Message Internet
Date : 3 Décembre 2002
List-Id: http://listes.samizdat.net/
Site Web de la revue multitudes :
http://www.samizdat.net/multitudes
multitudes-infos@samizdat.net
Subject: [multitudes-infos] Re: Travailler avec ATTAC ?
Voici un texte que j'avais écris au début de l'année
dernière à propos d'ATTAC, et qui est repris dans la brochure
"la main gauche de la globalisation". Il y a des choses à
revoir ou à préciser, mais si ça peut contribuer
à la discussion...
Nico
http://www.geocities.com/demainlemonde/
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L'idéologie et le fonctionnement d'ATTAC
Le Cercle social a entamé l'étude critique d'ATTAC et
du néoréformisme par l 'analyse du livre publié
par cette association sur les paradis fiscaux. Ce premier article analysait
la lutte contre les paradis fiscaux en termes de lutte des états
pour le contrôle de la masse fiscale globale, et la position néoréformiste
comme une idéologie liée au capitalisme d'économie
mixte, au renforcement du rôle de l'état dans l'économie.
Ce premier article insistait également sur le fait que la globalisation
s'appuyait en même temps sur la multiplication du nombre d'états
territoriaux et sur la mise en place d'un état mondial, sans
qu'il y ait contradiction entre les deux. Du même coup, la position
d'ATTAC apparaissait comme ambiguë, pouvant à la fois être
interprétée comme souverainiste ou au contraire liée
à la mise en place de cet état mondial. Mais la caractérisation
restait floue, et l'article péchait par son schématisme.
Il apparaissait nécessaire, pour approfondir cette question,
de se pencher plus en détail sur l'idéologie et le fonctionnement
de l'Association pour la taxation des transaction financières
pour l'aide aux citoyens. La nécessaire taxation des transactions
financières D'un programme d'abord limité à la
propagande en faveur de la « taxe Tobin », ATTAC a évolué,
puisque son champ d'investigation s'est considérablement diversifié,
débordant largement en dehors des strictes questions économiques.
On ne peut néanmoins entreprendre une critique d' ATTAC sans
l'évoquer.
La taxe Tobin a pour objectif de limiter les transactions de devises
très rapides, à but purement spéculatif, facilitées
par les réseaux informatiques qui permettent des échanges
d'une place financière à l'autre en un temps record (1).
La taxation rend l'opération moins lucrative, donc décourage
potentiellement les spéculateurs. Après la crise asiatique,
provoquée par la spéculation sur les monnaies asiatiques,
et les appels à la stabilisation du système émanant
de financiers réputés comme Georges Soros, une telle taxation
constituerait vraisemblablement une bonne protection du système
monétaire international et limiterait les effets désastreux
des krachs boursiers. Il s'agit effectivement d'une réforme du
système capitaliste, destinée à le stabiliser et
à lui permettre de durer. Il n'y a rien de scandaleux pour la
gauche mondiale de se poser en avant-garde de cette réforme.
Le seul scandale, ce serait d'essayer d'y voir quoi que ce soit de révolutionnaire.
La parabole du « grain de sable », selon laquelle la taxe
Tobin serait un grain de sable dans le système bien huilé
du capitalisme financier paraît bien naïve. Cela ne veut
pas dire que la taxe Tobin va de soit et qu'elle va s'imposer naturellement,
sans heurt et sans remous. Elle trouve ses détracteurs naturels
dans les spéculateurs, les fonds de pension, les banques et places
boursières, les aventuriers de la finance, tous ceux qui espèrent
faire des profits faciles et immédiats sur les échanges
de devises. Or, ces adversaires ont la dent dure, car, précisément,
ils sont très riches. Avec cet argent, ils peuvent acheter plein
de choses utiles pour se défendre : des journaux, des politiciens,
des idéologues, des gouvernements. D'un autre côté,
il y a un certain nombre de partisans naturels ou potentiels, à
commencer par tous ceux qui ont fondé leur fortune sur le long
terme, les valeurs sûres, et surtout, ceux qui pourraient être
amenés un jour ou l'autre à gérer la manne financière
de la taxe, à y prélever la quote-part qui assurera leur
train de vie somptuaire : les politiques et les technocrates de tous
poils.
