Origine : http://www.adels.org/rdv/autogestion/17_l%27autogestion_entre_l%27utopie_et_la_pratique.rtf
L’autogestion est un projet d’organisation démocratique
qui donne davantage de poids à la démocratie directe.
Rappelons que la démocratie représentative est celle
du suffrage universel des Etats démocratiques où les
citoyens désignent une minorité intermédiaires
d’élus rémunérés, chargés
de les représenter à plein temps dans des instances
de décision au niveau des gouvernances nationales et locales
mais aussi dans nombre d’autres institutions comme celles
des représentants du personnel, les conseils d’administration
des associations, etc.. La démocratie directe est un système
où les citoyens débattent bénévolement,
sans être rémunérés, sans intermédiaires,
dans des assemblées dont la périodicité doit
être compatible avec leur disponibilité.
Les adeptes de l’autogestion sont représentés
par deux courants : les politiques et les alternatifs.
Les militants politiques sont ceux qui estiment que l’introduction
d’une part plus importante de démocratie directe dans
les institutions est en soi un programme de transformation politique
qui relève de l’idéologie socialiste. C’est
pourquoi ils subordonnent l’autogestion à la conquête
politique du pouvoir. D’un coté on trouve les maximalistes
révolutionnaires promettent une société d’autogestion
radicale où tout sera soumis à la démocratie
directe aussi bien l’espace politique, administratif et productif,
de l’autre on trouve les réformistes qui promettent
dans leur programme électoraux quelques amélioration
par une participation plus importante des citoyens aux décisions.
Pour ces deux tendances l’action politique est la clé
pour le passage à une société autogérée.
Les alternatifs sont essentiellement des praticiens qui tentent
de réaliser concrètement ici et maintenant des espaces
d’autogestion limités et circonscrits dans la production,
la consommation , la culture , l’éducation, l’insertion,
les quartiers, l’habitat, etc..
La démocratie participative est une forme atténuée
d’autogestion qui consiste à inviter l’ensemble
des acteurs concernés par un thème à débattre
dans des assemblées qui n’ont souvent qu’un rôle
consultatif ( l’organisation du travail dans un atelier, la
voirie dans un quartier). La participation n’est jamais arrachée
par les exécutants mais octroyée par les dirigeants
ce qui explique pourquoi les révolutionnaires ne la considèrent
pas comme ayant une parenté avec l’autogestion.
La démocratie radicale revendiquée par les révolutionnaires
est un idéal-type d’inspiration rousseauiste dans laquelle
tous les citoyens devraient pouvoir débattre et voter sur
toutes les lois et règles administratives qui les concernent.
Elle aurait pour conséquence d’accroître le pouvoir
direct du citoyen tout en diminuant la liberté des élus
qui les représentent et celle des experts. Ce régime
politique prend le gouvernement d’Athènes au -5°
siècle comme modèle de référence.
L’autogestion a deux origines l’une linguistique
et l’autre herméneutique.
Le terme autogestion est introduit comme concept par le parti communiste
Yougoslave dans les années 50 qui espère moderniser
son système économique en attirant la participation
des citoyens dépositaire des savoirs techniques et professionnels
dans les entreprises et les municipalités où le pouvoir
est détenu par l’appareil du parti. Le terme autogestion
va pouvoir être ainsi plaqué pour quelques années
à des régimes autoritaires (Yougoslavie, Algérie).
D’autres régimes totalitaires communistes institueront
des assemblées de démocratie directe (Chine, Cambodge,
Albanie) qui serviront d’enseignes pour couvrir des Etats
liberticides mais où le thème autogestion ne sera
pas utilisé pour des raisons de conflit interne du bloc communiste.
Le sens que prend l’autogestion en France surtout à
partir de 1968, est celui d’une démocratie radicale
se revendiquant de Marx tout en s’opposant aux expériences
staliniennes. La démocratie radicale veut revenir aux sources
du socialisme en s’appuyant sur les perspectives du communisme
et en déniant aux partis d’avant garde d’être
les représentants des intérêts des citoyens.
