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origine : http://leportique.revues.org/index2223.html
Cet article s’interroge sur la consistance philosophique
de la notion de génocide, au delà des usages juridiques,
historiographiques et politologiques de celui-ci. Il examine notamment
toutes les difficultés inhérentes à ses projections
rétrospectives, ainsi que sur ses usages multiples aux conditions
d’une économie discursive liée à un domaine
de sensibilités particulier. Il travaille, de ce point de
vue, à « dénaturaliser » une notion dont
l’emploi demeure, en toutes circonstances, problématique
et suspendu à des règlements discursifs implicites.
PROLOGUE : SUR L’EXPERIENCE COMPASSIONNELLE DE L’APPARTENANCE
A L’HUMANITE
1Le 11 octobre 2005, Le Monde propose deux grands titres à
la une : l’un annonce un tremblement de terre au Cachemire
qui, selon les premières estimations, a fait trente à
quarante mille morts et entièrement détruit une région.
Le second présente un reportage sur les immigrants clandestins
africains abandonnés dans le désert par l’armée
marocaine et dont certains sont morts de soif et de faim. On voit
donc bien ici se manifester une fonction des médias, qui
est de nourrir le resserrement du lien qui attache chacun d’entre
nous à une partie d’humanité désolée.
Nous faisons l’expérience de notre appartenance à
l’humanité et de l’unité de celle-ci sous
une forme très particulière : c’est dans ces
circonstances, celles du malheur subi par une fraction de l’espèce
humaine, que nous allons éprouver de la manière la
plus intense le sentiment de co-appartenance à une humanité
une, unique ou, si l’on veut, solidaire. Ce sentiment va être
nourri par toutes sortes de comparaisons implicites et de contrastes
éprouvés entre nos propres conditions de vie immunitaires
et les existences exposées de ces populations perdues. Et
donc, le lendemain dès l’aube, je me réveille
à cinq heures et me revient, tandis que je gîte au
fond de mon lit douillet, le souvenir de ce reportage entendu la
veille, sur RFI : en circulant en 4x4 sur les routes défoncées
conduisant à l’épicentre du séisme, on
traverse des villages dévastés dans lesquels on entend
les appels au secours de gens restés coincés sous
les ruines de leurs maisons. Et l’on ne peut rien faire. C’est
cela le plus dur, le plus éprouvant, dit le journaliste,
manifestement sous le choc, donnant du même coup une connotation
affective à son reportage. Quelque chose s’infuse et
se diffuse nécessairement de l’affect, du ton de ce
récit. Je suis porté à comparer, nécessairement,
ma situation, dans un pays où la terre ne tremble pas, ou
si peu, en cet instant où, de surcroît, je suis jouis
des bénéfices d’une situation quasi-matricielle,
sous ma couette, avec celle des ces gens qui, en ce moment même,
sont en train de crever de faim, de soif et de froid sous les décombres
de leurs maisons, sans oublier ceux qui meurent de chaud et de détresse
au milieu du Sahara. Les uns sous les coups de la nature (mais aussi
parce qu’ils sont des pauvres qui n’ont pas les moyens
de construire des maisons dotées de dispositifs antisismiques)
et les autres sous les effets d’une méchanceté
ontologique qui porte la marque de l’État et d’une
institution bête et méchante par définition,
l’armée. La perception de cette simultanéité
a quelque chose de terrifiant et produit une spirale d’angoisse
: je me dis, dans cette sorte de capacité de voyance ultra-lucide
qui accompagne parfois les états de demi-veille, qu’il
y a nécessairement parmi les victimes du tremblement de terre
coincés sous leurs maisons des enfants de l’âge
de mon fils qui dort dans la chambre voisine, l’imagination
s’emballe, elle fabrique du récit à plein régime,
et me voilà déjà en train d’inventer
un double parfait de mon gamin, à la peau juste un peu plus
mate, et qui est en train de crever dans cet enfer. Je compare,
je compare, donc, sur un mode forcené, incontrôlé,
irraisonné si l’on veut, et pourtant je raisonne dans
un état de saturation d’affects, je compare et jamais
je n’ai éprouvé aussi intensément mon
appartenance à l’humanité que dans cette épreuve
de la synchronie du malheur absolu des autres et de la continuité
assurée de ma vie protégée. Aucune expérience
relayée par l’enchaînement d’arguments
et de raisons (comme celle à laquelle fait référence
Kant dans son texte sur le cosmopolitisme 1) ne peut présenter
cette intensité, l’intensité purement compassionnelle
de cette situation vécue.
2Bien entendu, pour que cette expérience soit possible,
il faut qu’ait eu lieu l’unification médiatique
du monde, que mon sentiment d’appartenance à l’humanité
ait été puissamment et irréversiblement appareillé
par les médias, c’est-à-dire que se soit produit
cet effet de resserrement des liens par l’information, un
effet si intense que peuvent avoir lieu de telles transes de co-présence
: ma première pensée, alors même que je suis
encore dans un demi-sommeil, se dirige vers ces scènes d’épouvante.
En l’occurrence, on le voit bien, ce n’est pas un quelconque
« progrès moral » (qui est l’horizon du
texte de Kant précité) de l’humanité
qui créé les conditions de cette com-passion (sentir,
souffrir avec, être affecté avec), mais bien un pur
effet d’appareillage de ma condition vécue, de ma condition
objective d’appartenance à l’humanité,
laquelle se transforme en une disposition apitoyée envers
une part d’humanité frappée par le malheur.
L’effet de proximité désolé éprouvé
ici n’est donc doté d’aucune espèce de
valeur morale, c’est une sorte de diabète de l’âme
(trop de « sucre »), car, des affects désolés
et transis, je ne vais enchaîner sur aucune action qui ait
un sens moral positif, ces effets de désolation sont généralement
impuissants et fugaces. L’expérience du malheur par
procuration qu’exacerbe l’appareillage de notre sensibilité
par les médias est infiniment pauvre et apraxique, elle ne
contribue en rien à l’amélioration de la condition
humaine et elle ne peut, encore une fois, être rapprochée
d’aucune manière de l’espérance en un
progrès moral du genre humain qui, quand même et en
dépit de tout, nourrit les textes de Kant sur le cosmopolitisme
et la paix perpétuelle. Cette expérience va surtout
nourrir cette mélancolie qui constitue le fond affectif de
notre condition de spectateurs désolés du cours des
choses, tel qu’il affecte constamment la vie des humains pour
le pire davantage que pour le meilleur. Elle fonde notre condition
dépressive, étroitement relatée à l’effacement
de la politique, dans nos sociétés, la politique étant
le seul domaine de discursivité nous permettant non pas de
donner sens au malheur, mais de construire des résistances
face à une colonisation de notre perception du « négatif
» sur ce mode purement affectif que je viens de décrire
– Horror ! Horror ! Horror ! Ces expériences déprimées
et mélancoliques du malheur du monde sont des plus pauvres
qui soient, car elles sont discontinues, elles n’enchaînent
sur rien, pure collection disparate de stridences affectives. Elles
sont assez intenses pour susciter ou peupler des insomnies, mais
ces insomnies sont purement nerveuses, dépourvues de toute
texture morale.
