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4e débat interactif de l’Adels
« Autogestion : que reste-t-il de nos amours ? »
mardi 07 décembre 2004 à l’Adels
Contribution n°17
L’autogestion entre l’utopie et la pratique Histoire d’une définition
Par Daniel Mothé, chercheur au CRIDA (Centre de Recherche et d'information sur le démocratie et l'autonomie

Origine : http://www.adels.org/rdv/autogestion/17_l%27autogestion_entre_l%27utopie_et_la_pratique.rtf

L’autogestion est un projet d’organisation démocratique qui donne davantage de poids à la démocratie directe. Rappelons que la démocratie représentative est celle du suffrage universel des Etats démocratiques où les citoyens désignent une minorité intermédiaires d’élus rémunérés, chargés de les représenter à plein temps dans des instances de décision au niveau des gouvernances nationales et locales mais aussi dans nombre d’autres institutions comme celles des représentants du personnel, les conseils d’administration des associations, etc.. La démocratie directe est un système où les citoyens débattent bénévolement, sans être rémunérés, sans intermédiaires, dans des assemblées dont la périodicité doit être compatible avec leur disponibilité.

Les adeptes de l’autogestion sont représentés par deux courants : les politiques et les alternatifs.
Les militants politiques sont ceux qui estiment que l’introduction d’une part plus importante de démocratie directe dans les institutions est en soi un programme de transformation politique qui relève de l’idéologie socialiste. C’est pourquoi ils subordonnent l’autogestion à la conquête politique du pouvoir. D’un coté on trouve les maximalistes révolutionnaires promettent une société d’autogestion radicale où tout sera soumis à la démocratie directe aussi bien l’espace politique, administratif et productif, de l’autre on trouve les réformistes qui promettent dans leur programme électoraux quelques amélioration par une participation plus importante des citoyens aux décisions. Pour ces deux tendances l’action politique est la clé pour le passage à une société autogérée.

Les alternatifs sont essentiellement des praticiens qui tentent de réaliser concrètement ici et maintenant des espaces d’autogestion limités et circonscrits dans la production, la consommation , la culture , l’éducation, l’insertion, les quartiers, l’habitat, etc..

La démocratie participative est une forme atténuée d’autogestion qui consiste à inviter l’ensemble des acteurs concernés par un thème à débattre dans des assemblées qui n’ont souvent qu’un rôle consultatif ( l’organisation du travail dans un atelier, la voirie dans un quartier). La participation n’est jamais arrachée par les exécutants mais octroyée par les dirigeants ce qui explique pourquoi les révolutionnaires ne la considèrent pas comme ayant une parenté avec l’autogestion.

La démocratie radicale revendiquée par les révolutionnaires est un idéal-type d’inspiration rousseauiste dans laquelle tous les citoyens devraient pouvoir débattre et voter sur toutes les lois et règles administratives qui les concernent. Elle aurait pour conséquence d’accroître le pouvoir direct du citoyen tout en diminuant la liberté des élus qui les représentent et celle des experts. Ce régime politique prend le gouvernement d’Athènes au -5° siècle comme modèle de référence.

L’autogestion a deux origines l’une linguistique et l’autre herméneutique.

Le terme autogestion est introduit comme concept par le parti communiste Yougoslave dans les années 50 qui espère moderniser son système économique en attirant la participation des citoyens dépositaire des savoirs techniques et professionnels dans les entreprises et les municipalités où le pouvoir est détenu par l’appareil du parti. Le terme autogestion va pouvoir être ainsi plaqué pour quelques années à des régimes autoritaires (Yougoslavie, Algérie). D’autres régimes totalitaires communistes institueront des assemblées de démocratie directe (Chine, Cambodge, Albanie) qui serviront d’enseignes pour couvrir des Etats liberticides mais où le thème autogestion ne sera pas utilisé pour des raisons de conflit interne du bloc communiste.

