Note de lecture en Décembre 1997
Hannah Arendt et le totalitarisme
Les origines du totalitarisme, tryptique de la philosophe américaine
Hannah Arendt est une des analyses les plus poussées du totalitarisme.
La philosophe américaine Hannah Arendt consacra une grande partie
de sa vie à décrire, et à expliquer ce qu'elle
nomme : le totalitarisme. Ses travaux, outre leur incontestable originalité
sont intéressants à maints égards. Lorsque l'on
s'intéresse aux mouvements fascistes, et à leur nature,
on peut difficilement faire l'économie d'une réflexion
sur « le totalitarisme ». Ce concept a été
développé, analysé et étudié pour
la première fois par Hannah Arendt. L'originalité de l'oeuvre
de cette philosophe américaine est comme l'écrit Anne-Marie
Roviello dans Sens commun et modernité chez Hannah Arendt que
« le monde totalitaire - et son parachèvement dans le système
concentrationnaire - est l'avènement central autour duquel Hannah
Arendt tracera le cercle de sa réflexion ». Son analyse
du totalitarisme trouvera son expression la plus dense dans son triptyque
: Les origines du totalitarisme. La philosophe y montre en quoi le totalitarisme
constitue une radicale singularité. Par système totalitaire,
elle désigne le régime nazi et le régime stalinien.
Le premier volet de l'oeuvre, « Sur l'antisémitisme »,
retrace l'histoire juive en Europe centrale et occidentale de l'époque
des juifs de cour jusqu'à l'affaire Dreyfus. Elle se penche sur
l'apparition de l'antisémitisme moderne au XIXe, qu'elle décrit
comme un « agent catalyseur de tous les autres problèmes
politiques ». « Sur l'impérialisme », le second
volet de ce triptyque, retrace l'histoire de l'expansion coloniale et
de la crise de l'Etat nation au XIXe siècle. Sa réflexion
l'amène à conclure que « l'impérialisme doit
être compris comme la première phase de la domination politique
de la bourgeoisie bien plus que le stade ultime du capitalisme ».
Dans le dernier volet, « Le système totalitaire »,
elle démontre la singularité des régimes hitlériens
et staliniens et elle décrit l'idéologie, l'organisation
et l'évolution du totalitarisme au cours du temps.
Dans « Le système totalitaire », Arendt analyse
le régime stalinien en URSS de 1945 à 1953 et le nazisme
de 1929 à 1941. Dans l'introduction de son livre, elle précise
: « Dans ce contexte, le point décisif est que le régime
totalitaire diffère des dictatures et des tyrannies ; de distinguer
entre celui-là et celles-ci n'est nullement un point d'érudition
qu'on pourrait tranquillement abandonner aux "théoriciens",
car la domination totale est la seule forme de régime avec laquelle
la coexistence ne soit plus possible. » Les interrogations qu'Arendt
formule dans son introduction et auxquelles elle répond tout
au long de son oeuvre sont : Que s'est-il passé ? Pourquoi cela
s'est-il passé ? Comment cela a-t-il été possible
?
Arendt définit le concept de masses dès les premières
pages, car ces « masses » sont la pierre angulaire du totalitarisme.
Les masses apparaissent avec la Révolution Industrielle, elles
sont le fruit de l'automatisation de la société et du
déclin des systèmes de partis et des classes. L'homme
de masse peut être n'importe qui, c'est un individu isolé
qui fait l'expérience de la « désolation »,
c'est-à-dire du déracinement social et culturel. Il trouve
dans le totalitarisme une cohérence dont est dépourvue
la réalité à laquelle il est confronté.
Il s'identifie totalement au chef du mouvement totalitaire, alors que
ce processus d'identification n'existe pas avec les dirigeants de partis
traditionnels - y compris fascistes. Tel un prophète, le chef
du mouvement totalitaire révèle la vérité
dont serait porteur l'avenir. Placé au centre du mouvement, le
chef doit son pouvoir à son habileté à manipuler
les masses aussi bien que les luttes internes du mouvement.
Une fois les masses organisées, le mouvement totalitaire se
développe. La propagande occupe alors une place prépondérante.