3À constater cela, on comprend mieux le phénomène
otaku qui affecte une partie non négligeable de la société
japonaise aujourd’hui, notamment la jeunesse, phénomène
d’auto-enfermement dans des manies, des hobbies, des collections,
des rites, etc., et dont l’un des bénéfices
est de soustraire ceux qui y recourent à cette éprouvante
condition de porosité au malheur du monde. On rapproche constamment
le phénomène otaku de la schizophrénie, mais
il ne faut pas oublier pour autant la dimension schizophrénique
de notre propre condition – en tant que nous continuons à
être « affectables » par le malheur du monde :
nous éprouvons celui-ci plus ou moins intensément,
mais nous sommes tout à fait incapables de rabouter notre
propre condition immunitaire à ces figures du malheur extrême
qui viennent quotidiennement nous gifler, sous la forme de «
nouvelles », flashes, images, messages, etc. Au niveau des
images et des affects qu’elles suscitent se constate une parfaite
fluidité, mais au niveau des expériences une parfaite
étanchéité ou, si l’on préfère,
la persistance d’une coupure entre des mondes vécus
incommensurables.
4Dans le rapport à ces formes d’altérité
radicale à notre expérience s’établit
notre condition déplorative dont le propre est d’être
celle du spectateur du naufrage, non pas en tant qu’il accède,
comme chez Lucrèce, à une sagesse, via cette expérience,
mais bien qu’il connaît l’épreuve d’une
perpétuelle dépendance affective face à l’extrême
– laquelle l’installe dans cette situation de pleureuse
à vie sur les malheurs du monde. La pitié, chez Rousseau,
enchaînait sur des actions ou des conduites possibles. La
déploration perpétuelle contemporaine trouve son maximum
en termes d’action dans le geste consistant à libeller
un chèque en faveur d’une organisation humanitaire,
c’est-à-dire à faire vivre l’humanitaire
comme forme légitimée ou appareil moral de la condition
déplorative.
5Cette condition est la toile de fond sur laquelle se déploient
les sensibilités contemporaines au génocide et elles
en tissent la texture d’ambiguïté. Notre sensibilité
au génocide n’est pas seulement nourrie par des raisonnements
sur l’histoire mais, tout autant, par la saturation de notre
être-à-l’histoire par des affects tristes. Ce
qui revient à dire que le génocide, c’est une
question de sensibilité au moins autant qu’un domaine
d’objets. Le génocide est, d’une certaine manière,
la clé de voûte de la sensibilité désolée
contemporaine à l’appartenance à l’humanité.
Cette sensibilité, quoiqu’elle semble nous «
rapprocher » de catégories d’humains dont, dans
d’autres régimes d’historicité, nous demeurerions
absolument éloignés, n’est ni meilleure ni pire
qu’une autre. Le bénéfice du voir et du savoir
est, en termes d’amélioration de la qualité
générale de la vie humaine, de « progrès
moral » de l’humanité, nul. De ce point de vue,
les appareils sont éthiquement neutres, ils sont dépourvus
de toute espèce de valeur éthique propre : vous voyez
tout, vous savez tout en temps réel ou presque – et
puis alors ? L’affliction n’est pas le signe de la vertu,
laquelle, se signalerait plutôt, de Spinoza à Nietzsche,
par son association à la joie ou au rire. De sorte que nous
pourrions, à la limite, être portés à
inverser le cours des questions ordinaires et à nous demander
non pas tant pourquoi tant de violences extrêmes surviennent,
qui, nécessairement, nous rendent tristes, mais plutôt
d’où nous vient cette passion triste si constante pour
les violences extrêmes…
LA (DIFFICILE) QUESTION DE L’ANACHRONISME
6Le dernier livre de Nicole Loraux intitulé La Tragédie
d’Athènes 2 comprend un chapitre intitulé «
Éloge de l’anachronisme en histoire ». Elle y
rappelle que l’accusation d’anachronisme est l’une
des plus infamantes qui puisse s’abattre sur un historien.
Pour cette raison, l’historien « se garde en général
soigneusement d’importer des notions que son époque
de référence est censée n’avoir pas connues,
et encore plus de procéder à des comparaisons –
par principe indues – entre deux conjonctures que des siècles
séparent ». Mais du coup, remarque-t-elle, la peur
de l’anachronisme est devenue « bloquante ». Elle
écrit : « Parce qu’on est investi du devoir intellectuel
de n’interpréter un fait de société ou
un événement qu’à l’intérieur
du cadre bien balisé des “concepts contemporains”
et des attitudes de l’époque, toute nouvelle proposition
ne risque-t-elle pas d’être taxée d’imprudence
méthodologique ? » Or, pour un historien de l’Antiquité
le présent et les questions qu’il nous adresse ne sont-ils
pas le moteur le plus efficace de la pulsion de comprendre ? C’est
donc dans l’espace jalonné par le péché
contre la méthode et les principes de l’histoire savante
(de l’historiographie moderne) et la passion pour le passé
nourrie par le présent que va devoir s’établir
la position du chercheur face à cette question de l’anachronisme
– à laquelle se rattache, finalement, non seulement
tout le problème des comparaisons entre des situations que
des siècles séparent, mais aussi, ne l’oublions
pas, celui de l’usage rétrospectif de concepts ou notions
à propos de situations ou d’époques qui en ignoraient
l’usage.
7Pour le moment, contentons-nous de relater la position défendue
par Nicole Loraux dans cette sorte de testament méthodologique
(le recueil a été publié après sa mort).
Elle exhorte les historiens de l’Antiquité à
« assumer le risque de l’anachronisme », disant
que « l’anachronisme s’impose dès lors
que, pour un historien de l’Antiquité, le présent
est le plus efficace des moteurs de la pulsion de comprendre ».
Et de rappeler par exemple la façon dont chez Pierre Vidal-Naquet
3, le travail sur Athènes et la civilisation grecque s’est
constamment intriqué à des préoccupations politiques
concernant des questions immédiatement contemporaines –
la guerre d’Algérie, les persécutions raciales
en France pendant la Seconde Guerre mondiale notamment. Nicole Loraux
plaide donc en faveur d’un usage « contrôlé
» de l’anachronisme, puisque aussi bien, dit-elle, lorsque
nous prétendons « restituer aux Grecs leur discours
propre », nous parlons bien de quelque part, entremêlant
de ce fait même les conditions de notre ici-maintenant avec
ce supposé discours propre des Grecs de l’âge
classique. Et donc, à ce titre, le risque de l’anachronisme
est là, dès l’instant où, par delà
l’hétérogénéité des histoires
et des cultures, nous prétendons avoir suffisamment en commun
avec les Grecs pour pouvoir les comprendre : comprendre quelque
chose à ce qu’ils disent, lorsqu’ils parlent
de la démocratie à Athènes au temps de la guerre
du Péloponnèse ; comprendre ce qu’ils font lorsqu’ils
offrent un sacrifice à une de leurs divinités. «
Pour pouvoir pénétrer les catégories grecques,
dit Nicole Loraux, il faut bien que nous partagions quelque chose
– si peu – de leurs sentiments et de leurs pensées
», et dès l’instant où nous faisons ce
pari, nous nous exposons, bien sûr, au risque de l’anachronisme.
8Voici donc un raisonnement auquel on peut aisément souscrire,
toute la question demeurant de savoir ce que l’on peut entendre
par une pratique « contrôlée » de l’anachronisme.
Si je dis par exemple qu’il est devenu tout à fait
clair que le procès de Socrate, tel que l’évoquent
dans des termes dilatoires et le Criton et L’Apologie de Socrate,
et le Phédon est, au fond, une classique affaire de pédophilie,
parfaitement identifiable aujourd’hui en dépit des
euphémismes embarrassés employés à l’époque,
y compris par l’accusation (Socrate « détourne
» la jeunesse, Socrate corrupteur, etc.) et si j’ajoute
qu’il est bien surprenant que l’humanité ait
mis deux millénaires et demi à se plier, face à
ce sordide fait divers, à l’évidence des faits
– le lecteur réagira évidemment avec incrédulité
; il se demandera à bon escient s’il ne serait pas
temps que je prenne une retraite bien méritée. Car,
pour le coup, l’usage de l’anachronisme n’est
en effet ni contrôlé, ni modéré. Mais
alors, rétablissant aussitôt le vieux Socrate dans
ses droits et fonctions, c’est mon tour de demander : s’il
en va ainsi, si l’on partage avec Nicole Loraux la conviction
qu’il faut user de l’anachronisme avec modération,
pourquoi ne lève-t-on pas le sourcil lorsque Vidal-Naquet
raconte, dans un passage célèbre des Juifs, la mémoire
et le présent, la façon dont les Spartiates ont commis
au détriment des hilotes le plus parfait des génocides,
le plus parfait, c’est-à-dire le plus silencieux, au
cours de la guerre du Péloponnèse ?
