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Origine : http://www.vacarme.eu.org/article334.html
« Ceux qu’une frontière traverse au coeur ne
peuvent que ressentir l’absurdité des tris et des limites.
»
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S’il est une notion qu’Anne Tristan revendique et défend,
c’est bien celle de passage. Dans ses différents ouvrages
comme dans ses combats politiques (il serait d’ailleurs absurde
de dissocier les deux), elle s’est battue pour construire
des passages, pour créer ce qu’elle appelle des «
courants d’air ».
En amont de ses enquêtes, il y a toujours des passeurs, qui
lui font rencontrer les luttes kanaks, les immigrés haïtiens,
les massacres du 17 octobre 61.
Le passage est l’objet autour duquel s’est construit
le travail d’Anne Tristan ; mais il est aussi devenu sa technique
de travail. Pour mieux défendre les passages, elle est devenue
elle-même passeur.
Pour elle, un passeur est quelqu’un qui paradoxalement doit
d’abord s’installer, dans un lieu ou une situation,
dans une identité, jusqu’à y apprendre quelque
chose à transmettre, de quoi fabriquer un passage, de quoi
créer un courant d’air.
Pour comprendre pourquoi et comment on risque de se fracasser sur
une limite politique (le FN), elle construit un passage vers ceux
qui adhèrent aux idées du FN dans les quartiers Nord
de Marseille, en s’installant parmi eux de janvier à
juin 1987. Ce qui donne son premier livre, Au Front. En 1990, elle
participe à la création du réseau Ras l’Front,
dont elle dirige toujours le mensuel.
Pour créer un passage vers les luttes indépendantistes
kanaks, menacées d’invisibilité après
le massacre d’Ouvéa et la signature des accords de
Matignon, elle va vivre pendant six mois en Kanaky. À son
retour en métropole, elle écrit L’Autre monde,
tout à la fois récit des luttes et profession de foi
anticolonialiste.
Dans sa dernière enquête, Clandestine, elle prend
l’identité d’une demandeuse d’asile dominicaine.
Des zones franches de Saint-Domingue aux rues parisiennes, en passant
par les zones d’attentes des aéroports français,
elle transmet ainsi l’histoire de tous ceux qui rêvent
de territoires sans nations.
Inclassables dans la terminologie habituelle, à mi-chemin
du journalisme et du militantisme, les enquêtes d’Anne
Tristan interrogent autant le travail des médias que celui
de la sociologie, et fabriquent des documents uniques et troublants.
Avant tout, on pourrait commencer par parler de votre trajectoire
militante, puisque votre travail de journaliste et vos livres se
sont toujours construits dans des liens très forts avec vos
investissements militants, comme, inversement, vos enquêtes
ont nourri par la suite vos réflexions et vos stratégies
militantes.
À treize/quatorze ans j’ai été anarchiste,
comme beaucoup de gens en province. Puis j’ai fait partie
de groupes féministes, avant de militer à la LCR au
début des années 1980. En 1984, j’ai été
journaliste à la télévision pendant cinq mois,
le temps de gagner assez pour partir au Nicaragua comme brigadiste
ramasser du coton ; c’était l’époque où
la guerre sévissait sur la frontière avec le Honduras
et dans les ports. À mon retour, j’ai placé
quelques articles à Témoignage chrétien, au
Matin et à Afrique-Asie, où je suis entrée.
C’était du journalisme militant. Grâce à
Afrique-Asie j’ai rencontré la Nouvelle-Calédonie,
à un moment de grande mobilisation en Kanaky. Dans l’urgence,
c’est moi qui ai rencontré les représentants
du FLNKS à Paris. C’est là qu’a commencé
mon aventure avec le comité Kanaky qui existait déjà
depuis deux-trois ans.
Au même moment, aux élections européennes de
1984, le Front National confirme son score de 1983. Puis, en 1986,
il a quatre élus régionaux à Marseille. Ma
première réaction a été qu’il
fallait absolument « bousiller » ce parti avant qu’il
ne se développe. C’est alors que, par un concours de
circonstances, j’ai rencontré Edwy Plenel, qui m’a
demandé si j’étais prête à faire
quelque chose sur le Front National. Évidemment, j’étais
plus que prête. Il m’a dit de réfléchir
à une enquête sur Marseille. L’affaire a pris
forme, et je suis allée m’y installer en 1987.
au front
Comment avez-vous procédé pour faire votre
enquête ?
En partant, je ne savais pas grand-chose, mais je voulais vérifier
cette idée de « vote volatile » à laquelle
renvoyaient les discours de gauche et d’extrême-gauche
: « D’accord, le FN fait des voix, mais on ne voit pas
de militants à Marseille, ce parti n’existe pas sur
la ville. » Je devais m’installer pendant plusieurs
mois dans un quartier qui avait voté entre 30 % et 40 % pour
le FN, et observer ce qui s’y passait.
Tous les soirs je rapportais les faits anodins de la journée.
Beaucoup de pages de mes cahiers sont bêtement personnelles
et intimes. Pour le livre, je suis repartie des carnets, en m’en
tenant à ce que j’avais récolté sur le
terrain, sans chercher à prendre du champ. Au moment de la
relecture, cela m’a permis de voir mon évolution, et
de comprendre comment on s’habitue à un discours. Au
fur et à mesure, j’essayais d’argumenter contre,
j’avais besoin de mettre noir sur blanc mon désaccord
(ce qui ne se posait pas au départ, en janvier 1987). Des
liens se nouaient sur place avec certains, de la sympathie naissait
— de l’amitié, non, le contexte l’empêchait
mais cela aurait pu déboucher sur de l’amitié.
