expérimentaux, respectivement
en 1985 et 1989.
Francine Best en est une bonne illustration, qui écrit dans
son rapport : "Être responsable, coresponsable avec tous
les membres d’un groupe – ici les enseignants et les
élèves – de l’organisation sociale de
ce groupe, de sa gestion, c’est ce qui peut, à bon
droit, être nommé cogestion, autogestion.".
Et cette confusion, évidemment, n’est pas anodine,
puisqu’elle suggère implicitement une montée
progressive vers une certaine responsabilisation, sous-entendant
bruyamment l’irresponsabilité sympathique mais stérile
des débuts supposés anarchiques. Cette conclusion
de douteuse évidence est clairement visible dans le rapport
de 1989, puisque les aspects réputés intéressants
de l’organisation pédagogique du L.E.P.M.O. d’Oléron
figurent dans le chapitre intitulé "L’autogestion
et la cogestion remises en cause".
Une troisième erreur enfin, qui gomme également la
dimension politique radicale du projet autogestionnaire, consiste
à repousser l’autogestion vers des lendemains qui chantent,
sous la forme d’un idéal qu’il s’agirait
d’approcher. L’idée serait alors d’aller
(à petits pas ?) "vers la cogestion ou vers l’autogestion",
ce qui réduit la perspective autogestionnaire à une
simple démarche pédagogique. On ne va pas vers l’autogestion,
sauf à tomber sous le coup de l’illusion pédagogique.
L’autogestion est d’emblée intégrale,
ou elle n’est pas. C’est pourquoi la notion de pédagogie
autogestionnaire elle-même demanderait à être
remise en question au profit de la démarche autogestionnaire
appliquée au champ de l’éducation, qui répondrait
mieux à la dénomination d’autogestion éducative.
Cette position théorique de départ n’a évidemment
rien à voir avec les modalités concrètes et
pratiques d’organisation de la société scolaire,
qui sont liées à l’historicité du groupe
en train de s’élaborer et de produire sa propre analyse.
Par exemple, au lycée de Saint-Nazaire, l’idée
d’autogestion au sens d’assemblée générale
permanente a été très vite réfutée,
au profit d’autres formes d’organisation du pouvoir
faisant apparaître différentes sortes de groupes, dont
un groupe composé de l’équipe éducative
et un groupe des élèves.
Bien évidemment, la notion d’autogestion intégrale
comme modèle sociétal antiautoritaire ne préjuge
en rien de l’évolution possible de ladite société.
Les dispositifs, à inventer en permanence et qui supposent,
pour que l’autogestion vive, d’aller jusqu’à
la multivectorialité de l’analyse, ne garantissent
pas d’eux-mêmes que l’institué ne fasse
retour, jusqu’à l’éventuelle défaite
de l’autogestion comme on a pu le voir de manière frappante
à Oléron.
Par ailleurs, parler d’autogestion éducative suppose
en effet une spécificité liée à l’éducation
comme champ praxéologique. On pourrait distinguer au moins
trois rôles liés à cette spécificité
:
• la formation de citoyens responsables (ce qui passe par
la question du pouvoir) ;
• l’apprentissage maîtrisé de connaissances
intellectuelles (élaboration de démarches et de stratégies
autonomes) ;
• le développement de la dimension relationnelle (apprendre
à vivre avec les autres).
C’est sans doute ce dernier point qui surprendra le plus,
dans la mesure où on pourrait fautivement l’assimiler
à la non-directivité d’inspiration rogérienne.
Dans une perspective autogestionnaire, il s’agit de tout autre
chose, à savoir la prise en compte de l’individu social
dans sa globalité. Une certaine histoire de l’analyse
des institutions a pu entraîner une centration sur le clivage
entre le politique comme dimension spécifique de la conscientisation
et le psychologique présenté comme institutionnellement
régressif. Mais, dans une perspective autogestionnaire entendue
comme conception antiautoritaire des rapports sociaux, le relationnel
n’est nullement régressif. Bien au contraire, et dans
une approche qui rejoindrait ici la notion de non-directivité
participante élaborée par Michel Lobrot, le relationnel
doit être considéré comme producteur de sens.
