Origine : http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/07/02/une-resistance-ethique-contre-l-evaluation_1382150_3232.html
Apparue dans les textes réglementaires en 2006 (arrêté
du 19 décembre), la liste des dix compétences que doit
avoir acquis l'enseignant lors de sa formation n'a alors pas fait
de bruit : elle ne faisait pas encore l'objet d'une épreuve
aux concours de recrutement.
Puis c'est arrivé pour certains concours, les professeurs
des écoles, d'histoire-géographie ou encore de sciences
économiques et sociales étant appelés, depuis
2007, à passer une épreuve obligatoire de "validation
de la compétence" numéro un : "agir en fonctionnaire
de l'Etat et de façon éthique et responsable".
L'épreuve a été généralisée
en 2010 à tous les concours de recrutement, et c'est alors
que la polémique a éclaté, certains membres
du jury de l'agrégation externe de philosophie menaçant
même de se démettre si cette épreuve n'était
pas supprimée (voir Libération du 16 juin).
Cette polémique ainsi que le sentiment d'illégitimité
qui l'a fait naître ne doivent pourtant pas cacher le système
- que dis-je ?, la maladie - dont ladite épreuve n'est malheureusement
qu'un symptôme : une évaluation devenue systématique
dans l'éducation nationale comme dans l'entreprise et qui,
sous prétexte de vérifier les compétences des
personnes, autrement dit leurs performances réelles lorsqu'elles
seront placées en situation de vie ou de travail, les dépossède
paradoxalement de ce qu'elles savent faire, de leurs qualités
concrètes.
J'ai nommé la fameuse "évaluation par compétences",
dont le principe sert aujourd'hui aussi bien à évaluer
les "compétences à réussir dans la vie
moderne" des élèves de 15 ans du monde entier
(à travers des évaluations internationales qui contraignent
les politiques publiques) qu'à fabriquer des évaluations
nationales massives visant à contrôler les performances
de l'école primaire française.
Mais aussi à évaluer par un "livret personnel
de compétences" l'acquisition en fin de 3e (au brevet
des collèges) du "socle commun de connaissances et de
compétences" ou à évaluer les futurs enseignants
dans leur "capacité" (et bientôt les enseignants
eux-mêmes dans leur "efficacité") à
faire réussir leurs élèves. Ou encore à
calculer le "capital cognitif" de l'entreprise à
travers l'évaluation systématique des compétences
des salariés en situation de travail (ou de pause)... En
bref, un système fractal, dont l'étonnante diffusion
dans le monde de l'éducation (mais pas seulement) impose
d'en questionner globalement la logique.
Désobéir aux ordres
Certes, l'idée même d'une compétence "agir
en fonctionnaire de l'Etat et de façon éthique et
responsable" a de quoi choquer : mais n'est-ce pas tout le
système sous-jacent d'évaluation qui est choquant
? Un système qui voudrait que l'on puisse définir
dans l'abstrait et évaluer par une série de comportements
observables ce qui permet à une personne d'être performante
dans son action. Car qu'appelle-t-on "performance" ? Croit-on
qu'une performance quelconque puisse être prédéfinie
en dehors de tout contexte ? Et surtout, le critère de la
performance est-il propre à mesurer la dimension éthique
d'un comportement ?
Si certains professeurs des écoles, pour ne prendre que
cet exemple, décident de désobéir aux ordres
du ministère et ne pas faire passer à leurs élèves
les évaluations nationales, la raison se trouve dans leur
intime conviction du caractère éthique de leur résistance
: ils ont certes appris à obéir à la loi qu'on
leur impose, mais aussi à celle qu'on "s'impose à
soi-même" - selon la formule par laquelle Rousseau définissait
la véritable et profonde liberté. Or, la modélisation
normative des "situations de la vie moderne", nécessaire
à l'évaluation des "compétences"
de chacun, interdit simplement de reconnaître cette dimension.
Cette modélisation des comportements est bien plutôt
l'un des principaux instruments de transformation de l'homme dit
moderne en ce que Robert Musil appelait un "homme sans qualités"
: un homme ne devant être par lui-même rien ni personne,
n'avoir ni qualités, ni affinités électives,
ni aptitudes, ni sens moral propres, mais "apprendre à
être", à faire et à oublier pour mieux
apprendre, afin d'être en permanence adaptable à une
société présentée comme un horizon indépassable.
Alors oui, nous sommes contre ces paradoxales évaluations
d'une capacité à "agir de façon éthique"...
à condition que l'éthique en question soit exclusivement
celle de l'Etat. Parce que nous sommes profondément contre
un système d'évaluation qui étouffe la capacité
de chacun, qu'il soit professeur ou élève, fonctionnaire
ou non, à s'autodéterminer dans son action.
Et qui, sous prétexte d'évaluer efficacement ses
compétences à agir efficacement, le dépossède
en réalité de ses compétences concrètes.
Ouvrage : "A l'école des compétences" (La
Découverte, 2010).
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