Avant de partir à Marseille, j’avais lu Retour du
Front, de Jean Michel Zelig, très intéressant parce
qu’il dresse des portraits de militants du FN. Mais il s’agissait
de portraits types : l’ancien de l’OAS, le Papon du
village, etc. En refermant le livre je me disais : « Je ne
comprends pas, si c’est vraiment ça le FN, pourquoi
sont-ils déjà 10 % d’électeurs, 4 millions
Cela ne fonctionne pas, ce n’est pas un poseur de bombes de
l’OAS qui peut séduire tant de gens. Il y a autre chose.
J’oubliais que les idées d’extrême-droite
sont si répandues qu’elles n’ont pas besoin d’être
portées par un militantisme traditionnel tel qu’on
le voit à gauche avec banderoles, tracts, affiches, apparitions
publiques. Il suffit d’être dans un café et de
parler haut et fort, de faire une fête dans un restaurant,
sans banderole à l’entrée, pour que les idées
passent.
Je ne veux pas minimiser les choses, ni dire que ce ne sont pas
des fascistes. Si, ce sont des fascistes ! Mais on peut être
très gentille, ouvrière aux abattoirs, et fasciste,
comme la Véronique de Au front.
Le quartier de Marseille où vous vous installez
en 1987 faisait partie de ces quartiers massivement tenus par le
PC ou le PS ?
Oui, mais longtemps auparavant. Le PC battait de l’aile,
du fait des licenciements massifs dans les entreprises à
la fin des années 1970 ; les sections syndicales disparaissaient.
Les partis d’extrême-gauche n’étaient pas
présents dans ces quartiers-là, même leurs militants
avaient quitté les cités pour des petits pavillons
plus en marge. En six mois de présence sur place, j’ai
dû voir une seule distribution de tracts, le 1er mai 1987,
par des militants CGT, sur la défense de la sécurité
sociale... Avant 1984, Gaston Deferre avait tenté avec un
certain succès de s’allier avec un petit courant de
droite sur le thème de la sécurité. Il y avait
eu des batailles autour des maisons de quartier installées
par la municipalité socialiste dix ans plus tard, elles étaient
plutôt des rouages de la mairie que des lieux d’accueil,
les habitants les avaient désertées. Le tissu associatif
des quartiers avait éclaté on y traînait, loin
du centre-ville. Des bruits couraient sur les bus pris d’assaut
par les jeunes.
C’était aussi une période où le discours
des syndicats et des partis commençait à coller de
plus en plus à celui du FN. On parle pour la première
fois de « seuil de tolérance » en 1978, en 1981
le maire communiste de Vitry fait détruire au bulldozer un
foyer de travailleurs immigrés, en 1984 Laurent Fabius estime
que Le Pen pose de vraies questions auxquelles il apporte de fausses
réponses, Pasqua voit en 1988 des valeurs communes entre
le RPR et le FN, en 1991 Giscard parle d’invasion à
propos de l’immigration, sans oublier le discours de Chirac
sur « le bruit et l’odeur » en 1994...
À la fin des années 1980, ce qu’on a appelé
par la suite la « lepénisation des esprits progressait
fortement, alors qu’en même temps les contre-feux possible
étaient très limités. Ils reposaient sur des
mobilisations de jeunes Marocains et Algériens d’origine,
qu’on a appelés les Beurs, et sur d’autres réseaux
qui recoupaient les réseaux anticolonialistes, et qui restaient
très minoritaires.
Pendant toute cette période — on l’a un peu
oublié — être militant de gauche convaincu passait
très mal. C’était la grande époque des
yuppies dans les milieux favorisés et, dans les milieux défavorisés,
la grande époque du rien, ou alors des marches des jeunes
immigrés qui, vers 1984, avaient été cassées
par les récupérations socialistes, comme SOS-Racisme.
À l’extrême-gauche s’organisaient des
contre-manifestations. Mais elles étaient très mal
vues, on disait qu’elles « nourrissaient le Front National,
et, n’étant relayées par personne, elles restaient
le fait de l’extrême-gauche. Et pour ceux qui étaient
de longue date victimes du racisme, cela ne suffisait pas contre
le racisme plus profond qu’ils vivaient tous les jours, il
fallait faire un autre travail.
À quel moment et comment s’est fait votre
départ du Front ?
J’ai quitté Marseille en juin 1987, comme une voleuse.
J’ai passé l’été dans mes cahiers
et mes tentatives d’écriture. Une fois le manuscrit
remis, j’ai envoyé une lettre aux gens que j’avais
côtoyés, en leur donnant mon adresse, pour leur dire
« Vous vous souvenez de moi En juin, j’étais
encore avec vous, voilà en fait qui j’étais,
ce que je faisais. Un livre sortira à l’automne...
J’ai reçu des lettres qui essayaient de me convaincre
que j’étais une ordure, d’autres qui se contentaient
de m’insulter, d’autres encore qui me menaçaient
de mort. Toutes étaient anonymes.
Je ne suis pas « sortie » du Front, parce que, quoi
que je fasse, cette réalité est toujours là.