Le sens que prend l’autogestion en France surtout à partir de 1968, est celui d’une démocratie radicale se revendiquant de Marx tout en s’opposant aux expériences staliniennes. La démocratie radicale veut revenir aux sources du socialisme en s’appuyant sur les perspectives du communisme et en déniant aux partis d’avant garde d’être les représentants des intérêts des citoyens. Ce concept de démocratie radicale apparaît déjà dans les années 20 dans les courants marxistes révolutionnaires : chez Rosa Luxembourg, dans l’opposition ouvrière russe, chez les communistes de conseils hollandais sans oublier le courant libertaire. Dans les années 50 nombre de marxistes et delibertaires constatent que les dictatures des pays de l’Est ne laissent aucune place à la démocratie ouvrière qu’ils ont promise aussi bien dans les usines que dans la Nation. Un courant que l’on peut après coup intituler autogestionnaire se propose donc de revenir aux sources originelles du socialisme en constatant que l’abolition de la propriété privée n’est pas la conditions suffisante pour réaliser le projet socialiste.

Mais le terme autogestionaire couvrira aussi l’action des entrepreneurs alternatifs qui agissent dans les coopératives ouvrières de production, dans les associations, dans des communautés en instituant des formes de démocratie directe sans participer obligatoirement aux débats idéologiques des militants politiques.

La conception politique maximaliste de l’autogestion

Le concept autogestionnaire des révolutionnaires repose sur trois axes : 1) le système capitaliste qui est le facteur d’inégalité économique doit être détruit pour réaliser l’autogestion 2) l’exercice du pouvoir pervertit l’individu 3) les citoyens débarrassés de l’exploitation capitaliste et des professionnels de la politique seront disponibles pour s’investir dans les affaires publiques.

En affirmant au départ que l’autogestion n’est pas compatible avec l’économie de marché et qu’elle ne pourra se réaliser qu’une fois que la propriété privée sera abolie , les maximalistes placent la révolution en priorité sur l’autogestion et s’interdisent toute tentative expérimentale. Ils semblent ignorer l’expérience des pratiques de démocratie directe des coopératives, des mutuelles et des associations qui se sont instituées en réaction au système capitaliste, depuis plus d’un siècle. De même qu’il ne tiennent pas compte d’une institution autogérée et permanente : les Kiboutz en Israël.

Toutefois les militants révolutionnaires acceptent l’idée que la démocratie directe (autogestionnaire) puisse être utilisée dans un système capitaliste, uniquement dans le cadre des luttes revendicatives des salariés. Cette démocratie directe des luttes prendra à partir des années 70 de plus en plus d’extension dans les pratiques de conflit où les groupes révolutionnaires tentent de remplacer le pouvoir des syndicats par les comités de grève, reliés entre eux par des coordinations sous l’emprise d’une démocratie directe permanente de grévistes et où les représentants syndicaux ne jouent souvent qu’un rôle secondaire.

Les révolutionnaires qui, jusqu’ici avaient privilégié le concept de classe sociale comme l’explication centrale de la domination l’élargissent au concept de dominant. Désormais ils peuvent prouver par des exemples historiques que l’on peut asservir le peuple sans appartenir à la classe des capitalistes mais seulement un exerçant la profession d’élu. La réponse politique pour éviter cette dérive remet en priorité la réhabilitation de la démocratie directe et le contrôle des élus. On se rallie à la proposition que Rosa Luxembourg avait suggérée : la révocabilité permanente des représentants élus. La démocratie autogestionnaire sera une démocratie où la vertu civique naturelle de l’homme devra être protégée de la tentation non moins naturelle de l’exercice du pouvoir à son profit personnel ou à celle d’un clan politique qui s’est libérée de la volonté de ses mandants.