Pour l'instant, l'opposition est encore forte, mais le lobby Tobin est
puissant et organisé au sein de la gauche mondiale, qui trouve
là le moyen de retrouver sa position idéologique de jadis,
lors de l'ère bénite du keynesianisme et de l'état
providence. On ne peut pas encore dire aujourd'hui si la taxe Tobin
va, sous une forme ou une autre, voir le jour, mais on peut lui accorder
le bénéfice du probable. Probable, parce que le capitalisme,
même lorsqu'il se veut libéral, ne s'est jamais laissé
intimider longtemps par les rodomontades de quelques spéculateurs
qui, au nom des principes du capital, mettaient en danger sa survie
à long terme. Depuis que le capitalisme existe, il a toujours
confié à l'état le rôle de stabilisateur
du système. Il n'a aucune raison de ne pas reproduire aujourd'hui
à l'échelle mondiale ce qu'il a fait jadis à l'échelle
nationale. C'est d'ailleurs exactement ce qu'il a fait depuis 1945,
en multipliant les institutions internationales destinées à
stabiliser le système, processus accéléré
depuis une dizaine d'années, c'est-à-dire depuis qu'il
n'existe plus qu'un seul modèle dominant de capitalisme.
-- La composition d'ATTAC et ses liens avec la gauche gouvernementale
Quel rôle peut jouer une association comme ATTAC dans ce processus
?
Pour l'expliquer, il faut d'abord mener la critique un peu plus loin,
en expliquant qui est réellement ATTAC. L'association revendique
27 000 adhérents. S'il existe sans doute des analyses sociologiques
pour mieux les cerner, je n'ai pas pu m'en procurer et ne rentrerai
donc pas dans cet aspect des choses(2). Le nombre d'adhérents
ne nous dit pas le nombre réel de militants, de personnes investies
dans la vie de l'association. Au vu du nombre des comités locaux,
on peut présager que ce nombre est relativement important. Les
conférences et rencontres avec des auteurs amènent un
certain monde, c'est indéniable. Mais, il faut relativiser ce
nombre au regard de celui des adhérents des partis politiques
de gauche. C'est trois fois moins que le PCF encore aujourd'hui, et
sans comparaison possible avec ce qu'il a été jadis. Il
faut remarquer la difficulté du décompte des adhérents,
en raison de l'adhésion directe d'organisations, notamment syndicales.
En toute bonne logique, on devrait par exemple compter les syndiqués
du SUD - syndicat qui fait partie des fondateurs - comme membres d'ATTAC,
ce qui gonflerait immédiatement le score final. Les chiffres
ne donnent sans doute que le nombre d'adhérents directs à
titre personnel. Cela ne préjuge pas des adhésions multiples,
un même individu pouvant être militant d'un syndicat membre
et adhérent direct. Il existe donc surtout une galaxie ATTAC,
fédérée autour de noyaux d'organisation dans chaque
localité.
Quant au succès d'ATTAC, il n'existe que relativement à
la rapidité de croissance, au sortir d'une longue période
de morosité politique. A strictement parler, ATTAC est donc une
petite organisation à l'échelle de la gauche, mais elle
s'est remarquablement inscrite dans ses réseaux. Sur le lien
avec les partis politiques, il faut signaler une décision du
Conseil d'administration intitulée « ATTAC et le politique
» (3). Le texte précise : « Les adhésions
des structures politiques locales des partis ou des structures politiques
locales ne seront plus acceptées à compter du 10 juillet
2000. Celles d'entre elles qui ont déjà effectué
cette démarche ne sont pas concernées et restent adhérentes
de l'association ». Autrement dit, dans un certain nombre de localités,
des sections de partis politiques font partie d'ATTAC. Quels partis
? Le texte ne le dit pas, mais on peut penser qu'il s'agit des même
qui fournissent des membres aux coordinations d'élus locaux,
c'est-à-dire le PS, le PCF et les Verts. Nombreux sont les élus
locaux qui ne dédaignent pas les réunions d'ATTAC en cette
période d'élections municipale. A Angoulême (Charente),
par exemple, le député PS, candidat à la mairie,
est également membre d'ATTAC et participe effectivement aux réunions.