Mais « sortir » de l’emprise des idées
du Front, oui, bien sûr, c’est possible. Le travail
d’écriture a facilité cette sortie. Ce n’est
pas tant les idées du FN qui m’étaient rentrées
dans la tête, que l’inquiétude et l’angoisse
des gens que j’avais rencontrés parmi les sympathisants
FN. Il fallait se déprendre de cette anxiété,
de cette inquiétude sociale dans ces quartiers.
Ras l’Front est fondé en 1990. Qu’est-ce
qui fait qu’à un moment quelque chose se cristallise
?
Le point de départ fut « l’appel des 250 »,
une pétition écrite par Gilles Perrault et une petite
vingtaine d’écrivains, publiée dans Politis,
qui disait « Leurs avancées sont faites de nos reculs.
La profanation des tombes de Carpentras, qui a suscité un
énorme dégoût et une manifestation monstre,
lui a donné un écho terrible.
C’était l’époque du gouvernement Rocard
et des consensus malodorants sur le dos de l’immigration.
On avait eu droit à une nouvelle attaque contre les arrivants
en France, avec la première remise en question du droit d’asile.
Même au sein des associations, il y avait un débat
sur la défense de l’asile politique. En fait, il fallait
sauver le droit d’asile en expulsant les demandeurs d’asile
Puisque c’étaient tous des « faux » demandeurs
d’asile, on allait galvauder le droit d’asile. À
des représentants de Ras l’Front qui venaient voir
la LDH, SOS racisme, le MRAP, pour leur dire « Il ne faut
pas que l’on recule sur le thème de l’asile,
là on est sommé de faire quelque chose, certains répondaient
« Mais on ne peut pas piétiner comme cela le droit
d’asile, il faut le défendre, il faut faire le tri,
faisons le tri, trions... Ce genre de réponse nous faisait
froid dans le dos. Peu après, en 1991, a eu lieu l’affaire
des zones d’attente qui a débouché sur leur
institutionnalisation.
L’appel des 250 donnait des arguments pour dénoncer
le « consensus-le mot est de Rocard-sur le soi-disant trop-plein
d’immigrants, et montrait que si le gouvernement allait si
loin dans la fermeture de nos frontières, c’était
sous la pression de l’extrême-droite.
L’organisation en groupes a immédiatement pris une
allure de réseau. Dans la moitié des années
1990, il y a eu jusqu’à 180 collectifs. La manifestation
de Strasbourg en 1997 contre le congrès du FN a été
un moment de remobilisation et d’élargissement. Avec
la scission FN-MNR en 1999, on est rentré dans une période
de veille le nombre de collectifs est tombé à 65-70.
Pourtant, fin avril 2002, même nous, on ne croyait pas que
Le Pen serait au second tour. En 1984, on nous a dit bien sûr
le score s’est élargi par rapport à 1983, mais
c’est passager. En 1988, le FN est monté à 15
%, mais on a dit que l’échéance présidentielle
était favorable à Le Pen et que ça ne durerait
pas. Ensuite, il y a eu les alliances entre la droite et l’extrême-droite.
Aujourd’hui on est soulagé qu’il n’aie
fait que 18 %... Vingt mille personnes du FN qui montent à
Paris en 2002, c’est normal. Il y a vingt ans, ça ne
l’était pas.
Je suis surprise que des gens lisent Au Front aujourd’hui
alors que ce livre a quinze ans. Il peut donner une impression d’actualité
dont il faut se méfier le FN est malgré tout à
un degré d’organisation bien supérieur à
celui d’il y a une dizaine d’années.
Comment est passé le discours anti-fasciste dans les mouvements
sociaux ? Vous avez participé en 1997 dans les semaines qui
précèdent les élections législatives
à « Nous sommes la gauche » [1]. Pourquoi, de
votre point de vue, était-ce réjouissant ?
On garde encore, en 2002, cette drôle d’idée
que ce n’est pas l’antifascisme qui viendra à
bout du FN, mais la prise en compte des vrais problèmes sociaux
d’où le rôle porteur attribué au mouvement
social, syndical ou associatif. Mais je pense que les mouvements
sociaux doivent avoir une dimension antifasciste, tout comme l’antifascisme
doit être lié au mouvement social. Il faut à
tout prix que ce que « Nous sommes la gauche » a tenté
de faire se traduise par des liens réels et par des actions
communes. En face du FN et de la droite, il n’y a toujours
pas la cohérence qu’il devrait y avoir.
On a retrouvé ce même défaut dans les AG au
lendemain du premier tour des présidentielles. C’était
très frappant, beaucoup de gens disaient la même chose,
mais comme s’ils étaient les seuls à le dire
et essayaient de convaincre les autres.
On a tous une part de responsabilité, même Ras l’Front.
Si depuis 1995, on a laissé une large place au « mouvement
social » dans notre journal, on n’arrive pas vraiment
à constituer des groupes communs. C’est pour cela que
« Nous sommes la gauche » me semblait un lieu de courants
d’air, parce qu’on y articulait les discours qui nous
semblent évidents et que du coup on ne prend pas la peine
d’expliciter et de lier.
Êtes-vous favorable à l’interdiction
du Front National ?
Ce que j’ai appris, entre janvier et juin 1987, c’est
le sens de cette phrase « La nature a horreur du vide. Pendant
ces six mois au FN, j’ai compris qu’on ne pouvait pas
abandonner le terrain, même si on n’a pas grand-chose
à dire contre. Au niveau politique « majeur »
c’est évident, mais ça l’est aussi à
mon niveau. Et c’est une conviction qui va rester avec moi
jusqu’au bout, et dont je ne peux me défaire.
