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Origine :
http://perso.wanadoo.fr/marxiens/politic/revenus/gorz1.htm
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A - I N F O S N E W S S E R V I C E
http://www.ainfos.ca/
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"Nous allons sûrement vers l'entreprise sans salariés
permanents et à plein temps"
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Entretien avec André Gorz Le Monde, mardi 6 janvier
1997
- Comment vous situez-vous dans le débat sur la
fin du travail ?
- Comme quelqu'un qui constate que nous ne savons plus de quoi
nous parlons. Le terme "travail" recouvre au moins quatre
réalités différentes que l'on rabat tantôt
sur l'une, tantôt sur l'autre d'entre elles. Si le travail
est entendu comme une modalité du faire, de l'agir, de l'oeuvrer,
du "se donner la peine", il est évident qu'il ne
peut ni manquer ni disparaître, qu'on ne peut ni en "avoir"
ni en "créer". Ce qu'on peut "avoir"
ou ne pas "avoir", en revanche, c'est le travail à
forme d'emploi, c'est-à-dire une tâche socialement
et juridiquement prédéfinie, qui vous est donnée
à faire et pour laquelle on vous paie. C'est cette forme
emploi du travail qui tend à disparaître.
Nous vivons une mutation fondamentale et irréversible qui
invalide les paradigmes de la théorie économique dominante,
tend à éliminer le salariat et porte en elle des chances
immenses à condition que nous cherchions à nous emparer
des changements au lieu de nous lamenter et de chercher à
les combattre. Depuis une bonne dizaine d'années, nous disposons
des explications théoriques de la mutation que nous vivons.
Elles rendent compte de ce que tout le monde sait sans en admettre
la portée: ce n'est pas simplement la forme et la nature
du travail qui change, mais aussi la nature du capital et de la
richesse. Quand des dirigeants d'entreprise nous disent que le "capital
humain" est plus important que le capital machines, que disent-ils
donc, sinon que nous sommes entrés dans une nouvelle ère
où la propriété privée du capital devient
une notion problématique et où le temps de travail
immédiat est peu de chose en comparaison du temps nécessaire
aux individus pour développer leurs capacités imaginatives
et cognitives ? Comment peut-on, simultanément, vouloir ne
rémunérer que le temps de travail immédiat
?
- Pourquoi le débat porte-t-il en ce moment sur
la fin du travail ou, comme vous le dites, sur la fin d'un certain
travail ?
- Parce que, si vous reconnaissez que le travail immédiat
ne peut plus être au centre de la vie de chacun et au fondement
de la société, vous remettez en question le pouvoir
que le capital et l'entreprise exercent l'un sur l'autre. Vous professez
alors qu'il est absurde de demander aux individus de servir la société;
la société doit avoir pour but le libre épanouissement
de chacun et de tous. Cela se trouvait déjà dans le
Manifeste du parti communiste.
Si, en revanche, vous soutenez que le travail emploi conserve et
doit conserver sa centralité, alors vous niez qu'il doive
et qu'il puisse y avoir une société au-delà
de la société salariale et vous renforcez la domination
d'un patronat qui veut que les gens ne voient d'autre issue que
de se battre entre eux pour obtenir à n'importe quelles conditions
un de ces emplois que, par ailleurs, on abolit
- Il y a désormais divergence d'intérêt
entre l'économie et la nation, l'entreprise et la société.
Plus personne n'est maître du jeu. Les instruments de régulation
sont du même coup inefficaces.
- En effet. C'est là le résultat de la déterritorialisation
et de la financiarisation du capitalisme. Le rêve du capital
a toujours été de faire de l'argent avec de l'argent
sans passer par le travail et de soustraire l'économie au
pouvoir politique des États et des peuples. La déréglementation
permet au capital, aux "marchés financiers", de
prendre les États à revers et de se poser en pouvoir
suprême à l'échelle planétaire. Ce pouvoir
ne connaît que ses propres lois, il n'a ni base sociale ni
territoire. C'est pourquoi aussi il ne peut être combattu
qu'à l'échelle planétaire, en opposant une
autre mondialisation à la sienne. Ce devrait être là
la tâche que se donne l'Union européenne. En tant que
première puissance économique et commerciale du monde,
elle aurait les moyens de faire prévaloir, pour le plus grand
avantage de tous, de nouvelles règles. Mais il faudrait que
l'Union européenne ait une vision commune et qu'elle se dote
d'institutions politiques s'appuyant sur une volonté et un
contrôle populaires. Sans cela, elle va se diluer dans le
marché sous hégémonie américaine.
- Allons-nous vers une production sans hommes ?
- Ce n'est pas impossible, mais pour le moment nous allons sûrement
vers l'entreprise sans salariés permanents et à plein
temps. L'entreprise se transforme en un système auto-oganisateur
de réseaux reliant un très grand nombre d'unités
souvent minuscules. Beaucoup de celles-ci sont des entreprises individuelles
sans capital autre qu'intellectuel, donc immatériel. Que
produisent et vendent les grands et les petits Bill Gates ?
