Flagrant délit n° 10 (1999)
Égalité en trompe l'oeil et discours antiféministes
contemporains
"Je n'ai jamais réussi à définir le féminisme.
Tout ce que je sais, c'est que les gens me traitent de féministe
chaque fois que mon comportement ne permet plus que je sois confondue
avec un paillasson."
Rebecca West, 1913, cité dans Ch. Bard, Un siècle d'antiféminisme,
Fayard, 1999
FerventEs promoteurs/trices de l'égalité, gouvernantEs
et parlementaires de ce pays n'en finissent pas de ménager de
belles victoires aux femmes ici et là. Entre autres enjambées,
des barrières tombent dans le monde du travail, depuis que la
nouvelle loi sur le travail a levé l'interdiction du travail
de nuit des femmes dans l'industrie. Plus récemment, c'est de
l'"égalité" entre rentiers et rentières
AVS dont on se préoccupe au Parlement: le vote sur l'élévation
de l'âge de la retraite des femmes à 65 ans va enfin nous
débarrasser de toute discrimination! Et, chose merveilleuse,
l'égalité plaît à tout le monde, y compris
aux entreprises qui seront plus flexibles et à l'État
qui règle ses comptes! Sur le dos des femmes? Pensez-vous! Ecoutez-donc
plutôt les propos convaincants du directeur de l'USAM (Union Suisse
des Arts et Métiers): "la retraite de femmes à 65
ans, ça correspond bien aux volontés d'égalité,
ce n'est donc pas du tout une défaite pour nos femmes (sic!)"
Anecdote d'un sexisme ordinaire certes, mais qui en dit long sur le
traquenard visant les femmes. Ce canular de mauvais goût, c'est
l'instrumentalisation de la notion d'égalité au profit
de mesures antiféministes et antisociales, partie-prenante d'une
stratégie fin-de-siècle de "revanche contre les femmes".
De tout temps, des levées de boucliers se sont produites contre
la progression des droits des femmes, mais aujourd'hui, ainsi que le
suggère Ch. Bard (1999) l'antiféminisme gagne à
être plus feutré, plus discret, pour mieux atteindre ses
objectifs. L'antiféminisme enrobé dans un discours égalitaire,
c'est sans conteste un chef d'oeuvre en la matière!
1. Premières luttes pour l'égalité et
revers antiféministes
A chaque étape de l'émancipation des femmes correspond
toujours un "retour de bâton", c'est-à-dire l'exercice
actif d'une résistance contre leur autonomie, alimenté
par la crainte rampante de l'indifférenciation des sexes. Non
parce que l'égalité annulerait les différences,
(je suis l'égale d'une autre femme, ce qui ne m'empêche
pas de m'en différencier...), mais parce que La différence
fondamentale et inaliénable entre les sexes comme construit social
entretient les inégalités et les intérêts
masculins. Contre la disparition d'une mythologie aussi efficace, l'antiféminisme
ne connaît pas de trêve. Il est ainsi une constante de l'histoire,
si bien qu'au tracé du mouvement féministe correspond
une " histoire de l'opposition des hommes à l'émancipation
des femmes" (1) comme le percevait déjà V. Woolf
au début du siècle. Jetons un coup d'oeil rapide sur une
partie de cette histoire.
Moment charnière des revendications à l'égalité,
la Révolution française met en place une exclusion radicale
des femmes du pouvoir politique, avec "une démocratie fondée
sur une fraternité au sens strict de l'entre-hommes" (2).
Après l'onde de choc de la Révolution, le 19ème
siècle français consacre les femmes dans leur rôle
de mère et d'épouse, leur impose un statut subordonné
dans la famille et leur refuse la citoyenneté. A la fin du 19ème,
avec La Belle Époque qui voit décoller les revendications
féministes portées notamment par les suffragistes (moquées
par le terme complaisant de suffragettes), sera le terrain d'un antiféminisme
féroce: caricatures, scandales publics, une contre-offensive
idéologique marque le tournant du siècle face aux idéaux
naissants de justice et d'égalité. Puis la Grande Guerre
s'occupera de ramener définitivement à l'ordre les bouleversements
de début de siècle. Les reven-dications féministes
visant la reconnaissance du rôle actif des femmes "à
l'arrière" et la promotion du travail salarié des
femmes à la fin de la guerre s'attirent les foudres. L'entre-deux
guerre rétablit l'ordre familial, développe une idéologie
nataliste sans précédent et stigmatise dans la figure
négative de "la garçonne" des Années
Folles les aspirations d'indépendance des femmes (3). Ce revers
antiféministe qui fait barrage à la progression du mouvement
féministe dès le début des années 30 trouve
son point culminant dans le régime de Vichy, qui glorifie la
famille et la maternité, niant les droits et libertés
des femmes. (Ce régime institue la Fête des mères
en 1941 pour célébrer la fonction procréatrice
des femmes, suivant ainsi l’exemple américain qui inaugure
cette "fête" en 1914, au moment d’un activisme
féministe fort dérangeant.) Il faudra ensuite attendre
les années 50 pour que renaissent les signes d'une lutte féministe
qui explosera la décennie suivante. L'ouvrage pionnier de S.
de Beauvoir "Le deuxième sexe", référence
symbolique pour cette nouvelle période, sera d'ailleurs l'objet
d'une résistance antiféministe féroce (4), portant
son autrice à radicaliser son engagement en adhérant franchement
à ce qu'elle ne nommait pas encore le féminisme. Ce pas,
elle le fait sous l'effet des attaques volant de tous bords, vitupérées
par des détracteurs horrifiés en présence d'une
telle audace: faire de la sexualité des femmes une question politique.