Dans les quartiers Nord de Marseille le FN profitait du vide et
prospérait. Dans leurs tournées bi-hebdomadaires des
bars, les militants du FN tenaient des propos absolument orduriers
au comptoir, en prenant bien soin de ne pas boire d’alcool.
Il n’y avait pas de réaction, alors ils en déduisaient
: « Tu vois, tu vois, ils sont tous pour nous. », et
se sentaient à chaque fois plus forts.
Je ne suis pas pour une interdiction qui tombe d’en haut,
mais pour une interdiction pratique, oui, comme sur les marchés.
Quand Ras L’Front s’est constitué, c’était
avec l’idée d’interdire l’accès
au FN, mais pas à coups de bâton ; les gens du collectif
du 13ème arrondissement pourraient vous en parler. Pendant
longtemps, dans les années 1990, il y avait deux militants
du FN qui venaient régulièrement sur les marchés,
et le collectif s’arrangeait pour que 4 ou 5 personnes y aillent
au même moment pour vendre notre journal. Assez rapidement,
il n’est plus resté qu’une petite dame du FN,
qui a bientôt fini par abandonner.
L’enquête que vous avez faite est assez proche
d’une enquête sociologique. Le FN est aussi devenu un
objet de recherche, de sociologie électorale. Que pensez-vous
de ces recherches ?
Le phénomène de l’extrême-droite doit
être abordé de différentes façons. Mais
un travail sociologique et universitaire n’est pas suffisant
pour constituer une base de réponse au FN. Je suis d’accord
avec le mouvement social, quand il dit « C’est nous
qui sommes les porteurs de l’antifascisme. J’en suis
convaincue. Dans les quartiers, dans les entreprises, il faut des
groupes physiques, en chair et en os, qui portent le langage de
la solidarité. Mais sur ce point, il manque une pédagogie
suffisamment forte. Le travail politique doit mettre en perspective
la mobilisation sur des intérêts particuliers. Si on
ne lie pas les deux, on est condamné à avoir des bouffées
de mobilisation et un discours politique qui, entre-temps, se désagrège.
Vous êtes professeur dans un collège, comment
ressentez-vous l’attitude des profs, cet électorat
de gauche qui est de plus en plus perméable aux idées
sur l’insécurité, et d’abord à
l’école ?
La seule solution, c’est de répondre à chaque
intolérance, de ne pas laisser passer d’attitude ambigüe
du directeur sur l’exclusion, ou l’entrée des
policiers dans le collège, toutes ces choses qui semblent
devenir normales. J’entends souvent des choses contre la jeunesse
« qui fout le camp. C’est aberrant, comme si ces jeunes
gens étaient devenus des étrangers pour les profs,
qui pourtant sont quotidiennement en contact avec eux. Des légendes
se créent les élèves viendraient armés.
Avant, c’étaient les classes laborieuses qui étaient
dangereuses, aujourd’hui c’est la jeunesse des banlieues,
les immigrés, les chômeurs.
Éduquer, c’est toujours du tâtonnement, et voilà
qu’on s’y refuse. Bien sûr qu’on fait des
erreurs, bien sûr qu’il y a des enfants qui nous envoient
parfois des cahiers à la figure... Bon, et alors, ce n’est
pas pour autant que la jeunesse est plus dangereuse aujourd’hui
qu’hier. C’est juste une donnée du travail de
prof.
Il y a aussi les actions individuelles et violentes face au FN,
par exemple celle d’Yves Peirat, qui a plastiqué un
local du FN. Dans certaines associations, il y a eu des débats
interminables pour savoir s’il fallait ou non soutenir cette
action.
J’ai témoigné au procès d’Yves,
c’était terrible. Dans la salle il y avait ceux qui
le soutenaient et, forcément, des apparatchiks de la fédération
départementale du Front. Or tout le souci du juge était
d’obtenir des témoins-le sénateur Bret (PCF),
quelqu’un de Ras l’Front Vitrolles pour parler de la
« douceur démocratique » du FN et André
Jurquet, ancien résistant FTP-qu’ils se démarquent
de ce qu’avait fait Yves. J’étais là,
sommée, avec les fachos dans mon dos, de dire « Non,
ce qu’Yves a fait, ce n’est pas bien. C’est quand
même incroyable Ce n’est que le reflet d’une situation
plus générale, mais là c’était
vraiment d’une indécence... J’imaginais ceux
du FN derrière nous « Regardez comme nous sommes de
bons démocrates...
Le débat posé par l’action d’Yves n’est
pas clos, parce qu’on n’en a pas fini avec les contre-manifestations
et qu’elles sont indispensables. Contre-manifester devant
le FN n’est malheureusement pas une idée partagée
par tous ceux qui étaient dans la rue le 1er mai. Pourtant,
avant d’en arriver à la confrontation armée,
il y a d’autres confrontations possibles.
À quoi tient cette peur des contre-manifestations
?