9En effet, plus encore que pédophilie, génocide est
un de ces mots dont la force d’évidence est toute récente,
dans nos civilisations, en dépit de la fausse patine d’antique
qui lui confère son étymologie. La pédophilie,
dans le sens qui nous est aujourd’hui familier, n’existe
que pour autant que se sont banalisés les procès pour
actes de pédophilie et qu’un certain usage des discours
publics fait de la pédophilie, depuis peu, une pratique criminelle
distinguée pour son caractère particulièrement
odieux et révoltant. De la même façon, le génocide,
notion forgée après la Seconde Guerre mondiale par
le juriste Raphaël Lemkin, n’acquiert le statut trompeur
d’un objet « naturel » que dès lors qu’il
devient un crime reconnu et sanctionné par le droit international.
C’est donc en tant que pur et simple artéfact de la
langue juridique qu’il accède à ce statut d’objet
naturel de l’histoire, et ce non pas seulement de l’histoire
moderne, mais bien de toute histoire, comme le montre le développement
de Vidal-Naquet à propos de la « disparition »
des hilotes, présentée comme un génocide particulièrement
réussi.
10Selon toute apparence, donc, la situation est plus délicate
encore que ne le dit Nicole Loraux, à propos des interactions
entre objets anciens et positions présentes dans le discours
de l’historien. Car le problème commence avec les mots
que nous employons pour décrire les situations anciennes.
Nicole Loraux a passé sa vie d’historienne de la cité
grecque a tenté de percer les mystères et éclairer
les sens multiples du mot stasis en grec ancien. Au terme de son
travail, le livre cité en témoigne, elle n’a
toujours pas épuisé la question – qui est au
fond celle de savoir si nous avons quelque chance, là où
nous sommes, d’avoir la simple intuition de tout ce qui résonnait
dans l’âme et le sang d’un Grec du Ve siècle
lorsque, dans la conversation, survenait le mot stasis.
11De la même façon, je lisais récemment sous
la plume d’un jeune philosophe helléniste et philosophe,
Laurent Dubreuil 4, une démolition en règle de tout
l’édifice théorique bâti par Agamben autour
de l’opposition entre bios et zoe, opposition toute entière
fondée, argumente le jeune chercheur, sur une conjecture
philologique des plus hasardeuses. Eh bien, mutatis mutandis, nous
avons à nous interroger très sérieusement sur
le sens et la possibilité même d’opérations
consistant à transposer des concepts et notions ayant force
d’évidence dans notre temps, sur d’autres époques,
dans d’autres univers culturels. Or, il se trouve que le mot
génocide entre dans ce cas de figure et que le simple fait
de l’appliquer à des domaines hétérotopiques,
hétérogènes, en termes historiques et culturels,
suppose une opération de « comparaison » subreptice
et non explicite, « automatique » et incontrôlée,
sur le sens et la légitimité de laquelle nous devons
nous interroger.
12L’exemple grotesque de la pédophilie persiste ici
à être éclairant. Ceux qui ont lu L’Usage
des plaisirs 5 et L’Herméneutique du sujet de Foucault
6, savent que si la question de l’amour des jeunes gens par
les hommes d’âge mûr agite constamment les esprits
grecs, ce n’est pas en tant que problème juridique
ou judiciaire, mais bien en tant que question éthique et,
parfois, politique. Ce qui est en jeu, ce n’est pas le trait
criminel ou délictueux des activités découlant
de cet attrait des jeunes pour les moins jeunes, mais le problème
de la maîtrise de soi, de la conduite par le sujet de sa propre
existence. Ce qui peut se dire abruptement : chez les Grecs anciens
la pédophilie n’existe pas, tout simplement parce qu’ils
n’ont pas la moindre notion de ce que nous entendons par là.
Ce n’est pas seulement du Foucault, c’est aussi, je
l’espère, du Paul Veyne 7 – un éminent
spécialiste de l’Antiquité qui, cependant, fait
un usage heuristique abondant, souvent ironique, de l’anachronisme.
La pédophilie n’« existe pas », tout comme,
dit Foucault, le crime, le sexe et la folie « n’existent
pas », mais sont des productions discursives, et ne prennent
corps, comme enjeux de savoirs et de pouvoirs, qu’aux conditions
de certaines formations discursives ou de certains régimes
de discursivité et de vérité ; qui ne deviennent
« réalité » que, pourrait-on dire, par
des effets de discursivité.
13Il faut bien l’admettre : il en va de même du génocide,
et il faut mesurer toutes les conséquences de cette condition
paradoxale d’un mot qui ne semble désigner un objet
« naturel » de l’histoire (le génocide
se présente bien à nos yeux comme étant dans
l’histoire d’abord et non pas dans le langage ; c’est-à-dire
qu’un bon sens solide nous dicte que s’il a fallu «
créer » le mot, c’est bien que la « chose
» s’est présentée dans le cours des choses,
bon sens fallacieux à vrai dire) que pour autant qu’il
est, en un sens, pur artéfact, c’est-à-dire
production renvoyant à des dispositifs juridiques, éthiques
et politiques ou bien, si l’on préfère, dans
un vocabulaire plus « idéaliste », un régime
de sensibilités.
14Et donc, pour que le génocide prenne corps, comme objet
d’histoire et de mémoire collective, il faut qu’ait
été découpé l’espace dans lequel
des actions historiques singulières vont être perçues
et pré-jugées par une certaine opinion comme des crimes
d’une nature spécifique, des crimes appelant des qualifications
juridiques particulières et des juridictions exceptionnelles.
Il faut donc que s’établisse, si l’on veut, un
régime de sensibilités selon lequel l’inscription
de ces crimes sous le registre de l’exception s’impose
comme une évidence. Un régime éthique de la
politique, si l’on veut, pour autant que ces actions politiques
ou objets historiques particuliers vont se voir attribuer l’indice
du maximum, en termes non seulement juridiques mais moraux, c’est-à-dire
définis non seulement comme crimes politiques d’exception
mais comme figures du Mal absolu.
15Pour que s’imposent ces dispositifs – les notions
de génocide et crime contre l’humanité, crimes
imprescriptibles, les juridictions internationales spéciales
destinées à juger ceux qui sont accusés de
tels crimes, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale –,
il faut que se soient produites des ruptures marquées, des
discontinuités qui concernent le régime d’historicité,
qui font époque. Il faut que l’on ait absolument et
résolument révoqué l’idée selon
laquelle les exterminations, quels qu’en soient la forme et
le coût, sont voués à passer aux pertes et profits
de la violence guerrière ou de l’exercice de la Raison
d’État ; il faut que se soit imposée la notion
d’une criminalité étatique, de formes de violence
que l’on aurait dit naguère « guerrière
» qui, désormais, ne vont plus pouvoir passer par pertes
et profits des affrontements entre puissances, entre États,
peuples, nations, ethnies.
16Et c’est là, précisément, que se dessine
l’aporie qui nous intéresse. Posons-nous une question
toute simple : l’Empire ottoman fait partie des grands vaincus
de la Première Guerre mondiale, il en fait même tellement
partie qu’il disparaît en 1918, en tant qu’empire.