Cherche-t-il à se réconcilier avec la gauche associative
locale, en froid avec le PS sur la question des sans-papiers ?
On trouve aussi dans les textes d'ATTAC des illusions presque comiques
sur le rôle de la classe politique. Un exemple parmi d'autres,
issu d'un compte-rendu d'une réunion d'ATTAC - Paris XIIIe :
« Pour ce qui concerne les négociations de l'OMC, nos députés
sont comme nous : exclus du débat comme tous les citoyens, ils
devraient se sentir interpellés voire alarmés par l'absence
totale de démocratie dans le processus de négociation.
»
Pauvres députés victimes de l'exclusion !
A l'inverse, malgré son impact médiatique, ATTAC ne cherche
pas à créer des listes électorales, et recommande
à ses adhérents de ne pas se servir de leur appartenance
à l'association comme argument électoral. ATTAC se considère
en effet comme une association et non comme un parti politique, et surtout,
comme une forme de contre-pouvoir « citoyen ». Mais cette
position lui évite surtout de se poser en concurrente des partis
politiques de la gauche gouvernementale, ou de risquer d'opposer publiquement
deux candidats membres de l'association. Elle constitue à la
fois une force vive en relais de partis dont la capacité militante
est moribonde, et une forme de liant pour la gauche « plurielle
».
Effectivement, ATTAC est un conglomérat d'organisations, de collectivités
territoriales et d'adhérents directs.
L'adhésion des collectivités territoriales est sans doute
l'un des aspects les plus révélateurs - et les plus choquant
- d'ATTAC. Qu'une ville, un département ou même une région
adhère à une association dont l'objet est essentiellement
politique ne lasse pas de surprendre. La contribution d'ailleurs fort
modique, puisque le montant de l'adhésion s'élève
à 1000 F pour les collectivités. Mais de fait, elle rend
chaque habitant de la collectivité adhérent d'ATTAC, le
plus souvent sans le savoir. Ces collectivités sont le plus souvent
socialistes (comme Villeneuve d'Ascq, dans le Nord) ou communistes (comme
la région Limousin), ce qui en dit long sur le degré d'imbrication
d'ATTAC avec les partis de la gauche gouvernementale. Il serait intéressant
de vérifier en détail la politique de chacune des collectivités
concernées. On peut citer par exemple le cas de Parthenay (Deux-Sèvres),
où un conflit a opposé le maire socialiste et les «
emplois-jeunes » de la ville, auxquels était refusée
une couverture sociale complète. La politique municipale n'est
pas toujours à la hauteur des beaux idéaux d'ATTAC. Cette
question de l'accord entre la politique municipale et l'adhésion
à ATTAC est un sujet d' interrogation pour certains membres de
l'association, si l'on en croit les conclusions de l'université
d'été 2000.
Mais à l'heure actuelle, il ne semble pas qu'une ville ait été
exclue pour sa politique antisociale. Quel mal y a-t-il pour une organisation
réformiste à être liée à la gauche
gouvernementale ? Bien évidemment, l'objectif d'ATTAC est d'obtenir
l'inscription dans la loi des mesures économiques qu'elle préconise.
Dans ces conditions, des relais politiques et parlementaires lui sont
indispensables. Mais il existe une contradiction entre ce dévolu
jeté sur la gauche et les objectifs même d'ATTAC. Quel
est le gouvernement qui participe à la mise en place des organes
internationaux de la globalisation capitaliste ? Quel est le gouvernement
qui ouvre au capital privé les « services publics »
? Quel est le gouvernement qui autorise les OGM ? C'est le gouvernement
PS-PCF-PRG-MDC-Verts. Les mêmes partis qui fournissent des membres
au comité ATTAC de l'assemblée nationale, qui fournissent
des élus et des collectivités territoriales... Même
si on accepte ATTAC telle qu'elle est, c'est-à-dire réformiste,
on ne peut qu'être interloqué-e par la contradiction entre
ses objectifs officiels et la politique des partis politiques auxquels
elle est liée.