Ce concept de démocratie radicale apparaît déjà
dans les années 20 dans les courants marxistes révolutionnaires
: chez Rosa Luxembourg, dans l’opposition ouvrière
russe, chez les communistes de conseils hollandais sans oublier
le courant libertaire. Dans les années 50 nombre de marxistes
et delibertaires constatent que les dictatures des pays de l’Est
ne laissent aucune place à la démocratie ouvrière
qu’ils ont promise aussi bien dans les usines que dans la
Nation. Un courant que l’on peut après coup intituler
autogestionnaire se propose donc de revenir aux sources originelles
du socialisme en constatant que l’abolition de la propriété
privée n’est pas la conditions suffisante pour réaliser
le projet socialiste.
Mais le terme autogestionaire couvrira aussi l’action des
entrepreneurs alternatifs qui agissent dans les coopératives
ouvrières de production, dans les associations, dans des
communautés en instituant des formes de démocratie
directe sans participer obligatoirement aux débats idéologiques
des militants politiques.
La conception politique maximaliste de l’autogestion
Le concept autogestionnaire des révolutionnaires repose
sur trois axes : 1) le système capitaliste qui est le facteur
d’inégalité économique doit être
détruit pour réaliser l’autogestion 2) l’exercice
du pouvoir pervertit l’individu 3) les citoyens débarrassés
de l’exploitation capitaliste et des professionnels de la
politique seront disponibles pour s’investir dans les affaires
publiques.
En affirmant au départ que l’autogestion n’est
pas compatible avec l’économie de marché et
qu’elle ne pourra se réaliser qu’une fois que
la propriété privée sera abolie , les maximalistes
placent la révolution en priorité sur l’autogestion
et s’interdisent toute tentative expérimentale. Ils
semblent ignorer l’expérience des pratiques de démocratie
directe des coopératives, des mutuelles et des associations
qui se sont instituées en réaction au système
capitaliste, depuis plus d’un siècle. De même
qu’il ne tiennent pas compte d’une institution autogérée
et permanente : les Kiboutz en Israël.
Toutefois les militants révolutionnaires acceptent l’idée
que la démocratie directe (autogestionnaire) puisse être
utilisée dans un système capitaliste, uniquement dans
le cadre des luttes revendicatives des salariés. Cette démocratie
directe des luttes prendra à partir des années 70
de plus en plus d’extension dans les pratiques de conflit
où les groupes révolutionnaires tentent de remplacer
le pouvoir des syndicats par les comités de grève,
reliés entre eux par des coordinations sous l’emprise
d’une démocratie directe permanente de grévistes
et où les représentants syndicaux ne jouent souvent
qu’un rôle secondaire.
Les révolutionnaires qui, jusqu’ici avaient privilégié
le concept de classe sociale comme l’explication centrale
de la domination l’élargissent au concept de dominant.
Désormais ils peuvent prouver par des exemples historiques
que l’on peut asservir le peuple sans appartenir à
la classe des capitalistes mais seulement un exerçant la
profession d’élu. La réponse politique pour
éviter cette dérive remet en priorité la réhabilitation
de la démocratie directe et le contrôle des élus.
On se rallie à la proposition que Rosa Luxembourg avait suggérée
: la révocabilité permanente des représentants
élus. La démocratie autogestionnaire sera une démocratie
où la vertu civique naturelle de l’homme devra être
protégée de la tentation non moins naturelle de l’exercice
du pouvoir à son profit personnel ou à celle d’un
clan politique qui s’est libérée de la volonté
de ses mandants.
L’autogestion part d’une ambition anthropologique consistant
à spéculer sur les potentialités infinies ouvertes
à l’imaginaire humain de citoyens libérés
du carcan de l’idéologie dominante et ouvrant ainsi
la voie à une autre idée de progrès différent
de celui de la production illimitée des richesses des libéraux
: un progrès illimité d’une démocratie
créativiste. On affirme ne pas savoir à l’avance
ce que les citoyens décideront mais on affirme en même
temps savoir ce qu’ils ne décideront pas. On soutient
implicitement qu’une fois débarrassés de l’idéologie
bourgeoise dominante, ils n’auront pas envie d’y retourner
: la rationalité égalitariste conservant toujours
sa force de convictions. C’est une des raison qui nous permet
de ranger l’argumentation de l’autogestion radicale
sur le pari d’une anthropologie future qu’ils auraient
découverte.