Comment se fait-il que les vainqueurs qui, souvent, n’ont
pas été tendres avec les vaincus (voir les traités
de Versailles et Trianon) n’aient pas tiré parti de
la situation pour instruire en bonne et due forme le procès
des génocideurs turcs, responsables de la mort d’une
partie considérable de la population arménienne, en
Anatolie et ailleurs, comme ils l’ont fait avec les nazis
après la défaite de l’Allemagne hitlérienne
?
17La réponse, à mon avis, est assez simple, même
si elle ne peut être ramenée à une cause unique
: en l’absence d’une notion destinée à
désigner l’extermination des Arméniens comme
crime spécifique devant être jugé dans des formes
spécifiques en tant que crime « incomparable »
(à des massacres courants en temps de guerre), ce crime d’État
qui, de surcroît, n’a pas lieu directement sur le sol
européen, se résorbe dans la masse des massacres et
contre-massacres qui ensanglantent cette région pendant toute
la durée de la guerre. Il n’émerge pas, dans
sa singularité, dans le flot de sang de l’histoire
massacrante du début du XXe siècle. C’est que
les récits que l’on peut faire alors de cet événement
(non perçu comme tel, justement) s’organisent aux conditions
de ce qui est perçu comme un régime de violence générale
dont les excès sont rapportés soit à l’histoire
de l’État-nation, à celle des Empires (grandeur
et décadence), ou bien encore, à cette autre figure
de l’« histoire massacrante » (Foucault) qui persiste
à exercer ses effets dans les sociétés modernes
– la guerre sans fin des ethnies et des « tribus ».
Et donc, le massacre des Arméniens va être amplement
perçu en son temps comme une série d’événements
ou d’actions se produisant au point de rencontre hyperviolent
entre l’histoire des empires (affrontement entre empire russe
et empire ottoman), des nations (naissance de la nation turque moderne,
nationalisme arménien) et enfin des « tribus »,
et ceci, bien sûr, dans le contexte très inflammable
de la Première Guerre mondiale. Selon les visions ante-génocidaires
qui prévalent alors, une condition de relativité générale
de ces massacres à ceux d’autres populations ou «
tribus » s’impose évidemment : c’est le
récit de bonne foi que nous en fait tel universitaire turc,
notre « non-contemporain », dans notre monde même,
en tant que narrateur d’un récit anté-génocidaire.
Il faut donc concevoir la coexistence non-contemporaine de plusieurs
régimes de récit des mêmes événements
que nous appelons génocidaires. Selon le récit que
propose ce narrateur de bonne foi, mais rétif à rétro-projeter
le concept de génocide sur une réalité dont
la connaissance lui vient sur un mode traditionnel, par transmission
familiale, le massacre des Arméniens, c’est le doigt
malheureux pris dans la porte de l’affrontement entre deux
empires à bout de souffle, l’ottoman et le russe –
un contexte qui décuple des violences intercommunautaires
immémoriales. Mais c’est une figure du désastre
incluse dans une constellation désastreuse et massacrante
où des Grecs massacrent des Turcs, des Bulgares massacrent
des Turcs, des Kurdes massacrent des Arméniens, des Circasiens,
des Juifs et d’autres encore paient leur tribut à ce
climat de violences exercées par tous contre tous. Le plus
difficile, dans la confrontation à ce genre d’objets
d’histoire, n’est pas de parler avec des gens auxquels
nous opposent des désaccords sur tel ou tel point, mais bien
avec des « non-contemporains », établis dans
un autre régime d’historicité que nous, un autre
ordre de discours, un autre régime de vérité
à propos des crimes historiques.
18Ce qui se perpétue, dans le récit que nous faisait
ce professeur, c’est tout simplement, dans un monde de sensibilités
et de dispositifs où le génocide fait époque,
un type de relation dans lequel cette notion n’est pas inscrite
sur l’horizon du pensable, où les mots, donc, n’existent
pas pour le dire, parce qu’on est dans un autre régime
d’historicité, de sensibilités. La question
du différend entre ceux qui soutiennent, aujourd’hui
même, que l’événement de 1915 et ses suites
doivent être subsumés sous le concept de génocide
et ceux qui trament un récit de violences réciproques
multiples ne se ramène donc pas au pur et simple enjeu de
la « négation du génocide » (le «
négationnisme » est ici une clé universelle
grâce à laquelle s’évanouissent par enchantement
toutes sortes de difficultés dans notre rapport au passé
; l’invocation de ses méfaits et de son acharnement
peut être aussi une façon de régler «
moralement » des questions analytiques compliquées).
19Éluder en l’occurrence la question de l’anachronisme
revient pour l’essentiel à régler sur un mode
policier (en faisant référence à l’autorité
actuelle d’une police des discours) une question complexe
: ce n’est pas tout uniment, au lendemain de la Première
Guerre mondiale, l’acharnement à nier l’évidence
du génocide arménien qui prévaut, mais bien
l’évidence selon laquelle les événements
qui le trament doivent être reconduits à une histoire
des violences intriquée à celle des empires, des nations,
des tribus. Le différend oppose donc, comme le dit Lyotard,
deux régimes de discours, deux machines narratives hétérogènes
: l’une qui fonctionne à la violence guerrière
et intercommunautaire et l’autre, de facture plus récente,
qui marche au génocide, si l’on peut dire les choses
aussi trivialement.
20Les choses deviennent évidemment plus compliquées
lorsque le différend ne se situe plus sur un axe diachronique,
mais synchronique ; lorsque un régime de discours «
destitué », celui qui prévaut au lendemain de
la Première Guerre mondiale à propos du massacre des
Arméniens, poursuit sa carrière en « mineure
», si l’on veut, comme il le fait dans la bouche d’un
locuteur de bonne foi. Car la question n’est pas ici fondamentalement
celle de la mauvaise foi des locuteurs, à laquelle on tend
trop souvent à réduire l’enjeu du négationnisme
ou, plus vaguement, du révisionnisme, elle est bien celle
de la coexistence de plusieurs régimes de récit des
exterminations dans la topographie où c’est le discours
du génocide qui fait époque. Notre interlocuteur est
d’une parfaite bonne foi lorsqu’il évoque le
climat de violence généralisée qui prévalait
dans les régions où ont eu lieu les grands massacres
des Arméniens pendant la Première Guerre mondiale,
comme il l’est quand il parle avec émotion des pertes
et des souffrances endurées par sa propre famille, turque
et musulmane, à la même époque. Il n’est
pas un négateur du génocide arménien, il est
un narrateur de ces événements qui n’y voit
pas l’implication du concept de génocide. Or, là
où coexistent ainsi deux régimes de narration de l’histoire
à propos d’événements de cette sorte,
il n’y a pas coexistence pacifique dans un espace public pluraliste,
il y a bel et bien guerre, il y a des cris et des convulsions, il
y a des accusations terribles et des excommunications et ceci pour
la bonne raison que le motif du génocide se lie indissolublement
à la notion de l’exception, réintroduit en force
la dimension de l’exception dans la discursivité politique
et créé les conditions de la restauration d’une
sorte de dogmatique : selon ce régime de discours, en effet,
il est des choses qui, obligatoirement, doivent être in-discutables,
soustraite à la discussion, à la contradiction, à
l’objection – ce qu’enregistre le passage à
un règlement juridique et judiciaire de ces questions.