La dimension réductrice du psychologique comme dénégation
du politique ne doit pas faire oublier que l’inverse, à
savoir la dénégation du psychologique au nom de l’institutionnel,
est tout aussi réducteur. Dans le champ de l’éducation,
et particulièrement depuis les années 1970, le relationnel
a servi de réponse écran à l’opposition
entre éducation et instruction, au motif de la dénégation
du politique. Mais l’autogestion éducative fait éclater
ce clivage, en posant la dimension du sujet social global. C’est
ainsi que, dans la société autogérée
du lycée de Saint-Nazaire, le problème des élèves
qui se droguent ne peut être envisagé simplement dans
l’opposition entre le psychologique et le politique, entre
l’autorisé et l’interdit. Le sens produit par
la conduite déviante, nous y reviendrons, oblige à
insérer dans l’autogestion cette dimension de l’intersubjectif
qu’on peut désigner comme le relationnel.
L’exclusion de quelque partie que ce soit de la réalité
humaine peut être considérée comme totalitaire,
et dans cette perspective l’implication est un élément
essentiel de toute pratique autogestionnaire, qui pose la reconnaissance
du sujet en tant qu’auteur de son existence comme fondement
de l’élaboration de la réalité sociale.
Une approche constructiviste de la réalité
(l’autogestion n’est pas l’utopie)
L’autogestion, même dans sa version pédagogique,
est historiquement liée à l’idéal politique
global (l’anarcho-syndicalisme français, la commune
de Kronstadt, Makhno le cosaque de l’anarchie, les anars de
Barcelone et le C.E.N.U. de la Catalogne révolutionnaire)
ou à la marginalité du laboratoire social (Robin,
"La Ruche" de S. Faure, La Escuela moderna de F. Ferrer).
En tout cas, la fascination de l’impossible, autre nom du
rêve qui se dit significativement "la ilusión"
en espagnol.
Tout au contraire, l’expérience récente des
établissements se réclamant de la mouvance antiautoritaire
tend à montrer que l’autogestion, loin d’être
une alternative à la réalité, se construit
dans le réel. La question métaphysique consisterait
à se demander si une société autogérée
est possible, dans les termes où on pouvait raisonner dans
les années 1970. J. Ardoino, par exemple, posait légitimement
la question d’une articulation politique nécessaire
et impossible avec le social global pour qu’on puisse sérieusement
parler d’autogestion pédagogique. Mais aujourd’hui,
les références utopiques décrépites,
yougoslave ou algérienne, nous ramènent tragiquement
à une autre conception de l’autogestion.
À côté de l’utopie politique globale,
des pratiques autogestionnaires sont envisageables d’un point
de vue réaliste, comme des fractures et non comme des modèles,
et particulièrement dans le champ de l’éducation.
Loin des autogestions de partis ou, pire, des autogestions d’États,
reste à penser, en des termes moins naïfs que lors des
années 1960, des pratiques autogestionnaires dans les brèches
éventuelles mais toujours possibles de nos démocraties.
*
Parler de démarche pédagogique autogestionnaire,
ce n’est donc pas seulement mettre en avant l’autonomie
de l’élaboration des stratégies d’apprentissage,
comme l’a développé Freinet, ni même la
dimension de responsabilité dans les prises de décision,
dans la perspective de la pédagogie institutionnelle. L’autogestion
suppose la prise en compte et la reconnaissance que la microsociété
éducative est sommée quotidiennement de prendre ses
responsabilités et d’assumer le sens de sa réalité.
Dans le cas du lycée de Saint-Nazaire, puisqu’il n’y
a aucun contrôle de l’État, les difficultés,
les blocages ou les dysfonctionnements doivent être renvoyés
à la dimension interne et donc à la responsabilité
collective de tous. Ainsi se produit une centration de fait sur
les constructions institutionnelles qui donnent un point de vue
radicalement différent sur les réalités sociales.
