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Origine : http://perso.wanadoo.fr/marxiens/politic/revenus/richesse.htm
Dans un passage pas très connu des Grundisse (p. 387), Marx
se demande ce qu'est la richesse "une fois dépouillée
de sa forme bourgeoise bornée" ; il répond qu'elle
n'est rien d'autre que le développement dans l'échange
universel de la totalité des facultés et capacités
humaines "en tant que telles, comme fin pour elles-mêmes,
mesurées selon nul étalon préétabli".
Ce qui me plaît et m'intéresse par dessus tout dans
ce passage, c'est que les "facultés de jouissance, de
production, de création, de cognition etc." ne sont
pas comprises comme des "forces productives" qui permettent
la création de richesse mais comme "étant",
fins en elle-mêmes.
La richesse elle-même
Nous voilà enfin au-delà du productivisme, au-delà
de l'habituelle façon de considérer la "matière
grise" comme "matière première de la richesse"
(p.27).
Considérer le développement des facultés humaines
comme création de richesse, c'est déjà, en
effet, abandonner une conception marchande-utilitaire-économiste
de la richesse. Prendre le développement humain comme fin
en lui-même, c'est dire qu'il vaut par soi, indépendamment
de son utilité économique immédiate. C'est
en "n'étant pas" fonctionnel au procès de
production immédiat qu'il va féconder l'orientation,
la finalité, la nature de la production et des échanges
économiques, et les "mettre à leur place".
S'il est seulement fonctionnel à la production économique,
il engendrera des individualités aplatie, mutilées,
inaptes au loisir (otium, scholé), sauf aux loisirs consommables
sous forme de marchandises (cf. dans le dernier Rifkin, les chapitres
sur la commercialisation de la culture et l'industrie du loisir).
Les facultés cognitives, esthétiques, imaginatives
etc. exigées par la mutation du mode de production ne s'apprennent
pas par la formation professionnelle accélérée,
ni par l'enseignement scolaire. Elles relèvent de ce que
j'ai appelé le "travail de production de soi" et
celui-ci demande du temps. Dès à présent le
temps, formellement "hors travail", de la production de
soi dépasse, et de loin, le temps de travail immédiat.
Pour être à la hauteur des exigences de leur travail
immédiat une proportion forte et rapidement croissante d'actifs
doivent avoir des capacités et des dispositions qui dépassent
de loin celles que leur travail immédiat exige d'eux. Une
tension croissante apparaît ainsi entre le travail immédiat
et le travail de production de soi qu'il implique, la temporalité
de l'un et de l'autre. L'importance du travail de production de
soi tend à l'emporter, et de loin, sur celle du travail immédiat
et le sens de la vie à se déplacer vers le premier.
Il devient factuellement impossible de considérer que seul
le travail immédiat produit de la richesse et que seul le
temps de travail immédiat donne droit à un revenu.
Impossible également de faire dépendre la hauteur
du revenu de la quantité, mesurée en heures, de ce
travail. La majorité de la population active, d'ailleurs,
n'occupe plus un emploi stable à plein temps et chez les
moins de 35 ans la majorité ne désire plus ce genre
d'emploi, préférant une vie multidimensionnelle, multiactive,
polycentrique...
L'importance tendanciellement prépondérante du travail
de production de soi agit comme un poison lent sur le rapport salarial,
mine la notion de "travail" et la "loi de la valeur".
Le travail de production de soi, en effet, n'est pas réductible
à une quantité de "travail simple, travail abstrait"
comparable à, et échangeable contre n'importe quel
autre travail. Son produit et son rendement ne sont pas mesurables.
Il n'a pas de valeur d'échange calculable, n'est pas marchandise.
La place qu'il occupe - la place qu'occupe le développement
des connaissances, capacités, qualités personnelles,
aptitudes aux échanges, aux coopérations, etc. - confère
légitimité et crédibilité à l'exigence
d'un revenu découplé du "travail" et rend
attentif à toutes les richesses qui, elles non plus, ne sont
pas mesurables selon un étalon universel ni échangeables
les unes contre les autres. Ce qui est le cas notamment de la vie,
de la culture, du tissu relationnel et de la nature qui est fin
en elle-même du point de vue esthétique, bien commun
universel du point de vue social et force productive du point de
vue économique.
Annexe
C'est précisément parce qu'il devient incontournable
que le droit au revenu découplé du travail est combattu
par le Medef avec la plus grande énergie. Entre autres formes
il prend actuellement celle du revenu parental d'éducation
(un an avec 80% du salaire pour chaque enfant en Suède, le
partage de cette année entre la mère et le père
étant sur le point d'être exigé) et, d'autre
part, la forme du droit au congé "formation" (un
an au Danemark) le contenu de cette "formation" n'étant
pas pré-déterminé. A creuser, également,
le droit, envisagé en France, à 20 années de
"formation" au cours de la vie de chacun avec droit à
un revenu non encore défini. Claus Offe propose une formule
qui revient à peu près au même : toute personne
ayant droit à un "compte sabbatique" égal
à dix années de revenu de base. Après accomplissement
de sa scolarité obligatoire elle pourra, à sa guise,
prendre un total de 120 mois de congé par fractions ne dépassant
pas six mois.
Il faut savoir exploiter les brèches qui s'ouvrent dans
la logique du système pour les élargir. Le statut
du travail de production de soi, la définition, la production,
les modes de transmission, de partage et de mise en commun du "savoir",
la tendance qu'a le capital à le privatiser et monopoliser
pour en faire la source d'une rente, tout cela est désormais
l'enjeu d'un conflit central. Reconnaître les richesses non
commercialisables, non monétarisables, les rendre librement
accessibles à tous, en interdire la privatisation-monopolisation-valorisation
capitalistes, tout cela exige que le droit à un revenu suffisant
cesse de dépendre du travail immédiat et de sa quantité,
en voie de rapide décroissance.
Au bout du compte, un revenu suffisant garanti à tous ne
pourra rester longtemps un revenu de transfert. On ne voit pas sur
quels revenus primaires il serait prélevé quand le
volume du travail immédiat ne cesse de se contracter et que
sa part dans le PIB ne cesse de diminuer. Vouloir le prélever
sur les revenus du capital et de la fortune est un contre-sens :
quand le travail et les revenus du travail régressent, les
revenus du capital ne peuvent augmenter, comme ils l'ont fait dans
les années récentes, que grâce au gonflement
d'une bulle spéculative à l'implosion de laquelle
on assiste actuellement. Croire qu'on peut indéfiniment gagner
de l'argent avec de l'argent placé en Bourse et que celle-ci
peut par elle-même créer de la monnaie et de la richesse
est une stupéfiante stupidité dont Alain Minc n'a
pas, hélas, le monopole.
Bref : au bout du compte, un revenu de base suffisant garanti
à tous ne pourra être servi que comme revenu primaire
par émission d'une monnaie de consommation.
André Gorz
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