--ATTAC est-elle chauvine ?
On vient de mentionner le MDC, puisque son n° 2, Georges Sarre,
est effectivement membre de la coordination des élus ATTAC à
l'assemblée nationale. Le Mouvement des Citoyens est un parti
souverainiste, au discours patriotique prononcé, lié par
la personne de son chef Jean-Pierre Chevènement au Baasisme syrien
ou irakien, et qui oscille depuis sa scission avec le PS entre rester
dans le giron de la gauche ou former un front souverainiste avec le
RPF de Charles Pasqua. On peut sans hésitation le qualifier de
chauvin. C'est une épithète qui a souvent été
accolé à ATTAC, en raison de son anti-américanisme
et de son protectionnisme. La réalité est plus complexe.
A la marge d'ATTAC, on ne peut oublier de mentionner l'appel signé
par 476 parlementaires de différents pays européens, sur
l'initiative du socialiste Yann Gallut, en faveur de la taxe Tobin.
Hasard de l'ordre alphabétique, le deuxième nom dans la
liste des signataires se trouve être William Abitbol, ancien activiste
d'extrême-droite et aujourd'hui conseiller de Charles Pasqua.
Signe des temps, il se trouve ainsi au côtés d'Alain Krivine,
dont la Ligue Communiste fut jadis dissoute pour avoir empêché
manu militari la tenue d'un meeting d'Ordre Nouveau, dont William Abitbol
était membre... On ne saurait mieux illustrer le rapprochement
entre « nationalistes » de droite et de gauche autour de
"l'antimondialisation".
Pourtant, ATTAC se défend vigoureusement de l'accusation de chauvinisme.
Son argument majeur est le caractère international de son action.
En effet, l'association a essaimé dans de nombreux pays et entretient
des liens étroits avec d'autres réseaux « anti-mondialisation
». Elle n'est pas à proprement parler anti-américaine,
puisqu'elle collabore avec des organisations et des syndicats américains,
et elle n'est pas non plus protectionniste au sens classique du terme.
Ces arguments sont également ceux qui ont été employés
par José Bové et la Confédération paysanne
(syndicat qui fait partie des fondateurs d'ATTAC). Pourtant, le discours
du syndicat agricole sur la souveraineté alimentaire, volontiers
repris par ATTAC, n'est pas exempt de protectionnisme. Et malgré
la mise au point de José Bové, l'anti-américanisme
a joué une part non-négligeable dans le succès
de l'opération de Millau. Ces quelques exemples montrent, sans
avoir besoin de les multiplier, que le positionnement d'ATTAC n'est
pas facile à caractériser. Mais vouloir opposer souverainisme
et internationalisme repose sur des conceptions fausses de l'un et de
l'autre. Le souverainisme n'est pas un nationalisme agressif et raciste,
mais une forme de "libération nationale" qui considère
la France comme une nation opprimée par l'impérialisme
US. Il s'appuie donc assez facilement sur un discours de gauche. L'internationalisme
n'a été conçu, au XXe siècle, que comme
une solidarité avec les peuples en lutte ou avec les luttes qui
se déroulent dans d'autres pays, et non comme une union mondiale
des luttes (ce que nous appelons mondialisme).
Ces différences de vision, masquées par une volonté
unificatrice qui évite de trancher sur le fond, reflètent
une convergence provisoire entre deux intérêts, face à
un ennemi commun, le capitalisme libéral des transnationales.
D'un côté, les petites et moyennes entreprises, les fonctionnaires
et salariés des entreprises publiques privatisables peuvent se
sentir menacés par la globalisation et la logique libérale.