COMPARER/INCOMPARER
21On voit bien qu’à ce stade, la question première
n’est pas celle de la comparaison possible entre des génocides
d’hier et d’aujourd’hui, ou des génocides
intervenant dans des circonstances diverses, mais celle des conditions
d’énonciation de l’histoire massacrante et des
exterminations. Le problème se situe, en premier lieu, moins
du côté des faits et événements, comparables/incomparables
que du côté de notre naïveté et de notre
insouciance quant à notre rapport à la langue et aux
mots, plus précisément aux régimes de discours,
de narration et aux modes d’énonciation selon lesquels
nous parlons de tels objets. Nous sommes constamment portés
à oublier que les faits historiques ne sont pas des «
choses » ou des êtres vivants comme des montagnes et
des chiens, et donc que nous devons nous défier constamment
de nos penchants à « naturaliser » ces phénomènes,
spécialement ceux qui relèvent du domaine dont il
est question ici : violences massives, crimes d’État,
exterminations modernes. Des mots, donc, comme « génocide
», « purification ethnique », « crime contre
l’humanité » désignent tout sauf des faits
en tant que « choses » de l’histoire, on ne pourra
jamais dire « un génocide est un génocide »
comme on dit « un chat est un chat ». Pour que le mot
« génocide », l’énoncé «
crime contre l’humanité » puissent non seulement
être énonçables, mais établir une sorte
de législation, il faut que se soit formé quelque
chose comme une subjectivité commune qui en requiert l’emploi.
Une forte odeur de kantisme est répandue autour de tout ce
développement, et pas seulement de wittgensteinisme basique
(attention à l’emploi des mots !) : ce sur quoi notre
attention doit porter, davantage que sur les objets en eux-mêmes,
qui demeurent en une large mesure hors de portée de notre
entendement, c’est sur les conditions formelles dans lesquelles
nous produisons nos pensées à propos d’eux,
les rendons pensables. Or, ici, notre vigilance doit s’exercer
en premier lieu sur ce point : le problème, avec les changements
de régime d’énonciation, à propos de
l’histoire violente, des crimes d’État, des exterminations,
c’est qu’ils suscitent des systèmes d’évidence
si puissants et si entiers, qu’ils établissent des
régimes de vérité et instaurent des procédures
de véridiction si contraignants que, non seulement, ils font
le lit de systèmes dogmatiques d’intolérance,
mais, surtout, produisent des effets d’arasement massifs et
de destitution brutale des régimes d’énoncés
antérieurs. C’est la raison pour laquelle j’insiste
sur le fait que l’on identifie là un des seuls espaces
discursifs dans lesquels peut se reconstituer, de la manière
la plus légitime qui soit, une vraie pensée dogmatique,
radicalement soustraite au régime général de
pluralité, de concurrence et de conflictualité des
opinions. Aujourd’hui, en Occident, ce qui était naguère
établi au cœur des enjeux dogmatiques (les questions
religieuses) s’échange librement sur le marché
des idées, tout se discute, à commencer par l’Immaculée
Conception et les aventures de l’Ange Gabriel. Mais les conditions
à haut-risque de la discussion dogmatique se reforment instantanément
dès lors qu’est en question le nom de l’événement
génocidaire. Aux dernières nouvelles, l’historien
négationniste bien connu D. Irving est en prison en Autriche,
pour être venu défendre devant un petit groupe d’agités
d’extrême-droite de ce pays ses thèses débiles
sur l’holocauste imaginaire. Bien fait pour lui, dira-t-on,
mais à condition de mesurer combien ce « cas »
fait exception, dans nos sociétés, au régime
libéral de la circulation des opinions, y compris les plus
excentriques ou mal formées.
22Quoi qu’il en soit, ce qu’il importe de souligner,
c’est ce processus de substitution très radicale d’un
régime de discursivité à un autre, qui organise
la disparition du régime précédent, en le zappant
carrément, et dont l’effet est qu’inversement,
de nouvelles évidences s’imposent, aux conditions de
la nouvelle subjectivité partagée, si fortement, si
radicalement que les mots-pivots autour desquels s’organise
la nouvelle discursivité tendent à être perçus
comme des choses et à acquérir une sorte de compacité
ontologique qui nous conduit à oublier totalement qu’ils
sont et demeurent des artéfacts, des productions d’un
ordre de discours déterminé. Contentons-nous ici d’une
seule illustration de cette double caractéristique de l’ordre
des discours – leur propension à adopter une dureté
granitique d’un côté, leur condition de révocabilité
de l’autre : lorsque j’ai commencé mes études
supérieures, dans les années 1960, l’étudiant
en philo rencontrait nécessairement un petit livre d’Étienne
Borne, un inspecteur général de philosophie, intitulé
Le Problème du mal (PUF, 1958). Aussi étonnant que
cela puisse paraître aujourd’hui, cet essai très
dense ne mentionne pas une seule fois la Shoah en tant qu’enjeu
et défi pour toute réflexion sur la question du mal
(sans majuscule dans le texte de Borne) ; d’ailleurs, à
l’époque où Borne écrivait, « la
Shoah » n’existait pas et, manifestement, en l’absence
de ce « nom de la chose », le phénomène
historique et le crime politique (deux choses en une) pouvaient
passer assez facilement entre les mailles du filet d’une méditation
philosophique sur le problème du mal, balisée par
les noms de Job, de Socrate, du Christ… Aujourd’hui,
c’est l’inverse : un Étienne Borne de notre temps
planchant sur le problème du mal (Mal) s’exposera à
un soupçon persistant s’il se risque à ne pas
inscrire Auschwitz au cœur de sa réflexion (voir à
ce propos le petit livre d’Alain Badiou, L’Éthique
–« Optiques », Hatier).
23Bref, nous en venons régulièrement à oublier
le caractère historique et donc relatif et transitoire des
régimes de discours selon lesquels nous formons des énoncés
à propos des choses qui nous tiennent le plus à cœur
ou nous paraissent les plus essentielles. D’où nombre
d’agencements de discours débiles et impensants à
propos des questions qui nous préoccupent ici : quand par
exemple un vrai agitateur intellectuel et faux historien se met
à nous expliquer qu’il faudrait bien finir par ouvrir
les yeux sur ce que sont en vérité les campagnes militaires
napoléoniennes – des génocides –, mais
tout aussi bien, quoique d’une manière moins caricaturale,
lorsque le débat sur la conquête des Amériques
ou l’esclavage (la traite des Noirs) tend à se réduire
à la question de savoir si, oui ou non, l’on est là
face à des cas de génocides. Si l’on ne commence
pas par réfléchir sur la difficulté des exercices
de rétrospection conceptuelle, à propos de cas comme
celui-ci mais, aussi bien, à propos du massacre des Arméniens,
on va forcément tomber dans l’ornière d’exercices
de casuistique, parce que l’on n’aura pas compris que
le problème est en premier lieu du côté des
procédures de saisie par la pensée et le langage des
objets de l’histoire violente et criminelle, et en second
seulement de celui des traits différentiels de ces objets.
C’est la raison pour laquelle, par exemple, une bonne spécialiste
des exterminations d’Indiens, en Amérique du Nord,
comme Élise Marienstras, s’épuise sans résultats
probants à mesurer ces exterminations à l’aune
de la définition réglementaire du génocide
: comme on ne peut à l’évidence pas évoquer
l’existence d’un dessein unique et planifié de
liquidation systématique de toutes les populations indiennes
sur le territoire actuel des États-Unis, on n’est pas
porté à parler de génocide à proprement
parler ; mais comme d’un autre côté les exemples
de cas où des tribus furent exterminées systématiquement
abondent (par exemple lorsque l’armée confédérale
leur remet sciemment des couvertures infectées avec le bacille
de la variole), alors il faut bien parler de pratiques génocidaires.