Par exemple, au moment des grèves lycéennes de 1986,
des éléments extérieurs étaient venus
au lycée expérimental pour déclencher la grève.
Mais, dans l’établissement autogéré,
la grève est impossible parce qu’elle n’a tout
simplement pas de sens. Il suffit en effet de décider, selon
les procédures autogestionnaires ordinaires, que l’activité
de l’établissement est de descendre dans la rue. Cela
devient alors la pratique institutionnelle, à travers un
travail d’institution qui produit de l’analyse interne
et nullement un recours défensif ou protestataire contre
une extériorité étatique qui n’a plus
cours dans le contexte autogestionnaire. La problématique
simpliste d’affrontement à l’institution globale
prend désormais une dimension nouvelle et doit être
radicalement repensée à l’aune de la logique
autogestionnaire minuscule.
Ce n’est sans doute pas un hasard si la même situation
s’est reproduite à l’université Paris
VIII, lors de ces mêmes grèves, dans le module d’analyse
institutionnelle. La grève y avait été déclenchée
par des étudiants de Paris XIII, mais elle est devenue le
terrain de travail des étudiants et de certains enseignants
du module, transformant le rapport classique à la grève
en un questionnement nouveau sur l’institution. Ainsi, au
contraire du système socialement normal où l’institution
se dénie en projetant son irresponsabilité et son
impuissance vers un État dont il ne reste qu’à
espérer secrètement qu’il dévoile son
aspect répressif (affaire Malik Oussekine), dans la perspective
autogestionnaire l’institution existe, elle se construit au
quotidien sous la forme de l’instituant ordinaire.
L’autogestion éducative, distinguée à
la fois de l’autogestion pédagogique et de la pédagogie
autogestionnaire, n’est pas seulement possible, elle est politiquement
nécessaire. En effet, on se trouve devant ce paradoxe que
notre société qui se veut démocratique et qui
prétend éduquer ses enfants à la démocratie,
les éduque en réalité à tout, sauf à
la responsabilité, la prise de décision, la discussion
collective. La société démocratique, après
avoir longtemps fabriqué des moutons, y ajoute aujourd’hui
la fabrication de casseurs.
Une bonne partie des erreurs et illusions des différents
praticiens critiques de l’éducation repose sur l’homothétie
supposée entre l’école et la société
globale. Le célèbre slogan "Changer la société
pour changer l’école, changer l’école
pour changer la société" est typique de cette
illusion qui entraîne, même chez les plus vaillants,
découragements ou sarcasmes. Or, si on désacralise
la relation historique entre les militantismes politique et pédagogique,
on est amené à constater que le fonctionnement global
de notre société peut être reconnu comme démocratique,
alors que son institution éducative au contraire ignore tout
des pratiques démocratiques.
Mais il ne s’agit pas seulement d’un changement d’échelle
entre l’école et la société. L’autonomie
relative de l’école ne peut se satisfaire des affirmations
reproductionnistes. L’immense cohorte des réformes
et réformateurs de l’école affirment tous rechercher
une plus grande démocratie. Prenons donc au mot ce souhait
unanime : nous disons qu’on peut se permettre les rêves
les plus fous dans le champ de l’éducation, même
si on remet en cause la société postindustrielle et
qu’on affirme qu’elle ne peut pas fonctionner de cette
manière, autogérée. Autrement dit, on pourrait
envisager de mettre en pratique l’autogestion à l’école,
alors même qu’elle serait impossible dans la société
globale. L’articulation du champ éducatif et de la
société globale désigne en effet deux problèmes
disjoints, contrairement à ce qu’on pouvait penser
dans les années 1970 où l’autogestion pédagogique
supposait, du point de vue des auteurs les plus critiques, l’autogestion
politique réalisée, ce qui en renforçait dans
cette perspective le caractère illusoire. Dans la pratique
sociale de l’autogestion éducative, on pourrait alors
se trouver dans la situation d’avoir fabriqué des citoyens
capables de prendre des décisions, de penser le collectif,
et qui se rendraient compte aussi, mais sans contradiction insurmontable,
qu’il y a d’autres dimensions dans la société
globale, et qu’il s’agit de pouvoir les vivre.