Au départ, il y a la crainte de ne pas apparaître
comme des démocrates. Mais il y a aussi une peur simple,
liée à un autre fantasme sur le FN. Encore récemment,
j’ai entendu quelqu’un dire à Maurice Rajsfus
[2] « Tu n’as pas eu peur d’aller parler à
tel endroit Ils ont voté massivement FN. Il faut en finir
avec cette idée non, l’expression anti-FN n’est
pas dangereuse, ou alors-c’est terrible à dire-elle
l’est à la façon du fait divers. Ce ne sont
plus les castagnes avec les fachos comme dans les années
1970. Dans les dix dernières années, pour beaucoup
de gens reconnaissables à leur peau qui ont été
agressés ou tués, il y a eu un militant socialiste
agressé-un colleur d’affiches. C’est-à-dire
un pour combien Et c’était un affichage isolé,
au petit matin, pas une parole ouverte et commune.
Notre difficulté à lutter contre le FN vient du fait
que l’on trace une frontière en grande partie imaginaire
entre ces Français qui votent FN et nous. Or on est tous
dans le même bain. Ils sont victimes comme nous du discours
dominant sur la sécurité et sur les étrangers,
ils sont victimes de la même absence de réflexion dans
les collèges, ils sont victimes du licenciement... C’est
cela la frontière faire comme si des hommes n’étaient
pas sur le même plan. La frontière, on la retrouve
entre Kanaky et nous, entre la France et l’Algérie,
et on la retrouve avec les immigrés, qui osent passer la
frontière, qui osent dire « Ben voyez, c’est
possible. La frontière, ça se traverse, ce n’est
qu’une idée.
Clandestine
Comment est apparu le désir de l’enquête
qui a donné lieu àClandestine ? Dans le livre vous
partez de l’histoire de terres inconnues, en République
Dominicaine, et on retrouve cette même notion en France, dans
les divers endroits que vous traversez, de lieux à la fois
« invisibles » et très peuplés.
Le point de départ de Clandestine, c’est l’envie
d’entrer vraiment dans les zones d’attente (qui venaient
d’être institutionnalisées en juillet 1992).
Les journalistes n’ont pas le droit d’y aller, il n’y
a là que les policiers, et les associations ont un mal fou
à y entrer. Des avocats du GISTI m’ont raconté
les problèmes des gens pris dans cette nasse, l’impossibilité
d’appeler à l’extérieur. Je suis partie
avec la même idée que pour Au Front et L’autre
monde séjourner dans un endroit, prendre le temps d’y
vivre. Comme je n’avais pas envie de revêtir un uniforme
policier, j’ai inventé cette drôle d’histoire
de me faire passer pour Sonia, une demandeuse d’asile dominicaine.
Plusieurs rencontres m’ont fait enrichir et dépasser
l’idée initiale.
Dans la zone d’attente j’écrivais sur un tout
petit carnet que je cachais dans une poche de jean, et là-bas,
en République Dominicaine, je trimbalais des carnets que
j’envoyais régulièrement en France. J’ai
toujours eu la même technique de prise de notes. Une fois
sortie de la zone d’attente, j’ai pris des cahiers de
brouillon.
Quand j’ai arrêté, ce n’était pas
parce que j’avais l’impression d’être arrivée
au bout (en France, le bout c’est quoi), ni parce que je m’étais
dit « Il faut tenir tant de mois. C’était je
tiens tant que je n’ai pas la sensation, vraiment physique,
d’avoir touché quelque chose. Et tant que je n’ai
pas cette intime conviction, je continue.
Dans le style des enquêtes que j’ai pratiquées,
j’ai toujours été dépassée par
ce que je récoltais ; il y a un moment où je suis
dans un flou complet, je ne sais plus ce que je fais, ni ce que
j’entends. Pour Au Front, tout à coup, après
le brouillard et l’accumulation des premiers temps, fin mai
1987, j’ai senti que j’avais quelque chose, mais je
n’aurais pas su l’organiser si j’avais quitté
Marseille à ce moment-là. Ce fut la même chose
pour Clandestine. Ces enquêtes sont forcément très
physiques, et vraiment pas intellectuelles.
C’est après la sortie deClandestineque vous renoncez
au journalisme pour faire le choix de l’enseignement.
J’ai eu tant de difficultés à faire passer
ce qu’est l’envie de bouger quand on est haïtien
ou dominicain. Je ne m’en suis pas remise. Les gens ne commencent
à voir les étrangers que quand ils sont là,
sur leur sol un immigré n’a pas de passé. Derrière
l’immigré, on voit forcément un misérable,
un pauvre hère, mais jamais quelqu’un qui a envie de
bouger, d’explorer le monde, de faire sa vie, de la réussir,
qui a envie d’avoir un salaire pour s’acheter un walkman.
J’ai participé à plusieurs débats lors
de la sortie de ce livre, et les journalistes, ou les amis militants,
en revenaient toujours à l’idée que la misère
est à l’origine de l’immigration. Quitter son
pays c’est mal, les pays d’origine perdent leur substantifique
moelle, donc il faut les aider à se développer. Alors
que l’aide doit d’abord être une solidarité
de lutte. C’est ce qui s’esquisse maintenant dans les
luttes contre la mondialisation. Beaucoup de jeunes filles en République
Dominicaine, qui migrent surtout vers les USA et vers l’Espagne,
trouvent l’argent du voyage en travaillant dans les zones
franches, où le salaire est misérable et où
elles s’épuisent. Elles le disent quand on commence
à travailler à 16 ans, à 24 ans on n’en
peut plus. Il y a des gens qui luttent dans les zones franches,
justement pour éviter de partir, pour essayer d’améliorer
les conditions de revenu, et de vie.