Et donc, au bout du compte, on ne sait plus trop bien, on reste
dans les motions de compromis, – persiste cette sorte d’implicite
moral déplaisant que, puisque ce n’est pas du génocide
« pur », on reste en deçà du Mal absolu
lequel n’a qu’un nom et un seul, Auschwitz. Et il suffit
de lire le livre de Yves Ternon intitulé L’État
criminel 8, qui reste le modèle inégalé de
l’exercice dogmatique et taxidermiste à propos de ces
objets d’histoire pour comprendre comment l’absence
de réflexion sur la relation entre un concept et un objet
d’histoire peut créer toutes sortes de facilités
idéologiques : l’intégrisme du concept va être
le truchement par lequel des chercheurs partiaux vont déclasser,
comme actions hypercriminelles, des objets qu’ils souhaitent
laisser dans le flou (les exterminations coloniales ou soviétiques,
souvent) et, à l’inverse, essentialiser ceux qu’ils
souhaitent mettre en avant et dont ils souhaitent faire des fétiches
ou des idoles terribles.
24Il faut bien comprendre les effets de hiérarchisation
politique et morale redoutables qui sont produits par les exercices
taxinomiques et les jeux de véridiction constamment opérés
sur de tels objets : lorsque, en pleine purification ethnique, en
Bosnie, une organisation humanitaire décide de tirer la sonnette
d’alarme en publiant dans les quotidiens des publicités
consistant en photos de détenus squelettiques derrière
des barbelés, accompagné de textes interpellant le
lecteur – les camps de la purification ethnique, ça
ne vous rappelle rien ? –, le rappel au bon règlement
taxinomique se fait immédiatement entendre, et ce de la bouche
de Simone Veil, ancienne déportée raciale, ancienne
ministre : Vous ne pouvez tout de même pas comparer ces situations
avec celles de l’extermination raciale ! On imagine sans peine
l’effet politique, dans un pays déjà peu prompt
à se mobiliser sur ces questions, produit par un tel rappel
aux comparaisons interdites, implicites ou explicites… Et,
encore une fois, ce qui rend possible ces jeux de langage, c’est
au fond l’invention d’une nouvelle axiomatique, d’une
nouvelle langue, une langue unique, dans laquelle ces objets doivent
être décrits, commentés et jugés. Une
langue infiniment fragile dès lors que l’on va entreprendre,
au fond, de l’utiliser à propos d’autres objets
que ceux qu’elle était destinés à saisir
dans l’immédiat, lorsqu’elle fut inventée,
dans le monde d’après Auschwitz. Pour rendre tangible
cette fragilité, disons ceci : si l’on nous dit qu’il
serait temps de réécrire entièrement l’histoire
des guerres de religion et singulièrement de la Saint-Barthélémy
à la lumière de la notion de crime contre l’humanité,
on sera porté à hausser les épaules ; mais
alors pourquoi ne pas sursauter, quand P. Vidal-Naquet vous dit
que le massacre des Hilotes par les Spartiates est le premier cas
de génocide identifié, dans l’histoire de l’Occident
?
25C’est que, dira-t-on, il n’y aurait pas grand intérêt
à établir une juridiction spéciale pour juger
le duc de Guise et consorts à titre rétrospectif –
encore que Robert Hossein n’ait pas craint de refaire au théâtre
le procès de Marie-Antoinette, pour lui accorder la vie sauve,
bien sûr. Mais précisément, là est la
question où je veux en venir maintenant : à l’origine,
le concept de génocide n’est pas moins une notion juridique
que celui de « crime contre l’humanité ».
L’un et l’autre ont été forgés
dans l’espace du droit, afin de qualifier et juger des crimes
perçus et évalués comme relevant d’une
forme de criminalité sans précédent. Avec ces
notions, ces qualifications, les juristes donnent corps en premier
lieu au régime de sensibilités dont l’avènement
a lieu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ces notions ont
été forgées en premier lieu non pas pour interpréter
le monde, mais pour agir, c’est-à-dire juger ces crimes
perçus comme exorbitants par rapport à la criminalité
ordinaire, et juger les individualités s’en étant
rendues coupables en tant que criminels hors du commun. Le fait
que ces notions aient été forgées dans cet
espace du droit donne un fondement solide et incontestable à
l’opération comparative. En effet, il va s’agir
d’évaluer et juger des actions diverses, singulières
– commander le camp d’Auschwitz, incendier le ghetto
de Varsovie, ordonner le massacre de la population de Nankin, organiser
des rafles parmi la population juive dans la France occupée,
etc., à l’aune de ces notions mêmes, ce qui suppose
des opérations de classement, rapprochement et comparaisons
implicites : deux crimes définis comme relevant de la catégorie
de génocide se trouvent rapprochés et comparés
de ce fait même, et même temps qu’ils se trouvent
distingués ou dissociés de deux actions qui seront,
elles, qualifiées « seulement » comme crimes
de guerre. On compare en même temps qu’on classe, qu’on
hiérarchise. Au maximum du crime correspond le maximum de
la peine, ce qui veut dire qu’à la fin de la Seconde
Guerre mondiale, être condamné pour crimes contre l’humanité
ou génocide, c’est être condamné à
pendre au bout d’une corde, et que les Israéliens ne
peuvent pas faire moins que faire subir le même sort à
Eichmann, une fois qu’ils l’ont pris et jugé.
26Cette dimension comparative qui est logée au cœur
de la première acception (juridique) du génocide et
du crime contre l’humanité va se perpétuer et
se transposer lorsque ces notions se recoderont en migrant vers
d’autres sphères – l’éthique, la
politique, la philosophie. Ainsi, ce qui s’impose dans les
juridictions d’après-guerre en tant que « maximum
du crime », « crime des crimes », va être
recodé dans la sphère éthique comme «
Mal absolu », avec la majuscule de rigueur. De même,
la singularisation juridique du crime contre l’humanité,
par différenciation d’avec le crime de guerre, va faire
écho dans le champ de la philosophie où va prospérer,
avec l’effet retard de rigueur, tout un discours de l’unicité,
de la singularité d’Auschwitz entendu comme étalon
du génocide. Ce qui s’impose ici, c’est donc
l’évidence selon laquelle l’« incomparable
» n’est jamais qu’un cas particulier de la procédure
générale, celle de la comparaison, implicite ou explicite.
Prendre un décret d’« incomparablité »,
comme cela a été fait tant de fois par les tenants
de la nouvelle religion du désastre, à propos d’Auschwitz,
cela suppose naturellement faire référence à
la procédure générale qui veut que nommer un
événement historique autrement que par son seul nom
propre, le faire entrer dans une catégorie quelconque, c’est
déjà statuer sur sa commensurabilité à
d’autres événements – ceux qui entrent
dans la même catégorie et ceux qui n’y entrent
pas…
27On voit donc bien que la question de la comparabilité
est, amplement, une fausse question : nommer, c’est déjà
comparer, comme le remarquait Bergson : le propre du concept, c’est
de comparer deux objets entre eux, en dégageant un point
commun entre les deux. Voici ce que dit Bergson à ce propos,
dans La Pensée et le Mouvant : « On verrait que chacun
d’eux [des concepts] exprime, plus encore qu’il ne fait
image, une comparaison entre l’objet et ceux qui lui ressemblent.
Comme la comparaison a dégagé une ressemblance, comme
la ressemblance est une propriété de l’objet
[je souligne, AB], comme une propriété a tout l’air
d’être une partie de l’objet qui la possède,
nous nous persuadons sans peine qu’en juxtaposant des concepts
à des concepts, nous recomposerons le tout de l’objet
avec ses parties et que nous obtiendrons, pour ainsi dire, un équivalent
intellectuel » 9. Et en effet, nommer un objet d’histoire
à travers un concept, c’est toujours introduire ipso
facto un « comme ». Dire : les exterminations commises
par les Khmers rouges relèvent de la catégorie du
génocide, c’est toujours supposer ce comme : un génocide,
comme l’est la Shoah, comme l’est le massacre des Arméniens,
comme l’est celui des Tutsis en 1994.