Cette proposition utopique est, en ce sens, l’exact inverse
de l’illusion pédagogique, puisque précisément
elle ne confond pas le monde de l’école et la société
globale, et qu’elle se garde bien d’affirmer que changer
l’éducation amène directement à changer
le monde. Dès 1982, Claude Lefort dans un article publié
dans Le Monde avait sonné le glas des illusions autogestionnaires
globalisées, en montrant que l’autogestion peut avoir
un sens en tant qu’elle désigne la vie associative
ou l’implication dans la vie quotidienne, mais qu’elle
devient dangereuse quand elle désigne un mode d’organisation
global de la société.
L’articulation du global et du local (l’autogestion
comme notion politique)
La mise en pratique de l’autogestion dans le cadre de l’éducation
est souvent présentée comme irréaliste, dans
la mesure où les enfants n’auraient pas accès
au niveau de responsabilité nécessaire pour gérer
eux-mêmes un groupe social. Mais il faut penser les choses
dans des termes différents, en soulignant au contraire l’aberration
qui conduit à éduquer les enfants dans un contexte
politique contradictoire avec une société qui se veut
fondée sur les droits de l’homme. Il est plus naturel,
plus simple et plus logique pour des enfants de discuter les décisions
à prendre pour le fonctionnement de l’établissement,
d’organiser la rotation des tâches quotidiennes, de
faire la cuisine à tour de rôle, de donner son avis
sur son école, de faire entendre son point de vue sur les
événements de la vie de tous les jours, de se mobiliser
pour organiser un voyage, etc., que de subir l’abrutissement
autoritaire de leur propre vie tel que le leur impose de manière
absurde et incompréhensible le système scolaire.
C’est l’idéologie de l’école qui
est contradictoire avec la réalité sociale, et pas
seulement en termes d’inadaptation. À l’inverse,
l’autogestion, si elle n’est pas réduite à
sa dimension mythique, s’oppose moins à la vie sociale
naturelle de l’enfant que le grand enfermement et l’invraisemblable
bâillonnement des potentialités constitué par
le système scolaire actuel. Qu’on songe aux drames
et aux déchirements produits par l’entrée au
C.P., dus non pas à l’apprentissage de matières
nouvelles, mais bien au caractère radicalement incompréhensible
de la discipline et de l’organisation du temps et de l’espace
scolaires.
Célestin Freinet avait bien montré, à travers
les notions de méthode naturelle et de tâtonnement
expérimental (et même si ces formulations peuvent être
contestées d’un strict point de vue théorique),
que l’enfant agit plus aisément et plus efficacement
comme citoyen que comme esclave. Il peut donc être considéré
comme précurseur de l’autogestion en tant qu’exigence
politique. La perspective autogestionnaire radicale exige toutefois
d’aller plus loin, dans le sens de la pédagogie institutionnelle,
et surtout de l’autogestion pédagogique telle qu’elle
se formule dans les années 1960 avec l’école
de Gennevilliers, qui pose explicitement la question du pouvoir
dans l’élaboration de la réalité sociale
éducative.
*
Mais il faut pousser jusqu’à son terme la logique
autogestionnaire, et c’est pourquoi on ne pourra vraiment
parler de projet politique que si on dépasse la stricte dimension
de la classe pour penser en termes d’établissement.
L’opposition classique entre la société globale
et les pratiques alternatives au sein d’une classe reproduisent
nécessairement l’illusion pédagogique. Seule
la prise en compte de la réalité à l’échelle
de l’établissement permet à chacun de se situer
en termes sociaux. L’institution peut alors se donner à
voir en grandeur réelle. Ainsi, au lycée de Saint-Nazaire,
le problème des horaires s’est trouvé posé,
à un moment, en raison d’un absentéisme difficilement
supportable par les membres de l’équipe éducative.