ATTAC peut constituer pour eux une forme de manifestation de leur crainte,
même si elle s'exprime d'une manière confuse et qu'elle
mélange les intérêts des petits patrons et ceux
de leurs salariés. Pour ceux-là, le souverainisme et le
protectionnisme peuvent apparaître comme des solutions. Mais il
ne semble pas qu'ils soient majoritaires dans ATTAC. De l'autre côté,
il y a le phénomène évoqué plus haut : la
taxation des transactions financières constitue l'un des éléments
possibles dans la mise en place de la "gouvernance globale",
c'est-à-dire de l'état mondial superposé aux états
nationaux. Or, pour cette autre tendance, ATTAC et le mouvement antimondialisation
constituent un levier puissant : ils doivent exercer une pression sur
les capitalistes privés en leur montrant la fragilité
du système.
Surfer sur l'anticapitalisme est donc une stratégie parfaitement
adaptée, tant que cet anticapitalisme se limite à mettre
en avant l'inéluctabilité de la gouvernance globale. Le
souverainisme leur est profondément étranger. Si le souverainisme
et le nationalisme sont effectivement hostiles à la "mondialisation",
la tendance à la gouvernance globale constitue au contraire l'aile
la plus avancée de la globalisation. Dans cette tendance, on
peut par exemple ranger Jacques Capdevielle, directeur de recherche
au Centre d'étude de la vie politique française, qui se
fonde sur la pensée d'Habermas pour développer une véritable
stratégie du dépassement de l'état-nation. Pour
lui, celui-ci est passe par la « prise de conscience d'une solidarité
cosmopolitique ». Les partis politiques sont trop sclérosés
pour en prendre l'initiative.C'est donc aux mouvements sociaux de porter
cette idée : « Il leur faut créer cet espace européen
de façon programmatique, en poursuivant un double but : créer
une Europe sociale, et faire en sorte qu'elle jette tout son poids dans
la balance du cosmopolitisme » (4). De même, dans un texte
émaillé de réminiscences marxistes-léninistes,
Samin Amir propose d'ouvrer à « la construction d'un monde
pluricentrique non néo-impérialiste ». Il trace
clairement le programme politique : « Mais il y a aussi le besoin
de définir les éléments d'un internationalisme
populaire capable de donner aux luttes sociales une portée mondialiste,
et par là de contribuer positivement à l'élaboration
d'une autre mondialisation que celle proposée par le libéralisme.
A la fois défendre l'autonomie des nations, élargir l'espace
de son déploiement, et éviter l'enfermement dans les impasses
du nationalisme chauvin définit le cadre des alternatives à
développer. Le niveau régional est sans doute ici celui
qui permet le moins difficilement cette construction nécessaire,
qu'il s'agisse du panafricanisme, de l'unité arabe, du front
latino-américain ou de la construction européenne en lui
donnant un contenu social progressiste et d' autres projets régionaux.
Le niveau mondial ne doit pas pour autant être négligé.
Les batailles sont ici à mener sur différents plans. Sur
celui de la politique l'objectif ne saurait être autre que le
combat contre l'hégémonisme américain et son arrogance
militaire. Dans cette perspective, une relance du rôle et des
fonctions de l'ONU pourrait constituer l'un des objectifs communs des
luttes des forces politiques démocratiques opérant à
l'échelle mondiale »(5). Respect des états-nations,
constructions de blocs continentaux, lutte contre l'impérialisme
américain, réforme des institutions mondiales :voilà
qui caractérise assez bien l'orientation générale
d'ATTAC et du néoréformisme de la gauche mondiale. Dans
cette perspective, on ne peut parlerde mouvement anti-mondialisation,
mais d'aile gauche de la globalisation. ATTAC est donc à la confluence
de deux tendances, et son apparente indécision sur la question
nationale est le produit de cette contradiction. Mais comme on le verra
plus loin, le fonctionnement figé de l'association empêche
cette contradiction d'apparaître de manière trop flagrante
pour l'instant.
