Antipatriarcat
La réflexion qui suit est le fruit de nombreuses discussions
collectives et de recherche personnelle sur un sujet peu souvent
abordé dans le cadre de nos luttes. Pourtant, les choix de
vie que nous faisons dans le cadre dit « privé »
sont éminemment politiques et il serait souhaitable que nos
discours, dans ce cadre comme dans tous les domaines, soient en
adéquation avec nos actes. Partager ses expériences,
interroger ses idées préconçues, remettre en
cause les modèles normés que l’on a ingurgités,
est ce qui constitue et fonde l’action politique, non ?
Quand on prétend refonder radicalement les rapports sociaux,
on ne saurait faire l’économie d’une réflexion
sur les rapports amoureux et, plus globalement, sur les rapports
affectifs, structurés notamment par le système patriarcal.
Les contrats d’amour
Différents types de contrats d’amour semblent être
établis selon les cas et les histoires que nous vivons en
amour. Ces contrats sont parfois discutés, parfois juste
implicites entre deux personnes qui vivent une histoire commune.
Beaucoup de problèmes de couple viennent de ce que deux personnes
ne vivent pas le même contrat, et cela donne des asymétries
douloureuses du type :
« Bah, ça me semblait évident que je pouvais
être amoureux de ta sœur, tu avais dit que tu n’étais
pas jalouse ! »
« Mais comment peux-tu dire que je te trompe ? Tu m’avais
dit que tu ne voulais surtout rien savoir ! »
« Moi, je me prive, je n’ai jamais touché Frédérique
en dix ans à cause de toi, alors que pourtant... Et voilà,
toi tu couches avec Gwenn que tu connais à peine, c’est
comme ça que tu me remercies ? »
« Alors, toi tu as le droit et pas moi ? »
Prenons donc comme base, sans en discuter davantage, qu’un
contrat doit absolument être réciproque et choisi par
tous les contractant.e.s, quel que soit le type de contrat. Mais
au-delà des difficultés à discuter, établir,
construire ou respecter un contrat quel qu’il soit, il faut
d’abord savoir, pour soi, dans quel fonctionnement on a envie
de vivre, sur quelle terre nous voulons que nos amours fleurissent.
Rien n’est a priori bon ou mauvais en soi, mais une fois l’a
priori dépassé, nos différentes façons
de penser le ou les amours peuvent faciliter ou mettre franchement
en danger notre accès au bonheur !
C’est ce qui m’amène à vous parler ici
de ce que j’appelle le contrat de polyfidélité
(ou encore polyamour) et si je ne propose pas ce modèle comme
remède à tous les maux ou comme « la »
seule et unique façon de vivre une relation amoureuse, j’aimerais,
du moins, en exposer les francs avantages.
Au-delà de nos choix propres (ou sales !), ce qui nous réunit
tou.te.s, c’est qu’il n’y a pas de règles,
il n’y a pas de frontières à notre imagination.
Aimer se réinvente dans chacun.e...
Les travers de la fidélité
En général, quand la vie nous amène à
faire des choix, on commence par réfléchir à
ce que l’on ne veut pas... ce qui nous aide ensuite à
savoir ce que l’on veut !
Ainsi, ce que j’appellerai la « monofidélité
», ou la fidélité classique, ne me semble, non
seulement, pas souhaitable mais encore dangereuse et perverse.
Il s’agit ici de réfléchir en quoi la fidélité
est, sans équivoque, un des piliers du système patriarcal
qui consiste à s’approprier les femmes, à en
faire « la femme de ». Ainsi, le contrat de fidélité
classique repose sur la promesse réciproque et à vie
de ne pas éprouver de désirs pour quiconque autre
que l’élu.e. La trahison de cette promesse implique
la fin du couple dont l’exclusivité est la définition
même. Dans la version « dure » de ce modèle,
ce n’est pas seulement l’investissement amoureux ou
sexuel à l’extérieur du couple qui est prohibé,
mais aussi la pensée ou l’envie en elle-même.
Ce type de contrat qui est le seul labellisé par l’église
et l’État (promesse de fidélité devant
la/le maire) pose différentes questions : tout d’abord,
est-ce viable ou réaliste, ensuite, est-ce souhaitable.
Bien sûr, devant les difficultés que suppose un tel
contrat, le modèle de la fidélité classique
cherche des aménagements « modernes ». Un des
aménagements de la fidélité classique est d’accepter
que soi-même et l’autre puisse ressentir des attirances
autres (puisqu’on ne peut pas faire autrement) tant que personne
ne passe à l’acte. Cet aménagement est ressenti
comme une fatalité douloureuse mais réaliste du contrat
classique. Deux problèmes se posent alors : tout d’abord,
l’aménagement est vécu comme un pis-aller par
rapport au modèle toujours référentiel de fidélité
stricte, et cette frustration est traduite ou en culpabilité
ou en reproches selon que la faute est portée par soi ou
par l’autre. Dans ce cas, l’interdit du passage à
l’acte demeure le socle même de la relation...
Un autre aménagement de la fidélité classique
consiste à « faire mais pas dire » : ce fonctionnement
est souvent utilisé, mais il est en lui-même rupture
du contrat de fidélité.
La rupture est d’ailleurs son résultat lorsque l’information
arrive par un canal extérieur... tout cela sans compter que
le mensonge et la culpabilité n’aident pas franchement
à vivre/construire une relation épanouissante.
Pourquoi la polyfidélité ?
D’une part, le choix d’un modèle non réalisable
échoue très logiquement et amène la recherche
de la faute, faute étant supposée responsable de l’échec.