Elle précise que « cette propagande n'est qu'un des instruments,
peut-être le plus important, dont se sert le totalitarisme contre
le monde non totalitaire ». Toute la propagande s'articule autour
d'une réalité fictive, elle se caractérise par
son côté prophétique. En revanche, dès que
le mouvement totalitaire a le contrôle des masses, il remplace
la propagande par l'endoctrinement. La violence se développe
alors constamment afin de réaliser les « doctrines idéologiques
» et les « mensonges politiques ». Le caractère
singulier du totalitarisme se retrouve, non pas dans la propagande ou
dans le contenu idéologique, mais dans l'organisation. Le chef
y a le même rôle central, il « incarne la double fonction
qui caractérise toutes les couches du mouvement : agir comme
défenseur magique du mouvement contre le monde extérieur
et en même temps, d'être le pont qui relie le mouvement
à celui-ci ». Arendt qualifie les mouvements totalitaires
de « sociétés secrètes au grand jour ».
Une fois parvenus au pouvoir, les mouvements totalitaires ont donné
naissance à des régimes originaux, qui ne se rapprochent
d'aucun autre système politique connu, que ce soit le despotisme,
la tyrannie, ou la dictature. Cette nouvelle forme de régime
tendra à ne jamais ressembler à une autre car : «
Pour un mouvement totalitaire, ces deux dangers sont mortels : une évolution
vers l'absolutisme mettrait un terme à la poussée du mouvement
sur le plan intérieur, une évolution vers le nationalisme
le frustrerait de l'expansion à l'extérieur sans laquelle
il ne peut survivre. » La coexistence de deux sources d'autorité
répond au souci d'éviter que le régime ne se sclérose.
L'une des sources est incarnée par les institutions étatistes
qui sont maintenues ; et l'autre par le parti et les organisations de
façade. Le déplacement permanent du pouvoir, par le jeu
des promotions et de la création d'organisations ou de services
nouveaux, produit le mouvement nécessaire à l'appareil
de domination totalitaire. Pour Arendt, la police secrète constitue
aussi le noyau du pouvoir totalitaire. Les critères de fonctionnement
de cette police vont jusqu'à imprégner la société
totalitaire : espace privé et public sont niés. La terreur
est son essence.
Le système totalitaire devient l'instrument par lequel l'idéologie
totalitaire accélère le cours de la loi naturelle (nazisme)
ou historique (stalinisme). Arendt va dans la dernière partie
de « Sur le totalitarisme » montrer les dangers de l'idéologie.
Elle définit l'idéologie comme la « logique d'une
idée ». Elle explique qu'à partir d'une prémisse,
le totalitarisme se fait fort de donner un sens aux événements
quels qu'ils soient. Dans le cas du nazisme, la prémisse est
la loi de la nature incarnée dans le processus de sélection
naturelle. Dans le cas du stalinisme, la prémisse est la loi
de l'histoire incarnée dans la lutte des classes. Cette indifférence
à toute forme d'expérience est un des principaux reproches
que Arendt formule contre les idéologies. Elle condamne le pouvoir
de tout expliquer que s'arroge la pensée idéologique.
Les origines du totalitarisme constitue une oeuvre complète
et approfondie des systèmes totalitaires. Elle est originale
et fait désormais figure de classique de la théorie politique.
Elle a pourtant été maintes fois critiquée lorsque
l'oeuvre a été publiée, beaucoup lui ont reproché
d'amalgamer le goulag et les camps d'extermination, et de faire un parallèle
incessant entre nazisme et stalinisme. Ces critiques sont fondées
et plusieurs autres peuvent être formulées. Mais elles
n'enlèvent rien à l'importance de l'analyse de Arendt.
Ses réflexions et sa pensée entraînent une réflexion
qu'il est urgent de mener, elle exprime ainsi : « L'émergence
du totalitarisme doit nous conduire à repenser la démocratie
puisque ces dernières ont été incapables d'empêcher
la montée des totalitarismes. »
C.R.
Le lien d'origine :
http://wwwassos.utc.fr/~plaider/calimero/19/totalitarisme.html