Et les réactions du côté des associations de
défense des étrangers ?
Il y a les associations qui, comme France Terre d’Asile,
ont été prises en défaut par Sonia, la fausse
migrante mais le livre n’a pas été très
bien reçu par les autres associations caritatives, comme
le Secours Catholique, ni même par la Cimade.
Je pense qu’en 1991 FTDA n’aurait jamais dû accepter
les subventions pour ouvrir des foyers destinés aux demandeurs
d’asile privés de travail, c’était céder
à l’État d’une certaine façon même
si j’entends l’argument « on ne pouvait quand
même pas les laisser à la rue. Des militants du GISTI
expliquaient bien qu’être pris au quotidien par la gestion
de tous les problèmes que les immigrés rencontrent
en France empêche de faire un travail politique. Mais, tout
en étant convaincus que ce n’est pas « la misère
du monde qui débarque, ils n’ont pas plus de moyens
que d’autres groupes de le clamer haut et fort et de faire
reculer le gouvernement sur ce terrain-là.
le silence du fleuve
Le Silence du fleuve, ce livre de témoignages et
de photos sur le 17 octobre 1961, est encore une enquête sur
un lieu, sur un moment d’occultation, d’invisibilité.
Comment avez-vous rencontré cette histoire ?
Il y a d’abord eu des rencontres et des amis Mehdi Lallaoui,
que j’ai connu au moment d’Afrique-Asie forcément
on a parlé d’octobre 1961, de ce silence, de la blessure
que c’était pour lui puis Agnès Denis, une amie
de Mehdi, qui avait milité pour la paix en Algérie,
et qui se demandait pourquoi la guerre dans les rues de Paris avait
été invisible.
L’occultation de cette histoire a été possible
parce que les victimes premières n’ont jamais été
écoutées. C’est toujours le même mécanisme,
et c’est pourquoi j’entends parfaitement Mogniss Abdallah
[3] sur la nécessité, pour les communautés
qui reçoivent le plus de coups, de se constituer une parole
autonome. C’est un processus lent, mais capital, sinon il
n’y aura pas d’écho dans l’ensemble de
la société. Pour fabriquer cette parole autonome,
Mogniss ou le MIB ont souvent été en rupture avec
d’autres associations, ils ont travaillé sans trouver
de partenaires, de camarades solidaires.
Les partisans algériens du FLN en France n’ont pas
été entendus. On les a peu à peu cantonnés
dans un discours, les solutions se sont rétrécies
pour eux aussi. Puis Mitterrand a amnistié tout le monde
à l’extrême-droite. Tout cela a constitué
le terreau, pas uniquement social, du FN. Et ces histoires ne sont
pas encore réglées aujourd’hui, ce ne sont pas
les articles sur la torture qui règlent le fond de l’affaire
coloniale. Pardon de le dire, mais le colonialisme commence bien
avant la torture.
Est-ce que la vision héroïque et fausse de
la Résistance portée par le PCF et les gaullistes,
et le silence des partis de tous bords sur le colonialisme, n’ont
pas permis au FN d’occuper le terrain, de manière fantasmatique
?
J’en suis convaincue. La ville de Marseille est forcément
touchée par la guerre d’Algérie, dans la mesure
où elle a accueilli énormément de pieds-noirs.
Dans les bars et dans les fêtes, les militants FN refaisaient
constamment leur guerre d’Algérie, en donnant leur
version et leur façon de régler le problème,
et on n’entendait aucun autre discours.
Les gens qui se sont battus pour l’Algérie indépendante
se sont fait jeter de partout, y compris du PCF. Les gens qui ont
fait de même pour la Nouvelle-Calédonie ont été
minoritaires. Quand on dit que le FN a une audience qui dépasse
son électorat même, c’est parce que la question
coloniale en France n’a jamais été portée
massivement par la gauche. Le courant anticolonialiste français,
qui réapparaît chaque fois qu’une colonie se
bat, a toujours été extrêmement minoritaire.
Ce sont des gens très divers qui s’affirment souvent
contre leur milieu ou contre leur organisation. Au XIXème
siècle déjà, à part Louise Michel, peu
de déportés de la Commune comprennent ce qui est en
train de se jouer en Kanaky. La plus grosse manifestation de soutien
à Kanaky, c’est 6 000 personnes en janvier 1985, quand
Edgar Pisani a fait tirer sur Eloi Machoro, le leader kanak qui
avait ré-initié en 1984 la mobilisation indépendantiste.
l’autre monde
La Nouvelle-Calédonie vous était familière
depuisAfrique/Asieet vos contacts avec le comité Kanaky.
Vous y partez en juin 1988 pourquoi à ce moment précis
de l’histoire des luttes kanaks ?
Aux élections présidentielles de 1988, le FN se présente
et fait de très bons scores, près de 15 % au premier
tour. C’est la cohabitation entre lesdeux tours, Mitterrand
et Chirac vont se livrer à une course effrénée
pour récupérer les voix de cet électorat. En
insistant principalement sur deux points les otages au Liban, et
Kanaky. Les Kanaks refusaient de participer aux votes nationaux
français, et se mobilisaient contre le gouvernement français
en réclamant une fois de plus l’indépendance.