Chaque avancée dans la lutte des femmes s'expose ainsi à
devoir combattre les expressions les plus explicites de la domination,
manifestes dans les résistances des hommes à l'égalité
des sexes.
2. Backlash des années 80, et quelques exemples dans
la presse locale...
Cette logique de balancier ne s'est pas arrêtée aux années
50. Après le mouvement de libération des femmes (MLF)
des années 60-70 se dessine le backlash (5) des années
80, un retour de bâton plus subtil, avec l'institu-tionnalisation
de certaines reven-dications, l'affaiblissement du mouvement, le contexte
de crise économique et sociale défavorable aux femmes,
etc. "Les années 1980, secouées par la tempête
du MLF, tentent par des moyens détournés de faire payer
aux femmes le prix de leur liberté." (6) Les médias
se placent à l'avant-poste de cette évolution, relayant
par des clichés les voix sexistes marquées à droite,
et contribuant à décrédibiliser toute reven-dication
pour l'égalité.
Plusieurs thèmes alimentent ce sens commun revenchard et culpabilisateur
envers les femmes. L'un fait état du "juste revers"
de l'émancipation, dépeignant des femmes seules et abattues,
des femmes célibataires en pleine détresse psychique,
rapportant des études sur des femmes actives devenues stériles
ou des femmes cadres qui ne trouvent plus de mari (7). Un autre thème
touche plus spécifiquement les mères actives professionnellement:
la psychologie milite pour la revalorisation du lien mère-enfant,
s'alarmant devant les souffrances de l'enfant livré à
lui-même. Des études dénoncent la violence dans
les crèches et des discours pseudo-scientifiques et morali-sateurs
vantent les bienfaits du lait maternel, restreignant les choix des femmes
(8). Un troisième thème donne voix aux doléances
masculines, stigmatisant le féminisme et les revendications à
l'égalité comme une guerre contre les hommes. Dans le
domaine de la politique notamment, le journal suisse L'Hebdo (9) relate
"le forcing de la promotion féminine" et "la dictature
du quota-sexe" qui font "de plus en plus de victimes non-consen-tantes".
Avec une couverture titrant "Marre de toutes ces femmes",
le journal donne ainsi la parole à ces hommes "court-circuités",
qui "n'ont plus aucune chance", "face à ce féminisme
triomphant", s'imposant toujours plus dans les milieux politiques,
et ailleurs aussi hélas, assurent-ils harassés! Les hommes-politiques
tremblent et souffrent manifes-tement devant cette folle pression à
l'élection de femmes au gouvernement. Mais que leur veulent-elles,
enfin? "Les hommes ne sont pas nos ennemis, ce sont nos compagnons"
(10), lit-on encore dans le même journal, quelques numéros
plus loin. Et de diaboliser le féminisme en dénonçant
la violence et l'égoïsme à l'égard des hommes
de celles qui revendiquent leur place en politique. Les féministes
sont indubitablement des mangeuses d'hommes, réglant des comptes
avec ces derniers. Elles n'ont rien compris au combat des femmes, qui
doit se négocier à l'amiable, avec ces hommes-compagnons,
car "on vit avec" (11) tout de même! (Faites abstraction
des célibataires, des mères divorcées, des lesbiennes,
etc). Toujours selon les informations du même journal, les femmes
ne se conten-tent pas de brimer les hommes en politique, elles ont le
don d'orchestrer des complots féministes visant à les
démonter professionnellement et psycho-logiquement. Quelques
"féministes ultra" (12), probablement livrées
aux affres du désoeuvrement, ont récemment manigancé
contre un professeur d'université ce type de brimade. Ce dernier,
accusé par une assistante de harcèlement sexuel, est devenu
la victime avérée d'une propagande féministe manipulatrice
comparable aux actions menées en Afghanistan par les "Talibans"
(13). Le harcèlement sexuel, lui, n'est plus qu'une "rumeur",
alimentée par des féministes gauchistes venge-resses,
coincées dans leur puritanisme venu d'Amérique. De pouvoir,
il n'est plus question, de violence, si, mais de celles des femmes contre
les hommes, et le harcèlement sexuel n'est qu'une amusante affaire
de sexe et de séduction. Les femmes qui le dénoncent sont
donc des frustrées ou des coincées. Tour de passe-passe,
nous disions? Fort réussi en effet!