Or cet absentéisme cachait une tension entre le rythme classique
de l’école et le rythme social d’adolescents
libres. En effet, était resté occulté ce détail
que des jeunes vivent plus spontanément entre midi et minuit
qu’aux horaires scolaires habituels qui les obligent à
se lever matin pour faire acte de présence dans un système
normé d’où ils sont exclus comme sujets.
On se trouve précisément dans cet exemple devant
un problème social qui ne peut être résolu qu’au
niveau local, mais du local pertinent qu’est, et elle seule,
la dimension de l’établissement. On est en effet ici
en présence d’un analyseur potentiel considérable,
car derrière un problème banal d’absentéisme
se trouve posé un conflit extrêmement profond de rythmes
sociaux qui n’a ici plus grand chose à voir avec une
simple question de respect des horaires. En l’occurrence,
l’enjeu était tellement considérable qu’il
est resté à l’état de clignotant institutionnel,
impensé des élèves eux-mêmes qui ne sont
jamais parvenus à formuler cette demande. Mais on voit bien
à travers cette censure même comment la logique autogestionnaire
produit du sens social de par sa double identité d’institution
totale et de dimension locale.
En effet les seules raisons, chez les membres de l’équipe,
pour refuser d’accéder à pareille demande, ne
peuvent être ni d’ordre politique (la gestion autonome
du temps est un des éléments prépondérants
du statut expérimental), ni d’ordre pédagogique
(puisque les élèves précisément travaillent
mieux vers 22 heures qu’à 8 heures du matin). De plus,
une école peut, matériellement, et en avait dans ce
cas tout pouvoir de décision, fonctionner de midi à
minuit. Seuls des éléments référents
à l’insertion sociale (en l’occurrence la vie
familiale ou individuelle des enseignants adultes) de certains des
acteurs, i.e. des éléments extérieurs à
l’école autogérée mais internes pourtant
à la problématique de l’autogestion, peuvent
ici être mis en avant. On touche alors un élément
essentiel de l’autogestion en actes, en train de se construire
en toute autonomie au niveau local. C’est que la dynamique
autogestionnaire, à la condition expresse de s’en tenir
à son indispensable radicalité pratique, produit,
dans le mouvement même de son élaboration institutionnelle,
l’exigence de l’analyse de son travail instituant.
Temporalité et politique (autogestion et épistémologie
anarchiste)
Dans une perspective autogestionnaire, la pertinence du local par
rapport au global ne réfère nullement à un
simple rapport arithmétique, mais prend son sens en termes
politiques. La mise en pratique de l’autogestion au niveau
de l’établissement permet en effet d’échapper
au dilemme qui fait basculer soit vers l’illusion pédagogique
induite par l’indépassable réductionnisme de
la relation personnelle entre le maître et les élèves
dans le cadre de la classe, soit vers la dénégation
politicienne de la réalité étayée sur
la diabolisation de l’État. C’est le local qui
produit le sens social à travers son hétérogénéité
même, mais en tant précisément qu’il ne
se réduit pas à une autocontemplation oublieuse à
son tour d’une potentialisation toujours présente en
miroir dans le global. La démarche autogestionnaire trouverait
ici à s’appuyer sur le concept de champ de cohérence
tel que l’élabore R. Lourau à partir des analyses
de J. Ravatin dans un texte récent.
L’autogestion éducative, en tant que travail concret
d’institution où "toute actualisation suppose
de manière antagoniste une potentialisation, voire une virtualisation",
remet alors en cause les idéologies révolutionnaires
traditionnelles qui raisonnaient en termes de logique explosive
des contradictions, internes ou provoquées, mais en tout
cas mécaniques, de l’État. On s’est aperçu
que l’État digère très bien les contradictions
les plus dures, dans tous les secteurs de la vie sociale. La stratégie
du Grand Soir oublie que la société hypercomplexe
d’aujourd’hui intègre sans difficulté
les logiques binaires, et que la seule façon de faire exploser
le système serait une attitude totalement conservatrice,
voire réactionnaire, qui se présenterait explicitement
comme dénégatrice de l’évolution sociale.