Pour montrer que la nation française ne se laisse pas défier,
on envoie l’armée à Ouvéa, où
des gendarmes ont été pris en otages dix-neuf personnes
sont tuées.
Pour moi, qui venais du FN et ressentais le poids de sa montée
électorale sur nos choix profonds de société,
cet entre-deux tours en a été une horrible démonstration.
Par réaction, sur une impulsion, je me suis dit que je devais
aller en Kanaky, pas pour interviewer des militants, mais pour partager
la vie et le travail des tribus.
Je voulais aller là où le colonialisme sévit,
là où on le vit vraiment. Il ne s’agissait pas
de raconter la torture - d’autres journalistes en France l’avaient
fait, et bien. Les tortures ne sont que la partie la plus purulente
du colonialisme, en deçà il y a immensément
de choses que la République liberté-égalité-fraternité
pourrait dénoncer.
Sur place vous observez comment la gauche au pouvoir traite
la question kanak.
Ce qui est encore aujourd’hui ressenti de façon très
douloureuse, c’est le massacre d’Ouvéa, et aussi
les effets néfastes de la politique de négociations
qui a débouché sur les accords de Matignon. Le FLNKS
a été délibérément cassé,
non pas par le massacre, mais par la politique de Rocard, celle
d’un État qui a su tirer les enseignements de la guerre
d’Algérie. Par exemple le plan de Constantine, lancé
par De Gaulle en 1958 (mais pas appliqué) pour essayer de
rééquilibrer (c’était déjà
le mot à l’époque) les communautés algérienne
et européenne sur le plan économique et social, ce
plan a parfaitement marché en Kanaky. Parce que l’État
s’est vraiment donné les moyens de l’appliquer,
en déversant des sommes d’argent faramineuses, mais
sur certains Kanaks, pas sur le peuple Kanak, ce qui a cassé
la mobilisation.
Les accords de Matignon ont permis la construction de quelques
routes, la création d’administrations, mais n’ont
pas permis que la plupart des tribus aient l’électricité,
et des enfants crèvent toujours parce qu’au moment
des pluies la rivière est trop haute pour qu’on puisse
les emmener chez le docteur. Ils ont aussi favorisé le développement
d’une corruption terrible. Mais ils ont surtout provoqué
une division profonde dans le FLNKS, une cassure comme on en connaît
peu d’exemples en France. En avril 1989 en Kanaky, la parole
ne circulait plus, et on sentait bien que la tension et la haine
montaient à l’intérieur de la communauté
kanak, principalement entre deux camps, bien qu’en réalité
ce soit plus complexe que cela.
Je suis restée de juin 1988 à mars 1989. À
la fin de mon séjour chaque camp me sommait de prendre parti
mais pour quelqu’un de passage c’est impossible. Ou
alors il aurait fallu que je reste, mais je ne voulais pas devenir
caldoche.
C’était devenu extrêmement douloureux pour moi
de voir des gens que j’avais connus unis en 1988 se déchirer
à l’intérieur du mouvement kanak. Je suis partie
un mois avant l’assassinat, le 4 mai 1989, des deux principaux
leaders du FLNKS, Jean-Marie Tjibaou et Yeiwené Yeiwené,
par Djubelly Wéa. Je ne savais pas que cela allait se traduire
trois semaines plus tard par des meurtres, par du sang, mais la
tension était insoutenable. Je n’ai pas écrit
tout de suite, les petits carnets sont restés longtemps enfermés.
Comment votre livre a-t-il été accueilli
à sa parution ?
Le livre n’a pas été du tout entendu il y avait
eu les accords de Matignon et un référendum avec 60
% d’abstention, et puis on voyait des spots publicitaires
montrant Jacques Lafleur (le leader du RPCR, qui est le RPR local)
et Jean-Marie Tjibaou avec des colliers de fleurs autour du cou,
et la fameuse poignée de mains avant la signature des accords.
Voilà, la guerre était finie. Et la mort de Jean-Marie
Tjibaou est passée comme ça. Michel Rocard a pleuré
à ses funérailles, et pour moi ce sont les larmes
d’un assassin...
Quand je dis que Rocard est un assassin, c’est parce que
sa politique avait pour but de couper à la racine les raisons
d’être du mouvement kanak et la solidarité intérieure.
Les accords ont été signés à la fin
du premier semestre 1988, et Jean-Marie Tjibaou est allé
les présenter au congrès du FLNKS. Il se tenait dans
une prairie sous un auvent fait à la hâte les gens
disaient « Mais ce n’est pas ce qu’on veut., Jean-Marie
répondait « On sait, mais c’est ça ou
la guerre. Il y avait eu une pression très forte sur les
leaders kanaks « Vous acceptez les accords de Matignon, de
toute façon vous savez bien qu’il n’y a pas d’issue.
Le gouvernement n’était pas prêt à mettre
un mouchoir sur les revendications des blancs installés sur
place, pas seulement les caldoches, qui sont là depuis des
siècles, mais les z’oreilles, ces métropolitains
fraîchement arrivés qui touchent double salaire et
que cela ne gêne pas du tout d’être dans des collèges
et des lycées où il n’y a pas un seul enseignant
kanak.