L’autogestion part d’une ambition anthropologique consistant à spéculer sur les potentialités infinies ouvertes à l’imaginaire humain de citoyens libérés du carcan de l’idéologie dominante et ouvrant ainsi la voie à une autre idée de progrès différent de celui de la production illimitée des richesses des libéraux : un progrès illimité d’une démocratie créativiste. On affirme ne pas savoir à l’avance ce que les citoyens décideront mais on affirme en même temps savoir ce qu’ils ne décideront pas. On soutient implicitement qu’une fois débarrassés de l’idéologie bourgeoise dominante, ils n’auront pas envie d’y retourner : la rationalité égalitariste conservant toujours sa force de convictions. C’est une des raison qui nous permet de ranger l’argumentation de l’autogestion radicale sur le pari d’une anthropologie future qu’ils auraient découverte.

L’autogestion goutte à goutte des alternatifs

L’idée des anarcho-syndicalistes du début su siècle selon laquelle le travail manuel n’est pas seulement une force mais un produit de l’intelligence est de plus en plus admis par l’opinion publique donnant pour la première fois de l’histoire, un statut politique au travail manuel qui était nié par les anciens. Cette idée est reprise dans les années 70 par les managers des entreprises industrielles, constatant que le savoir pratique des salariés de base est indispensable pour assumer la rationalité des process de production allant jusqu’à critiquer le tyalorisme au nom même du productivisme capitaliste. Ainsi au nom de l’utilitarisme, on constate que les expériences empiriques que les salariés de base tirent de leur travail les rend dépositaires d’informations absolument indispensables pour faire fonctionner efficacement les nouveaux systèmes industriels automatiques, et informatisés. Des expériences de groupes autonomes de production remplacent le travail en ligne, des cercles de qualité font contribuer intellectuellement les salariés aux améliorations des produits et à leur fabrication. De nouvelles règles internes aux entreprises et une loi sur les groupes d’expression en 1982 en France tente d’instituer des procédures autogestionnaires limitées à des équipes de travail et sur des thèmes circonscrits.

L’idée que les citoyens sont possesseurs de savoir gagne de la crédibilité lorsque le secteur des services se développe et où on s’aperçoit que l’organisation programmée de guichet ne convient plus au service qui doit être adapté à la personne singulière de l’usager. Les travailleurs sociaux tentent de remplacer la politique sociale du guichet par la participation des usagers à la solution de leurs problèmes qui se traduit par la loi du 02/01/04 sur le droit des usagers utilise les arguments théoriques empruntée aux autogestionnaires. Le service aux personnes tend à faire entrer l’individu comme une donnée informative spécifique, face au gaspillage de la standardisation bureaucratique du service public. L’individualisation de services adaptées à l’identité de la personne, met en déroute les principes bureaucratiques.

Les autogestionnaire qui critiquaient la séparation des dirigeants et des exécutants semble avoir été entendue dans une société du début du 21° siècle où des notions aussi abstraites et personnelles que le désir du citoyen est entré dans le champ politique : les désirs de minorités sexuelles deviennent des revendications politiques, puis des lois (PACS). On assiste à une rencontre de principes collectivistes autogestionnaires avec les principes individualistes libéraux pour reconnaître dans l’individu un citoyen souverain dans ses désirs.

Enfin, les élus en perte de crédibilité finissent par entrevoir la participation des habitants dans la gestion municipales du moins dans leur discours électoraux de l’année 2004 Ainsi, l’implication des citoyens peut être entrevue, même par le corps des élus, comme une réponse politique au désenchantement de la démocratie parlementaire.

La pérennité des procédures participatives dans des villes du Brésil, montrent que la participation des électeurs en amont aux décisions facilite non seulement la faisabilité par des anticipations techniques de détail de ceux mêmes qui seront appelés à exécuter mais donnent aussi aux exécutants le sentiment qu’ils sont copropriétaire de la décision mais aussi des contraintes qu’ils doivent accepter. Les élus, mêmes ceux qui se gardent bien de pratiquer les principes d’autogestion, ne manquent pas de les justifier dans leur campagne électorale, certains mêmes, n’hésitant pas à sortir de l’histoire un mot autogestion, que leur formation avait totalement discrédité.