À l’inverse, on peut imaginer que la radicalité
minuscule de la mise en place de pratiques autogestionnaires au
plan des établissements scolaires par exemple puisse produire
des effets sociaux, pour autant qu’on situe dans la problématique
des champs de cohérence.
*
C’est pourquoi les expériences autogestionnaires dans
le domaine de l’école, tel le lycée de Saint-Nazaire,
obligent à repenser en termes nouveaux la question de la
légitimité de leur généralisation.
Soutenant un apparent paradoxe au regard de la mythologie autogestionnaire,
on pourrait affirmer que dans la notion d’établissement
expérimental autogéré, ce n’est pas l’autogestion
qui est difficile à atteindre, mais que c’est l’expérimentation
qui n’est pas généralisable.
En effet, comme on l’a dit ci-dessus, un fonctionnement autogéré
de toutes les écoles est très facile à mettre
en place, avec des élèves reconnus comme des citoyens
à part entière et des adultes de droit égal,
mais pour certains considérés comme des experts dans
tel domaine du savoir, avec stricte fonction de consultants et non
pas armés du bras séculier de la notation-répression.
Et cela dès l’école primaire, comme Freinet
en a déjà produit l’expérience, à
sa manière pratique, depuis les années 1920.
En revanche, ce qui n’est pas généralisable,
c’est le fait et la volonté d’expérimenter.
Il faut à cette démarche des gens particuliers, formés,
compétents, décidés et volontaires. Car l’établissement
expérimental pourrait être alors considéré
comme laboratoire social, avec une dimension explicite de recherche
qui n’est possible que dans ces conditions. Par ailleurs,
et pour respecter les enjeux épistémologiques de cette
logique de recherche qui ne serait pas seulement de l’innovation
mais bien de la production de savoir praxéologique, de tels
établissements ne pourraient pas garder le même personnel
au-delà de quelques années. En effet, d’une
part l’investissement dans la recherche, particulièrement
dans le domaine éducatif, demande une très grosse
dépense d’énergie individuelle. Mais surtout,
si on reprend la notion d’obstacle épistémologique
que représentent les théories constituées par
rapport à la démarche de recherche, il est évident
qu’on ne pourra envisager la continuité du travail
d’institution que s’il est matériellement impossible
à quiconque de se présenter en gardien du temple,
au nom de l’expérience ou de la possession exclusive
de la temporalité. N’oublions pas que, dans le groupe
Bourbaki, on était viré à trente ans !
En nos époques modernistes au contraire, l’expérimental
a subi d’étranges métamorphoses sémantiques.
C’est l’État qui commande les expériences
(le contrôle continu, la pédagogie par objectifs, les
cycles, les modules, etc.), lesquelles sont alors dépossédées
de leur dimension vivante et indexicale pour être réduites
à une simple fonction de tests justifiant par après
la nouvelle mise en normes, d’où le local derechef
disparaît en tant qu’irremplaçable aventure au
profit de l’application imposée de la modernité
instituée. À l’inverse, l’expérimental
dont parle l’autogestion est totalement de l’ordre de
l’invention, c’est-à-dire de la production de
sens et nullement de l’imposition de modèles.
Il convient donc de distinguer entre la temporalité propre
au travail d’institution et l’inscription formelle des
acteurs impliqués dans le processus d’élaboration
institutionnelle. On pourrait imaginer que, après leur passage
de quelques années dans l’établissement expérimental,
les différents protagonistes puissent être consultés
périodiquement à l’intérieur de groupes
de référence, non pas tant avec statut d’expert
qu’à partir de la reconnaissance de points de vue différents
du strict savoir indexical des acteurs du moment.