GENOCIDES ET USAGES INTELLECTUELS DE L’EXCEPTION
28La rhétorique de l’« incomparable »
ne présente en vérité qu’une seule évidence
: celle de la fascination des intellectuels qui la manient pour
les dispositifs et procédures d’exception. Comme, en
effet, l’incomparable ne peut pas être quelque chose
qui se déduit ou s’argumente sur un mode délibératif,
sauf à tomber dans le culte des pures singularités,
il ne peut faire l’objet que d’un décret ou,
si l’on préfère, d’un coup de force dans
la langue : c’est ainsi et il n’y a pas lieu d’en
discuter. C’est du décisionnisme pur, donc du Carl
Schmitt 10, et c’est la manière dont procède
C. Lanzmann, à propos de la Shoah. Étrange compagnonnage
ou, peut-être, pas si étrange que ça. En effet,
le décret d’« incomparaison » que prend
Lanzmann à propos de la Shoah est l’équivalent
formel de la décision sur la situation qui, selon Schmitt,
fonde la souveraineté. Dans un cas, sera souverain celui
à qui le destin sourit, dont le coup de force produit les
effets de décision escomptés, dans l’autre sera
« gourou », maître du parler correct celui dont
les mots puissants et la police des discours se seront imposés.
29Donc, la question de l’incomparable se ramène au
fond à celle-ci : sur quoi se fonde ou à quoi fait
référence le droit de décréter qu’il
y a de l’incomparable et de statuer sur ce qui va entrer dans
cette catégorie ? Pour le reste, la question qui se pose
effectivement est celle de l’efficace des concepts en tant
que machines de comparaison implicite. C’est un problème
de plasticité et de résistance des matériaux
intellectuels, c’est la question de la relation qui s’établit
entre condition de plasticité et condition d’intelligibilité.
Si, en effet, l’on définit, non plus dans un espace
juridique mais, disons historique, sociologique, philosophique,
la notion de génocide en en calquant l’acception sur
un seul phénomène historique – Auschwitz, par
exemple – en liant le destin du concept à celui de
la grande industrie, de la bureaucratie, des formes de pouvoir moderne
en Occident, on parviendra non seulement à une formule du
genre : « il existe un étalon du génocide et
c’est Auschwitz », mais, au-delà, on butera sur
la tautologie : le génocide, c’est Auschwitz, ce qui
revient au même qu’énoncer « Auschwitz,
c’est Auschwitz », ce qui expose l’inutilité
du concept même de génocide.
30Mais si, d’un autre côté, on accepte l’idée,
courante chez les amis des animaux, que la catégorie du génocide
s’applique aux espèces animales dont le « droit
à l’existence » est menacé, si l’on
trouve que l’emploi du mot génocide est approprié
pour évoquer l’avortement, la culture de masse (le
« génocide culturel » selon Pasolini), on travaillera
tout aussi sûrement à l’épuisement et
à la déperdition de ce concept – une fois par
excès de rigidité, une autre par excès d’assouplissement
ou de dilatation – dans les deux cas, le concept voit sa vocation
compromise, en tant que machine à intelligare. Il faut donc
que le concept de génocide soit assez souple pour «
accueillir », dans le monde d’après Auschwitz,
des génocides non industriels comme ceux du Cambodge, du
Timor oriental et du Rwanda, mais il faut qu’il soit suffisamment
rigide pour demeurer inadéquat pour qualifier des crimes
d’État, des massacres divers. Par exemple, pour exclure
la ratonnade policière du 17 octobre 1961 qui est assurément
un crime contre l’humanité, mais certainement pas un
génocide. De ce point de vue, la fragilité des positions
que nous avons à tenir, je veux dire des concepts avec lesquels
nous avons à travailler est évidente : en 2004, le
TPY a qualifié le massacre de Srebrenica comme un génocide,
une décision qui me paraît priver de toute validité
la distinction entre crime contre l’humanité et génocide.
Et si ce sont les juristes qui sont les premiers à entretenir
ce genre de confusion, on imagine aisément ce qu’il
en est dans d’autres espaces où moins de rigueur est
censée prévaloir…
31Ce qui s’avère clairement, ici, c’est que
le concept de génocide subit avec plus ou moins de réussite
l’épreuve de sa migration d’un domaine de pratiques
ou de connaissance à l’autre. Je suppose que les juristes
qui ont statué que les perpétrateurs du massacre de
Srebrenica devaient être accusés de génocide
avaient d’excellentes raisons pour le faire, mais, pour ceux
dont le souci est l’intelligibilité historique de tels
phénomènes ou événements, cette décision
ne peut être prise pour argent comptant. Après tout,
nous, dans le champ de la philosophie ou des sciences humaines,
avons le droit de diverger d’avec les juristes quant à
la question de savoir ce qu’est en vérité ou
ce qu’est et n’est pas un génocide. Au fond,
ce sur quoi nous avons à réfléchir, ce n’est
pas seulement la complexité et l’incommodité
d’actions et crimes historiques dont un des premiers traits
est que ceux qui les ont commis ont tout fait pour qu’ils
ne laissent pas de traces ; c’est aussi sur la fragilité
des instruments intellectuels avec lesquels nous tentons de les
saisir, des mots avec lesquels nous tentons de les phraser. Au rebours
de la théologisation du discours de l’exception qui
s’est cristallisé autour de notions comme celles de
l’incomparable, l’unique, l’infigurable, l’inconcevable,
l’inarticulable, et dont l’effet est de faire entrer
des mots comme « génocide » dans une sorte de
langue sacrée, je serais porté à insister sur
le caractère extrêmement fragile de telles notions.
Notamment, à partir d’une certaine extension de l’écart
différentiel entre deux actions subsumées sous un
même concept, celui-ci tend à se liquéfier.
32Un exemple : en 2005, un juge d’instruction de la République
du Congo a inculpé seize militaires de ce pays pour «
génocide, crime contre l’humanité, crime de
guerre », pour un massacre commis par les militaires de ce
pays : 353 hommes, exactement, soupçonnés d’être
proches d’une milice hostile au pouvoir en place et qui, après
s’être réfugiés en République démocratique
du Congo, de l’autre côté du fleuve, étaient
revenus à Brazzaville après avoir obtenu la garantie
des autorités que leur sécurité serait assurée.
Séparés des femmes et des enfants qui les accompagnaient
dès leur retour, ils ont été, selon les témoignages
de survivants, massacrés dans l’enceinte même
du palais présidentiel…Toujours est-il que l’on
n’a pas retrouvé un seul des corps de ces personnes
et que le pouvoir en place a obstinément nié que cette
affaire ait jamais existé.
33La raison pour laquelle un juge intègre lance contre les
coupables présumés de ce massacre sur commande l’inculpation
de génocide (imprescriptible) et non pas seulement d’assassinat
ou « pratique massive d’enlèvement » se
comprend aisément. Mais, pour ceux à qui importe en
premier lieu non pas la qualification juridique mais l’intelligibilité
historique des faits, on sent bien qu’on est là au
point limite de la plasticité du concept : dans quelle mesure
demeure comparable l’extermination sur plan, étendue
à toute l’Europe d’un groupe humain désigné
comme race, par des moyens industriels et selon des procédures
administratives réglées, et le massacre sur ordonnance
de ces 353 supposés opposants politiques au Congo ?