-- ATTAC et le christianisme
Parmi les membres fondateurs d'ATTAC, on trouve des revues catholiques
de gauche : Témoignage Chrétien (dont le représentant,
Bernard Ginisty, est membre du conseil d'administration), Golias, et
des associations d'inspiration chrétienne comme Artisans du monde
ou Droit au logement. Ils voisinent avec plusieurs associations laïques,
et avec le courant laïque animé par Bruno Courcelle. En
cela, ATTAC n 'est pas sans rappeler l'ancien Parti Socialiste Unifié,
qui présentait cette même particularité de faire
cohabiter chrétiens et anticléricaux. Il faut ajouter
que certaines personnalités connues d'ATTAC ont une formation
chrétienne, comme son vice-président François Dufour
(issu de la Jeunesse Agricole Chrétienne) et même son symbole
le plus médiatique, José Bové, qui ne cache pas
son attachement à la pensée de l'anarchiste chrétien
Jacques Ellul. Témoignage Chrétien est un monument historique
de la gauche chrétienne, puisqu'elle puise ses racines dans la
Résistance. Pendant longtemps, elle fut la voix officielle des
catholiques de gauche. Golias, pour sa part, est née plus récemment,
autour du théologien Christian Terras. Apparemment progressiste,
très engagée contre les sectes et l'extrême-droite,
elle représente surtout une version réactualisée
d'un gallicanisme violemment opposé au Pape et à la hiérarchie,
prônant un renforcement du pouvoir des paroisses et le mariage
des prêtres, et plutôt hostile à l'ocuménisme.
Mais au-delà, le message d'ATTAC porte ses fruits au sein de
l'église catholique. Qu'on en juge par cet extrait issu du site
Internet Catholink : "Surprise au Grand Conseil genevois, début
septembre : une proposition de motion était lancée par
plusieurs députés "sur la taxation des transactions
financières". [...] Une idée qui avance aussi au
sein des Églises : la Commission Tiers Monde de l'Église
catholique (COTMEC) à Genève a en effet proposé
que les revendications à la base de la Taxe Tobin soient appuyées
par les Églises dans le cadre de la Consultation ocuménique
sur l'avenir social et économique de la Suisse" (6). Ce
n'est pas un cas isolé. Il faut rappeler le rapprochement entre
la revendication d'ATTAC en faveur de l'annulation de la dette des pays
du tiers-monde et la campagne « Jubilé 2000 » pour
l'annulation de la dette des pays les plus pauvres, lancée directement
par le Vatican et relayée par toutes les églises du monde.
Dans les documents d'ATTAC, les références à la
campagne Jubilé 2000 sont fréquentes, sans susciter de
questions particulières. Il faut aussi remarquer que pas moins
de vingt-quatre millions de signatures ont été recueillies
sur la proposition d'annulation de la dette, sans susciter de réaction
particulière de la part des institutions internationales. Sans
doute l'église catholique, apostolique et romaine n'est-elle
pas considérée comme une agitatrice trop dangereuse. L'un
de succès les plus paradoxaux de cette campagne, c'est d'avoir
réussi à faire inscrire cette revendication au programme
de la marche mondiale des femmes et surtout d'avoir fait mentionner
expressément l'intitulé Jubilé 2000 dans l'appel.
L'église catholique au secours des droits des femmes...
Ce pauvre Paul de Tarse ne doit pas jubiler !
La présence de chrétiens dans ATTAC ne peut pas être
interprétée comme l'acte d'une poignée de croyants
isolés et rejetés par leur hiérarchie - comme ce
fut souvent le cas dans l'après-guerre - mais comme l'un des
nombreux signes du rôle mondial aujourd'hui joué par l'Église
catholique dans le monde, celui d'une nouvelle forme de social-démocratie,
d'une puissante force réformiste. Cela ne signifie pas, loin
de là, qu'il n'existe plus de tendance réactionnaire dans
l'Église, mais il existe de manière généralisée
un rapprochement entre social-démocratie et église Catholique.