On peut conclure qu’en un demi siècle les idées autogestionnaires et leur pratique dispersées sur les thèmes et les terrains ont gagné en crédibilité et en réalisation non pas de la manière fulgurante que le révolutionnaires espéraient mais à faible dose homéopathique, non pas seulement par l’action politique mais par des initiatives pratiques.

Le repérage des difficultés

Les associations d’éducation populaire savent depuis longtemps qu’une des difficulté de la démocratie demeure surtout la répartition inégale du capital culturel des citoyens. Les expérimentateurs de démocratie directe cherchent depuis des années des procédures, afin que les moins expérimentés dans les débats soient attirés par un système où ils ne subissent pas les stigmates de leur ignorance et de leur maladresse face à des universitaires et des militants. Les expérimentations autogestionnaires quand elles réunissent des population hétérogènes oblige les animateurs à chercher des procédures pour pallier à ces déficits, afin que les assemblées ne reproduisent pas un système oligarchique non plus plus fondé sur le capital financier mais sur le capital culturel.

L’autogestion a été pensé dans le cadre d’un élan révolutionnaire où les acteurs sont animés de passion de changement. Dans la foulé d’une victoire sur leurs oppresseurs, les foules s’invitent à la table du débat politique ; on n’a pas besoin de les y inciter. Ce sont de brève périodes qui durent quelques jours ou au plus quelques mois qui servent de référence plutôt que celles moins spectaculaires qui se sont inscrites dans la durée, comme les Kiboutz, les coopératives ouvrières qui doivent se pérenniser au delà de la passion du changement portés par leur fondateurs. Ce constat nous met devant une évidence : la démocratie directe ne tient que par la subjectivité de l’intention.Si la démocratie directe ne rassemble pas une partie importante des citoyens concernés sa légitimité ne sera pas plus grande que celle des partis et des syndicats. Les décisions n’auront pas davantage d’autorité que celle des démocraties représentatives si elles seront prises par seulement un petit nombre de citoyens volontaires.

Il suffit de réfléchir à la répartition actuelle des temps sociaux des citoyens , ceux consacrés au travail, à la vie familiale, aux transports sans oublier l’importance des activités ludiques et de loisir pour comprendre dés lors qu’il ne suffit pas d’avoir trouvé des arguments théoriques justifiant la démocratie directe pour envisager la mise en pratique d’un modèle grand consommateur de temps. Cette difficultés naturelle des temps disponibles n’est jamais évoquée dans l’abondante littérature que l’on trouve des années 70/80 sur le sujet. Pourtant, l’autogestion se présente différemment selon qu’elle se situe dans un même espace comme l’entreprise ou le Kiboutz et où les participants sont à pied d’œuvre pour débattre ensemble sans que cela leur pose de contrainte majeure, le temps de débat étant pris sur le temps de travail ou le temps de vie commune. L’autogestion qui doit s’effectuer dans des espaces extérieurs, où les participants doivent se déplacer pour rencontrer les autres membres du groupe doivent pendre tout ce temps sur leur loisirs. Même si on rétribue les temps de réunion, celles-ci ne seront jamais suffisantes pour réaliser le projet de démocratie radicale.

Les constats empiriques permettent d’affirmer que le démocratie directe peut s’appliquer avec des résultats efficaces sur un nombre limité de personnes pouvant contenir dans un espace public où chacun peut avoir la possibilité matérielle de s’exprimer autrement que par des applaudissements ou des cris. Lorsque davantage de personnes dispersées géographiquement sont concernés par une décision, on est obligé d’avoir recours à une démocratie représentative. C’est à ce seuil que l’autogestion est interpellée. Comment conserver la richesse de la démocratie directe dans une autre dynamique incontournable qu’est la démocratie représentative ? Au début du 21° siècle on est surpris pourtant combien en un demi-siècle certains concepts se sont fait une place légitime dans la pensé et la pratique démocratique ouvrant sans complexe à la nécessité d’enrichir le concept de toutes les réalisations qui s’effectuent sur la planète.

Daniel Mothé