Des produits intangibles dont le coût est impossible à
évaluer et dont le prix dépend du monopole qu'ils
réussissent à s'assurer pendant un temps. Le revenu
qu'ils se procurent tient davantage de la rente technique, d'énormes
rentes, que de la rémunération d'un travail. Mais
comment fonctionne une économie qui crée des richesses
que quasiment personne n'est régulièrement payé
pour produire ? Elle fonctionne mal. La richesse créée
ne diffuse plus.
- Quel discours peut-on imaginer, qui saurait accompagner
l'éclatement du travail ?
- Selon quels principes peut-on distribuer la richesse socialement
produite quand de moins en moins de gens sont régulièrement
salariés pour la produire ? Que faut-il faire quand le temps
de travail immédiat n'est plus la mesure du travail ni le
travail la mesure de la richesse ? Eh bien, il faut garantir à
tous un revenu de base suffisant, indépendant du temps de
travail et, finalement, du travail lui-même ! Le RMI n'est
qu'un pas misérable dans cette direction. On fait déjà
beaucoup mieux au Danemark et aux Pays-Bas, et on le fera aussi
en Allemagne, d'ici deux ans. La garantie inconditionnelle d'un
revenu de base suffisant permet de transformer la flexibilité
chère au patronat en droit au temps choisi, en droit à
négocier collectivement et individuellement toutes les formes
de travail discontinu.
Le débat, qui a lieu aussi en France, porte sur la question
de savoir si la garantie du revenu de base doit être inconditionnelle
ou si elle doit avoir pour condition que, en l'absence d'un travail
rémunéré, les gens assument des tâches
bénévoles dans le cadre d'associations homologuées.
Cette dernière condition me paraît inacceptable. Car
si, pour subsister, je suis tenu au bénévolat, je
ne suis plus bénévole. La garantie d'un revenu suffisant
doit précisément avoir pour objet qu'une infinité
d'activités qui créent du sens, du lien, etc., puissent
se développer pour elles-mêmes, sans être assujetties
à des critères extrinsèques.
- Dans le même temps, des gens cherchent à
élargir le champ de remploi, par exemple avec les emplois-jeunes
de Martine Aubry. Mais eux, au contraire de vous, veulent en faire
des empois rémunérés.
- Il y a en effet une politique de l'emploi pour l'emploi dont
l'objectif non dit est d'empêcher à tout prix le développement
d'auto-activités. Or l'emploi ne peut être un but en
soi. Le but ne peut être que ce que le travail emploi, professionnalisé
et monétarisé, permet de réaliser seul, ou
mieux, ou plus efficacement. La question à poser n'est donc
pas: Comment fournir le maximum d'emplois? Mais: Quelles activités,
quelles compétences faut-il professionnaliser, et lesquelles
faut-il absolument protéger contre la professionnalisation
parce qu'elles sont ou devraient être des compétences
communes, non formalisables, ni tarifables, ni transmissibles par
un enseignement formel ?
Il y a à ce sujet une différence essentielle entre
l'approche de Claude Allègre et celle de Martine Aubry qui
promet de "vrais" emplois avec une vraie formation pour
un vrai métier, certifié par un diplôme professionnel.
Or, chaque fois que vous avez une profession certifiée, vous
retirez une activité du champ des compétences communes
à tout le monde. Vous créez ce qu'Illich appelle "un
monopole radical", et vous disqualifiez les "savoirs vernaculaires"
dont est faite la culture du quotidien, l'art de vivre.
La politique de l'emploi pour l'emploi finit par faire de chacun
le spécialiste certifié d'une seule activité,
incompétent, dépendant et irresponsable pour tout
le reste. S'il faut des spécialistes pour tout, si toute
activité est un moyen de gagner sa vie, personne ne sait
résoudre les problèmes quotidiens de la vie et se
prendre en charge.
- De cela, il peut aussi y avoir une lecture libérale...
Avec l'entreprise individuelle, Alain Madelin propose à chacun
de se prendre en charge.
- Anthony Giddens dit la même chose, mais en ajoutant très
judicieusement qu'il appartient à la société
de s'attaquer à la cause des risques qu'elle fait courir
aux individus et, d'autre part, de fournir les moyens qui permettent
aux individus de mieux se prendre en charge. Ce qui suppose notamment
que tous aient un accès illimité et permanent à
toutes les ressources culturelles, à toutes les sources du
savoir, aux outils d'auto-activité et auto-production qui
leur permettent de réduire leur dépendance à
l'égard des échanges marchands et de l'État.
Si l'on tient que "le monde doit être présenté
aux jeunes non pas comme construit, mais comme à construire",
selon la formule de Gilles de Gennes, il est impératif qu'ils
réussissent à s'émanciper, psychologiquement
et économiquement, des routines du travail emploi, des formes
d'activité et de vie stéréotypées, balisées
et prévisibles. Impératif qu'ils découvrent
le goût de l'aventure, de l'improvisation, de l'invention,
de la découverte.
Or, si seuls doivent être assurés d'un revenu de base
celles et ceux qui, durant les intermittences de leur travail emploi,
se livrent à des activités reconnues "socialement
et économiquement utiles", qui jugera de cette utilité
? on ne peut quand même pas évaluer les instituants
selon les normes de l'institué."
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collectif kom(inter)net european counter network - paname
e-mail: samizdat at ecn.org
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