Le travail du Vatican en direction du tiers-monde, son spectaculaire
rapprochement avec Cuba contre les USA, ses prises de position en faveur
de la paix et son travail de diplomatie (notamment via la communauté
San' Egidio) montrent à quel point cette convergence n'est pas
fortuite. Le précédent président de l'Internationale
socialiste, le français Pierre Mauroy, était discrètement
catholique. Son successeur, le portugais António Guterres l'est
ouvertement, et certains n'hésitent pas à lui prêter
une proximité avec l'Opus Dei. -- Le fonctionnement antidémocratique
d'ATTAC Le fonctionnement d'ATTAC repose sur un conseil de trente administrateurs,
élus pour trois ans et rééligibles. Parmi ces 30
personnes, 12 seulement sont élues par l'assemblée générale
des adhérents directs et 18 sont choisies parmi le Collège
des fondateurs. Ce dernier est constitué de représentants
des organisations syndicales et associations ayant participé
à la création d'ATTAC, ainsi que de personnes cooptées
(7).
A chaque réunion du conseil d'administration, une équipe
dirigeante cooptée détient donc 60 % des voix. Autrement
dit, même si une majorité d'adhérents souhaitait
infléchir la ligne d'ATTAC dans un sens ou dans un autre, elle
ne pourrait le faire statutairement sans se heurter à ce «
sénat » chargé de veiller au maintien de l'association
dans ses rails initiaux. Un tel fonctionnement est en totale contradiction
avec le discours démocratique officiellement affiché.
ATTAC se présente volontiers comme un mouvement d'éducation
populaire, mais elle ne développe visiblement pas l'esprit critique
de ses adhérents. Pourquoi une telle disposition ? Officiellement,
pour préserver la pluralité, c'est-à-dire éviter
que l'une des composantes ne prenne le pas sur les autres : la confiance
règne entre les fondateurs ! On peut également supposer
d'autres intentions moins avouables. Se réserver le leadership
intellectuel sur le mouvement, dans un système curieusement inspiré
de la cooptation et des collèges universitaires ? C'est possible,
car en dehors même de toute critique, le mouvement peut générer
une dynamique interne, fondée sur le travail des militants les
plus actifs, qui pourraient souhaiter prendre part dans les décisions
concernant les associations. Décalque des bureaucraties politiques
et syndicales ? Également possible. Les hommes et les femmes
d'appareil ne sont pas nécessairement disposés, ni même
simplement habitués à voir les militants intervenir dans
la direction des affaires. Demander à des dirigeants syndicaux
ou associatifs, et pire encore à des militants socialistes ou
communistes d'avoir une culture de la démocratie serait une aimable
naïveté. Éviter une infiltration, notamment par les
gauchistes ? Probable. Des expériences répétées,
notamment SOS racisme et Ras L'Front pour ne citer que les plus récentes,
ont montré la redoutable capacité des trotskistes à
prendre place dans les réseaux associatifs mis en place par la
gauche social-démocrate.
A titre d'hypothèse, on peut réfléchir sur la campagne
quasi-calomnieuse à l'encontre du député européen
Alain Krivine, porte-parole de la LCR. Son abstention dans un vote sur
un budget d'étude de faisabilité de la taxe Tobin au parlement
européen a été montée en épingle
par la presse de gauche. Elle constitue un grief courant et un axe de
cristallisation de la méfiance à l'encontre des militants
de la LCR. Or, le député, qui s'est expliqué de
cette abstention, n'a pas ménagé ses efforts en faveur
d'ATTAC, dont il a constitué le comité au parlement européen.
Mais les dirigeants du mouvement, et plus encore leurs amis de la gauche
gouvernementale, n'ont probablement pas l'intention de couver les oufs
du coucou trotskiste. On peut certainement en dire autant de la méfiance
éprouvée à l'égard du groupe activiste Socialisme
par en bas, qui ne ménage pourtant pas ses efforts pour se grimer
en loyales jeunesses d'ATTAC(8). Cette méfiance anti-gauchiste
est-elle exclusive des autres explications ? Probablement non. Est-ce
une excuse valable pour un fonctionnement antidémocratique ?
Qu'on se rassure. C 'est la même association qui écrit
: « Cela concerne tous les citoyens.