Cette recherche de la faute amène le reproche pour l’autre
et la culpabilité pour soi. Ce problème absolument
évident est celui de la judéo-chrétienté
tout entière. Alors, ayons le courage de sortir de nos systèmes
de pensée religieux pour progresser un peu.
D’autre part, l’équation construite par ces
contrats repose sur la négation pure et simple des envies
que l’on n’est pas censé.e.s avoir ou le sacrifice
revendiqué des envies que l’on reconnaît avoir.
Si la négation et le sacrifice revendiqué ne sont
pas sains en eux-mêmes, ils sont en plus utilisés dans
une équation perverse du type souffrance/frustration/privation
= preuve d’amour.
Aimer quelqu’un.e, que ce soit dans un rapport amoureux,
parental ou d’amitié, ne peut se penser sainement comme
une mutilation perpétuelle. Lorsqu’on est tombé.e
amoureus.e d’une personne sa liberté faisait partie
de l’admiration que nous avions pour elle, au nom de quoi
serait- ce la privation de cette liberté qui deviendrait
le garant de cet amour ?
Aimer quelqu’un.e, c’est lui vouloir du bien. S’aimer
soi-même, c’est important aussi et c’est se vouloir
du bien.
L’amour, oui comme je le veux... ça veut dire que
je m’autorise à vivre mon affectivité telle
que je la conçois et la désire... sans avoir à
choisir entre deux personnes que j’aime par exemple... choisir
qui ? Sur quel critères ? Au nom de quoi ?
Certain.e.s diront que ce que je décris correspond à
ce que l’on appelle « l’amour libre » et
bien, non, rien à voir...
Si j’en ai bien compris tous les enjeux, il semblerait que
« l’amour libre » porte mal son nom. En effet,
« l’amour libre » repose sur un contrat de fidélité
de cœur mais pas de corps, c’est-à-dire : on aurait
le « droit de baiser ailleurs » tant que ça n’implique
pas de sentiments. Ce qui importe, c’est de ne pas tomber
amoureuses/eux, sinon cela remet en cause l’union entre les
personnes qui sont sensées former le couple. En dehors du
fait que je trouve que ce fonctionnement a ses limites car le contrôle
exercé sur l’autre me semble être le même
que dans un contrat de fidélité classique, une sexualité
« uniquement et surtout sans amour » me pose quelques
questions... notamment sur ce que ce contrat est censé remettre
réellement en question dans les rapports hommes/femmes en
particulier. Ce fonctionnement ne me paraît pas très
révolutionnaire puisque ce sont surtout les hommes qui en
profitent en l’occurrence, au vu de la « réputation
» qu’une femme se laissant aller à ses désirs
peut se voir attribuer.
De plus, d’après ce que j’ai pu observer, il
semble que ce fonctionnement ne dure qu’un temps : une sorte
d’accord tacite est entendu dans le couple quand les deux
personnes choisissent de vivre « l’amour libre »
: elles sont d’accord, en effet, jusqu’à ce que
leur histoire devienne « sérieuse », comme s’il
y avait un ultimatum à leur amour, le « bon, maintenant,
on arrête les conneries » est donc une ponctuation à
leur fonctionnement « libre » si l’heure a sonné
d’être un « vrai couple ».
Personnellement, ce que je désire vivre se situe dans un
tout autre cadre. Ce que je veux, c’est justement être
amoureuse quand je vais « voir ailleurs » ! La polyfidélité,
pour moi, permet de tendre vers une relation égalitaire,
au moins parce qu’elle impose d’accepter la personne
aimée un peu plus pour ce qu’elle est réellement.
Accepter l’autre avec ses envies, ses désirs, et surtout
accepter que l’on n’apporte pas tout à une seule
et unique personne...
Le mythe sur lequel repose l’exclusivité est, pour
moi, la source de nombreuses déceptions mais également
de violences. En effet, la personne aimée prétendue
être la seule et unique à « convenir »
mais également sensée être la seule et unique
source d’épanouissement affectif et sexuel est donc
« façonnable à souhait », tant qu’elle
ne correspond pas à l’objet du désir de l’autre.
Permettons-nous de vivre des relations où s’il y a
« rupture », c’est par choix, c’est-à-dire
si la nature de la ou des relations que nous vivons ne nous convient
plus... et non pas parce que l’on s’est imposé
des règles que l’on n’a pas vraiment choisi.
Je ne dis pas que la polyfidélité est facile à
vivre et qu’il suffit de se dire qu’on a envie de le
vivre pour que tout se passe bien. Oh, non le contrôle social
est souvent là pour nous « remettre dans le droit chemin
» il se traduit par le regard des autres, leur jugement et
tout ce qui les accompagne. Et là, bien entendu, lorsque
l’on est une femme, la sanction tombe rapidement et violemment
(cf. les gentils qualificatifs comme « salope » ou autres
sobriquets tout à fait intéressants...)
Une femme qui vit ses désirs, sans se cacher est donc une
« salope », ou encore une « pute » (puisque
le langage courant laisse entendre que c’est une insulte).
Le mieux, c’est la version : « C’est normal, les
féministes, z’ont des problèmes avec les mecs...
alors elles se vengent, elles les font souffrir. » Et pour
les lesbiennes, c’est quoi la version ?
Il y a aussi tout ce que l’on a intégré et,
là, c’est contre soi-même qu’il faut se
battre des fois.
Certes, il faut batailler, mais nous n’aurons rien sans avoir
lutté...
Adeline
Adeline milite au groupe de Nantes de la FA.
Le Monde Libertaire 1341s, HS n° 24 (25 déc. 2003-11 févr. 2004)
Le jeudi 25 décembre 2003.
Origine http://www.cybertaria.net/ml/article.php3?id_article=1763
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