3. Et dans tout ça, où en est l'égalité
réelle?
Le contre-feu discréditant le féminisme joue ainsi sur
plusieurs tableaux passablement déroutants: d'une part on ridiculise,
voire criminalise les femmes qui continuent de militer pour l'égalité
des droits, d'autre part on se sert d'un discours sur "l'égalité"
lorsque l'on cherche à faire passer des mesures rétrogrades
comme l'extension du travail de nuit ou l'élévation de
l'âge de la retraite. Aujourd'hui, lorsqu'il est "trop explicite,
trop grossier, trop misogyne, l'antiféminisme se condamne (...),
il séduit davantage en feignant le féminisme. Féminolâtre,
il peut espérer toucher les femmes" (14). Même l'extrême-droite
en France habille aujourd'hui ses fondements essentialistes anti-féministes
d'un bouclier de femmes-alibi et de "féministes" de
droite, promouvant la défense de la nature féminine, de
la différence, de la famille, de la maternité (15).
Le discours hypocrite et opportuniste sur l'égalité que
nous subissons depuis quelque temps est une tentative de séduction
des femmes en vue de leur propre sabordage. La promotion de l'égalité
"à rebours" - c'est-à-dire le fait de détériorer
notamment les conditions de travail ou socio-économique des femmes
en les alignant uniquement vers le bas sur celles de hommes - est actuellement
une constante des discours politiques sur l'égalité. Par
contre, très peu de soutien va aux revendications féministes
qui s'attaquent au maintien de toute discrimination et de tout type
de violence, même des plus taboues comme la violence domestique
ou le harcèlement sexuel (16). On est ainsi en présence
d'un paradoxe absurde, avec d'un côté la délégitimation
d'une lutte féministe dans un contexte de relative égalité
formelle, de l'autre l'utilisation abusive et manipulatrice d'un discours
de mauvaise foi sur l'égalité, à des fins politiciennes.
Dans ce contexte, il est urgent de faire entendre d'autres voix, qui
remettent au goût du jour une parole féministe radicale
et dévoilent l'hypocrisie de cette situation. Il s'agit de poser
certaines questions quant à la mise en place de "l'égalité".
Pourquoi veut-on mettre femmes et hommes sur "un pied d'égalité"
en ce qui concerne le travail de nuit, mais n'a-t-on toujours pas d'assurance
maternité? Pourquoi élève-t-on l'âge de la
retraite des femmes au niveau de celui des hommes, mais ne modifie-t-on
pas la loi sur la prévoyance professionnelle ("deuxième
pilier") qui discrimine les femmes parce qu'elle ne prévoit
pas de couverture pour les bas revenus? (17) Et dans la nouvelle loi
sur l'asile, pourquoi enfin ne se préoccupe-t-on pas d'instaurer
l'égalité et de faire reconnaître en tant que tel
et indépendamment de toute autre motif, la persécution
sur la base du sexe? Quant ils ne font pas le jeu d'une stratégie
politique ou économique, les droits des femmes restent systématiquement
ignorés, voire combattus. Ce discours sur l'égalité
est totalement hypocrite dans un contexte où l'égalité
réelle est inexistante.
En effet, dans les faits:
- les femmes continuent à gagner en moyenne un tiers de moins
que les hommes
- les femmes occupent toujours 80% des emplois à temps partiel
- les femmes consacrent en moyenne 6 fois plus de temps au travail
domestique que les hommes (18)
- 20.7% de femmes déclarent dans une enquête avoir subi
des violences physiques ou sexuelles dans le cadre du couple (19)
- à Genève, une étude révèle que
6 femmes sur 10 se sentent harcelées sexuellement sur leur lieu
de travail (20)
- les femmes et les enfants représentent 80% des flux migratoires
(21)
- moins d'un quart de femmes siègent au parlement (soit 23%
en 1998) (22)
- on trouve chez les femmes seulement 15% de cadres, contre 35% pour
les hommes (23)
- etc, etc...
Or les chiffres ne permettent que de saisir la surface, les discriminations
dans la pratique sont le plus souvent indirectes et donc moins visibles.
Pour ne donner qu'un exemple, alors que les femmes ont les mêmes
droits légaux en matière d'assurance-chômage, dans
les faits, de nombreuses femmes se voient aujourd'hui privées
d'indemnités parce qu'elles ne peuvent attester de la garde de
leurs enfants et donc ne sont pas considérées comme "aptes
au placement". (Est-il utile de préciser qu'on ne demande
pas aux chômeurs d'attester de la garde de leurs enfants...?)
Parfois ces mêmes femmes ont été licenciées
parce qu'elles étaient enceintes, quand bien même le code
des obligations l’interdit. Elles subissent alors une double discrimination,
en perdant leur emploi, et en perdant leur droit au chômage. Et
leur employeur, s'il est inquiété, n'aura comme seule
obligation que de les réengager aux mêmes conditions. Le
jeu en vaut bien la chandelle...
S.
La page origine http://home.graffiti.net/flagrant-delit/Textes/fd10_egalite.html