L' habitude prise de négocier entre chefs et experts nous paraît
être une perversion de l'idée de démocratie. C'est
devenu une tradition de transformer le citoyen de base en spectateur
passif de décisions qui se prennent sans lui et hors de lui.
Il est clair que cette tradition relève d' un autoritarisme qui
contredit toutes les évolutions historiques de participation
citoyenne à la vie politique. » (courriel d'information
n° 168 - 15 septembre 2000).
La participation citoyenne, est-ce transformer un adhérent de
base en spectateur passif de décisions qui se prennent sans lui
et hors de lui ? Si on avait le moindre doute sur la réalité
d'ATTAC, voici un morceau de bravoure extrait de La lettre d'ATTAC 45
(Numéro 2, 1er mars 2000) : « Les orientations nationales
d'ATTAC : le 19 février dernier, la réunion des comités
locaux à Saint-Denis a été l'occasion de fêter
les 20 000 adhérents d'Attac. Deux fois plus que l'année
dernière. Beaucoup d'adhésions sont arrivées après
Seattle. Aujourd'hui, Attac est consulté régulièrement
par le Ministère des Finances et d'autres institutions gouvernementales.
Devant un tel succès, le conseil d'administration d'Attac national
a dû revoir son organisation. Le local trop étroit (un
petit F2 parisien) ne sont plus adaptés, un déménagement
est prévu dans les mois qui viennent. La gestion des adhésions
a été confiée à une société
privée basée en Picardie qui travaille déjà
pour Greenpeace, la fondation Abbé Pierre, Témoignages
Chrétien, Libération, etc... Elle garantit la confidentialité
du fichier et surtout un envoi régulier aux comités locaux
des listings remis à jour. Cette sous-traitance permettra au
siège d'Attac de consacrer plus de temps à l'une de ses
priorités pour l'année en cours : la communication. »
Autrement dit, ATTAC est un brain-trust qui travaille pour le ministère
des Finances, et qui, tout en dénonçant la logique néolibérale
du tout-privé et de l'externalisation, se décharge de
sa propre gestion associative au profit d'une entreprise privée
! Adhérents d'ATTAC, pour qui vous prend-on ?
-- Conclusion
Certains points abordés dans l'article, comme le lien entre Église
catholique et Social-démocratie, la mise en place d'un État
mondial ou même simplement l'analyse mondialiste-révolutionnaire
de l'État mériteraient d' être développés
plus complètement, pour éviter une analyse trop schématique.
Néanmoins, au terme de ce second volet de l'étude sur
ATTAC, plusieurs contradictions apparaissent au sein de l'association
: ·La participation de la gauche gouvernementale entre en conflit
avec les positions prônéespar ATTAC. ·L'adhésion
de collectivités territoriales dont la politique peut aller à
l' encontre de ces mêmes positions du mouvement. ·Le souverainisme
contre l'idée de « gouvernance mondiale ». ·L'idéal
démocratique des adhérent-e-s contre le fonctionnement
figé et contrôlé depuis l'extérieur de l'association.
·Confrontation entre les sociaux-démocrates et les différents
courants trotskistes présents au sein d'ATTAC.
Nico (08/02/01)
(1) Une bonne explication de ce phénomène dans la brochure
« La sphère de circulation du capital », Échanges,
2001.
(2) Une thèse de sociologie, rédigée par un adhérent
d'ATTAC, est en cours sur ce sujet.
(3) « ATTAC et le politique », disponible sur le site Internet
www.attac.org.
(4) Jacques Capdevielle, « Après l'état-nation,
Portée et limites de l' apport habermassien pour penser la crise
actuelle des modes de légitimation politique », www.attac.org.
(5) Samin Amir, « L'autre Davos », www.attac.org. (15 janvier
1999)
(6) Source : Catholink
(7) Pour le fonctionnement et les statuts d'ATTAC, voir Tout sur ATTAC,
Mille et un nuits, 2000.
(8) C'est l'objectif avoué de la nouvelle ligne politique de
Socialisme par en bas, symbolisée par le changement de nom de
leur journal, désormais nommé "L'Étincelle".
. .
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