L’autogestion goutte à goutte des alternatifs
L’idée des anarcho-syndicalistes du début su
siècle selon laquelle le travail manuel n’est pas seulement
une force mais un produit de l’intelligence est de plus en
plus admis par l’opinion publique donnant pour la première
fois de l’histoire, un statut politique au travail manuel
qui était nié par les anciens. Cette idée est
reprise dans les années 70 par les managers des entreprises
industrielles, constatant que le savoir pratique des salariés
de base est indispensable pour assumer la rationalité des
process de production allant jusqu’à critiquer le tyalorisme
au nom même du productivisme capitaliste. Ainsi au nom de
l’utilitarisme, on constate que les expériences empiriques
que les salariés de base tirent de leur travail les rend
dépositaires d’informations absolument indispensables
pour faire fonctionner efficacement les nouveaux systèmes
industriels automatiques, et informatisés. Des expériences
de groupes autonomes de production remplacent le travail en ligne,
des cercles de qualité font contribuer intellectuellement
les salariés aux améliorations des produits et à
leur fabrication. De nouvelles règles internes aux entreprises
et une loi sur les groupes d’expression en 1982 en France
tente d’instituer des procédures autogestionnaires
limitées à des équipes de travail et sur des
thèmes circonscrits.
L’idée que les citoyens sont possesseurs de savoir
gagne de la crédibilité lorsque le secteur des services
se développe et où on s’aperçoit que
l’organisation programmée de guichet ne convient plus
au service qui doit être adapté à la personne
singulière de l’usager. Les travailleurs sociaux tentent
de remplacer la politique sociale du guichet par la participation
des usagers à la solution de leurs problèmes qui se
traduit par la loi du 02/01/04 sur le droit des usagers utilise
les arguments théoriques empruntée aux autogestionnaires.
Le service aux personnes tend à faire entrer l’individu
comme une donnée informative spécifique, face au gaspillage
de la standardisation bureaucratique du service public. L’individualisation
de services adaptées à l’identité de
la personne, met en déroute les principes bureaucratiques.
Les autogestionnaire qui critiquaient la séparation des
dirigeants et des exécutants semble avoir été
entendue dans une société du début du 21°
siècle où des notions aussi abstraites et personnelles
que le désir du citoyen est entré dans le champ politique
: les désirs de minorités sexuelles deviennent des
revendications politiques, puis des lois (PACS). On assiste à
une rencontre de principes collectivistes autogestionnaires avec
les principes individualistes libéraux pour reconnaître
dans l’individu un citoyen souverain dans ses désirs.
Enfin, les élus en perte de crédibilité finissent
par entrevoir la participation des habitants dans la gestion municipales
du moins dans leur discours électoraux de l’année
2004 Ainsi, l’implication des citoyens peut être entrevue,
même par le corps des élus, comme une réponse
politique au désenchantement de la démocratie parlementaire.
La pérennité des procédures participatives
dans des villes du Brésil, montrent que la participation
des électeurs en amont aux décisions facilite non
seulement la faisabilité par des anticipations techniques
de détail de ceux mêmes qui seront appelés à
exécuter mais donnent aussi aux exécutants le sentiment
qu’ils sont copropriétaire de la décision mais
aussi des contraintes qu’ils doivent accepter. Les élus,
mêmes ceux qui se gardent bien de pratiquer les principes
d’autogestion, ne manquent pas de les justifier dans leur
campagne électorale, certains mêmes, n’hésitant
pas à sortir de l’histoire un mot autogestion, que
leur formation avait totalement discrédité.