34Cette question tend à devenir toujours plus tendue au
fur et à mesure que la notion du génocide, forgée
après la Seconde Guerre mondiale dans l’horizon d’Auschwitz,
si ce n’est en prenant tout à fait explicitement Auschwitz
comme étalon, se trouve mise en présence de crimes
d’État et d’exterminations présentant
des traits de massivité et de systématicité
qui portent à les faire entrer dans cette catégorie,
alors même qu’ils se distinguent fortement d’Auschwitz
et de ses « emblèmes » – le camp, les chambres
à gaz, les crématoires… (le génocide
rwandais est un crime collectif à ciel ouvert par des milices
et une fraction de la population, et dont l’instrument courant
est la machette).
35Il est infiniment problématique de forger et faire vivre
une catégorie destinée à penser l’exception,
des exceptions dont on suppute qu’elles doivent entrer dans
une même catégorie. Le génocide est une catégorie
de l’exception, cela se montre aisément : au plan juridique,
cela signifie que l’on va, contre tous les usages du droit
pénal, établir une condition d’imprescriptibilité
des crimes contre l’humanité et des crimes de génocide
; dans certaines conditions aussi, on va introduire un principe
de rétroactivité, qui contrarie les normes générales
du droit pénal. Avec la notion de génocide, comme
celle de crime contre l’humanité, il s’agit donc
de créer une forme de normativité limite ou paradoxale,
puisqu’elle statue sur l’exception, laquelle est, par
définition, domaine où se présentent des singularités
et non pas des régularités. Il s’agit donc de
tenter, pour employer un vocabulaire rendu familier par Benjamin
et Agamben, de ramener la règle dans le jeu de l’exception,
en statuant que les génocides ne sont pas une collection
de pures singularités historiques, mais un ensemble de crimes
subsumables sous une même catégorie. C’est important,
parce que cela permet à la communauté internationale,
aux juristes, aux opinions publiques de faire face à des
crimes récents en ayant derrière eux une jurisprudence,
des procédures réglées, des précédents
auxquels se référer pour tenter de comprendre et de
porter des jugements de vérité. Ainsi, la pure exception
ou pure singularité que constitue a priori un crime génocidaire
survenant dans le cours d’une actualité donnée,
va pouvoir être non pas domestiquée, mais du moins
atténuée dans ses effets de terreur, de tétanie
et de prostration (exercés sur le « monde-témoin
») grâce à cette possibilité d’ancrer
l’exception dévastatrice (elle l’est toujours
dans son surgissement, pour le « monde-spectateur »)
dans une expérience procédant de comparaisons, d’un
travail d’anamnèse à propos de crimes génocidaires
antécédents. En ce sens, l’existence de la notion
de génocide est indispensable pour que puisse s’établir
non pas seulement une « mémoire collective »
de l’histoire génocidaire, des pratiques génocidaires
mais aussi ce que l’on pourrait aller jusqu’à
appeler une expérience indirecte du génocide par les
vivants en tant que « témoins » de l’histoire
génocidaire.
36C’est bien parce qu’un tel domaine d’expérience
historique et politique existe que des associations, des organisations
peuvent s’activer autour d’enjeux génocidaires,
pas seulement dans une perspective mémorielle, mais préventive
(comme l’ont fait par exemple Aircrige et Survie à
propos de la Côte d’Ivoire). Et dans cette dimension,
on voit bien que les opérations comparatives sont déterminantes
: la Côte d’Ivoire, c’est un Rwanda potentiel,
c’est à-dire une bombe génocidaire à
retardement – voilà bien en effet le plus efficace
de tous les arguments pour mobiliser autour de cette actualité.
37Mais, d’un autre côté, tout génocide
constituant, en tant qu’atteinte portée à l’intégrité
du corps de l’humanité toute entière, en tant
que mutilation de ce corps commun, un absolu criminel, une singularité
figée par les sentiments violents qu’elle suscite et
les affects qu’elle mobilise, la comparaison des génocides
entre eux, quel que soit le plan sur lequel elle se situe, est une
opération qui persistera à être constamment
litigieuse et éprouvante. Comparer entre eux des dispositifs
d’extermination en masse du point de vue de leur efficience,
des formes de division du « travail » parmi les perpétrateurs
qu’ils supposent, des moyens techniques mis en œuvre,
etc. – tout ceci est beaucoup moins commode, évidemment,
que de comparer entre elles différentes formes de régimes
parlementaires. Toute forme de « relativisme » en matière
de crimes contre l’humanité et de génocide apparaît
suspecte, non seulement aux yeux des victimes de tel ou tel de ces
crimes, mais aussi de l’opinion en général :
elle paraît souvent comme l’effet d’une froideur
impossible à établir dans la relation à de
tels objets d’histoire 11.
NOTES
1 Emmanuel KANT, Projet de paix perpétuelle, trad. J. Gibelin,
Paris, Vrin, 1988.
2 Nicole LORAUX, La Tragédie d’Athènes. La
politique entre l’ombre et l’utopie, Paris, Seuil, «
La librairie du XXIe siècle », 2005.
3 Pierre VIDAL-NAQUET, Les Assassins de la mémoire. Un «
Eichmann de papier » et autres essais sur le révisionnisme,
Paris, La Découverte, 1987.
4 Laurent DUBREUIL, « De la vie dans la vie : sur une étrange
opposition entre zoe et bios », Labyrinthe n° 22, 2005.
5 Michel FOUCAULT, L’Usage des plaisirs (Histoire de la sexualité,
2), Paris, NRF Gallimard, 1984.
6 Michel FOUCAULT, L’Herméneutique du sujet, cours
au Collège de France, 1981-1982, Paris, Hautes Études/Gallimard/Seuil,
2001.
7 Paul VEYNE, Comment on écrit l’histoire, suivi de
Foucault révolutionne l’histoire, Paris, Points/Seuil,
1979.
8 Yves TERNON, L’État criminel. Les génocides
au XXe siècle, Seuil, 1995.
9 Henri BERGSON, La Pensée et le Mouvant, Paris, PUF, 1955,
p. 140.
10 Carl SCHMITT, La Notion de politique, trad. Marie-Louise Steinhauser,
Paris, Champs/Flammarion, 1992.
11 Orientation bibliographique : Alexis CARREL, L’Homme cet
inconnu, 1936 ; Joseph CONRAD, Cœur des ténèbres,
trad. G. Jean-Aubry et André Ruyters, Paris, L’Imaginaire
Gallimard, 1978 ; Jean-Louis DEOTTE, Oubliez ! Les ruines, l’Europe,
le musée, Paris, L’Harmattan, 1994 ; Le Massacre, objet
d’histoire, collectif sous la direction de David El Kenz,
Paris, Folio histoire, 2005 (Élise Marienstras : «
Guerres, massacres ou génocides ? Réflexions historiographiques
sur la question du génocide des Amérindiens »)
; Jean-Jacques ROUSSEAU, Émile, Livre second, Paris, Classiques
Garnier, 1961 ; W. G. SEBALD, De la destruction comme élément
de l’histoire naturelle, trad. par Patrick Charbonneau, Paris,
Actes Sud, 2004.
Référence électronique
Alain Brossat , « Génocides et mélancolie »,
Le Portique [En ligne] , 22 | 2009 , mis en ligne le 10 novembre
2010,
URL : http://leportique.revues.org/index2223.html
AUTEUR
Alain Brossat
Alain Brossat enseigne la philosophie à l’Université
Paris 8 Saint-Denis. Ses publications les plus récentes sont
: Le Grand Dégoût culturel, Seuil, 2008, Bouffon Imperator,
Lignes, 2008 et Les Tondues (réédition), Hachette
Pluriel, 2008. En rapport avec le sujet de l’article, on peut
mentionner : L’Épreuve du désastre. Le XXe siècle
et les camps, Albin Michel, 1996.
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