En revanche, pour ce qui concerne l’institution elle-même,
la difficulté est qu’elle est à la fois faite
pour durer, c’est-à-dire produire une histoire, et
qu’elle risque de s’enliser dans la reproduction, de
se figer. Elle doit penser son fonctionnement en termes de cohérence,
et pourtant cette cohérence est évolutive à
l’aune de l’analyse qu’elle produit d’elle-même.
On trouve ici une dimension de dialectique entre le commencement
et l’origine, opposant la lecture de l’anamnèse
et la pratique de début. Non pas la pratique des premiers
temps, mais bien la notion de début comme praxis. Produire
la réalité sur le mode permanent de la première
fois, tel est le défi de l’expérimental et l’enjeu
d’une autogestion qui se définit comme productrice
consciente de son sens social. La première fois n’est
pas un point numérique dans un ensemble algébrique,
c’est une manière d’être du sujet impliqué.
Dans l’élaboration du monde social comme dans la vie
amoureuse, la question existentielle est de vivre sur le mode de
la première fois, selon la formule du poète : "Tu
peux m’ouvrir cent fois les bras...". Ainsi l’autogestion
s’invente en permanence, dans l’exaltation anarchique
d’un perpétuel début.
*
Cette problématique du début ouvre immédiatement
sur la dimension de la déviance. En effet, tout début
est déviance, au sens d’un inconnu qui heurte de plein
fouet la logique de l’institué, pour qui l’inconnu
est l’intolérable majeur. Il convient alors de distinguer
entre la déviance et la marge. La marge peut n’être
que la minorité significative, jusqu’à se présenter
éventuellement comme analyseur, comme dans le cas de ceux
qui se revendiquent comme marginaux. Mais c’est aussi et surtout
le bord, donc une partie intégrée de l’ensemble,
ainsi qu’on le voit dans la théorie marginaliste en
économie, ou dans la prise en compte instituée des
établissements expérimentaux comme marginaux, c’est-à-dire
socialement rassurants. La cogestion peut ainsi fort bien être
le mode d’organisation d’une institution à la
marge.
Mais seule l’autogestion peut intégrer la déviance
et même, dirait-on, s’en nourrir. On pourrait en effet
distinguer trois dimensions d’articulation entre l’institution
et la déviance :
• au premier niveau, l’institution est tolérante
avec les déviants. Elle les accepte et tente de les intégrer
à la règle commune dans une perspective par exemple
de pédagogie institutionnelle ;
• au deuxième niveau, l’institution reconnaît
l’existence de déviances comme une richesse, en tant
qu’elles produisent du questionnement et alimentent en quelque
sorte l’élaboration de l’autogestion sur le mode
de l’invention rendue possible par la dynamique autogestionnaire
;
• au troisième niveau, la question majeure devient
de penser comment l’institution vit avec sa déviance
interne, et vit donc sa propre déviance comme un élément
moteur de sa propre complexité. C’est alors toute une
conception de la société qui est en cause, puisque
la déviance, assimilable à l’inconnu, devient
alors nécessaire dans l’élaboration autogestionnaire
d’une république éducative produite par l’analyse
de sa propre négatricité.
C’est pourquoi l’autogestion éducative suppose,
contrairement à un présupposé courant, de vivre
sur le mode de l’inconnu permanent et donc de tordre le cou
à l’impérialisme pédagogique du projet.
On a trop mythifié la notion de projet, comme porteur d’un
avenir maîtrisé. Le projet est fondamentalement intégrateur
et donc, malgré les apparences, normalisateur. Il suppose
une préorganisation du temps futur qui est l’exact
inverse de la perspective autogestionnaire dans le champ éducatif.
À l’inverse, la temporalité autogestionnaire
s’appuie sur les trous dans les rationalités, sur l’imprévisibilité
des élaborations sociales, et sur l’essentielle fécondité
de l’inconnu. Prolongeant la notion lapassadienne d’inachèvement,
la démarche autogestionnaire, étayée sur une
perpective de radicale transversalité, se définirait
alors comme une philosophie du début permanent.
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