On peut conclure qu’en un demi siècle les idées
autogestionnaires et leur pratique dispersées sur les thèmes
et les terrains ont gagné en crédibilité et
en réalisation non pas de la manière fulgurante que
le révolutionnaires espéraient mais à faible
dose homéopathique, non pas seulement par l’action
politique mais par des initiatives pratiques.
Le repérage des difficultés
Les associations d’éducation populaire savent depuis
longtemps qu’une des difficulté de la démocratie
demeure surtout la répartition inégale du capital
culturel des citoyens. Les expérimentateurs de démocratie
directe cherchent depuis des années des procédures,
afin que les moins expérimentés dans les débats
soient attirés par un système où ils ne subissent
pas les stigmates de leur ignorance et de leur maladresse face à
des universitaires et des militants. Les expérimentations
autogestionnaires quand elles réunissent des population hétérogènes
oblige les animateurs à chercher des procédures pour
pallier à ces déficits, afin que les assemblées
ne reproduisent pas un système oligarchique non plus plus
fondé sur le capital financier mais sur le capital culturel.
L’autogestion a été pensé dans le cadre
d’un élan révolutionnaire où les acteurs
sont animés de passion de changement. Dans la foulé
d’une victoire sur leurs oppresseurs, les foules s’invitent
à la table du débat politique ; on n’a pas besoin
de les y inciter. Ce sont de brève périodes qui durent
quelques jours ou au plus quelques mois qui servent de référence
plutôt que celles moins spectaculaires qui se sont inscrites
dans la durée, comme les Kiboutz, les coopératives
ouvrières qui doivent se pérenniser au delà
de la passion du changement portés par leur fondateurs. Ce
constat nous met devant une évidence : la démocratie
directe ne tient que par la subjectivité de l’intention.Si
la démocratie directe ne rassemble pas une partie importante
des citoyens concernés sa légitimité ne sera
pas plus grande que celle des partis et des syndicats. Les décisions
n’auront pas davantage d’autorité que celle des
démocraties représentatives si elles seront prises
par seulement un petit nombre de citoyens volontaires.
Il suffit de réfléchir à la répartition
actuelle des temps sociaux des citoyens , ceux consacrés
au travail, à la vie familiale, aux transports sans oublier
l’importance des activités ludiques et de loisir pour
comprendre dés lors qu’il ne suffit pas d’avoir
trouvé des arguments théoriques justifiant la démocratie
directe pour envisager la mise en pratique d’un modèle
grand consommateur de temps. Cette difficultés naturelle
des temps disponibles n’est jamais évoquée dans
l’abondante littérature que l’on trouve des années
70/80 sur le sujet. Pourtant, l’autogestion se présente
différemment selon qu’elle se situe dans un même
espace comme l’entreprise ou le Kiboutz et où les participants
sont à pied d’œuvre pour débattre ensemble
sans que cela leur pose de contrainte majeure, le temps de débat
étant pris sur le temps de travail ou le temps de vie commune.
L’autogestion qui doit s’effectuer dans des espaces
extérieurs, où les participants doivent se déplacer
pour rencontrer les autres membres du groupe doivent pendre tout
ce temps sur leur loisirs. Même si on rétribue les
temps de réunion, celles-ci ne seront jamais suffisantes
pour réaliser le projet de démocratie radicale.
Les constats empiriques permettent d’affirmer que le démocratie
directe peut s’appliquer avec des résultats efficaces
sur un nombre limité de personnes pouvant contenir dans un
espace public où chacun peut avoir la possibilité
matérielle de s’exprimer autrement que par des applaudissements
ou des cris. Lorsque davantage de personnes dispersées géographiquement
sont concernés par une décision, on est obligé
d’avoir recours à une démocratie représentative.
C’est à ce seuil que l’autogestion est interpellée.
Comment conserver la richesse de la démocratie directe dans
une autre dynamique incontournable qu’est la démocratie
représentative ? Au début du 21° siècle
on est surpris pourtant combien en un demi-siècle certains
concepts se sont fait une place légitime dans la pensé
et la pratique démocratique ouvrant sans complexe à
la nécessité d’enrichir le concept de toutes
les réalisations qui s’effectuent sur la planète.
Daniel Mothé
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