Quand Jean-Marie Tjibaou disait : « C’est ça
ou la guerre., on voyait les nuques se raidir ce peuple venait de
voir ce que c’était que la guerre. Ce n’est pas
gros, une communauté de quelques dizaines de milliers de
personnes. Comment faire le pari d’un guerre ouverte quand
on est 70 000, et qu’il y a encore des vieux qui se souviennent
qu’on a failli disparaître dans les années 1920,
où la population kanak était tombée à
21 000 à la suite de maladies apportées par les colons,
de la désorganisation des cultures, de l’invasion de
l’alcool, du recul de l’agriculture kanak ? C’était
très présent dans la mémoire du FLNKS à
l’époque.
Cette histoire, vous la connaissiez lorsque vous arrivez
en Kanaky ?
Non, juste par les livres. Mais c’est une chose de lire ça,
et une autre de l’entendre dans la voix d’un vieux-on
sentait la mort passer. Ce sont les individus qui me faisaient vraiment
toucher du doigt ce que c’est qu’un peuple. Je n’ai
pas senti ça ailleurs, une identité collective qui
n’est pas uniquement culturelle, une façon de vivre
qui reste très forte.
Vous y êtes retournée depuis ?
Non. Après les trois morts de mai 1989, Djubelly Wéa,
Jean-Marie Tjibaou et Yeiwené Yeiwené, la parole,
qui était déjà difficile entre les différents
groupes, est presque devenue impossible. Et vis-à-vis de
moi, qui étais partie, il y a forcément eu des rejets
violents.
Mais je sais que j’y retournerai. Nous avons eu des contacts
par lettres, très épisodiques car ce ne sont pas des
fervents de l’écriture, mais je sais aussi que ces
silences-là ne sont pas graves.
Je ne sais pas s’il y aura encore une lutte pour l’indépendance.
Mais les enfants de dix ans que j’ai connus au moment de la
grotte d’Ouvéa ont aujourd’hui 22 ans et ce n’est
pas quelque chose qu’ils peuvent oublier, c’est trop
fort. Il ne faut pas croire que c’est réglé.
C’est tout un peuple qui a cette mémoire là,
celle des dix-neuf morts d’Ouvéa. Cela va ressortir,
cela s’est déjà produit. Les luttes de la fin
du XIXème siècle ont été cassées
violemment, mais cela n’a pas empêché le mouvement
de ressortir.
D’ailleurs avant le premier tour de l’élection
présidentielle, il y a eu des prises d’otages de gendarmes,
on n’en a pas trop parlé. Ce n’est pas indifférent
que ça se soit passé justement quelques jours avant
les deux anniversaires, celui du massacre d’Ouvéa le
5 mai 1988 et celui de l’assassinat de Jean-Marie Tjibaou
le 4 mai 1989.
En France, on n’en a plus parlé après, sauf
Edwy Plenel dans son livre [4], et à l’autre bord des
émissions à la gloire des négociateurs. L’absence
d’échos de la lutte, entre 1997 et 1998, et pour le
dixième anniversaire en 1999, a été très
pénible à vivre.
Avez-vous le sentiment qu’il y a d’autres événements
qui vous appellent aujourd’hui ?
Non... ils ne m’appellent pas, ils me tombent dessus. Mais
ce ne sont jamais des événements, il y a toujours
des hommes et des femmes qui jouent les intermédiaires. Mehdi
Lallaoui, ou Michel, ce cinéaste qui venait de Kanaky, et
d’autres. Il y a toujours des passeurs, ce ne sont pas des
prises de conscience intellectuelles. Je crois qu’on a tous
des passeurs. Ou bien on est soi-même directement impliqué,
concerné, révolté, ou bien la révolte
nous est communiquée par quelqu’un qui la tient dans
ses mains, qui nous la passe.
Et pour comprendre, il faut que je me mette un peu à la
place, physiquement, pour prendre un peu avec moi.
bibliographie Anne Tristan
- Au Front (Au vif du sujet, Gallimard, 1987). Cette édition,
comme la réédition Folio 1991, est épuisée.
Le texte intégral est disponible sur le site de Vacarme.
- L’autre monde, Un passage en Kanaky (Au vif du sujet, Gallimard,
1990)
- Le silence du fleuve, Octobre 1961 (Syros-Au nom de la mémoire,
1991)
- Clandestine (Au vif, Stock, 1993)
[1] Lancé après la dissolution de l’Assemblée
Nationale, en avril 1997, Nous sommes la gauche interpellait la
gauche officielle et rassemblait autour d’un manifeste des
associations issues du mouvement social.
[2] Maurice Rasjfus, historien, ancien président de Ras
l’Front, fondateur de l’Observatoire des libertés
publiques, a publié récemment La rafle du Vel d’hiv’
(Que sais-je, PUF 2002) ;Opération étoile jaune (Le
Cherche Midi éd., 2002) ; Les Français de la débâcle
juin-septembre 1940, un si bel été (Le Cherche Midi
éd., 1997) ;La police hors la loi (Le Cherche Midi éd.,
1996)
[3] Mogniss Abdallah est le fondateur d’IM’media, agence
de presse de l’immigration et des cultures urbaines. Il a
publié J’y suis, J’y reste (éditions Reflex,
2000) et réalisé plusieurs films dont Douce France,
la saga du mouvement beur (1992) et La Ballade des sans papiers
(1996). Voir IM’media, l’immigration par elle-même
Vacarme n°17
[4] Edwy Plenel et Alain Rollat, Mourir à Ouvéa.
Le tournant calédonien (La Découverte/Le Monde 1988)
publié dans Vacarme 20 été 2002
Vacarme 20
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